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La pédophilie incestueuse

Olivier Bonnewijn

N°2003-2 Mars 2003

| P. 100-112 |

Est-il possible de « comprendre » ce qui se trame dans la « relation » pédophile perverse adulte-enfants qui s’inscrit souvent dans un contexte intrafamilial (et donc incestueuse) ? Sans doute, mis en contact (dans le cadre de nos institutions scolaires, hospitalières, d’accueil social...) avec ces situations douloureuses, n’avons-nous pas à nous substituer aux instances compétentes diverses (justice, aide psychologique...), mais il est de notre responsabilité de développer en nous une attitude de compassion juste pour l’enfant victime, de juste perception de l’agresseur et de juste intercession priante devant le mystère des Saints Innocents. Ce texte très sobre nous y aidera.

Le présent article se propose d’aborder certains aspects de la pédophilie incestueuse, grave sujet qui sort actuellement de l’ombre et vient à la parole. De quoi s’agit-il ? Notre première partie tâchera de donner avec sobriété quelques éléments de réponse du point de vue de la victime [1]. Une deuxième partie s’attachera à décrire brièvement la psychologie de l’agresseur. Enfin, dans un troisième temps, nous tenterons de voir comment un tel drame peut être accueilli à l’intérieur du mystère du Christ.

L’enfant victime

a) Conséquences de la pédophilie incestueuse

La pédophilie est « l’exploitation d’un enfant pour le plaisir sexuel d’un adulte. Elle va de l’exhibitionnisme et des caresses au rapport sexuel, en passant par la commercialisation de matériel pornographique impliquant des enfants » [2]. De tels actes sont qualifiés d’incestueux lorsqu’ils sont commis par un agresseur apparenté, ou plus généralement, par un agresseur attaché à sa victime par un lien d’autorité ou de confiance. Comme le note le Catéchisme de l’Église Catholique, « on peut rattacher à l’inceste les abus sexuels perpétrés par des adultes sur des enfants confiés à leur garde » [3]. Pour notre part, nous nous limitons à considérer la pédophilie incestueuse intrafamiliale [4].

L’étendue des conséquences encourues par les enfants victimes ne peut être évaluée qu’à long terme. Leur gravité dépend de nombreux facteurs, parmi lesquels nous pouvons noter ceux-ci :

  • L’âge de la victime : plus l’abus est précoce, plus il intervient à une époque où l’enfant est fragile, plus il est dangereux pour la construction et la structuration de sa personnalité .
  • le désaveu de l’offense par une mère complaisante ou complice. Celle-ci dénie alors, avec un niveau de conscience variable, à l’enfant sa condition d’enfant et de victime.
  • La durée de l’exploitation sexuelle qui peut se poursuivre à l’âge adulte, parfois même après le mariage de la victime.

Au niveau psychosomatique, les conséquences les plus fréquentes sont, à court terme, des troubles du sommeil, des étouffements, des douleurs abdominales répétées, la fatigue, des malaises, le changement brutal de comportement et de l’humeur, l’énurésie et l’encoprésie (ou émission involontaire d’urine et de selles), l’anorexie et la boulimie [5], le blocage de la croissance (psychique et même parfois physique), des symptômes psychotiques, des idées délirantes, la dépression (tristesse, ennui, auto-accusation). A cela peut s’ajouter un intérêt pour la sexualité tout à fait disproportionné par rapport à l’âge de l’enfant et une activité auto-érotique compulsive, c’est-à-dire difficile à maîtriser.

Au niveau de l’esprit, le comportement incestueux avec ses inversions de rôles, de temps et de générations est indéchiffrable pour l’enfant. L’univers mental de ce dernier peut devenir, par extension, incompréhensible dans son ensemble, et l’enfant être dès lors atteint de confusion, « d’atomisation psychique » [6] et de « bêtise ». Il éprouve dans ce cas beaucoup de difficultés à analyser, à synthétiser et même parfois à parler. Cet état confusionnel génère aussi des doutes sur la perception de la réalité et sur la réalité elle-même.

En résumé, « le symptôme le plus commun chez les enfants sexuellement traumatisés est l’arrêt de leur enfance proprement dite qui se signale par une incapacité à jouer et une pseudo-maturité, s’exprimant notamment par des attitudes séductrices tout à fait dangereuses pour la petite victime qui risque d’être à nouveau abusée et maltraitée » [7]. L’enfance est mutilée, inachevée, assassinée, perdue à jamais.

Le jeune et l’adulte qui ont été victimes de ces abus risquent de développer les comportements suivants :

  • la délinquance. Celle-ci est parfois le seul « discours » que sont en mesure de tenir ceux qui n’ont pas de mots pour dire ce qu’on leur a fait subir. Au lieu de tourner leur haine contre leur agresseur ou contre eux-mêmes, ces jeunes s’attaquent à un tiers.
  • les troubles de la vie sexuelle. Ceux-ci peuvent aller soit dans le sens d’une inhibition sexuelle, soit au contraire d’une hypersexualisation pathologique.
  • les troubles psychotiques.
  • la prostitution. L’acte incestueux en effet peut être monnayé par de l’argent ou des cadeaux. De telles pratiques n’ont pas seulement comme but de tenter l’enfant et de le faire céder, mais aussi de sceller avec lui un pacte de silence. L’argent ou le cadeau reçu transforme l’enfant en complice par une subtile et insoutenable pression. Il contribue à culpabiliser l’enfant qui a accepté qu’on le dédommage de façon dérisoire pour le sacrifice dont il est l’objet. Ces « dédommagements » contribuent à provoquer la perte de l’estime de soi et de sa valeur comme personne : l’enfant fait l’expérience de ne valoir que par le plaisir qu’il procure et par les « récompenses » qu’il reçoit en retour. C’est pourquoi, les familles à « transactions incestueuses » sont de véritables écoles de la prostitution
  • les dépressions chroniques, les tentations contre la vie, la toxicomanie, l’alcoolisme.
  • le risque de reproduction des abus sexuels sur la génération suivante. La victime, incapable de faire face à la situation de détresse extrême dans laquelle elle est plongée, envahie par la haine d’elle-même, tend à s’identifier avec son agresseur pour se défendre et à devenir ainsi rapidement un agresseur.
  • l’avortement et l’infanticide. L’existence de l’enfant attendu ou à éduquer peut sembler proprement « impensable », non symbolisable, « invivable ».

Notons que les abus sexuels extra-familiaux provoquent les mêmes symptômes, surtout si la famille ne soutient pas l’enfant ou le considère parfois comme responsable des violences qu’il a subies. Les conséquences de ces mêmes abus sont cependant très différentes lorsque l’enfant peut conter son secret à ses parents et que ceux-ci prennent immédiatement sa défense.

b) L’indicible

« Personne ne garde un secret comme un enfant », observait Victor Hugo dans les Misérables. L’enfant abusé a de nombreuses raisons de se taire. Il est en effet soumis à la loi du silence qui règne dans la famille. Il doit vivre sous la contrainte, si ce n’est sous la terreur. De plus, l’enfant est pris dans un terrible conflit de loyauté vis-à-vis de son agresseur. Il lui reste attaché malgré tout et se sent coupable à sa place. Enfin, il peut avoir l’impression d’être seul à vivre une telle situation. Accablé par tous ces conflits intérieurs, l’enfant ne peut donc révéler son secret que de façon codée, verbalement ou par symptômes.

Plus radicalement encore, l’enfant se tait parce qu’il ne peut exprimer par des mots ce qui pour lui est impensable, non concevable, innommable, non symbolisable. Ceci se vérifie dans tous les cas de pédophilie incestueuse, mais encore plus particulièrement lorsque l’agresseur sexuel est une femme, une nourrice, une tante, une grand-mère, une mère. Comment imaginer qu’une maman censée être protectrice et aimante puisse agir de la sorte ? Le lien maternel est fondamental, vital. S’il est perverti, comment l’enfant pourra-t-il se raccrocher à la vie ? S’il est agressé sexuellement par celle qui lui a donné le jour, que lui reste-t-il ? Comment croire encore à l’amour inconditionnel ? Les fondements de la terre en sont ébranlés. Sa mère devient menace d’anéantissement, danger vertigineux qui tend à le réduire à une prolongation de son propre corps, corps dont elle cherche à tirer du plaisir [8].

Issu d’elle, l’enfant est comme « réaspiré » en elle. Son altérité n’est plus reconnue. Son identité est niée.

On touche sans doute là à un ultime tabou. Il y a quinze ans, ces questions n’étaient pas posées parce qu’on partait du principe que les mères ne pouvaient offenser à ce point leurs enfants. Maintenant, on commence à se rendre compte qu’elles peuvent être non seulement complices de tels actes par une soumission désespérée, mais aussi initiatrices et actives à part entière, à différents degrés, de façon occasionnelle ou chronique, seule ou avec d’autres. Une telle réalité est difficilement soutenable pour la société qui tente de la masquer et de se réfugier derrière une image masculine de la pédophilie. On comprend, a fortiori, pourquoi les enfants victimes de tels abus sont peu capables de les exprimer : reconnaître avoir été abusé par sa mère est du domaine de l’indicible [9]. Un puissant mécanisme de refoulement, l’amnésie, est activé pour sauver un équilibre précaire et empêcher le psychisme de l’enfant de se désintégrer.

Dans ces cas extrêmes, l’enfant peut malgré tout envoyer des signaux de détresse à un adulte, qui n’est par ailleurs pas toujours prêt à recevoir ce genre de confidence : certaines paroles indirectes ou paradoxales que l’enfant laisse échapper et qu’il faut décoder, des dessins, certaines réactions. Combinés avec les différents symptômes rapportés ci-dessus, ces signaux montrent l’enfant aux prises avec un milieu pathogène et pervers. Notons qu’il faut, a priori, admettre l’authenticité de sa parole, qu’il faut pouvoir la déchiffrer, tout en restant attentif à ne pas tomber dans le piège de l’affabulation.

Signalons enfin qu’un enfant ayant révélé l’inceste dont il est victime se trouve dans une situation de danger accru, tant du point de vue physique que psychique, dès l’instant où il a parlé. De puissantes pressions familiales visant à l’obliger à se rétracter ne manqueront pas de s’exercer à son encontre. Aussi, une série de mesures de protection doivent être prises immédiatement par les autorités compétentes dès qu’un cas de pédophilie incestueuse a été repéré : certains membres de la famille (si cela s’avère possible), les éducateurs (religieux ou non), les assistants sociaux, les policiers, les magistrats, les pasteurs. Chacun est appelé à accomplir son travail, dans la collaboration et le respect des compétences spécifiques.

Psychologie des agresseurs

Après avoir tenté de décrire la pédophilie incestueuse du côté de la victime, il nous faut à présent dire quelques mots de la psychologie de leur agresseur. Pour éviter de nous disperser, nous nous limiterons à évoquer quelques traits des pères incestueux. Les actes criminels que ceux-ci ont posés à l’encontre de leurs propres enfants sont pour eux aussi difficilement exprimables, avouables, symbolisables. Ils constituent de réelles menaces pour leur équilibre psychique et pour leur identité. C’est pourquoi, leur structure mentale aura tendance à se construire de manière à empêcher une réelle prise de conscience de la gravité de tels actes. Elle va élaborer de subtils mécanismes de défense, de confusion, d’aveuglement et de refoulement pour éviter la destruction de leur personnalité. Comment ?

Lorsqu’on étudie la personnalité des pères incestueux au travers des dossiers d’expertises judiciaires, des rapports d’enquêtes sociales et des comptes rendus de séances de thérapie, on retrouve deux caractéristiques majeures : d’une part, le désaveu de la réalité de leurs actes ou de leurs conséquences, d’autre part le transfert sur autrui de leur propre responsabilité [10].

La première réaction des pères incestueux, lorsqu’ils ne peuvent plus nier purement et simplement les faits, est la négation des conséquences de ces faits. Ils tendent à affirmer haut et fort que ces comportements incestueux ne seraient pas « si mauvais que cela », qu’ils seraient même une légitime expression de leur affection, un bien dont leur enfant serait demandeur.

La seconde réaction observée d’ordinaire est le transfert de la responsabilité de leurs actes sur les autres membres de la famille et sur leur petite victime. L’inversion des rôles, si caractéristique de ces familles, se rejoue ici dans le mode de défense de l’abuseur qui se décrit comme une victime, victime de son épouse qui se refuse à lui, ou victime de ce qu’il considère comme une provocation sexuelle de la part de son enfant.

Vivant ainsi dans la confusion, les pères agresseurs deviennent maîtres plus ou moins conscients dans l’art de rendre les situations troubles en semant la confusion autour d’eux, y compris dans l’esprit des thérapeutes. Ils sont habiles dans la désinformation, le mensonge, la mystification, à commencer vis-à-vis d’eux-mêmes. Aussi observe-ton des points communs entre leur structure psychique et celle de l’escroc. Ce dernier en effet ne réussit à persuader son interlocuteur que parce qu’il est lui-même convaincu, momentanément, de l’authenticité de ce qu’il affirme : c’est de là qu’il tire sa force de persuasion. Il est donc la première victime de sa mythomanie. Il en est de même pour l’agresseur sexuel.

Confusion, déni de la réalité et des conséquences du comportement incestueux, transfert de la responsabilité personnelle, mystification. A ces traits, on peut encore ajouter celui de la violence. Elle s’exerce contre autrui (et peut aller jusqu’à la torture) et contre lui-même.

Toutes ces caractéristiques, tous ces mécanismes, il importe de le souligner, sont d’ordre psychique. Ils déterminent la personne dans son agir, mais pas de manière ultime et absolue. Il y a toujours place pour un cheminement de la liberté de la personne créée capable d’influencer, d’orienter, de surdéterminer et de conduire ces fonctionnements internes. Certains pères incestueux, qui reconnaissent la gravité de leur offense et s’en confessent, en sont les signes privilégiés. Ils témoignent des ressources inattendues de la liberté humaine ainsi que de celles de la grâce de Dieu et de ses multiples médiations.

Le mystère des Saints Innocents

Le drame de la pédophilie incestueuse, dont nous venons de donner quelques éléments descriptifs du point de vue de l’agresseur et surtout du point de vue de la victime, n’est pas fermé sur lui-même et sur son propre déroulement. Il est recueilli, saisi et adressé au Père à l’intérieur du mystère du Christ. Comment ? La contemplation douloureuse des Saints Innocents peut y introduire. « Quand Hérode se vit joué par les mages, il entra en fureur et envoya massacrer tous les enfants de Bethléem et de tout son territoire, jusqu’à l’âge de deux ans [...]. Ainsi s’accomplissait l’oracle du prophète Jérémie : Une clameur s’est fait entendre à Rama, des gémissements et des sanglots répétés : c’est Rachel qui pleure ses enfants, et ne veut pas se consoler de ce qu’ils ne sont plus » [11] (Mt 2, 16-19).

Le roi Hérode ne se comporte pas en vrai roi. Vivant dans la peur, il pervertit son pouvoir dont la raison d’être consiste en principe à protéger ceux dont il a reçu la charge, à les défendre, à leur permettre de grandir. Du haut de sa puissance, il fait assassiner les plus petits du peuple dont il est, en quelque sorte, le père. Il tente d’anéantir son espérance. Il ordonne de massacrer ces enfants qui portent, comme lui, l’image de Dieu, l’image du Christ. Il est cause de larmes, de destruction et de mort. En eux, le texte est explicite, c’est le Christ qu’il veut atteindre et anéantir, le Christ qui a le même âge qu’eux. Charles Péguy a perçu avec acuité ce lien mystérieux qui unit Jésus et les petites victimes.

« C’est une sorte de quiproquo.
Il faut le dire.
C’est un malentendu.
Voulu, ce qui est grave. Il faut le dire.
Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrés pour lui.
En son lieu. A sa place.
Non seulement à cause de lui, mais pour lui,
comptant pour lui.
Le représentant pour ainsi dire. Etant substitués à lui.
Etant comme lui. Presque étant (d’autres) lui.
En représentation. En substitution,
en remplacement de lui.
Or tout cela est grave, dit Dieu, tout cela compte ».

Et Hérode réussit puisque Jésus doit s’enfuir au loin et s’enfoncer dans la nuit noire.

De même, les enfants victimes d’incestes s’enfoncent dans les ténèbres de l’angoisse, de la fausse culpabilité et de la confusion. Ils sont blessés à mort dans leur corps et dans leur cœur par ceux qui ont reçu autorité pour les aimer, les faire grandir, les protéger, les encourager. Pour toujours, ils resteront victimes, y compris s’ils sont amenés plus tard à faire subir à autrui ce qu’ils ont eux-mêmes subi. Il y a et il y aura toujours en eux une voix innocente qui crie vers le Père. En eux, c’est l’Agneau qui est atteint, c’est l’Agneau qui est immolé. Un peintre du xive siècle a perçu cette vérité avec beaucoup de force en représentant les Saints Innocents mortellement transpercés au côté [12].

Selon la foi chrétienne, cet abîme de souffrance et de mort est accueilli dans l’abîme du Vendredi saint et du Samedi saint où le Verbe de Dieu fait chair s’enfonce, blessé au cœur.

« Ils ont tué le Prince de la Vie. »

Rachel est inconsolable. Sur les visages des enfants martyrisés apparaissent les traits défigurés du Crucifié, dont les Saints Innocents sont les prémices.

« Tout ce que vous aurez fait à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait » (Mt 25).

Mais le texte ne s’arrête pas là.

« Hérode mort, l’ange apparut en songe à Joseph en Egypte. « Lève-toi, dit-il, emmène l’enfant et sa mère, et retourne au pays d’Israël » » (Mt 2, 20).

Hérode est mort. De même, pour les enfants victimes d’abus sexuels, Hérode peut mourir et il mourra. La violence incestueuse peut cesser et cessera. Elle peut être reconnue pour ce qu’elle est et le sera.

« Assez ! Plus de voix plaintive, plus de larmes dans les yeux ! Ton labeur reçoit sa récompense. Ton avenir est plein d’espéranceoracle du Seigneur » (Jr 31,16-17).

Sur les visages des enfants martyrisés apparaît aussi, comme en contre-jour, la lumière du Ressuscité, la lumière de l’Agneau de Dieu qui s’est levé du tombeau. Il n’y a jamais de Vendredi saint, ni de Samedi saint sans dimanche de Pâques.

« Puisqu’ils ont été trouvés semblables à mon fils exactement à l’heure de ce massacre, dit Dieu, c’est pour cela qu’à présent ils sont trouvés semblables à l’Agneau dans cette gloire éternelle.  »

Les enfants martyrs participent ainsi mystérieusement au salut de tout le genre humain, y compris de ceux qui les ont détruits.

« Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font », clame leur innocence.

Pour les personnes appelées à accompagner pastoralement de telles détresses, il est important de ne pas faire l’impasse sur ce long cheminement de mort et de résurrection, en invitant par exemple trop rapidement au pardon. Les psychologues constatent que ce qu’ils nomment le « droit à la haine de l’agresseur » est une étape importante dans le travail et l’économie psychique de l’enfant victime. Cette « haine » aide la victime à se reconnaître elle-même comme victime, à être reconnue comme telle et à détourner d’elle-même la haine qu’elle peut se porter. Parler trop vite de pardon risque d’être mal interprété par l’enfant et d’être un obstacle à la reconstruction de sa personnalité.

« Quand les victimes reçoivent comme ultime réponse, à la fin d’un parcours judiciaire éprouvant, une induction à pardonner, elles n’ont plus d’autre issue que le refoulement et la reproduction de la violence sur la génération suivante, ou la dépression qui peut aller jusqu’à l’impulsion suicidaire .  »

Au niveau spirituel, on observe le même fonctionnement. C’est pourquoi, la parole de Dieu respecte, accompagne et oriente cette « haine » de Hérode, qui est en réalité reconnaissance de la vérité de l’offense, à un moment donné de l’histoire.

« Mais ceux qui pourchassent mon âme, qu’ils descendent aux profondeurs de la terre, qu’on les passe au fil de l’épée, qu’ils deviennent la pâture des loups » (Ps 62, 10-11).

Prendre le temps d’entendre ce cri, d’y compatir, de l’aider à se formuler et à le tourner vers Dieu, tel est sans doute le plus grand service qui puisse être rendu à l’enfant blessé. De cette manière, il peut commencer à réaliser combien son histoire est inscrite dans celle de Jésus crucifié, mort et ressuscité pour lui, avec lui et en lui. Il peut pressentir les frémissements de sa présence cachée et se rendre compte qu’il a été précédé sur tous ses chemins.

En conclusion, ces quelques mots ont tenté de rejoindre la réalité difficilement exprimable d’un cri étouffé. Ils se sont employés à appeler la pédophilie incestueuse par son nom, c’est-à-dire à reconnaître la gravité de l’offense subie et portée, à en décrire les conséquences majeures et à reconnaître comment un tel drame est inscrit à l’intérieur du mystère du Christ. Ce faisant, ils espèrent contribuer à dissiper les ténèbres de la confusion, à stimuler une plus profonde solidarité, à discerner la présence de Dieu dans ce martyre, à favoriser l’exercice de la liberté et à ouvrir les voies à une patiente reconstruction.

Olivier Bonnewijn est prêtre du diocèse de Malines-Bruxelles depuis 1993 et membre de la Communauté de l’Emmanuel. Licencié en philosophie de l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve, docteur en théologie de l’Institut Jean-Paul II pour le Mariage et la Famille, il est professeur adjoint à l’Institut d’Etudes Théologiques (IET) de Bruxelles, formateur au séminaire de Limelette et vicaire dominical.

[1Pour une mise en perspective historique de ces trente dernières années, on peut se reporter aux analyses de Jean-Claude Guillebaud, La tyrannie du plaisir, Paris, Seuil, 1998, p. 26-40 ; 88-90.

[2Comité National pour la prévention de la pédophilie, Bulletin d’actualité 19, 1992. Repris par la déclaration du Comité épiscopal sur la place des femmes dans la société et l’Église et du Comité épiscopal sur le mariage et la famille (Etats-Unis), « Marcher dans la lumière : une réponse pastorale à la pédophilie », in Documentation Catholique, 2268 (2002), p. 366.

[3CEC 2389. On peut dès lors se demander si tout acte de pédophilie ne porte pas en lui-même, de façon plus ou moins prégnante, une dimension incestueuse.

[4Nous ne traiterons nullement dans cet article du drame, dénoncé aujourd’hui avec fracas par les médias, des enfants victimes d’abus sexuels de la part de prêtres, de religieux, de religieuses ou d’assistants pastoraux. On peut se reporter à ce sujet au dossier de textes présentés par la Documentation catholique du 21 avril 2002, « L’Église face à la pédophilie », 2268 (2002), p. 362-374 ; cf. aussi « La rencontre des cardinaux des Etats-Unis avec le dicastère de la Curie Romaine sur la question des agressions sexuelles sur mineurs », in Documentation Catholique, 2271 (2 juin 2002), p. 510-515.

[5« Si tous les cas d’anorexie et de boulimie ne sont pas causés par un abus sexuel infantile, ces symptômes doivent toujours y faire penser, étant donné la régularité de leur apparition chez les enfants abusés. Ces anorexies ont un aspect suicidaire ; elles répondent à un fantasme de devenir transparent ou de disparaître. [...] A la fois contraire et semblable, la boulimie peut être causée par le fantasme d’être mieux protégée en devenant énorme, d’être « capitonnée » contre une éventuelle agression » (La violence impensable, op. cit., p. 38).

[6Cf. Sandor Ferenczi, « Confusion de langue entre les adultes et les enfants », in Psychanalyse 4 (1982), Payot, « Le concept de « fragmentation », in Journal Clinique (1985), Payot, Paris.

[7La violence impensable, op. cit., p. 19.

[8On peut interpréter en ce sens l’interdit alimentaire du Lévitique : « Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère » (Ex23, 9 ; 34, 26 ; Dt 14, 23). Le lait maternel destiné à la vie ne peut être utilisé à des fins de mort.

[9J.M. Deschacht et P. Genuit, « Femmes agresseuses sexuelles en France », in Agressions sexuelles : pathologies, suivis thérapeutiques et cadre judiciaire, ouvrage dirigé par C. Balier et A. Ciavaldini, Ed. Masson, 1996.

[10Cf. Les Agressions sexuelles sur les enfants. Pas d’excuses. Jamais d’excuses. Ce guide de prévention australien, publié par le NSW Child Protection Council (Saint-James, Australie, 1985), a répertorié les justifications fort similaires utilisées par les pères incestueux.

[11Jr 31, 15.

[12De l’école de Sienne, sur les parois du monastère de Subiaco « Sacro Speco », en Italie.

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