Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Les mystères de la vie du Christ

Albert Chapelle, s.j.

N°2004-2 Avril 2004

| P. 93-105 |

Donnée à l’Institut Notre-Dame de Vie peu avant son décès inopiné, la dernière méditation du Jésuite fait retour au cœur d’une pensée qui demeure à découvrir : le Christ en ses mystères. Il « suffit » à la prière chrétienne de contempler le regard qui nous appelle, le visage aimé qui se donne dans les évangiles, de la crèche à la croix.

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La prière est élévation de l’esprit vers Dieu, élévation qu’on peut symboliser d’une phrase : « Je veux voir Dieu. » Dans le Catéchisme de l’Église catholique, ces mots concluent le commentaire du dixième commandement : « Tu ne convoiteras pas. » « Non, je veux voir Dieu » : symbole du refus de cette convoitise que l’Écriture assimile à l’idolâtrie.

Il y a un passage, car nul ne peut voir Dieu sans mourir. Il y a aussi une promesse qui soutient l’élan de l’esprit vers son Dieu. C’est l’élan de la prière, l’élan de la créature qui répond à l’élan de son Dieu.

« Je veux voir Dieu. » Où ? Comment ? L’évangile selon saint Jean s’attarde longuement sur ce thème de la vision. « Qui me voit voit le Père » (Jn 14, 10). Ces paroles de Jésus à Philippe sont dites à l’heure pascale, mais tout au long de l’évangile notre regard est appelé, suscité : « Venez, voyez. » Il serait trop long d’énumérer et surtout de commenter tous les passages de l’évangile. « Nous voudrions voir Jésus », disaient les Grecs à Philippe (Jn 12, 24). Sans cesse, le regard est comme invité, relancé, convié, à rejoindre le visage du Christ.

« Qui me voit, voit le Père. » L’épître aux Hébreux, quant à elle, parle du Christ comme du « resplendissement de la gloire de Dieu » (1, 3). Tout ce qu’il y a de la gloire de Dieu est-il donc ainsi à voir, découvrir, reconnaître, identifier ? « La gloire de Dieu resplendit sur le visage de Jésus Christ », dit saint Paul. Et l’apôtre parle aussi de lui comme de l’icône, de « l’image du Dieu invisible » (Col 1, 15). « Nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2). « Regardez, venez, voyez » : que le regard se pose, se repose longuement sur le visage de Jésus Christ.

Il vient de Dieu et à l’heure où, avec sa douceur et son humilité coutumières, il invite mystérieusement Philippe à le voir, il passe au Père, il va à Dieu. C’est le visage du Fils par conséquent que nous contemplons. Il vient du Père et va au Père. Que montre-t-il, sinon cette profondeur insondable, cette initiative généreuse, cette générosité féconde, cette gratuité qui caractérise notre Père des cieux ? Source inépuisable de toute vie, don de toute vie en profusion, surabondance qui ne cesse de se manifester dans ce visage simple de l’Homme-Dieu. Levons les yeux et, dans les traits du visage, contemplons le regard. Le visage montre l’humanité, le regard montre la Personne divine. Ce regard nous appelle, nous invite du fond de son éternité. Le regard premier a été posé sur nous avant la création du monde. Sa paix et sa douceur font la bonté de la créature. A ce regard sont suspendus le ciel et la terre. C’est lui que guettent tous ceux qui cherchent Dieu, c’est-à-dire tous les hommes, toutes les créatures, puisque même le lionceau crie vers celui qui lui donne sa nourriture, comme dit le Psaume.

Visage de Jésus Christ, visage que nous pouvons, bien sûr, nous représenter. Et Dieu sait si l’imagination chrétienne y a mis de la peine et y a trouvé réussite et joie. Qu’il s’agisse des icônes ou de la peinture occidentale, les peintres et donc les fidèles avec eux, n’ont jamais cessé de scruter ce visage, de tenter d’y déchiffrer le mystère insondable de la bonté divine, de la beauté de Dieu, de sa sainteté et, pour employer l’expression la plus fondamentale peut-être de la Bible, de sa gloire. Visage de Jésus Christ sur lequel resplendit la gloire de Dieu toujours plus brillante, toujours plus resplendissante.

La prière chrétienne

Quand la prière chrétienne tente de se familiariser avec ce visage, comme l’art, la méditation ou la musique, elle mobilise toutes les ressources de l’être humain. C’est un visage aimé qui mobilise toutes les énergies de l’homme. Depuis Origène, et parmi tant d’autres, avec Bonaventure, l’être humain a appris à regarder, à voir, à entendre, à goûter, à toucher, à respirer Jésus Christ. Vite la contemplation chrétienne s’est rendu compte que le Christ n’était pas à la portée de nos réflexions.

Bien sûr, nous pouvons parler de lui, réfléchir, méditer sur la place unique qu’il tient dans la création et dans nos vies. Bien sûr, les théologiens, les dogmaticiens, les Pères de l’Église n’ont cessé de méditer sur la révélation ainsi faite à l’homme, mais le premier enfant venu et l’enfant en chacun de nous sait que le Christ Seigneur est au-delà de ce que nous pensons, formulons et concevons de lui.

Pour signifier cependant l’immédiateté dans laquelle l’amour nous conduit et la familiarité à laquelle il nous introduit, ce sont les sens du corps qui ont été évoqués, les sens dits spirituels. Il ne s’agit évidemment pas des sens de la chair. Nous pouvons nous imaginer Jésus, et cela est fort précieux. Nous pouvons nous le représenter, nous pouvons nous faire des images de lui. Dieu sait si l’Église a lutté, dans la querelle des icônes, pour justifier et valider cette quête du Seigneur, mais son visage n’est pas à la mesure de nos représentations, ou plutôt nos représentations si belles, si nombreuses, variées, édifiantes, saintes, si vénérées qu’elles puissent être, ne sont pas à la mesure de son visage. Il est au-delà, plus beau, plus grand, plus riche.

Le mystère d’une Personne

La prière chrétienne ne s’est pas découragée et, pénétrant plus intimement dans le cœur du Christ et dans son propre cœur, elle a découvert les ressources d’un contact, d’un goût, d’un toucher, d’une écoute qui sont de l’esprit ; non seulement pensée, mais vie pleinement vécue. Cette immédiateté est comme une immersion dans le mystère du Christ à la manière dont nos sens nous plongent, nous immergent dans le cosmos. Même immédiateté, même contact, même proximité, même familiarité.

Plus grandit cette intimité, cette familiarité, plus grandit en même temps l’évidence qu’il est plus grand. Il est plus grand, il est plus beau, il est au-delà. Il est à l’intime et il est plus loin. Plus nous l’approchons et nous l’approchons ; plus nous sommes familiers et nous le sommes, plus il apparaît dans sa majesté, dans sa grandeur, dans sa sainteté, hors de nos prises.

L’expérience de la prière chrétienne, en découvrant la douceur et l’humilité d’un fils, nous fait reconnaître la grandeur, la sainteté, la bonté de notre Père des cieux. C’est dans les mystères de sa vie que le visage du Christ se donne à connaître. Si nous pouvons le contempler dans les grandes icônes byzantines comme aussi dans les magnifiques portraits, si l’on ose dire, que la peinture occidentale peut nous en fournir, c’est quand même à l’intérieur des scènes de sa vie que le mystère de sa Personne s’est diffracté. A travers les événements, les gestes, les paroles, les rencontres de sa vie, le mystère de sa Personne s’est livré. De ces multitudes de faits et gestes, l’évangile ne nous a rapporté que quelques-uns, ceux que l’Esprit Saint lui-même a choisis. Il est tant de choses que la curiosité chrétienne aimerait connaître, que la piété chrétienne s’est imaginée, s’est représentée, soit dans les apocryphes, soit dans les vies de Jésus. Il est tant de choses que l’histoire moderne a tenté de reconstituer et pas toujours sans succès, mais l’évangile a été parcimonieux. Dieu notre Père a été discret sur la vie de son Fils. L’Évangile ne nous rapporte finalement que quelques années, quelques événements et quelques paroles. C’est d’autant plus significatif de s’y attarder.

Ces événements ne sont pas seulement des faits et des gestes. Si l’Esprit Saint nous invite à les regarder ou tout au moins à en prendre connaissance, c’est que chacun d’entre eux nous livre tout le mystère du Christ. Toute la Personne du Christ se trouve engagée, révélée, manifestée dans chacun de ses faits et gestes. Nos gestes humains ne nous livrent que partiellement. Ce sont toujours des ébauches et des esquisses à travers lesquelles nous peinons à nous réaliser petitement. Le Seigneur, lui, se donne tout entier en chacun de ses faits et gestes. L’Évangile qui le contemple dans sa gloire de ressuscité reconnaît toute sa majesté, toute sa sainteté, toute sa beauté en chacun des événements qui le signifient.

Saint Ignace parle des événements du salut comme des mystères de la vie du Christ. Il n’est pas le seul – je le cite par dévotion filiale – à reconnaître ainsi dans chacun des moments de la vie du Seigneur un mystère, ou plus exactement le mystère tout entier. Le dessein de Dieu tout entier s’y livre comme si à cœur ouvert, nous pouvions lire toute la bonté salvifique de notre Père des cieux en chacun des gestes, en chacune des paroles de notre Sauveur. C’est de Dieu qu’il s’agit.

« Je veux voir Dieu. » C’est de Dieu qu’il s’agit et c’est pour voir Dieu, pour contempler Dieu, parce que nous l’aimons, parce qu’il nous a donné son intimité, que nous portons ainsi le regard sur le visage de notre Seigneur Jésus Christ. Dans ses gestes, dans ses paroles, nous le voyons, l’écoutons, le goûtons, le sentons. Sentite in vobis quod et in Christo (« Ressentez en vous-mêmes ce que le Christ a ressenti ») (Ph 2, 5).

Deux mystères inouïs

Parmi tous les événements, tous les mystères de la vie du Christ, je voudrais brièvement en évoquer deux qui ont toujours été l’école des contemplatifs : la crèche et la croix, sa naissance et sa mort, le commencement du salut terrestre et la fin de son existence visible parmi nous. Marie, elle seule semble-t-il, a pu être présente et à la crèche et à la croix. C’est elle qui soutient notre regard, éduque notre attitude, autorise la familiarité nécessaire à contempler ainsi l’enfant-Dieu en sa naissance et l’homme-Dieu en sa mort. La crèche et la croix, Dieu sait si ces mystères joyeux et douloureux sont contrastés, même si dans l’un et dans l’autre, Marie nous donne d’y découvrir la même gloire. Parce que mystères du Christ ressuscité, ils sont pleins de gloire et nous manifestent chacun la plénitude de l’amour de Dieu.

La crèche : il vient, il survient, voici Dieu qui vient. La croix : il s’en va. Le Christ vient du Père, il va au Père ; il vient de Dieu, il va à Dieu. Il surgit comme celui que nous attendions sans le connaître ; il s’en va comme celui qui a été méconnu, rejeté. Que nous montre-t-il de la bonté de Dieu, sinon une gratuité inattendue, un surcroît méprisé ? Que nous montre-t-il de Dieu ? C’est que Dieu est caché en ce monde, pauvre en ce monde, humilié en ce monde. La contemplation de la crèche et de la croix enseigne au chrétien tant de choses de Dieu. Oui, Dieu est celui qui est, il est esprit et amour. Mais si nous tentons d’entrer dans l’intelligence de ses grandes paroles de l’Écriture, notre regard peut se tourner vers ces mystères où Dieu tout entier s’est montré pour ce qu’il est.

Nous pensons trop vite que l’humanité cache la divinité, comme si la chair était opaque. Reconnaissons que notre chair est tout de même promise à la résurrection et qu’elle est germe d’incorruptibilité, d’immortalité, de gloire éternelle. Dans la Personne de Jésus Christ, nous voyons la chair déjà transfigurée, alors même qu’il est plongé dans les détours et les obscurités de l’histoire et des méchancetés de l’homme.

Il est là dans la crèche, pauvre, il est là sur la croix, encore appauvri. Il est là dans la crèche, lui, le Verbe de Dieu, comme un enfant qui se tait, infans, sans parole. La parole de Dieu réduite au silence, adonnée au silence comme s’il fallait pour manifester l’unique parole créatrice et rédemptrice du monde, le silence des mots humains. Non seulement il ne dit rien, mais il ne peut rien dire. Pour que la chair puisse révéler le surcroît de la gloire, il faut ainsi qu’elle se livre dans la faiblesse d’un enfant qui ne parle pas, d’un enfant qui ne peut pas parler. Pour que la chair puisse manifester que la gloire n’est pas de ce monde mais au-delà de ce monde, il meurt sur la croix en s’abandonnant dans les mains du Père.

Il vient de Dieu, il va à Dieu. Il vient de Dieu partager l’intimité des hommes, il va à Dieu entraînant l’homme dans l’immensité de Dieu. Il vient à nous à la crèche pour manifester la familiarité, l’intimité, pour employer un terme philosophique, l’immanence, la proximité dont Dieu seul a le secret. Il s’en va, il part, hupagein, sur la croix et son départ manifeste l’au-delà, le trop de Dieu, le surplus, la majesté, la transcendance.

Il s’abaissa dans la crèche ; il fut élevé sur la croix. Dieu plus petit que tout, Dieu plus grand que tout. Rien que la crèche, rien que la croix avec leur bois manifestent par leur humilité, par leur dépouillement, la simplicité de notre Dieu, son humilité et sa majesté. Dieu trop petit pour nous, dont on ne veut pas. Dieu trop grand pour nous, dont on ne veut pas davantage. Dieu vient à nous, il reste méconnu, rejeté.

La crèche mystère de proximité, la croix mystère de majesté : mystères dans lesquels la même et unique bonté se donne en partage. La bonté qui ne vient pas de lui, le Fils ne la revendique pas, il la manifeste comme étant celle de son Père. Non pas sa parole, non pas sa bonté, non pas son amour, mais l’amour du Père. Et dans cet effacement, dans cette docilité, il nous manifeste un amour plus grand que tout.

La contemplation chrétienne

La crèche et la croix, école de la contemplation chrétienne. A la grande différence de ces méditations qui veillent à écarter des hommes tout ce qui pourrait devoir être rejeté pour aller jusqu’à Dieu, la contemplation chrétienne reçoit comme d’une main divine le visage du Christ, les gestes du Christ, le silence du Christ dans la crèche, les sept paroles du Christ à la croix. L’esprit de l’homme, toujours tenté de se replier sur lui-même, cherche comme une victoire le passage au-delà de ses propres représentations. Il pense obtenir à force de négations, à force du dénuement de sa propre imagination, le contact avec l’absolu. Plotin est l’exemple par excellence de cet effort gigantesque de l’esprit humain pour se tourner au-delà de l’esprit vers l’Unité pure, de telle façon que le divin lui apparaisse comme purifié de tout contact avec l’indéfinie multiplicité du monde. Non, le Créateur fait signe et pour celui qui croit en lui, il a envoyé son Fils, son Verbe, sa Parole, pour que dans l’Esprit, dans son Esprit, nous puissions nous trouver aidés par lui pour aller jusqu’à Dieu. Alors que le désir naturel de l’homme de voir Dieu est ce qu’il y a de plus spontané dans l’homme, même si le péché peut lourdement l’affaiblir, ce désir, cet élan demeure trop court. Il faut un relais puissant, dit surnaturel, pour que l’esprit humain puisse se découvrir familier de son Dieu. Il lui faut la prévenance de Dieu, il faut que Dieu vienne à nous, il faut l’incarnation. Le passage vers Dieu étant indéfiniment obscur, il lui faut la Pâques du Seigneur pour pouvoir aller jusqu’à lui.

Mystère de l’incarnation, mystère de la Pâques, relais indispensables à l’esprit de l’homme pour qu’au-delà de ses forces naturelles il puisse entrer dans l’intimité de son Dieu, dans la familiarité du Père des cieux. La prière chrétienne, dans ce qu’elle a de plus fondamental, donne de découvrir dans l’humilité du cœur, dans la pauvreté de nos moyens, l’immense richesse, l’immense puissance que Dieu accorde à l’esprit qui se laisse ainsi relayer, soutenir, porter par les gestes et les paroles de Jésus Christ, par le Christ en sa crèche, par le Christ en sa croix.

École de la contemplation aussi, parce que le Christ ne fait rien à la crèche, comme à la croix, devenu incapable de bouger. Il ne fait rien, ne peut rien faire. Il ne dit rien à la crèche ; il dit à la croix les sept paroles que nous connaissons, peu avant de s’effondrer dans le cri et le silence. Il n’y a pas besoin de discours, pas besoin de geste pour aller à Dieu, mais il faut Dieu. Il faut que Dieu soit venu à nous pour que nous allions jusqu’à lui. Il faut que Dieu se soit montré pour que nous le voyons. Il faut que Dieu se soit approché pour que nous puissions passer jusqu’à lui. Incessant mouvement de la prévenance divine qui vient au secours de l’élan de l’homme, relayé, soutenu, accueilli par la bonté de notre Père des cieux.

Mystère de la crèche et mystère de la croix. Mystère de leur pauvreté, de leur humiliation, de leur misère. La méditation humaine n’a pas la mesure de ces choses. Le concept humain, le travail de la pensée nous conduit très loin dans la pensée de Dieu, si nous nous y astreignons, et cependant elle n’est pas à sa mesure. Si riche soit l’esprit, si dépouillé qu’il puisse être du travail de la représentation pour accéder à la lumière de l’intellect, réfléchirait-il à la manière de l’ange, insondable demeure le mystère de Dieu. Mais admirable est l’ingéniosité divine qui, dans ces simples gestes, dans cette proximité de la chair, vient à notre secours et nous conduit plus loin que notre esprit ne le peut. Il nous conduit plus loin, il nous conduit à une intimité, à une familiarité, à une grandeur, à une sainteté à laquelle nous n’aurions pas pu atteindre, ou plutôt que nous n’aurions même pas pu nous représenter ni penser.

Mystères inépuisables

Mystères de la chair du Christ, mystères de la chair humaine pour qui les promesses d’incorruptibilité sont porteuses en Jésus Christ de cette révélation de la gloire, de la bonté, de l’amour, de la fécondité, de la sainteté de Dieu.

Mystères de la vie du Christ ? Oui, mystères. Ce sont effectivement des mystères. C’est le mystère même, mystère du dessein divin, de « réconcilier toutes choses », ainsi que nous enseigne l’épître aux Colossiens (1, 21). Le mystère pascal est tout entier déjà livré dans la crèche et sur la croix. Mystère de la réconciliation de la créature avec son Créateur, mystère de la divinisation de l’homme puisque le Fils de Dieu s’est fait homme pour que nous puissions être fils dans le Fils, un seul et même Fils, un avec lui. Intimité que l’Esprit Saint peut sceller et qui passe tout ce que nos intelligences humaines pourront jamais penser. Un dans le Fils, mystère de l’Enfant pour que nous soyons enfants ; mystère du Crucifié, oui, il faut le dire, pour que nous soyons à notre tour crucifiés, immolés. Mystère de la grâce de l’enfant, pour qu’il nous soit fait grâce. Mystère de l’offrande, du sacrifice, de l’action de grâce sur la croix, pour que nous aussi nous rendions grâce, pour qu’aussi nous soyons frères en action de grâce. Mystère de la grâce, mystère de l’action de grâce, tout le mystère de Dieu, de sa paternité et de sa filiation, dans la grâce de la paternité, dans l’action de grâce du Fils tout ensemble livré dans la crèche et sur la croix.

Mystère, oui, parce qu’il est imperméable à l’être humain, mais aussi parce qu’il est infiniment inépuisable. Tous les efforts de notre vie pourront indéfiniment se reporter et à la crèche et à la croix sans jamais épuiser l’immédiate actualité de la présence de notre Dieu. La crèche et la croix, à deux mille ans d’ici, des milliers de kilomètres d’ici et cependant ici même. Ici même parce que le Christ glorieux nous livre le mystère du salut. Ce que l’esprit humain ne peut atteindre, l’Esprit de Dieu l’opère. Ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu. Les espaces et les temps, au lieu d’être signes de distances et d’obstacles infranchissables ne sont que les relais de notre proximité du mystère de notre Dieu.

Mystère de la foi

Deux mille ans, des milliers de kilomètres et cependant ici et maintenant. Tel est le mystère de la foi que nous célébrons dans l’Eucharistie. Dans l’Église catholique, dans l’Eucharistie et dans l’union de l’esprit à l’Esprit, nous sommes contemporains du mystère, proches du mystère, assimilés au mystère de telle façon que, participant à l’événement, puisque par l’Esprit Saint il nous est donné d’y être présents, nous servions le Christ dans sa crèche, nous l’adorions sur sa croix. Nous espérons le pleurer comme Jean et Madeleine et ne pas le crucifier comme ses bourreaux. Nous espérons être les bergers ou les mages et non Hérode ou les centurions romains qui veillent sur le peuple.

Mystères du Christ dans la crèche et sur la croix, mystères de présence, mystères auxquels nous sommes assimilés dans la chair, assimilés dans l’esprit, assimilés au point de partager le regard du Christ. Nous avons contemplé son visage, nous avons vu sa gloire et devant chacun de ces mystères nous pouvons longuement méditer les paroles de l’épître de saint Jean : « Ce que nous avons vu, ce que nous avons contemplé, ce que nous avons goûté, entendu du Verbe de Vie, nous vous l’annonçons » (1, 1-2). Oui, c’est le Verbe de Vie que nous avons vu. Mais la prière ne se satisfait point d’avoir, vu, goûté, touché. L’union est au terme comme elle est au commencement de toute prière qui se reprend et qui ne cesse jamais de se reprendre pour retourner à son Dieu.

Ce n’est pas seulement le visage du Christ que nous contemplons. Nous partageons son regard. Ce regard dont nous avons dit tantôt qu’il nous précédait depuis la création du monde, nous apparaît aujourd’hui comme nous appelant à regarder comme il regarde. Laissons ainsi, dans la contemplation de l’Enfant de la crèche ou du Crucifié du calvaire, notre regard s’assimiler, s’unir au regard du Christ. Si le regard est la personne, c’est dans un même élan avec lui que nous pouvons aimer notre Père des cieux et nos frères de la terre. Il est le Sauveur, il vient comme le Fils du Père, comme le frère universel, disait Charles de Foucauld. Il s’en va vers le Père comme celui qui porte et emporte sur ses épaules tout le péché du monde, mais aussi tous les hommes ses frères.

Mystère de Jésus Christ, mystère de la croix, mystère de la crèche, mystère de ce regard qui nous a précédés, suivis, accompagnés et auquel dans la prière nous sommes associés, unis, sans que jamais se confondent le sien et le nôtre. C’est dans la même lumière, d’un seul et même regard, dans le même repos de l’esprit que nous contemplons la gloire de notre Père des cieux et la joie, la douleur, le péché, le pardon accordé à nos frères en humanité. Union des regards et des cœurs de ceux que le Père a donnés à son Fils et que le Fils reçoit de son Père, de ceux que le Fils rend au Père et que le Père reçoit de son Fils. Mouvement de l’esprit qui, en nous unissant au Fils de Dieu, fait de nous avec lui un seul et même fils, dans le même et unique amour qui enveloppe le ciel et la terre, notre Père des cieux et nos frères les hommes.

Mystère de nos cœurs

A chaque fois que l’esprit humain se laisse ainsi attirer par ces merveilles, pour peu que l’Esprit se joigne à notre esprit, il est saisi d’une sorte de ravissement intime et d’une immense tentation, la tentation de toute prière. L’esprit est tenté de se réjouir de son propre frémissement, de se complaire dans le don de Dieu, quand il découvre la jouissance infinie du mystère qui le dépasse. Non. A chaque tentation, laissons l’Esprit se joindre à notre esprit, laissons la douceur et l’humilité du Christ rejoindre notre propre lourdeur et la transfigurer en élan pour revenir à l’élan du Fils vers son Père. Dans cet élan, il nous demande non seulement d’aimer comme lui, mais d’y ajouter, si l’on peut parler ainsi, notre propre et unique amour. Il nous est donné d’ajouter à l’amour du Fils comme à l’amour du Père cette part d’humanité, unique, singulière que le don de Dieu fait à chacun de nous : Lui-même. Amour infini de Dieu pour l’homme, comme si l’homme, disait saint Thomas, était le Dieu de Dieu même. Amour infini de Dieu qui fait de nous, ses partenaires en Jésus Christ, un seul et même Fils.

Demandons à l’Esprit Saint de se joindre à notre esprit pour découvrir ainsi dans la douleur de l’oraison, dans l’ennui des jours, dans la simplicité du cœur, dans l’humilité des sentiments, le mystère de Dieu qui fait le mystère de nos cœurs. Nous ne prenons jamais assez au sérieux ce que beaucoup de spirituels appellent la désolation, la nuit, le vide spirituel et qui est tout bonnement le visage de l’ennui, de la dépression ou de la fatigue. Cela nous est indispensable pour faire l’expérience de Dieu. L’intimité ressentie et vécue est un immense don pour lequel nous ne saurions jamais assez rendre grâce, mais on ne fait pas l’expérience de Dieu, on ne rencontre pas Dieu si on s’en tient à ses dons dans la consolation. La désolation aussi est un don et il n’y a pas d’expérience de Dieu qui ne soit l’expérience d’un trop : la douleur est de trop, la fatigue est de trop, le temps est trop long, l’ennui vient. Comment éprouver l’immense et souveraine majesté de Dieu sans connaître qu’il est ainsi plus grand que nos cœurs, plus grand que notre esprit ? Notre petitesse a besoin de bien de temps pour se faire à cette grandeur. Et il y faut beaucoup de peines, beaucoup de souffrances. C’est une grâce immense que de pouvoir reconnaître Dieu dans cette Pâque, dans ce passage qui a le visage souvent trivial de l’homme. Le bois de la crèche, le bois de la croix avec sa rudesse et sa rugosité, la fraîcheur de Bethléem et la chaleur du Calvaire n’avaient rien que de très lourd. La lourdeur que nous éprouvons en éprouvant Dieu n’a pas toujours la douceur des larmes ; elle nous donne très souvent l’illusion de ne pas le rencontrer. Comme pour guérir de toutes les illusions, nous avons besoin de temps. Mais sachons au moins, dans la lucidité de l’Esprit Saint, discerner et reconnaître l’œuvre de Dieu en nous. La crèche et la croix, mystères de gloire, bien sûr, mais mystères qui se présentent sous les espèces et apparences de beaucoup trop de lourdeur, de beaucoup trop d’humiliations, de beaucoup trop de pauvretés.

Rien n’est à mesure humaine dans notre prière, et l’homme ne peut entrer dans son épaisseur qu’en en supportant longuement, joyeusement et avec action de grâce, le caractère austère, rigoureux et disons simplement fatigant, ennuyeux. L’ennui, la fatigue de notre prière sont comme la parabole, la similitude, la révélation de notre Dieu. L’homme n’y aurait jamais pensé. Il faut Jésus Christ pour nous révéler jusque-là à quel point Dieu nous a aimés, à quel point Dieu est toujours plus grand.

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