Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

« Le temps où tu as été visité... »

À propos de la connaissance de soi

Jacques Ollier

N°2004-3 Juillet 2004

| P. 170 -174 |

Comment répondre à l’appel intérieur de Dieu qui nous attire à lui ? Dans des lieux spirituels précis, aux temps marqués, Dieu se manifeste : chaque spirituel les connaît. Claude La Colombière et Jean de la Croix éclairent cette méditation des Venues du Seigneur.

« Mon Dieu, je veux me faire saint entre vous et moi. » Etrange exclamation de Claude la Colombière ! Elle apparaît dans ses Ecrits spirituels, plus précisément dans le journal de sa retraite de 1674, lorsqu’il médite la nuit d’humiliation que passa le Christ au milieu des gardes avant son procès. Evoquant la liberté du Christ, il s’écrie : « Que nous sommes lâches, nous qui faisons tant de cas des sentiments des hommes et qui nous mettons esclaves de nos pensées ! Quand est-ce que nous secouerons ce joug honteux ? Quand est-ce que nous nous élèverons au-dessus du monde ? Qu’il est digne d’une âme chrétienne de souffrir une confusion qu’on pourrait éviter et de se contenter d’avoir Dieu seul pour témoin d’une vérité qui nous est avantageuse. Mon Dieu, je veux me faire saint entre vous et moi, et mépriser toute confusion qui ne diminuera point l’estime que vous pourriez avoir pour moi » (Ecrits spirituels, DDB, « Christus », 1982, p. 118).

Lorsque Claude la Colombière exprime ce vœu, il ne souhaite autre chose que répondre personnellement aux motions spirituelles qu’il pourra ressentir. Il énonce sa volonté de passer outre à ce qu’on appelle communément l’amour-propre ou encore le convenable. Il répond ainsi à l’invitation que le Christ adresse à ses disciples lorsqu’il leur dit : « Celui qui voudra me suivre, qu’il se renie lui-même », c’est-à-dire qu’il ne se connaisse plus et « qu’il prenne sa croix ». Mais ce reniement de soi ne peut être purement considéré comme un non-savoir. Il se fonde, au contraire, sur une connaissance de soi, de ce à quoi Dieu appelle chacun. Être saint entre soi et Dieu requiert une haute conscience de ce que chacun a reçu pour grâce, selon le don particulier de Celui qui fait grâce à qui il fait grâce.

Pour répondre avec empressement à l’appel du Christ il nous faut donc apprendre à connaître la grâce que Dieu nous donne, à reconnaître ce lieu et ce temps où Dieu nous visite. De cette façon, nous serons à même de ne rien considérer d’autre que l’attrait qu’il met dans nos cœurs et d’y adhérer sans retard.

Je vais donc, en quelques lignes, montrer l’importance de la connaissance de soi, la connaissance spirituelle des lieux d’abord et des temps ensuite, où nous sommes attendus et par lesquels nous sommes attirés. Chacun de nous se meut en effet dans un espace spirituel qui lui est propre et dans un temps spirituel singulier. Il convient donc que chacun découvre et cet espace et ce temps où Dieu nous est proche, où il nous entraîne.

Des lieux spirituels

De même qu’il est des lieux où nous sommes bien, où nous nous retrouvons tels qu’en nous-mêmes, que ce soit un lieu de souvenir, une maison, une prière, une chambre, que ce soient les rues d’une grande ville ou la campagne ou la forêt, de même avons-nous nos lieux spirituels où nous nous sentons bien. Notre relation personnelle à Dieu se noue en un espace singulier que nous avons besoin de connaître et de parcourir.

L’Écriture Sainte en témoigne. Du jardin du Cantique à celui de Gethsémani, de la Jérusalem qui vient d’en bas à celle qui vient d’en haut, sur les montagnes, dans les vallées, la terre d’Israël porte les stigmates de son aventure avec Dieu. Aussi le Bien-Aimé du Cantique peut-il être pour la bien-aimée, une colline embaumée, et la bien-aimée, un jardin clos. A la lecture du Shir Hashirim, le Chant des Chants, nous passons ainsi, à la recherche de l’Époux, de montagnes en vergers, d’une chambre lambrissée en pâturages. Et la bien-aimée qui parcourt ces lieux sait bien où elle retrouvera l’Aimé, dans la chambre nuptiale ou sur le char sacré qui s’avance vers elle.

Les Pères de l’Église – eux-mêmes influencés par l’interprétation dite rabbinique – ainsi que les auteurs du Moyen Age et ceux de la Renaissance, ont repris et enrichi cette géographie biblique. Une telle continuité mérite qu’on y prête attention.

Je me borne ici à évoquer saint Jean de la Croix. Le Cántico espiritual, poème d’amour, commence par ces mots : « Où te caches-tu, Aimé ? » Quelques versets plus loin il poursuit : « Buscando mis amores, iré por esos montes y riberas [1]. » Ce poème a besoin d’être interprété comme l’a indiqué saint Jean de la Croix dans le commentaire qu’il en a fait. Le passage par la symbolisation demeure toutefois indépassable. Et si, pour saint Jean de la Croix, l’Aimé est tour à tour montagne, val ombreux et solitaire, îles inouïes, rivières sonores, tous lieux dont il donne l’interprétation dans son commentaire, il ne cesse pas pour autant de l’appeler de ces mots, tous référés à un espace, à une étendue, une hauteur. La dénomination symbolique qu’il confère à l’âme ne se trouve pas invalidée par l’interprétation qu’il en donne.

Notre relation à Dieu implique un espace nécessaire. Il est ainsi des lieux – puissent-ils être symboliques – où nous le trouvons, où nous le retrouvons. Lieux intérieurs de grandeurs, de hauteurs, lieux intimes. Il est des lieux retirés en nous-mêmes où nous savons que nous le rencontrerons, lieux connus de nous seuls et que nous seuls pouvons nommer. Nous avons, nous aussi nos montagnes, nos rivières, nos vallées. Il peut aussi arriver que nous nous perdions avant de les atteindre, que nous errions un moment auprès des demeures étrangères. Notre monde intérieur sera peut-être urbain, sans aucun rapport avec les descriptions agrestes de saint Jean de la Croix. Qu’importe. Une mystique, sainte Thérèse d’Avila, se voyait en une citadelle, à l’architecture multiple et ordonnée.

Il revient à chacun de découvrir cet espace intérieur où Dieu le convie. Et si Dieu se rencontre en une chambre nuptiale, c’est qu’il nous est un époux. Et s’il se montre en de verts pâturages, c’est qu’il est pour nous un berger. Et s’il est une montagne, c’est parce qu’il nous demeure inaccessible en sa transcendance sublime. Tel qu’il est, là il nous attire. Le passage nécessaire par le symbole nous maintient dans cette relation privilégiée à laquelle Il nous invite. A chacun de découvrir le lieu de sa présence et d’y venir goûter aux joies de sa bonté.

Au temps de Dieu

S’il est des lieux spirituels, un espace, tente de la rencontre, il est aussi des temps où Dieu nous rencontre. Ils peuvent être inattendus. C’est le temps de la consolation inopinée où Dieu passe sans que nous ayons rien cherché. Temps où il imprime à notre âme le signe de sa venue, par la joie, la paix, le surcroît de foi, d’espérance ou d’amour, tant il est vrai que, de tous les biens, Il est l’auteur véritable.

Autres sont les temps où nous nous disposons à le recevoir. En hôte discret il vient, assurément. Nous ne sommes pas toujours assez clairvoyants pour Le distinguer : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant lorsqu’il nous ouvrait en chemin les Écritures ? » se disent à eux-mêmes les disciples d’Emmaüs.

Il est des temps privilégiés où Dieu se manifeste. Dans l’oraison, dans les sacrements, dans la charité, dans la foi et l’espérance. Chacun de nous, ici encore, reçoit selon sa mesure. À l’un est donné de Le trouver dans la prière du cœur, à l’autre, dans la rencontre des pauvres, à un autre dans la contemplation et la recherche de la vérité.

Si Dieu nous attire à Lui par l’attrait de sa beauté, de sa bonté, sans doute nous indique-t-il ainsi comment nous pouvons aussi l’attirer à nous. Et si nous sommes entraînés à lui par tel ou tel aspect par lequel Il nous charme, nous aussi pouvons l’attirer par tel ou tel trait de notre beauté intérieure, de notre bonté, de notre intelligence. Ne soyons pas dupes de nous-mêmes cependant. Ce qui nous est le plus inné ne coïncide pas toujours avec ce qui lui est le plus cher. Il nous aime pour ce que nous ne savons pas toujours le mieux faire. À l’homme d’action, il peut très bien arriver d’être aimé pour son humble et aride intercession. Le contemplatif peut l’être pour ses entreprises hésitantes.

À chacun de découvrir le moment opportun, le kairos de sa venue. Car Dieu n’est pas celui qui est venu sans qu’il ne doive venir, il n’est pas celui qui doit venir sans être celui qui vient. Son avènement peut être hâté ou retardé, selon que les hommes Lui font obstacle ou l’accueillent. Nous sommes, nous, ceux qui croyons en celui qui vient.

Disposons-nous à hâter sa venue. Le « Viens Seigneur Jésus » qui clôt le Livre [2], nous le disons chaque fois que nous choisissons le temps où il peut venir. Il vient lorsque nous l’attirons à nous. Le Bien-Aimé est descendu à son jardin, aux parterres embaumés, pour paître son troupeau et cueillir des lys. Ces lys, ce sont les beautés de nos âmes dont il est épris. Nos beautés, nos bontés, ce que lui-même a mis en nous, ce qui nous est le plus personnel parce que précisément cela nous vient de Dieu. En nous il se reconnaît : d’un seul cheveu que « volant sur mon cou tu considéras », d’un seul cheveu tu demeuras captif. « Et à l’un de mes yeux te blessas [3]. »

Attirons-le à nous : « Voici que je me tiens à la porte [4] », nous dit-il. Si tu ouvres, j’entrerai chez toi et mangerai avec toi, moi avec toi, toi avec moi. Car mon jour est proche… « Que celui qui entend dise : Viens [5] ! »

[1« Cherchant mes amours, j’irai par ces monts et ces rivages » (Saint Jean de la Croix, Poésie complète, Paris, Obsidiane, 1988, p. 23 – traduction B. Sesé).

[2Ap 22, 20.

[3Saint Jean de la Croix, op. cit., p. 31.

[4Ap 3, 20.

[5Ap 22, 17.

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