Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Les chemins de « l’expérience » de Dieu

Thaddée Matura

N°2002-6 Novembre 2002

| P. 403 -414 |

Sans entrer dans la discussion de la question d’une « mystique naturelle », ni de celle, classique, concernant les « voies » (purgative, illuminative, unitive) qui, peut-être, se retrouvent sur chacun des « chemins » décrits, ni encore proposer à proprement parler un « itinerarium » à la manière de Bonaventure, les cinq expériences ici livrées déploient simplement, mais avec une richesse se goûtant à chaque mot de l’exposé, des parcours où Dieu, lui aussi « en chemin » vers notre humanité, se donne « autant qu’il le peut » en nous conduisant toujours ailleurs du lieu où nous nous sommes laissé rencontrer. Une très belle présentation de ce que le père Thaddée propose avec plus d’ampleur dans Une absence ardente, Paris, Mediaspaul, 1988. (cf. V.C. 1989, 192).

Parler de l’expérience de Dieu avec une certaine clarté exige auparavant que ces deux termes « Dieu » et « expérience » soient précisés et que soit indiqué le point de départ où s’appuie notre réflexion.

Lorsque nous parlons de Dieu, nous désignons par ce vocable le Mystère absolu, présenté par toutes les approches, surtout religieuses et philosophiques, de l’humanité et que le judéo-christianisme avec l’islam affirment s’être révélé dans l’histoire. Révélation qui selon la foi chrétienne culmine dans la venue de Dieu dans la chair, en la personne de Jésus de Nazareth, le Messie ou Christ.

Ce Dieu n’est jamais ni décrit, ni défini, ni nommé ; nul homme ne l’a jamais vu et ne peut le voir sans mourir, car il habite une lumière inaccessible. L’homme ne peut ni l’approcher, ni le saisir, car il échappe à tout sentiment, à toute intelligence, à tout discours.

Et pourtant, ce même Dieu est passionnément tourné vers l’homme. Comme le dit l’évangile de Jean (17, 23), Dieu aime l’homme comme il aime son propre Fils ; à son tour, le Fils-Dieu nous aime comme il est aimé de son Père (Jn 15, 23).

Cercle d’amour qui enveloppe la création entière – « Dieu a tant aimé le monde... » (Jn 3, 16) – et dont la visée est l’inhabitation divine.

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure (Jn 14, 23),

et encore

celui qui m’aime sera aimé de mon Père et je l’aimerai et me manifesterai à lui (Jn 14, 21).

Ce sont là les deux pôles incontournables du mystère insaisissable de Dieu : aussi bien sa distance infinie, sa transcendance, que son indicible passion d’amour pour l’homme. Dieu est l’horizon inaccessible, abîme, gouffre et splendeur éclatante ; il est tout autant la proximité absolue, présence et tendresse.

Ce discours nous est bien familier. Nous y sommes habitués, il fait partie du registre de notre langage pieux. Mais si tout d’un coup la réalité qu’il insinue se révélait à nous, si notre cœur pressentait Celui en qui nous sommes, qui est en nous ainsi qu’au cœur du monde, quelle expérience bouleversante ce serait !

Car il s’agit bien d’une expérience à faire, non pas seulement de concepts, d’images, de paroles à reprendre. J’essayerai de dire ce que cette expérience n’est pas et en quoi elle consiste positivement ; qu’il suffise d’affirmer que l’expérience ici signifie : contact avec l’indicible, dévoilement, manifestation. Précisons encore qu’il n’est pas tout à fait question de ce que l’on appelle traditionnellement expérience mystique. Celle-ci comporte deux éléments distincts : d’une part, une saisie expérimentale plus ou moins intense du mystère divin ; d’autre part, une série de phénomènes extraordinaires, tels révélations, visions et autres faits secondaires. Si l’expérience de Dieu ou l’expérience de la foi n’a rien, ou peu, à voir avec ces phénomènes, elle se situe par contre assez près d’une saisie expérimentale vécue dans l’obscurité de la foi. Je crois même que tout mouvement de foi aboutit à une telle approche ou pour le moins la vise. Car l’acte de foi porte non sur des formules ou des propositions, mais cherche à rencontrer le Dieu vivant dans son mystère. Ainsi par cette expression : « expérience de Dieu », je veux simplement décrire, en dernière analyse, ce qui se passe en tout croyant lorsqu’il se met à chercher « la face de Dieu ».

Les analyses et les descriptions que je propose ne sont pas – du moins je l’espère – pure spéculation d’un esprit individuel. Elles s’appuient, pour citer les premiers mots du témoignage d’Angèle de Foligno, sur « l’expérience des croyants », c’est-à-dire sur la tradition spirituelle, jaillie comme une source des profondeurs de l’évangile et poursuivant son cours à travers les âges jusqu’à nous.

Les chemins de l’expérience

Qu’advient-il à l’homme quand son âme a soif, que sa chair languit et qu’il se met à chercher dès l’aube (Ps 62) celui qu’il appelle « Dieu, toi mon Dieu » ? Poussé par le désir lancinant d’entrevoir la face de Dieu, il se met alors en route, sur plusieurs routes à la fois.

Car lorsque le désir de rencontrer Dieu s’éveille dans le cœur – et cela n’est pas la chose la plus habituelle – l’homme se rend vite compte que Dieu n’est pas à sa portée. Il a beau – comme l’a si bien décrit saint Augustin – le chercher au-dehors et au-dedans de lui-même, tout ce qu’il interroge le renvoie vers l’ailleurs.

Parcourons quelques-uns de ces chemins qui sont ceux de notre vie humaine et voyons comment chacun d’entre eux, lorsque nous nous y engageons avec intensité et jusqu’au bout, nous conduit vers un certain seuil, sans jamais nous le faire franchir.

Autrement dit, tout peut nous parler de Dieu, tout peut nous y mener, et cependant Dieu se dérobe à toute expérience, il est toujours ailleurs, au-delà ; il ne s’identifie avec aucune réalité qui s’offre à nous.

Expérience de soi

Le premier chemin, celui qui nous est le plus proche, le plus immédiat, est l’expérience que nous faisons de nous-mêmes. Être là, exister, arbre enraciné dans la matière du monde, plus grand que celui-ci parce que doté d’intelligence et de capacités relationnelles, se percevoir comme une pulsation vivante au milieu de l’indifférence de l’univers, cela suffit pour qu’un saisissement s’empare de nous et que surgisse la question du pourquoi et en vue de quoi. Car en même temps que l’étonnement devant la gloire de l’existence, l’homme éprouve le sentiment de sa fragilité, de son être-pour-la-mort. Il sait qu’il est non nécessaire, gratuit, sinon superflu. Il connaît sa solitude fondamentale, son besoin jamais satisfait d’être accepté, aimé ; déchiré entre l’appel à devenir pleinement lui-même et la réalité de son inachèvement, de ses manques, de sa faute, il sent qu’il en est et responsable et coupable. S’engager dans ce chemin de l’expérience de soi, poursuivre la marche avec courage et lucidité, sans se fixer sur telle ou telle étape, conduit, en définitive, au pressentiment d’un mystère sur lequel l’homme s’appuie, qui l’explique, mais qui demeure lui-même inconnu, inexplicable. L’horizon de l’homme, ce qui lui permet de se comprendre lui-même comme grandeur et comme question est précisément ce mystère que l’on pressent personnel et aimant. Telle est l’intuition de Dieu où nous mène le regard profond porté sur nous-mêmes. Elle peut survenir en toutes circonstances, mais ce sont surtout des situations limites : amour, souffrance, échec, mort et certaines expériences relationnelles, artistiques ou poétiques qui la favorisent.

Expérience de l’autre

Le chemin de l’homme c’est d’abord l’expérience de soi-même, de ses profondeurs et de ses limites, mais c’est aussi, inévitablement, l’expérience de l’autre, du prochain, du frère. Une parole (non évangélique) attribuée au Seigneur lui-même, ne dit-elle pas :

Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu.

En quel sens la rencontre du prochain est-elle rencontre de Dieu, ou du moins chemin vers Dieu ?

Autant nous avons à nous accepter et à nous porter nous-mêmes, autant l’autre nous est sans cesse présent. Présence indispensable, nécessaire pour nous faire exister en tant qu’êtres humains ; présence de grâce qui, nous ouvrant à l’autre, nous fait sortir de notre moi et nous permet d’aimer, de donner ; mais aussi présence qui fait obstacle, qui nous menace, que nous avons à supporter. Comme chrétiens nous savons que la relation à l’autre, l’amour du prochain, est un point central de l’engagement chrétien et que c’est sur cet amour que nous serons jugés.

Puisque le prochain est ainsi le chemin obligé de toutes nos démarches, comment y rencontrons-nous Dieu ? Écartons d’abord une conception fort répandue mais en réalité fausse. Certains pensent que tout contact avec le prochain est automatiquement contact avec Dieu. En quelque sorte le prochain serait Dieu lui-même ou tellement identifié à lui, que le rencontrer serait rencontrer Dieu. Or, l’homme reste toujours homme, l’autre n’est pas différent de moi qui ne suis pas Dieu. Entrevoir Dieu dans le prochain, c’est plutôt pressentir, comme c’était déjà le cas dans l’expérience de soi, combien l’autre est immergé dans le mystère divin, qui le porte et le fait exister. Affirmer la valeur absolue de l’homme, si fragile, si limité, si diminué soit-il, croire, malgré la solitude et l’impénétrabilité de chacun que la communion est possible et qu’elle reste le but, croire que l’amour pour l’autre, dont on voit sans cesse et le caractère éphémère et les impasses, finira par le rejoindre, porter chaque jour le fardeau monotone du prochain, voilà qui fait toucher une limite, que de nouveau, nous appellerons Dieu. Le lien au prochain, ce qui nous porte vers lui, la richesse que nous devinons, ce que pour lui nous faisons ou ne faisons pas, cela nous ramène une fois de plus vers un seuil : le prochain lui-même, pour être saisi, accueilli, nous renvoie vers le mystère qui l’enveloppe, le fonde et le justifie. Mais ce mystère ne se confond pas avec lui.

Expérience de l’univers

L’homme – moi-même et les autres – est situé dans un univers. C’est d’abord l’univers familier, mais déjà étrange, des choses et des objets qui nous entourent : la terre, la végétation, la vie animale, l’air et ses variations, la succession des jours et des nuits, les saisons. Et puis les créations de l’homme : édifices, objets, vêtements, arts. Nous y sommes plongés et tellement habitués qu’il nous arrive rarement de nous étonner, de nous demander pourquoi l’arbre, pourquoi la fleur, pourquoi l’écureuil, pourquoi Michel-Ange et Bach. Et quand nous élargissons notre regard au-delà du familier, c’est l’immensité vertigineuse du cosmos qui nous fascine ou, à l’opposé, la complexité inimaginable du microcosme de la matière. Que nous ayons un regard d’enfant ou de poète ou simplement un cœur attentif, nous touchons le mystère. Le simple fait d’être, quelle qu’en soit la forme – galaxie ou neutron, homme vivant ou brin d’herbe frémissant sous la rosée –, quelle énorme question, quel cri, à quoi il n’y a pas de réponse ni immédiate, ni évidente !

Ainsi ce chemin, lui aussi, débouche sur un horizon-limite : quoi ou qui porte et tient ensemble l’univers ? Ce n’est pas seulement une question spéculative qui est posée, c’est une quête qui perçoit déjà, obscurément, une immensité tout autre, une solidité porteuse de sens. L’expérience de l’univers, imaginé ou familier, achemine l’homme vers la question et le désir de Dieu.

A cette approche par l’univers pourrait se joindre une réflexion sur l’histoire des hommes. Celle-ci également, par sa richesse foisonnante, ses tâtonnements, ses méandres, par sa direction qui paraît avoir un sens, pose à l’homme la même interrogation. Elle aussi, sous peine de devenir absurde, a besoin d’être située dans une cohérence que seul le mystère de Dieu – alpha et oméga, fin de tout – peut lui conférer.

Expérience de la Parole révélatrice

Les trois itinéraires que je viens de tracer sont ouverts à tout homme, croyant ou non ; on peut les parcourir toujours et si l’on y court jusqu’au bout sans s’arrêter, la présence du Dieu caché se profile à l’horizon comme un appel, une promesse. Au croyant chrétien d’autres chemins sont proposés qui parlent plus explicitement du mystère : chemin de la Parole qui révèle et chemin de la célébration sacramentelle.

Car, et c’est là le point de départ de la foi chrétienne, Dieu s’est manifesté dans l’histoire, il s’est mêlé à l’aventure humaine en Jésus, il a pris un visage d’homme. Ce geste de Dieu : automanifestation de son être profond, lumière projetée sur ce qu’est l’homme et sur ce qu’est l’univers, a été connue, accueillie et transmise par des témoins. Cette transmission, ou cette tradition comme nous l’appelons, est une Parole, à la fois écrite et sans cesse vécue, méditée et proclamée dans la vie de l’Église.

Tout en privilégiant la Parole sous sa forme écrite c’est-à-dire la Bible, je ne la réduis pas à un livre ; c’est aussi la vie, l’expérience, la réflexion du peuple de Dieu, de ses saints, de ses théologiens.

Or, le message central de cette Parole, c’est Dieu lui-même qui se dit et ainsi se rend témoignage. Mais je repose ici la même question que tout à l’heure : jusqu’à quel point cette Parole nous donne-t-elle accès à Dieu ? Entendre une parole de Dieu sur Dieu, sur le mystère de Jésus, sur la vraie nature de l’homme, sur son destin, cela suffit-il pour nous faire entrer en contact vital avec ces réalités, nous les faire connaître autrement que comme des concepts ? Quand je lis ou que j’entends dire de Dieu qu’il est nuée obscure et feu dévorant en même temps qu’amour inconditionnel pour l’homme, je comprends certes, le sens des mots et des images, j’y adhère avec mon cœur et ma volonté, mais est-ce que cela lève pour moi le voile sur le mystère divin ? Les textes les plus brûlants de l’Écriture et du témoignage des saints, me font accéder à un certain seuil ; ils n’ont pas le pouvoir de me le faire franchir. Ils parlent de Dieu, mais ne le livrent pas. Ils sont un chemin, sans doute plus direct et plus rapide que les routes précédentes vers le mystère, mais le chemin n’est pas le but ; s’il conduit vers Dieu, il n’est pas Dieu ! La Parole peut rendre notre cœur brûlant, comme aux disciples d’Emmaüs, mais à l’instant où nous croyons entrevoir le visage qu’elle nous promet, celui-ci s’évanouit devant nos yeux.

Oui, la Parole sur Dieu – elle peut, hélas, devenir banale et insignifiante – cette Parole, même dans son témoignage le plus fort et le plus indispensable dont jamais nous ne pouvons nous passer, n’est qu’un acheminement, une approche. Prise au sérieux, elle creuse en nous le désir qu’elle ne peut combler par sa propre puissance. Seul Dieu peut donner Dieu.

Expérience sacramentelle

L’approche sacramentelle du mystère de Dieu est sans doute la plus englobante. En elle se croisent et se combinent tous les chemins évoqués jusqu’ici. Je désigne ici ce que nous appelons la célébration liturgique : sacrements avec leur centre eucharistique et la louange des heures. L’individu – le moi – y est présent au sein d’une communauté – les autres – ; les éléments du monde : corps, vêtement, espace, objets, nature, art y jouent un rôle ; la Parole de Dieu et celle de l’homme y retentit. A cela s’ajoute l’affirmation de foi, à savoir que Dieu s’y rend présent de multiples manières, dont la plus symbolique et la plus réaliste est la présence du Seigneur mort-ressuscité sous la figure du pain et du vin. Si la Parole seule nous acheminait déjà vers le mystère, le sacrement nous y initie, nous fait entrer littéralement dedans, nous en rend participants et cela, comme je viens de le dire, en concentrant toutes sortes d’approches : expérience de soi, de l’autre, de l’univers, de la Parole. En ce sens là, cette expérience est ce qu’il y a de plus direct et de plus fort comme cheminement vers le mystère de Dieu.

Comme exemple concret prenons la célébration eucharistique. Nous croyons qu’en elle le mystère entier de notre salut, culminant dans la Pâque du Christ nous est, non seulement rappelé, mais vraiment rendu présent. La communion sacramentelle, manducation du corps glorieux du Crucifié, nous donne accès à son humanité de gloire et par elle, au mystère trinitaire lui-même, car avoir le Fils c’est avoir aussi le Père et l’Esprit. Telle est l’affirmation de la foi ; on voit qu’elle nous place sur un sommet indépassable, car peut-on aller au-delà ?

Considérons à présent, en regard de cette réalité affirmée et vraie, ce qu’il est donné d’en percevoir et d’en vivre aux croyants moyens que nous sommes. Si la proclamation et les expressions symboliques sont puissantes, l’expérience que vivent les chrétiens est modeste, partielle. Le Seigneur de gloire vient vers nous à travers d’humbles éléments de notre quotidien : la vie qu’il possède en plénitude nous est donnée dans l’obscurité de la foi et sans transformer visiblement notre fragile mortalité.

L’écart entre ce qui est confessé, cru, célébré et ce que le croyant en expérimente est si grand, que le chrétien conscient et lucide en reçoit un coup, une blessure. Être si proche du mystère, écouter les paroles qui le dévoilent, et rester cependant tenu à distance, quelle souffrance ! La promesse est chantée, le désir s’aiguise, mais le visage de splendeur qu’on voudrait enfin entrevoir se dérobe. Le chemin le plus direct vers le mystère de Dieu est aussi celui qui manifeste le plus douloureusement combien ce mystère est voilé, combien il échappe à toute expérience immédiate.

Ainsi nous avons parcouru les principaux chemins qui tous conduisent, à leur façon, vers le même but : permettre à l’homme d’entrevoir celui qui est l’ultime horizon de toute quête humaine : Dieu. Au terme de ces divers parcours, récapitulons dans une vue d’ensemble, ce qu’on peut dire sur l’expérience de Dieu.

L’expérience du chemin et l’expérience de Dieu

Ce que tous ces parcours nous ont révélé, c’est, en tout premier lieu ceci : tout le réel, quel qu’il soit, est porteur de Dieu. Tout ce que l’homme expérimente de lui-même, de la relation à l’autre, du monde qui l’entoure, de la Parole qui révèle, du sacrement, aboutit, en dernière analyse, à une perception obscure mais sûre d’un Au-delà, qui porte tout et confère à tout sa réalité et sa signification. Oui, comme le dit Angèle de Foligno, « est iste mundus pregnans de Deo », « ce monde est prégnant de Dieu » : il n’y a pas de créature, pas de lieu, pas d’événement qui ne nous fasse signe, qui ne nous appelle plus loin, où ne se profile le visage mystérieux, infiniment désirable.

Ceci ne peut être expérimenté qu’à une condition : ne pas rester à la surface de la vie mais descendre dans ses profondeurs. Trop souvent l’homme vit à l’extérieur de sa vie, dans la superficialité, sans intensité, sans gravité. Or, le réel du monde n’entrouvre son mystère que lorsque nous assumons ce réel dans toutes ses dimensions, que nous touchons ses racines. On voit à quel point nous tous, nous sommes menacés par l’extériorisation, la diversion, le « divertissement » au sens pascalien de ce terme. Et cela aussi bien dans le quotidien de nos existences qu’au sein de nos célébrations et de nos prières.

Une autre constatation importante se dégage de notre enquête : aussi près du but que nous conduisent ces divers chemins, ils ne sont pas ce but. Autrement dit, aucune des expériences décrites n’est une expérience directe de Dieu. Lorsque nous arrivons au bout d’un itinéraire – et nous n’en sommes jamais sûrs – alors s’ouvre devant nous l’inconnu que le cœur devine être Dieu. Toutes les choses expérimentées, si belles, si riches, si attirantes soient-elles, nous disent : Nous ne sommes pas Dieu, va plus loin... Le chemin nous conduit jusqu’au seuil, il ne le franchit pas. Et nous nous tenons devant une mystérieuse limite, terrible et fascinante, qui est la ligne frontière de toute réalité mais ne s’identifie avec aucune.

Mais laissons là ce discours abstrait et recourons à une parabole qui dira mieux ce que je veux suggérer.

Un homme s’en va vers la mer. Il ne l’a jamais vue mais depuis toujours il en a entendu parler, par des livres, des photos, la poésie, la chanson. Il est fasciné par l’étendue désertique, vivante, mobile, chatoyante. Après une longue route, où il ne rêvait que de la mer, il parvient enfin, ou presque, au bord de l’océan. Mais une dune élevée en empêche l’accès et lui cache la vue. Il se tient au bas de la montée, déjà il entend la rumeur, sent l’odeur des grandes eaux salées, frémit à la pensée de ce qui l’attend au sommet. Mais la mer il ne la voit pas et ne sait pas encore ce qu’elle est. Telle est bien la situation du « chercheur de Dieu » quand il se tient au seuil du mystère, seuil que seule la mort lui fera franchir.

Au cœur de l’expérience

En écoutant cette ébauche d’une description, on ne peut qu’éprouver une frustration. Tout ce qui a été dit jusqu’ici est surtout négatif. J’ai décrit les différents chemins pour conclure chaque fois que le chemin, si nécessaire, si indispensable soit-il pour mener vers Dieu, si pris qu’il nous y fasse accéder, ne nous donne jamais de le saisir. Alors, en définitive, qu’est-ce que l’homme croyant peut saisir ou expérimenter de Dieu ?

Puisque ni les mots, ni les images, ni les symboles, ni les concepts, ni les œuvres, ni les créatures ne sont Dieu, le croyant est-il condamné à se contenter, en cette vie, d’être un éternel soupirant, sans jamais rejoindre, ne fût-ce qu’obscurément, celui que son cœur désire ?

Certes, il est à tout jamais exclu qu’un être créé puisse étreindre la plénitude de Dieu, et cela même dans la vie du monde à venir. Par ailleurs, la situation présente de l’homme ne lui permet pas d’avoir un accès direct à ce Dieu que nul n’a jamais vu ni ne peut voir sans mourir. Mais ceci étant dit, ce qui est déjà donné à qui cherche Dieu de tout son cœur, constitue en cette vie le bonheur suprême.

La blessure d’un désir inassouvi

Tous les chemins, nous l’avons dit, conduisent jusqu’à un seuil infranchissable. Au-delà de ce seuil se trouve le mystère, le chercheur de Dieu pressent, entrevoit, devine comme en une fulgurance, l’abîme mystérieux de Dieu. Ténèbre, désert, feu, majesté, gloire, bien total, tendresse miséricordieuse, passion pour l’homme, voilà des expressions balbutiantes qui suggèrent comment Dieu est entrevu par l’homme. Certes, je ne tiens, je ne saisis rien de cela, et pourtant je ne suis pas devant le vide. Comme le voyageur arrivé au bord de la mer, sans la voir encore, j’entends le grondement de l’abîme et sa fraîcheur baigne mon visage. Alors « mon cœur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant » (Ps 83,3).

Et je tiens ces deux certitudes. La première : Dieu est hors de toute atteinte, je ne puis ni le voir, ni l’imaginer, ni le tenir ; il est l’Aimé, qui m’ayant blessé, s’enfuit et se dérobe. Et la deuxième : l’amour de Dieu pour moi, sa passion, le désir qu’il a de moi, sont d’une intensité et d’une puissance terrifiante. Ce n’est pas moi qui cherche Dieu et qui le désire ; le chercheur ou l’amant frustré ce n’est pas l’homme en quête de Dieu, c’est Dieu en quête de l’homme. Accueillir en soi cette double certitude, en être atteint jusqu’au tréfonds, c’est cela le cœur de l’expérience de Dieu, c’est cela se tenir au bord de l’abîme, ressentir « la brise légère », et comme Elie se voiler le visage.

Certes, je n’ai pas vu Dieu, je ne saurai dire qui il est, mais je sais qu’il est passé, qu’il passe à travers tout puisque je perçois partout ses traces.

L’expérience la plus forte que je fais alors est celle d’une blessure, d’un désir inassouvi. Joie en même temps que souffrance, sentiment de plénitude mais surtout de béance, de manque. Car le désir se heurte à l’absence ; entrevoir la seule béatitude et la savoir toujours ailleurs, toujours au-delà, laisse le désir inassouvi. Paradoxalement, la plus profonde expérience de Dieu que l’homme puisse faire en cette vie est celle de son absence. Désirer, approcher, pressentir et se voir sans cesse empêché d’atteindre ce que je cherche, voilà ce que j’expérimente le plus fréquemment dans ma recherche de Dieu.

Mais bienheureuse blessure, heureux aiguillon de désir ! Ils sont dans l’homme la trace laissée par le mystère quand il nous touche, l’envers de sa présence. Les éprouver est une grâce qui n’est pas de chaque jour. Ce que nous expérimentons dans notre cheminement habituel, c’est plutôt la monotonie, l’ennui, l’indifférence ; l’obscurité et même la nuit, nous les connaissons mieux que le jour. Le danger n’est pas d’éprouver un désir blessé, une absence, mais de ne pas les éprouver, de nous contenter de mots et de gestes, de faire comme si nous étions arrivés, alors que, pèlerins et étrangers, il nous faut sans cesse partir, nous mettre en route vers l’indicible Ailleurs. Oui, l’expérience de Dieu en cette vie c’est fondamentalement le désir de Dieu, la quête de Dieu, sans cesse éveillée dans le cœur par le pressentiment d’un mystère partout présent

« Mais, comme le dit Jean de la Croix, c’est de nuit » !

Originaire de Pologne, Thaddée Matura a rejoint les Frères Mineurs (Franciscains) à Montréal (Canada). Après des études bibliques (Rome, Jérusalem), il a enseigné l’Écriture en divers Instituts. Pendant huit ans, il a été membre d’une fraternité franciscaine internationale à Taizé. Depuis plus de trente ans, il vit en France et exerce divers services (formation, retraite, publications) un peu partout dans le monde. Il a publié une dizaine de livres, traduits en plusieurs langues, consacrés à l’exégèse, à la théologie de la vie religieuse, à l’expérience mystique, à la spiritualité des écrits de saint François, ainsi que de nombreux articles dont quelques-uns dans notre revue.

Mots-clés

Dans le même numéro