Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Les besoins psychiques de l’être humain

Dominique Struyf

N°2007-1 Janvier 2007

| P. 27-40 |

Par quels chemins un groupe humain, chrétien ou religieux, et en son sein, un individu, accède-t-il à sa maturité, dans une civilisation qui n’est plus comme autrefois marquée par la culpabilité, mais par le narcissisme ? Comment faire grandir d’abord ce qui unit avant de s’occuper de ce qui sépare ? Le responsable peut-il en appeler aux ressources thérapeutiques du groupe et à quelles conditions ? La réponse à ces questions urgentes provient du développement psychique de chacun, dans la traversée de certaines angoisses (de séparation, de frustration), mais aussi du soin que le leader prendra de lui-même, de son groupe et de ses lois. Cette étonnant leçon d’humilité s’achève en pointant vers les ressources de la vie spirituelle,qu’on ne confondra pas avec les ressources psychiques ici en cause.

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Être un adulte en bonne santé psychique, qu’est-ce que cela veut dire ? Quels sont les chemins qui permettent d’acquérir une maturité affective ? Comment devient-on un adulte capable de s’engager, de tenir ses engagements, d’avoir des relations stables et gratifiantes, capable de gérer les conflits, de supporter les frustrations, capable d’obéir et de respecter les lois, capable de s’ouvrir à la différence de l’autre et de s’en réjouir, capable de trouver sa place dans un groupe social en dépassant jalousie et rivalité, capable de se connaître dans ses besoins et ses limites, capable de prendre soin de lui, et surtout, capable de guider les autres sur ce chemin de maturation et de développement ? Qui possède toutes ces compétences et surtout, qui peut dire qu’il les possède de façon certaine, à chaque moment de sa vie d’adulte ?

Dans les moments de souffrance, nous perdons certaines compétences, nous développons des symptômes, parfois des maladies, qui ont un lien avec notre histoire personnelle, avec le développement de notre psychisme. Chacun d’entre nous – certains plus que d’autres –, garde en soi certaines fragilités liées à son histoire propre. Apprendre à connaître ses fragilités et comment elles sont advenues est une étape nécessaire à leur dépassement. C’est la première étape d’un travail de psychothérapie : la connaissance et la compréhension de soi-même. Nos difficultés d’adultes trouvent leur origine dans certaines difficultés de notre enfance, que nous n’avons pu traverser. L’étude du développement psychique nous donne des clés pour comprendre la pathologie, les besoins psychiques de l’individu et des groupes. La vie spirituelle, en tant que relation à Dieu, a aussi une genèse. Elle est incarnée dans notre vie psychique et porte donc les marques de notre fonctionnement psychique. Elle peut devenir malade, mais elle peut aussi guérir et devenir ressource dans un travail thérapeutique.

L’être humain ne se développe pas seul. Notre psychisme porte la marque des relations qui nous ont construits. Il est donc aussi marqué par les fragilités de ceux qui nous ont aidés à grandir. Nous ne sommes pas égaux dans ce domaine. Nos fragilités et nos forces ne viennent pas seulement de nous, mais de la chance ou de la malchance que nous avons eue dans nos relations avec nos parents. Le développement de l’enfant se fait par la traversée d’un certain nombre d’angoisses, incontournables, normales, et inhérentes à la nature du psychisme humain. Chaque traversée d’angoisse permet la construction d’une nouvelle étape psychique, d’une nouvelle compétence ou force. Aucune angoisse ne peut être traversée seul. L’enfant a besoin de « passeurs d’angoisses », en général ses parents, pour réussir cette traversée. Pour être passeur d’angoisse, il faut avoir traversé soi-même cette difficulté en développant les compétences nécessaires pour aider un enfant, un adolescent ou un adulte à se construire.

Les groupes aussi ont une genèse, une histoire, qui construit leur identité, inscrit leur force et leur fragilité dans leur fonctionnement. Au sein du groupe, les relations peuvent devenir malades et fragiliser certains individus. Réciproquement, la fragilité d’un individu peut entrer en résonance avec la fragilité du groupe et provoquer des symptômes relationnels. Un groupe est malade lorsque ses relations se rigidifient, lorsqu’il perd sa créativité. Un individu peut devenir le symptôme de la pathologie du groupe. En systémique, on parlera du « patient désigné ». Les moments de crise dans la vie d’une famille ou d’une communauté peuvent être l’occasion de créer du nouveau : la crise provoque une déstabilisation des relations qui peut permettre un changement profond, constructif si elle est bien gérée. Sinon, le groupe risque de régresser dans une rigidification de plus en plus grande. Les moments de crise ne sont pas forcément des moments de souffrance : l’arrivée d’un nouveau membre, un changement de supérieur, un départ, une formation ébranlent les habitudes du quotidien et sont l’occasion à saisir pour construire du nouveau.

Les familles comme les communautés religieuses appartiennent à des groupes plus larges : l’Église, la société, la culture, eux-mêmes en développement ou en mutation. Freud avait espéré que la psychanalyse aiderait notre société à sortir d’une pathologie collective du type de la névrose obsessionnelle, en passant et en traversant les angoisses œdipiennes. Notre société n’a pas du tout évolué dans le sens des espoirs freudiens. Après une période de recrudescence des pathologies dépressives, il y a vingt ans, nous assistons maintenant à une explosion inquiétante des pathologies narcissiques. Sur le plan de la santé psychique, l’on peut dire que notre société a beaucoup régressé. Actuellement ce sont les pathologies identitaires, avec les violences qu’elles engendrent, qui dominent le tableau social, bien plus que les pathologies liées à la culpabilité ou au manque. Les familles et l’Église n’échappent pas à l’influence du contexte social sur leur propre évolution. Les fragilités identitaires narcissiques sont au cœur des difficultés des couples, et de celles des communautés aujourd’hui. Commençons par évoquer les besoins fondamentaux des groupes humains (I), avant de rappeler le développement psychique de l’individu (II) ; nous reviendrons alors sur la tâche que le responsable d’un groupe peut assumer, à ce niveau (III).

I. Les besoins psychiques d’un groupe humain (couple, famille, communauté)

L’identité d’un groupe

Pour qu’un groupe se constitue, se construise une identité commune, il y a plusieurs conditions. D’abord le désir d’appartenance, le désir d’une identité commune, fondée sur des idées, des croyances, des convictions, une certaine vision du monde, des projets, etc. L’identité d’un groupe est toujours fragile ; elle repose essentiellement sur la conviction d’une différence avec le reste du monde, les non affiliés. Il y a donc une reconnaissance d’appartenance que se donnent les uns aux autres les membres d’un groupe sur base de ce qui est semblable entre eux et les différencie du reste du monde. Pour entrer dans un groupe, il faut payer de sa personne, se faire reconnaître comme suffisamment semblable au reste du groupe (crises d’appartenance : rejet, crises d’adolescence, etc.).

Pour que se constitue l’identité d’un groupe, il faut aussi que celui-ci soit reconnu par le monde extérieur comme ayant une identité propre. C’est par exemple la fonction du mariage, la création d’une association sans but lucratif, etc. Ce besoin d’une identité claire, reconnue, donnant à chacun des membres un sentiment de sécurité, une bonne image de lui comme appartenant à un groupe dont il peut être fier, ce besoin d’identité positive est un besoin fondamental.

Pour travailler les souffrances des groupes, Neuburger, psychanalyste et systémicien appartenant au courant constructiviste, nous propose un concept théorique très utile : le mythe [1]. C’est le rêve d’un groupe, d’une famille, d’une communauté, ce qui le constitue dans sa différence par rapport aux autres groupes et ce qui le relie à d’autres groupes dans lesquels il est inclus. L’identité d’un individu se construit au carrefour de ses différentes appartenances. Ainsi un adolescent appartient à son groupe famille, son groupe école, et à l’intérieur de ce groupe, sa classe et son groupe de copains, son club sportif, etc. Il peut y avoir des conflits mythiques, des conflits d’idées entre différents groupes : l’école et la famille par exemple. La famille peut se sentir pointée par la société comme étant une mauvaise famille : lorsque le mythe social, qui définit la norme, émet un jugement négatif sur une famille, ce jugement la fragilise dans son identité. On assiste à un effondrement mythique qui produit des symptômes. Par exemple, en cas d’échec scolaire d’un enfant dont les deux parents travaillent et qu’on leur dit : « Vous ne vous occupez pas assez de votre enfant. »

Comme psychothérapeute, à partir de notre formation, nous fonctionnons aussi dans un mythe. Nous avons des convictions sur ce que doit être un père, une mère, un couple épanoui. Nous avons des convictions sur ce qu’est la santé mentale, sur les besoins psychiques de l’être humain. Ces convictions font parfois partie de notre identité de façon tellement forte qu’elles en deviennent ininterrogeables. Nous avons du mal à remettre en question les convictions qui font partie de notre identité.

Lorsqu’un groupe se retrouve en état de fragilité narcissique à cause des symptômes de l’un de ses membres, il faut d’abord faire grandir ce qui unit le groupe, renforcer le mythe, avant de s’occuper de ce qui sépare. Ainsi, un adolescent qui commet des actes de délinquance pointés par la société va fragiliser l’image que sa famille a d’elle-même. Il faut alors redonner confiance aux parents dans leur compétence pour pouvoir aider le jeune.

L’individu comme symptôme du groupe

Les symptômes d’un individu peuvent être liés à la pathologie du groupe. Un individu par son mal-être peut être le révélateur du dysfonctionnement du groupe et permettre, si cela est compris, de faire évoluer le groupe. Si l’individu est renvoyé à lui-même alors que sa maladie est liée au dysfonctionnement d’un système, après sa guérison ou son départ, d’autres symptômes apparaîtront dans le groupe, inéluctablement.

C’est parfois le cas lors de la thérapie individuelle d’un adolescent : il va mieux, mais le couple craque. Un adolescent, par son comportement, interroge le mythe familial dans ce qu’il a de conflictuel avec le mythe social. Il interroge les croyances et les valeurs de ses parents en profondeur. Si les parents se rigidifient dans un discours moralisateur ou s’ils lâchent prise sur les valeurs, les adolescents vont rapidement devenir les révélateurs d’une fragilité identitaire des adultes.

Ainsi également, dans certaines communautés religieuses, la façon dont les valeurs comme la pauvreté et l’obéissance sont vécues, peut provoquer des conflits. Ces conflits peuvent rendre malades certains membres du groupe, lorsqu’ils entrent en résonance avec une fragilité personnelle. Si le mythe de la pauvreté est entendu comme un régime de privations extrêmes, on assistera à la dépression de telle jeune religieuse ; si le mythe de l’obéissance se comprend comme l’interdiction de dire non, ou même de dire son avis, les conflits de pouvoir et la dépendance affective précipiteront aussi la dépression d’une autre.

Là aussi, la maladie d’un membre de la communauté pourrait être l’occasion de s’interroger sur le mythe fondamental, la façon dont les valeurs sont vécues dans les relations et si elles conduisent bien à une croissance de vie et de liberté d’aimer. Si, au contraire, elles ne respectent pas les besoins psychiques fondamentaux, aussi belles qu’elles soient, les valeurs mythiques risquent de rigidifier les relations, d’affaiblir la santé psychique et les capacités de chacun.

Les ressources thérapeutiques du groupe

Les thérapeutes de couple et de famille ont cette conviction profonde avec laquelle ils travaillent : les groupes ont les ressources nécessaires pour se soigner eux-mêmes. Le rôle du thérapeute est celui d’un catalyseur. En aidant le groupe à comprendre son fonctionnement et en changeant la représentation qu’il se fait du problème, le thérapeute essaie de stimuler la créativité du système.

Un responsable de groupe – les parents, le directeur d’institution, le politicien, le supérieur majeur – a un énorme pouvoir sur le fonctionnement du groupe, le pouvoir de produire par son fonctionnement des pathologies et le pouvoir de guérir ou de maintenir le système en bonne santé. Encore faut-il avoir les moyens d’exercer ce pouvoir. Ce sera l’objet de notre troisième point.

Étant donné son pouvoir thérapeutique, il est très important de réfléchir aux besoins psychiques d’un responsable. Une des maladies nouvelles et extrêmement fréquente dans notre société est le burnout. Il guette les mamans qui travaillent plein temps, les pères dans certaines entreprises qui fonctionnent dans le mythe de la performance, les curés de paroisse débordés, peu remerciés et critiqués, etc. Le burnout est une dépression liée au travail : il survient lorsque la charge de travail, de stress et de pression devient trop importante et que les besoins de nourritures psychiques, de détente, de distance ne sont pas respectés. Le burnout survient aussi lorsque les épreuves et les crises à surmonter entrent en résonance avec certaines fragilités de notre personnalité. Ainsi, le responsable de groupe reçoit en général peu de gratifications narcissiques et en tout cas, pas de façon constante. Si l’on souffre de fragilité narcissique, il vaut mieux peut-être ne pas accepter ce type de fonction. De même, être parent d’un petit enfant est très gratifiant si tout va bien, mais être parent d’adolescent est une épreuve narcissique importante.

Mais voyons maintenant comment il en va de la maturation des individus.

II. Développement psychique et maturité affective

On n’entre pas dans la vie adulte avec une maturité affective solide. Chacun porte en lui les aléas de son histoire personnelle. La vie adulte est en quelque sorte une nouvelle chance donnée à l’homme pour sortir des angoisses et des blessures de l’enfance, pour mettre en travail ses désirs. Ce n’est pas en pleine lucidité [2] et conscience que l’on choisit son conjoint ou que l’on s’engage dans la vie religieuse. La formation du lien amoureux et son évolution reproduisent les différentes étapes de la vie psychique, du désir fusionnel à la construction d’un lien social au service d’un projet commun, la famille elle-même au service d’un projet de société plus large. Connaître les différentes étapes de la vie psychique, repérer les traces de souffrance qui s’y rattachent, donne des outils précieux pour imaginer un chemin de guérison qui est aussi un chemin de maturation vers plus de liberté. Ainsi, le désir de tromper son conjoint, le désir de quitter la vie religieuse, le fait d’être assailli par des fantasmes et des pulsions nouvelles est un signal qui doit nous inviter à chercher et à comprendre les souffrances qui nous habitent, les besoins psychiques non satisfaits, les désirs non réalisés, les angoisses non résolues. Derrière l’image déformée que nous renvoient nos fantasmes, il y a des désirs profonds qui peuvent nous mener, s’ils sont compris, à une maturation nouvelle.

Pour cela nous avons besoin d’être écouté par quelqu’un qui peut nous aider à nous comprendre et à nous transformer, dans le respect de nos désirs les plus profonds. Le désir de changer de partenaire ou de quitter la vie religieuse peut être lié à beaucoup de souffrances : un appauvrissement de la relation qui ne nourrit plus, des conflits non résolus qui se répètent avec une disqualification réciproque répétée et des blessures narcissiques, un appauvrissement du mythe de groupe qui aboutit à un manque de sens et de projet, etc.

Freud et les psychanalystes d’enfants qui l’ont suivi nous aident à comprendre comment se développe le psychisme, et la place de la sexualité dans ce psychisme. Pour un psychanalyste, la sexualité englobe tout le rapport de l’individu aux autres, sa capacité à vivre dans le plaisir différentes modalités relationnelles jusqu’à une maturité qui permette de vivre unifié. La construction du psychisme se fait par la traversée de différentes angoisses, normales et incontournables. Chaque étape mériterait qu’on s’y attarde pour comprendre en profondeur les besoins psychiques qui doivent être couverts pour rester en bonne santé. Nous approfondirons seulement deux types d’angoisse : les angoisses de séparation et les angoisses orales.

Les angoisses de séparation

A huit mois environ, l’enfant normal expérimente l’angoisse de séparation. Pour arriver à cette étape, il faut avoir vécu auparavant l’expérience d’un lien stable et gratifiant à la mère et le dépassement des angoisses schizoparanoïdes [3]. La construction psychique née des expériences précédentes permet à l’enfant de prendre conscience de la séparation : maman disparaît à certains moments et me laisse seul ou me confie à d’autres. Les autres ne sont pas maman. C’est l’âge où l’enfant pleure en voyant un visage étranger, hurle quand on le dépose à la crèche, pleure quand on le met au lit, etc. Grâce à cette angoisse et aux capacités de la mère à être « passeur d’angoisse », l’enfant va pouvoir construire en lui des images mentales, qui lui permettent de garder la présence de sa mère vivante en lui.

C’est la structuration de l’espace et du temps, la mise en place de rituels, les objets transitionnels [4], la capacité de la mère à supporter la séparation et l’angoisse de son enfant, sa présence suffisante, sa fiabilité qui vont aider l’enfant à franchir cette étape. Une séparation trop longue (voyage, hospitalisation), un déménagement ou une relation trop fusionnelle sans séparations peuvent fragiliser l’enfant dans sa construction psychique. Plus tard, toute séparation le laissera sans défense ou dans l’angoisse, les changements, les ruptures, les déménagements, la mort, seront sources de grandes souffrances ou de maladie (dépression, régression dans des relations fusionnelles, etc.). Les besoins psychiques liés à cette étape ont trait à ce que l’on appelle « la juste distance relationnelle » : ni trop proche, ni trop loin. Une distance suffisante pour sortir de la fusion, sans rupture du lien, avec un espace pour la vie intérieure, la créativité, l’investissement d’autres relations.

Pour supporter une distance juste, il faut avoir vécu et vivre encore la fiabilité du lien, la confiance dans l’amour de l’autre pour nous. Si nous ne nous sentons pas aimé, les désirs fusionnels peuvent refaire surface, par exemple, en tombant amoureux.

Les angoisses orales

Les angoisses liées à l’oralité sont d’un autre ordre. La période orale, pour Freud, se déroule de la naissance jusqu’à dix-huit mois. C’est un temps où la découverte du monde, et des plaisirs relationnels passe par la bouche, d’abord de façon passive, lorsque l’enfant, entièrement dépendant de sa mère, reçoit d’elle la satisfaction de ses besoins ; ensuite de façon active, lorsqu’il pourra utiliser ses mains pour porter à la bouche les objets qui l’attirent. Cette expérience d’être nourri par des objets, mais grâce à une relation d’amour, est fondamentale pour la santé psychique. Il faut avoir vécu ce bonheur-là pour échapper à la dépression et supporter les frustrations. Les angoisses de cette période sont liées au manque, mais aussi à la dépendance, à la peur d’être mangé par l’autre ou à la peur de manger l’autre. Plus tard, si la vie ne nous nourrit plus assez, des angoisses de ce type peuvent ressurgir sous différentes formes : dépression, dépendances affectives, sexuelles, troubles alimentaires, alcool, tabac, toxicomanies, etc.

Les enfants qui n’ont pas traversé l’expérience de la frustration avec l’aide de leurs parents, les enfants trop gâtés, courent le risque de tomber dans ces pathologies de la même façon que ceux qui ont vécu des carences affectives ou matérielles trop lourdes. De plus, si les parents compensent un manque de temps ou de profondeur du lien affectif par des cadeaux matériels, l’enfant risque de rester également dans une dépendance aux désirs matériels avec une grande difficulté à supporter les frustrations. Pour l’adulte, un manque de liens affectifs profonds et nourrissants peut conduire à une intolérance aux frustrations matérielles. Un conflit au sujet d’un repas mal servi ou d’une église mal chauffée peut être le signe d’une carence de liens nourrissants. Pour l’adulte, religieux ou non, le lien affectif passe aussi par le corps, comme pour le bébé. Le soin accordé au repas, les gestes qui l’accompagnent, le sourire, la décoration, la chaleur du lieu sont les signes corporels, les signes visibles nécessaires, la tendresse dont tout être humain a besoin pour se sentir nourri d’affection. Ces besoins deviennent plus importants encore chez la personne âgée qui, par sa dépendance, se retrouve dans les angoisses de l’oralité passive, à la merci de la bienveillance des autres, incapable d’aller elle-même puiser dans la vie la satisfaction des ses besoins physiques et psychiques.

La compréhension des angoisses liées au développement psychique de l’enfant nous aide à entendre les symptômes de l’adulte. Mais surtout, comme pédopsychiatre, l’expérience des thérapies d’enfant m’aide à imaginer des chemins par lesquels ces angoisses peuvent se résoudre. Le dynamisme de l’enfant et la créativité de ses parents rendent souvent plus faciles les thérapies. A l’âge adulte, les difficultés psychiques sont souvent plus rigidifiées et difficiles à mobiliser. La structure de personnalité ne peut se modifier chez l’adulte qu’à partir du désir profond d’un changement, souvent à cause d’une grande souffrance. Les relations, par contre, dans une famille ou dans un groupe, sont plus faciles à mobiliser, à condition qu’il y ait un désir partagé, suffisamment de souffrance, et une grande compétence intellectuelle et relationnelle des responsables. Les relations aussi peuvent se rigidifier et les conflits devenir chroniques. Ils sont alors plus difficiles à mobiliser. Il faut parfois attendre ou susciter une crise pour pouvoir produire du changement.

III. Que peut faire un responsable pour veiller aux besoins psychiques des membres du groupe ?

Les réflexions qui suivent émergent de ma propre expérience comme directrice médicale d’une institution psychiatrique pour enfants et adolescents. Pour veiller sur la santé du groupe, il faut, en bref, prendre soin de soi-même et prendre soin du groupe, en veillant au respect de ses lois.

Prendre soin de soi-même

Pour cela, il faut connaître ses fragilités et ses limites. Il faut savoir que la fonction de responsable va inévitablement mettre en difficulté le narcissisme, l’image de soi. Il faut être solide dans cette image de soi pour supporter la contradiction, la critique, les disqualifications. Une trop grande fragilité narcissique risque de conduire le responsable à des abus de pouvoir, des dysfonctionnements relationnels, une dépression, des comportements de séduction, etc., suivant ses fragilités propres.

Pour prendre soin de soi, il faut connaître et nourrir les qualités psychiques inhérentes à la fonction de leader, et par exemple :

  • avoir en tête unevision claire de la façon dont on veut exercer lafonction par rapport à l’idéal qui unifie le groupe et constitue son projet ; d’où avoir un idéal (mythe) individuel et collectif riche, que l’on peut partager avec le groupe pour le mobiliser, éveiller et maintenir vivant son désir ; avoir les moyens de mettre en œuvre concrètement cet idéal ;
  • avoir unecapacité « contenante » des émotions et des conflits du groupe : pouvoir supporter l’agressivité, soutenir l’expression des émotions négatives sans devenir soi-même agressif ; permettre une expression et soutenir une élaboration de la pensée, une créativité au sein du groupe pour résoudre les conflits, aller jusqu’au bout de l’expression des désirs qui se cachent toujours derrière les souffrances et chercher un chemin avec l’aide du groupe.

Or, pour pouvoir « contenir » les émotions et les conflits d’un groupe sans être blessé soi-même, il faut avoir un lieu pour pouvoir exprimer soi-même ses émotions, prendre distance et élaborer des stratégies ; ce qui signifie :

  • avoir des relations positives à sa propre hiérarchie et pas trop de conflits avec l’institution englobante ; cela permet de se sentir reconnu et soutenu, ce qui renforce le narcissisme et la capacité « contenante » du leader ;
  • avoir des outils intellectuels pour analyser les situations, prendre distance, imaginer des solutions ; pouvoir analyser avec le groupe la manière dont les relations fonctionnent : métacommuniquer sur les relations ; évaluer régulièrement le fonctionnement de l’institution en fonction des objectifs et de l’idéal recherché ; stimuler les changements, la vie, la créativité pour éviter une rigidification des relations et du système ;
  • avoir des relations égalitaires en dehors de l’institution, avoir une vie intérieure ou extérieure qui permette de ne pas s’identifier à la fonction de leader, de garder une certaine distance ; avoir des lieux de ressourcement, des moments de vacances ;
  • être capable de limiter son rôle ; être capable de se dire « non » à soi-même, être capable d’accepter les « non » des autres.

Prendre soin du groupe

C’est d’abord veiller à contenir les émotions et les conflits dans le groupe, les élaborer, produire du changement. La capacité contenante du leader est une fonction très importante sur le plan psychique. Elle est nécessaire à la bonne santé du groupe. C’est une fonction de type maternel (mais elle peut être exercée par un homme) qui consiste à accueillir les désarrois émotionnels, à les laisser s’exprimer dans la parole sans se laisser démolir, à répondre de façon empathique en laissant le temps nécessaire à la transformation et à l’élaboration. Pour ce faire, il faut imaginer le cadre, les lieux, les relations qui vont permettre au mieux ce type de travail.

Il ne suffit pas d’écouter, il faut aussi soutenir une élaboration, une parole qui pour se sentir entendue, doit avoir le pouvoir de transformer quelque chose. Pouvoir supporter la colère sans être soi-même contaminé, pouvoir supporter les larmes, le désespoir, les cris de souffrance et se contenter de porter tout cela avec l’autre pour lui donner le temps de se remettre debout : c’est une fonction très importante d’un psychothérapeute. C’est une fonction maternelle, mais qui est également indissociable de celle de la responsabilité d’un groupe.

Veiller sur le respect des lois du groupe

Cela signifie se référer aux valeurs communes du groupe et exercer son autorité en respectant soi-même ces lois, en prenant garde de ne pas se laisser envahir par les émotions et les désirs qui guettent celui qui exerce le pouvoir. La fonction de responsable fragilise l’individu dans son rapport à la loi, réveille les désirs de pouvoir, de séduction, les souffrances relationnelles liées à la solitude, les angoisses de castration, etc.

Nous ne développerons pas tout cela, mais il faut savoir que d’autres souffrances et d’autres besoins existent, que nous n’avons pas traités.

Conclusion

Nous aurions pu également développer plus longuement les ressources à la dispositions d’un responsable pour veiller à la santé du groupe. Nous avons parlé de l’importance du mythe du groupe, de la façon dont on peut l’utiliser pour renforcer l’identité du groupe, nourrir son dynamisme créateur en réveillant ses désirs. Pour les communautés religieuses, mais aussi pour les familles croyantes, la vie spirituelle peut devenir une ressource thérapeutique très précieuse. Il faut savoir cependant que la vie spirituelle d’une communauté en mauvais état psychique est en général également contaminée par la maladie. Cependant, si la vie spirituelle est fondamentale dans le mythe du groupe, c’est peut-être à cette guérison là qu’il faut s’attacher en premier lieu, avant d’aborder les conflits relationnels, pour retrouver un ciment qui unit, nourrit et relie à un autre, en l’occurrence Dieu. En soignant la relation à Dieu, on peut guérir d’autres relations. C’est une expérience que je fais régulièrement comme thérapeute. Mais pour y arriver, il faut pouvoir utiliser les outils que nous apportent la psychanalyse et les théories systémiques, sans confondre psychothérapie et direction spirituelle.

[1Robert Neuburger, Le mythe familial, ESF, Paris, 1995.

[2Transparence par rapport à soi-même : connaissance de nos désirs inconscients.

[3C’est-à-dire celles qui touchent à la conscience unifiée de soi, à la différenciation entre soi et l’autre, l’accès possible à l’ambivalence des sentiments…

[4Ceux qui permettent de supporter l’angoisse, provisoirement (cas de l’ours en peluche).

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