Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Chronique d’Écriture Sainte

Ancien Testament

Didier Luciani

N°2003-5 Septembre 2003

| P. 343-355 |

Cette chronique annuelle n’existerait pas sans les trois éditeurs qui en fournissent l’essentiel du carburant : Cerf (Paris), Bayard (Paris) et Lessius (Bruxelles) ; Lumen Vitæ (Bruxelles) et Anne Sigier (Québec) complètent la liste. Que tous en soient remerciés. La matière se divise en deux parties : les ouvrages collectifs (I, 5 ouvrages), les présentations d’un thème biblique, d’un livre ou d’un corpus (II, 8 ouvrages).

I

Quel que puisse être leur intérêt, les ouvrages collectifs (actes de colloque, série de conférences ou rassemblement de contributions autour d’un thème) ne facilitent pas la tâche du recenseur. Leur multiplication témoigne en outre d’un double phénomène inquiétant : l’appauvrissement de la recherche et de la production exégétique d’une part, la suprématie des logiques économiques d’autre part. Qui peut encore s’offrir le luxe d’écrire puis d’éditer de grosses briques que, faute de temps, peu de gens liront et qui atteindront difficilement le seuil de rentabilité ?

Le premier livre retranscrit les actes d’un colloque organisé à l’École biblique et archéologique française de Jérusalem en septembre 2000 sur le thème assez vaste, mais non moins capital de l’autorité de l’Écriture [1]. L’idée de ce colloque est née au moment où la noble institution, fondée par le père Lagrange, projetait de publier une nouvelle édition de la Bible de Jérusalem (BJ) qui tienne compte des acquis les plus récents du renouveau biblique postconciliaire. L’introduction du père Jean-Michel Poffet, dominicain et directeur actuel de l’École, décrit en peu de mots ce recadrage herméneutique contemporain et les enjeux d’une telle entreprise : « La recherche s’est orientée peu à peu de l’histoire vers la communauté de réception et de production des textes scripturaires, puis vers les auteurs inspirés, enfin plus récemment vers le travail du lecteur sans lequel il n’y a pas vraiment de lecture ». En conséquence, « il faudra non seulement traduire la Bible [...] mais surtout l’annoter à nouveau en opérant un travail important de discernement. Que retenir de cette accumulation de données historiques et d’hypothèses ? Qu’est-ce qui est utile au lecteur du xxie siècle ? Le sens historique est-il le plus important ? Ou le seul ? Où se situer pour proposer traduction, annotation et commentaire ? On comprend que la question du Canon et de l’autorité de l’Écriture soit une des premières à se poser : d’où le présent ouvrage » (p. 7-8). Le propos s’illustre en quatre parties assez hétéroclites. La première (Tradition chrétienne, la lente émergence de la notion de canon) comporte quatre contributions : « Naissance du Nouveau Testament et canon biblique » (Y.M. Blanchard, Paris) ; « Textes exclus, textes inclus, les enjeux » et « Textes bibliques dont l’Église a défini le sens » (M. Gilbert, Rome) ; « L’ancienne tradition syriaque des évangiles, sa place et sa signification » (C.V. Malzoni, Jérusalem) ; « The canon of the Bible or the authority of Scripture » (P. Vassiliadis, Salonique). La seconde (Le livre pour l’Islam et le Judaïsme) offre deux conférences de J.L. Kugel (« Biblical authority in Judaism, the problems of an aging text ») et de M.M. Bar-Asher (« La formation du Coran et son autorité »). La troisième partie (Approches sociologique et linguistique de la notion de canon) regroupe deux réflexions méthodologiques : « Qu’est-ce qu’un texte canonique ? » (G.A. Sarfati, Tel Aviv) et « La linguistique peut-elle définir l’acte de traduction ? » (C. Rico, Strasbourg). La dernière partie enfin (Problèmes modernes de lecture chrétienne), pose plus directement la question de l’autorité de l’Écriture (« Où est la parole de Dieu ? », Fr. Mies, Namur) et entreprend une « Esquisse d’une critique des méthodes littéraires » (O.T. Venard, Jérusalem). Qu’une telle réflexion émane d’un des hauts lieux de la recherche historico-critique – au moins dans le monde catholique – dit assez la profondeur des évolutions. Il est toutefois regrettable qu’une mise en page calamiteuse ne rende pas plus honneur à l’érudition et au savoir-faire des dominicains et de leur maison d’édition.

Tout en prenant un point de départ plus circonscrit (le Cantique des cantiques), le colloque de l’Association catholique pour l’étude de la Bible (A.C.F.E.B.) [2], qui s’est tenu à Toulouse début septembre 2001, reflétait une problématique assez proche du précédent. Là encore il n’est guère possible de faire davantage que de décliner les titres – parfois quelque peu énigmatiques – des principales conférences, en espérant tout de même parvenir à susciter l’appétit et la curiosité des lecteurs potentiels. Première partie (Ouvrir le livre ; brève histoire des lectures récentes de la Bible) : « La lecture de la Bible hier et aujourd’hui ; état de la question » (A. Marchadour, Jérusalem) ; « La lecture de la Bible à l’Université ; enjeux et défis » (M. Bressolette, Toulouse). Deuxième partie (Le Cantique des cantiques ou l’échange des voix) : « Le Cantique des cantiques ; un texte et ses lectures » (A.M. Pelletier, Paris) ; « La lettre retrouvée ? Lectures actuelles du Cantique et sens littéral » (M. Berder, Paris) ; « Lectures patristiques du Cantique des cantiques » (J.M. Auwers, Louvain-la-Neuve) ; « Le Cantique ; la fabrique poétique » (J.P. Sonnet, Bruxelles) ; « Espaces de lecture du Cantique des cantiques en contexte juif » (A. Abécassis, Bordeaux) ; « Espaces de lecture du Cantique des cantiques dans l’Occident médiéval » (G. Lobrichon, Paris). Troisième partie (Du Cantique à la Bible ; le corps à corps avec le texte) : « La patine du monde ; un écrivain éveille le texte » (D. Autié, Toulouse) ; « L’étrangeté du texte » (J. Roubaud, Paris) ; « Les nouvelles lectures synchroniques ; une chance pour le texte ? » (A. Wénin, Louvain-la-Neuve). Quatrième partie (Le livre ouvert et la tâche du lecteur ; l’acte de lecture et ses régulations) : « Le geste de la lecture entre signification et signifiance » (J.D. Causse, Montpellier) ; « Le texte dans son corpus ; enjeux herméneutiques du canon scripturaire » (Y.M. Blanchard, Paris) ; « Le livre ouvert » (A.M. Pelletier). L’épilogue enfin : « L’exégèse aujourd’hui ; déplacements et ouvertures » (P. Debergé, Toulouse). On s’en rend compte, si le Cantique a été honoré à Toulouse dans la pluralité de ses lectures, il a aussi servi de prétexte à une réflexion méthodologique et épistémologique plus large. Plus que jamais – comme le Livre lui-même –, les voix et les voies de l’exégèse sont ouvertes. Avec la richesse et les risques que cela comporte.

Poursuivant leur approche interdisciplinaire, les facultés jésuites Notre-Dame de la Paix (Namur, Belgique) offrent un numéro de « Bible et sciences » [3] qui vient utilement compléter la série entamée en 1999 (voir VC 72, 2000, 346-346-347 ; VC 73, 2001, 338-339 ; VC 74, 2002, 341-342). La relation des deux disciplines – souvent conflictuelle jusqu’à un passé récent – est envisagée selon une double perspective. Trois exégètes (J. Trublet, Paris ; J. Vermeylen, Lille et P.M. Bogaert, Louvain-la-Neuve) examinent la place de la science dans la Bible. Si celle-ci n’élabore, à proprement parler, ni système ni théorie scientifique, elle met cependant en œuvre et elle développe, surtout dans la littérature de sagesse et les diverses cosmogonies, un discours de la méthode et des représentations de l’univers qui cherchent à découvrir et à rendre compte de l’ordre qui y règne et du sens qui l’habite. A l’autre bout de la chaîne, deux scientifiques (F. Euvé, Paris ; D. Lambert, Namur) explorent l’imaginaire des scientifiques et les écrits de Teilhard de Chardin pour voir comment la Bible a pu nourrir l’un et les autres. Pour tous ceux qui refusent encore la nécessaire distinction des domaines et le légitime respect de la rationalité propre à chacun, la moisson paraîtra maigre. Pour les autres, elle sera au contraire une invitation à poursuivre un dialogue fait d’intérêt mutuel et de sens critique. F. Euvé, dans sa conclusion, énonce les conditions de ce dialogue : « Tout d’abord, le témoin de la révélation biblique d’un Dieu engagé dans l’histoire humaine doit rester vigilant face à toute tentative visant à faire de la science soit une entreprise de domination, soit une fascination pour une nature anonyme [...]. Par ailleurs, le travail scientifique peut rappeler au croyant la dimension cosmique de la foi [...]. Une théologie trop centrée sur l’homme tend à oublier cette dimension » (p. 122). Histoire humaine et cosmos : voilà sans doute deux éléments fondamentaux non seulement pour penser la Bible et la science, mais aussi pour féconder leur rapport mutuel.

Abandonnant les réflexions théologiques, méthodologiques, ou épistémologiques, l’ouvrage suivant nous plonge dans le monde du récit [4] et nous propose une initiation – par les textes – à l’analyse narrative de la Bible. Celle-ci commence à être bien connue de nos lecteurs, grâce notamment au remarquable travail de traduction et de publication des éditions Lessius que nous avons déjà recensé (voir VC 72, 2000, 342-347 ; VC 74, 2002, 344-346). Après une introduction à la visée et aux outils de la narratologie (D. Marguerat, « Entrer dans le monde du récit »), huit textes (trois de l’Ancien Testament, cinq du Nouveau), plus ou moins longs, sont ainsi visités selon cette nouvelle voie d’approche : Genèse et Jg 11, 29-40 (A. Wénin) ; Gn 22 (J.L. Ska) ; Marc (E. Cuvillier) ; Lc 24, 13-35 (S. Reymond) ; Jn 20–21 (J. Zumstein) ; Ac 12 (D. Marguerat) ; 1 Co 13 (C. Combet-Galland). L’ouvrage, rempli d’agréables surprises et d’heureuses découvertes (voir par exemple la subtile lecture de l’histoire « scandaleuse » de la fille de Jephté, Jg 11), se laisse donc parcourir dans un sens ou dans l’autre. Il complétera efficacement le Pour lire les récits bibliques de Marguerat et Bourquin ou le Cahier Évangile 107 de Ska, Sonnet et Wénin. Signalons, pour terminer, que certaines des contributions sont des versions remaniées de publications antérieures.

D’une certaine manière, et même s’il ne s’en réclame pas directement, le livre suivant honore un aspect de l’analyse narrative : la caractérisation des personnages. Vingt-six exégètes s’y sont, en effet, aventurés à dresser, chacun pour son compte, le portrait du plus célèbre d’entre les personnages bibliques : Dieu [5]. Que Dieu soit Un et ses visages multiples surprendra seulement les gens peu familiers de l’Écriture. De cette manière la Parole nous rejoint et nous touche partout et toujours. Voilà pourquoi, sans jamais s’immobiliser dans une posture figée, le modèle ne cesse d’inspirer et de faire vivre encore tant de portraitistes. Chaque auteur était libre de commenter les textes qu’il voulait. Peu ont choisi de s’en tenir à un seul corpus (A. Wénin, Exode ; A. Gignac, Romains ; Fr. Mies, Job...) et les mêmes textes ont pu être sollicités plusieurs fois. C’est ainsi que 1 Co 1, 18-25 illustre aussi bien le « Dieu qui conteste le monde » (E. Cuvillier, 15-26) que « la pudeur de Dieu » (D. Marguerat, 77-86) et l’interrogation sur le « Dieu tout-puissant » (P. Debergé, 147-157). De même, le Ps 146 est convoqué pour parler du « Dieu de l’univers, Dieu des marginaux » (A. Marx, 27-35), mais aussi pour décrire le « Dieu des riches et le Dieu des pauvres » (A. Myre, 37-45). Ce fait non plus ne doit pas étonner s’il est vrai que toute œuvre parle autant du modèle que de celui qui l’a faite. Un autre travail aussi infini et essentiel que celui entrepris dans cet ouvrage reste à faire : prendre livre biblique par livre biblique et essayer de percevoir quel est le Dieu du Deutéronome, du livre d’Amos ou de la Sagesse de Salomon. La multiplicité des images, pour peu qu’on y souscrive et qu’on ne s’arrête à aucune d’elle, est sans doute le rempart le plus efficace contre la fabrication des idoles.

II

La pluriformité des visages n’est pas l’apanage de Dieu. Toute personne humaine est déjà en soi un mystère qui ne se laisse jamais enfermer dans une seule représentation. Quand trois grandes religions monothéistes (juive, chrétienne et musulmane) se réapproprient et réinterprètent une figure biblique majeure – Abraham en l’occurrence –, l’appartenance confessionnelle constitue un facteur puissant de différenciation, sinon d’opposition, supplémentaire entre les portraits proposés. Elle fixe en même temps le cadre d’un dialogue vrai et exigeant et la possibilité d’une reconnaissance mutuelle, chacune des traditions apportant un éclairage particulier sur le personnage en question et dévoilant une de ses facettes. Le livre de J.L. Ska sur le patriarche [6] rend compte de cette richesse. En partant du livre de la Genèse puis en traversant les principaux textes du judaïsme aussi bien palestinien qu’hellénistique (Siracide, apocryphe de la Genèse à Qumrân, livre des Jubilés, midrashim, Mishna et Talmud, Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie), en reparcourant le Nouveau Testament (surtout saint Paul, l’épître aux Hébreux et l’évangile de Jean), en répertoriant enfin dans le Coran les principales traditions sur Abraham, l’auteur dessine un portrait tout à la fois contrasté et nuancé du père des croyants. Que retenir de ce voyage ? Au moins deux choses me semble-t-il. Primo, la figure biblique gardera toujours plus d’épaisseur que les idéalisations subséquentes des diverses traditions et c’est en cela que la Bible nous offre, à tout jamais, un horizon de signification indépassable. Secundo, et sans faire preuve de naïveté excessive, l’histoire de l’Espagne au tournant du deuxième millénaire montre que les échanges, surtout du point de vue culturel, sont possibles entre les trois communautés. On voudrait avoir des raisons de partager l’optimisme de l’auteur en pensant que cet exemple espagnol peut aussi inspirer le dialogue interreligieux d’aujourd’hui.

Le Pentateuque, les prophètes, les livres de Sagesse et les Psaumes constituent la matière des quatre livres suivants de cette seconde partie. Trois ouvrages qui ont en commun de réfléchir à la violence, refermeront ensuite cette chronique.

Bien que n’étant pas, à strictement parler, une présentation générale du Pentateuque – seules les parties narratives sont traitées à l’exclusion de presque toutes les sections législatives –, mais plutôt une introduction à l’histoire de Moïse, l’ouvrage de Guy Vanhoomissen [7], enseignant à Lumen Vitae (Bruxelles), est néanmoins apte à guider avec sûreté tout lecteur curieux et désireux de s’y retrouver dans le dédale des interprétations multiples et dans la jungle des hypothèses savantes émises à propos de ce corpus. L’ouvrage se divise en deux. Une première partie méthodologique (« Situer le texte ») fournit les indications littéraires et historiques indispensables pour lire de manière intelligente – c’est-à-dire surtout non fondamentaliste – et dans une perspective croyante ces textes difficiles et souvent déroutants aux yeux du moderne. Comment a été écrit le Pentateuque ? De quelle histoire est-il le témoin ? Comment ces vieux textes peuvent-ils encore nous parler aujourd’hui ? Telles sont les questions, à la fois simples et fondamentales, auxquelles l’auteur s’emploie à répondre avec beaucoup de pédagogie et de talent de vulgarisation. La deuxième partie (« Au fil du texte »), analyse plus en détail cinq moments importants de cette « histoire sainte » : la révélation au buisson ardent, le passage de la mer Rouge, le don de la loi au Sinaï (Exode), la marche au désert (Exode et Nombres) et enfin, les ultimes recommandations de Moïse aux fils d’Israël avant que ceux-ci ne pénètrent en Terre promise (Deutéronome). En relisant ainsi le parcours de Moïse, G. Vanhomissen ne prétend absolument pas apporter quelque chose de nouveau ni faire avancer le passionnant débat sur le Pentateuque ; il poursuit un objectif bien plus modeste et bien plus essentiel : aider le croyant à baliser son propre chemin de foi.

Le livre de B. Renaud, Nouvelle ou éternelle alliance ?, sous-titré assez largement Le message des prophètes, s’adresse à un tout autre public, celui des exégètes patentés et spécialistes du prophétisme hébreu [8]. Après avoir rappelé brièvement les débats que suscitent toujours la notion et le rôle du concept d’alliance dans l’Ancien Testament (voir Lohfink, Perlitt, Zenger...), l’auteur limite son étude aux expressions « alliance nouvelle », « alliance éternelle » et « alliance de paix » que l’on rencontre chez les prophètes. Plus précisément, il analyse la manière dont ces prophètes ont essayé de surmonter la remise en cause provoquée par l’épreuve de la déportation à Babylone : l’infidélité d’Israël sanctionnée par l’exil signifiait-elle la ruine du projet divin d’alliance et sinon quelle issue pouvait-on envisager par-delà le jugement ? En s’appuyant sur une exégèse littéraire, historique et théologique minutieuse des textes, B. Renaud dégage les deux visions d’avenir susceptibles de rendre espoir à Israël malgré le drame de la ruine de Jérusalem. L’une, « l’alliance nouvelle » (qui ne se rencontre qu’en Jr 31, 31-34) impliquait l’idée de rupture d’alliance par Israël au risque de mettre en question l’identité de celui-ci. L’autre, « l’alliance éternelle » (issue de la tradition sacerdotale), insistait davantage sur la continuité de l’alliance, fondée sur la fidélité de Dieu. Les deux perspectives pouvaient-elles cohabiter et comment ? Dans la mesure où la trajectoire retracée dépend d’une chronologie littéraire bien précise, on ne manquera pas de discuter telle ou telle proposition : dans la dialectique de rupture - continuité faut-il, par exemple, faire porter tout le poids de la rupture du côté de l’origine et sur le seul Jr 31 ? Os 2 est-il si tardif et représente-t-il une des dernières attestations de ce thème de l’alliance chez les prophètes ? Quoi qu’il en soit, avec cet ouvrage le professeur de Strasbourg nous confie une belle étude sur l’alliance qui prolonge ses travaux antérieurs sur le même thème en Exode. Incidemment, il nous aide aussi à mieux comprendre le sens de la prière eucharistique : « Ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’alliance nouvelle et éternelle... »

Retranscription d’une série d’articles parus dans la revue Esprit et Vie entre juillet 2001 et juillet 2002, le livre de M. Gilbert est une précieuse introduction aux cinq livres qui composent le « noyau dur » de la littérature sapientielle d’Israël (Proverbes, Job, Qohélet, Siracide, Sagesse de Salomon) [9]. Après une introduction générale qui rend compte du renouveau d’intérêt pour ce corpus longtemps délaissé, chaque livre fait l’objet d’une présentation d’ensemble puis d’une traversée de ses péricopes les plus significatives. Si le commentaire n’est pas extensif, ce qui est expliqué l’est avec suffisamment de finesse et de compétence pour faire de ce livre une initiation recommandable à tout point de vue et pour donner envie d’approfondir le sujet.

Entreprise en 1982, la collection Bible chrétienne, chez Anne Sigier, poursuit son petit bonhomme de chemin et s’enrichit avec la parution du cinquième volume sur les Psaumes [10]. Le Pentateuque, les Évangiles, les Actes des apôtres et une partie des épîtres pauliniennes ont précédé cette publication. Le principe reste identique, avec deux volumes par tome. Le premier volume met en regard le texte biblique étudié et ses parallèles intrabibliques (c’est la Bible commentée par elle-même) ; le second volume aligne, pour chaque psaume, les commentaires patristiques ou ceux d’auteurs modernes (d’Origène à Michel Serres). Une fois que l’on est habitué au maniement de cet ensemble, l’ouvrage constitue, comme toute anthologie, une mine de renseignements à la fois précieux et pourtant arbitraires, suffisant en tout cas pour faire percevoir la richesse de l’Écriture et de son interprétation au cours des siècles. Des index thématiques et d’auteurs facilitent la consultation.

A. Schenker, dominicain et enseignant à la faculté de théologie de Fribourg (Suisse), s’intéresse depuis longtemps à la question de la (non-)violence dans la Bible (voir Chemins bibliques de la non-violence, Chambray, 1987). En traduisant une de ses études sur le quatrième chant du serviteur souffrant (Is 52,13 – 53,12) [11], parue à l’origine en allemand, les éditions Lumen Vitae mettent à notre disposition à la fois une analyse exégétique précise et claire du texte isaïen, une réflexion sur l’articulation des deux Testaments et une méditation théologique en prise avec l’actualité. Le titre des deux parties principales qui composent l’opuscule résume assez bien les conclusions de l’auteur : Le quatrième chant du serviteur de Dieu : assumer l’injustice ou le silence qui invite à la réconciliation (1ère partie, 5-54) ; Le Nouveau Testament : le silence de Jésus, expression de la réconciliation divine (2e partie, 55-78). En un de ces paradoxes que Dieu affectionne, le silence de l’agneau apparaît alors comme la manifestation la plus éloquente de son amour infini et miséricordieux.

La question qui peut naître à la lecture du livre de Schenker rebondit dans l’ouvrage suivant : la vision que nous propose Isaïe et la passion du Christ ne représente-t-elle pas l’exception au milieu du champ de bataille que nous décrit la Bible et surtout l’Ancien Testament ? Pour répondre à l’objection si souvent entendue, P. Gibert prend les choses à bras-le-corps [12] : depuis le fratricide de Caïn jusqu’à la violence apocalyptique d’Hérode, en passant par celle des rois, des prophètes ou des psaumes, aucun texte essentiel n’est esquivé. Le présupposé de lecture est original en ceci. Plutôt que de chercher à justifier et à réfuter lourdement les accusations portées contre la Bible et contre son Dieu unique, la violence est d’abord vue, dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, comme un fait originel et universel. Archaïque, la violence dit donc quelque chose de la suite de l’histoire et notamment qu’elle peut se répéter. « Dans ces conditions – dit l’auteur – ou bien nous devrions nous contenter de dresser le constat de son expression plus ou moins inévitable, dans le corpus biblique, en tentant de l’expliquer au mieux ; ou bien, persuadés que la violence appelle, un moment ou l’autre, sa parade et sa neutralisation, nous formulons l’hypothèse que la Bible, dans son projet d’ensemble, entre dans l’effort non moins humain de gérer la violence afin, sinon d’en venir définitivement à bout, du moins de lui opposer suffisamment d’obstacles. En un mot, puisque violence il y eut toujours, comment la Bible la gère-t-elle ? ou : quels moyens propose-t-elle pour la réduire, voire la neutraliser et l’anéantir ? » (p. 14). La réponse à ces questions est, d’une certaine manière, aussi originelle que l’apparition de la violence elle-même. En laissant la vie au premier fratricide et en interdisant ainsi la vengeance, en plaçant le décalogue (« Tu ne tueras pas ») en tête de la Loi, en faisant résonner le sermon sur la montagne deux chapitres à peine après le massacre des innocents, la Bible n’offre pas seulement une histoire de la violence humaine comme réalité « fondamentale », mais elle tente de briser le cercle de la fatalité dès ses premières pages. Gardant ainsi en mémoire le chemin qui conduit au but – le serviteur souffrant d’Isaïe et Jésus –, la Bible n’est pourtant pas seulement l’histoire d’une condamnation sans appel ; elle se révèle aussi comme le viatique qui accompagne Caïn et peut, à tout moment, lui rendre l’espérance. C’est aussi comme cela qu’elle nous dit le salut.

Quand nous pensons à la violence, immédiatement nous vient à l’esprit celle, un peu lointaine et irréelle, qui, par le biais des médias, se déchaîne sous nos yeux quotidiennement. Mais nous oublions celle que nous subissons et que souvent nous n’osons pas nommer par peur du conflit ou de la vie, tout simplement. En reparcourant la Bible à l’écoute de Jacob, de Job ou de Jésus, avec en contrepoint l’expérience de Caïn, Lytta Basset, auteur spirituel à succès, nous indique un chemin pour affronter tout ce qui menace ainsi notre être [13]. Contre la réduction du christianisme à un amour béat, elle nous montre que la colère est un moment structurant de toute expérience croyante, un moteur capable de transformer une énergie potentiellement dévastatrice en cette violence de vie qui accompagne le processus de toute naissance. Il existe ainsi une « sainte colère » qui, en créant un espace saint rend possible l’alliance. Elle est « tout sauf un renoncement à la vérité par la fuite, le retrait, la rupture de relation » (p. 244). « Elle est le sésame de cette violence paradoxale qui ouvre à la prise de conscience imprévisible du pouvoir de pardonner » (p. 250). Elle ouvre et fait entrer dans un espace différencié où Dieu et l’humain peuvent s’affronter sans retenue et se trouver enfin ensemble dans la bienveillance qui enfante la bénédiction. De ce combat, comme Jacob, on ne sort qu’en boitant.

Didier Luciani, chroniqueur pour l’Écriture Sainte depuis 1992, est né en 1954. Laïc, marié, docteur en théologie, il est père de six enfants. Après avoir étudié à Jérusalem, Bruxelles, Paris et Louvain-la-Neuve, enseigné les mathématiques à Alger et travaillé comme assistant à l’Institut d’Études Théologiques à Bruxelles, il est maintenant professeur d’Écriture Sainte à temps plein au grand séminaire de Namur (Belgique). On retiendra notamment ses articles sur le Lévitique (NRT, RTL, ETR...), sans oublier une réflexion intéressante à propos « Du laïc en formation au laïc formateur » (NRT 117, 1995, 565-579). Il vient d’obtenir, avec le meilleur des grades, son doctorat en théologie à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve, avec pour dissertation : « Sainteté et pardon. Structure littéraire du lévitique ».

[1J.M. Poffet (éd.), L’autorité de l’écriture, coll. « Lectio Divina, hors série », Paris, Cerf, 2002, 21,5 x 13,5 cm, 302 p., 28,00 €.

[2J. Nieuviarts, P. Debergé (éd.), Les nouvelles voies de l’exégèse. En lisant le Cantique des cantiques (XIXe congrès de l’Association catholique pour l’étude de la Bible, Toulouse, septembre 2001), coll. « Lectio Divina », 190, Paris, Cerf, 2002, 21,5 x 13,5 cm, 374 p., 29,00 €.

[3Fr. Mies (éd.), Bible et sciences. Déchiffrer l’univers. Coll. « Connaître et croire », 8 et « Le livre et le rouleau », 15, Namur/Bruxelles, Presses universitaires de Namur/Lessius, 2002, 20,5 x 14,5 cm, 199 p., 20,00 €.

[4D. Marguerat, Quand la Bible se raconte, coll. « Lire la Bible », 134, Paris, Cerf, 2003, 21,5 x 13,5 cm, 211 p., 17,00 €.

[5E Gibert, D. Marguerat (éd.), Dieu, vingt-six portraits bibliques. Paris, Bayard, 2002, 20,5 x 15 cm, 350 p., 18,00 €.

[6J.L. Ska, Abraham et ses hôtes. Le patriarche et les croyants au Dieu unique, coll. « L’Autre et les autres », 3, Bruxelles, Lessius, 2002, 20,5 x 14,5 cm, 151 p., 14,50 €.

[7G. Vanhomissen, En commençant par Moïse. De l’Égypte à la terre promise, coll. « Écritures », 7, Bruxelles, Lumen Vitae, 2002, 22,5 x 15 cm, 254 p., 25,00 €.

[8B. Renaud, Nouvelle ou éternelle alliance ? Le message des prophètes, coll. « Lectio Divina », 189, Paris, Cerf, 2002, 21,5 x 13,5 cm, 378 p., 38,00 €.

[9M. Gilbert, Les cinq livres des Sages. Proverbes, Job, Qohélet, Ben Sira, Sagesse, coll. « Lire la Bible », 129, Paris, Cerf, 2003, 21,5 x 13,5 cm, 292 p., 19,00 €.

[10M.E. de Solms (éd.), Bible chrétienne. Les Psaumes. Volume 1 : Le Psautier et textes en parallèle ; volume 2 : commentaires, Québec, Anne Sigier, 2001, 23,5 x 17,5 cm, 557 et 685 p., 93,00 €.

[11A. Schenker, Douceur de Dieu et violence des hommes. Le quatrième chant du serviteur de Dieu et le Nouveau Testament, coll. « Connaître la Bible », 29, Bruxelles, Lumen Vitae, 21 x 15 cm, 80 p., 9,00 €.

[12P. Gibert, L’espérance de Caïn. La Bible et la violence, Paris, Bayard, 2002, 20,5 x 15 cm, 251 p., 21,00 €.

[13L. Basset, Sainte colère. Jacob, Job, Jésus, Genève/Paris, Labor et Fides/Bayard, 2002, 20,5 x 15 cm, 325 p., 22,00 €.

Mots-clés

Dans le même numéro