Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le célibat consacré en communauté, révélateur du sens mystique du mariage

Adrien Demoustier, s.j.

N°2002-5 Septembre 2002

| P. 312-327 |

Nous avons déjà publié (VC 2001/5, 292-305) un premier volet de ce qui se présente comme un diptyque déployant le sens et la beauté de la chasteté chrétienne (conjugale et religieuse) comme anticipation de son accomplissement eschatologique : corps spirituel de l’humanité en Christ ressuscité. Ici, l’auteur s’attache plus précisément à montrer que « le rapport réciproque entre la communauté religieuse et la communauté conjugale manifeste que l’Église est le corps du Christ en qui s’accomplit l’unité de l’Homme, de tous et de chacun, unité qui est celle de Dieu, l’Epoux de l’humanité ». Ce texte, qui demande une lecture attentive et invite à la discussion, a été publié (conjointement à celui que nous avons aussi republié) dans « La chasteté, pilier de la vie commune », Session du Département Spiritualité et Vie Religieuse du Centre Sèvres (22-25 février 1999), Médiasèvres 2000. Nous remercions fraternellement l’auteur et le responsable de ces éditions de nous avoir permis cette nouvelle publication.

ndlr . Les six propositions qui suivent exposent le déploiement de ce qui ne peut se révéler que dans la réciprocité des termes.

. Tout homme est né d’un mariage. Adulte, il devient capable de s’engager socialement et de faire corps à partir de sa chair grâce à la parole.

• Le religieux a prononcé, face à quelqu’un, une parole qui fait de lui un « je » capable de dire « nous ».

La communauté est l’ensemble des sujets parlants, ensemble capable de s’engager dans le « nous » que chacun peut prononcer. Cette communauté est figure du don que la communion trinitaire fait d’elle-même à l’homme, tous les hommes et chaque homme.

• Cet engagement est à revivre tous les jours.

• La relation au Christ donne de convertir les structures psychiques héritées, de ne pas les vivre comme une régression, en les orientant vers le service de tous.

• Bénéficiaires de l’éducation familiale, les religieux peuvent recevoir une éducation spirituelle qui leur est propre et leur permet d’éduquer, à leur tour, à la vie spirituelle de tous.

• Le rapport réciproque entre la communauté religieuse et la communauté conjugale manifeste que l’Église est l’épouse du Christ en qui s’accomplit l’unité de l’Homme, de tous et de chacun, unité qui est celle de Dieu, l’Epoux de l’humanité.

Tout homme est né d’un mariage. Adulte, il devient capable de s’engager socialement et de faire corps à partir de sa chair grâce à la parole

Le choix de devenir religieux ou religieuse est une préférence pour le Christ qui appelle à témoigner de l’accomplissement du salut offert à tous. Ce choix a pour conséquence le renoncement au mariage, un mariage dont le religieux est né, un mariage dont il est devenu capable, grâce précisément au don du Christ mystérieusement présent à cette communauté conjugale.

La vie au sein de la famille lui a donné d’apprendre à parler. Il peut dans sa chair vivre avec les autres hommes une relation de solidarité qui lui permet de faire corps social, d’être, en son corps, membre d’un corps qui est société. Adulte, il peut, en s’engageant son existence par sa parole, choisir une manière de vivre dans la société.

Le choix du plus grand nombre est le mariage. Ce mariage peut être, pour tous, le lieu d’une relation à Dieu qui manifeste l’effet concret de sa présence, de son Amour. Celui qui engage sa parole dans une relation à un conjoint d’un autre sexe qui s’engage en retour, reçoit de Dieu de vivre dans l’humanité un rapport d’époux à épouse ; cette expérience féconde de l’amour procréateur fait de l’homme l’unique image ressemblant à Dieu.

Seul le croyant qui a reçu la grâce d’approfondir sa foi en réfléchissant sur ce qu’elle lui fait vivre, peut soutenir une telle affirmation. La plupart des humains ne donnent pas cette signification à l’expérience qu’ils vivent dans la relation homme-femme. Pour le croyant, elle a cette portée, y compris chez ceux qui ne le savent pas ou qui se dérobent aux exigences qui rendent possible d’en bénéficier.

La relation époux-épouse est fondatrice de l’humanité adulte. Le religieux, appelé à y renoncer, reçoit de vivre cette fondation dans son rapport au Christ. L’engagement de sa parole fait du religieux le membre adulte d’un corps communautaire qu’il contribue à engendrer par cette parole. Son engagement avec le Christ en est le fondement. C’est par son choix de suivre le Christ et de se laisser unir à lui de cette manière qu’il est mis en communauté avec d’autres qui font le même choix. Entrer en communauté ne donne pas de suivre le Christ, mais suivre le Christ donne de vivre en communauté, d’une manière ou d’une autre. Cette relation fondatrice au Christ peut être dite sponsale, conformément à une longue tradition issue de l’Écriture sainte. Le Christ n’est pas le substitut de l’époux ou de l’épouse qui manque, et qui doit manquer puisque le religieux y renonce. Mais la relation au Christ dans l’absence d’époux ou d’épouse permet de vivre sa présence unifiante et fécondante dans les effets de grâce d’une vie communautaire structurante, incluant la douleur de l’absence. C’est cette relation au Christ qui fait du choix du religieux un choix adulte, socialement fécond, véritablement humain malgré l’apparence.

Nous garderons le vocabulaire traditionnel, malgré ce qu’il peut sous-entendre, de nos jours, d’infériorité féminine. Homme signifie tout être du genre humain et l’humanité comme un tout dont tous participent pleinement. En français, il n’y a pas de terme pour signifier l’homme en tant qu’être viril distinct de la femme. L’emploi du terme homme pour désigner seulement ou principalement le sexe masculin sous-entend entre le masculin et le féminin une opposition qui ne rend pas compte du fait qu’en tous, homme ou femme, est présente la double polarité masculine et féminine et que chacun des termes se définit par son rapport à l’autre. Il n’est plus possible alors de donner un sens concret à l’affirmation de notre foi : en Christ, Dieu-homme, tout homme est sauvé.

Le religieux a prononcé, face à quelqu’un, une parole qui fait de lui un « je » capable de dire « nous »

Pour préciser la portée de cette réflexion, considérons comment le religieux s’engage dans son choix communautaire par une parole qui reçoit sa portée constituante de l’originalité de sa propre relation au Christ. Là, se manifeste la différence et la ressemblance avec le mariage.

L’adulte sorti de l’enfance et de l’adolescence, est capable de s’engager pleinement dans la société lorsqu’il peut, au terme de l’éducation reçue, prononcer une parole qui le constitue comme homme. Elle l’engage tout entier y compris dans sa sexualité.

Qu’est-ce que parler ?

Le mot « Parole » est ici entendu au sens biblique et théologique. Je « parle » au sens fort, quand « je » m’engage en adressant à un autre un discours pour qu’il l’écoute et qu’il puisse à son tour énoncer une réponse que j’écouterai. Il s’ensuivra un accord qui engagera l’un et l’autre. C’est ainsi qu’on se donne rendez-vous. « Je te dis que je serai demain à 19 heures à la porte du café du coin ». Réponse : « C’est entendu, j’y serai ». Parler suppose, d’une manière ou d’une autre, un accord entre un discours mental, ce que je pense, et une expression corporelle, les mots et les phrases que ma bouche prononce. Pour qu’il y ait « Parole » au sens fort du terme, il faut que la dimension charnelle du corps humain soit mise en œuvre : la gorge émet des sons, un geste est effectué, la main écrit. Il faut aussi que ce geste et cet enchaînement de sons aient sens pour l’intelligence et l’activité mentale.

La parole qui s’échange entre deux personnes suppose donc un discours énoncé, mais aussi qu’un autre l’écoute. Pendant qu’il écoute, il n’émet pas un discours. Il s’ensuit que le silence qui permet d’écouter est partie intégrante de la Parole tout autant que le discours.

Pour qu’il y ait Parole, il faut au moins deux interlocuteurs, deux sujets parlants. Il faut en outre, qu’alternativement, l’un énonce et l’autre écoute, que l’un fasse l’effort de traduire en sons vocaux sa pensée et que l’autre sache se rendre inattentif à son propre discours mental spontané, pour laisser place à celui que suscite la perception des sons émis par l’autre. L’accès à la Parole suppose toujours un engagement par rapport à l’autre et finalement une réciprocité. Il n’y a pas de Parole, si je ne veux pas écouter ou si je ne veux pas énoncer. Mais si j’ai écouté et compris, je suis engagé par ce que j’ai dit en réponse à ce que j’ai entendu. Si je ne respecte pas mon engagement, je suis sans Parole. Je ne tiens pas ma parole. En un sens, toute parole est une demande qui appelle une réponse, ou une réponse à un appel qui a été entendu. Elle est fondamentalement prière.

Un « je » qui est un « nous »

L’échange parlé au sens fort, non pas le bavardage ou le discours irresponsable, l’échange parlé, parce qu’il est efficace et qu’il engage, tend à produire une volonté commune. Si j’ai rendez-vous avec quelqu’un, je pourrai dire à un troisième : « Nous serons demain à dix-neuf heures à la porte du café du coin. » C’est l’expérience que fait tout membre d’un groupe devenant communauté : chacun peut, à sa manière, témoigner et vivre de l’engagement de tous. Quand un « nous » peut vraiment commencer à se dire, le groupe est devenu communauté et peut accueillir. Il y a dans ce « nous » une place pour d’autres. La venue d’un nouveau membre suppose que l’accord des autres puisse être reconnu par chacun.

Le religieux ou la religieuse, que l’on suppose être adultes, sont capables d’un engagement de ce type. Mais il a une radicalité qui leur est propre. Elle est la conséquence du renoncement à s’engager vis-à-vis d’un autre dans un rapport sexué d’époux ou d’épouse, rapport qui fut pourtant le milieu originaire où il a pu naître et grandir dans le « nous » qui unissait ses parents. Pour eux, la question se pose : qui est le « tu » envers qui ils s’engagent dans une réciprocité pour devenir capables de vivre en disant « nous » ? Qui est le partenaire fondateur de l’engagement religieux ?

Ce qui fonde le couple, c’est l’engagement de l’être des deux conjoints, corps et âme, dans une parole où chacun en parlant s’adresse à l’autre en énonçant une phrase appelant une réciprocité. Ces énonciations mettent en rapport « je » et « tu » : « Je te reçois comme époux » chacun pourra ensuite dire « nous » au nom de l’autre et d’abord à l’enfant, mais ce « nous » n’est pas identique à ce qui est commun à chacun des deux. Le rapport entre leurs deux personnes suscite un espace qui leur est commun, on pourrait même dire une « différence » qui leur est commune. Le conjoint ne parle pas au nom de l’autre. Le « nous » du couple n’est pas la somme des deux époux ; il est l’accord mutuel pour qu’il y ait de la place entre eux deux, une place qui les maintient unis chacun dans leur différence. Ce « nous » leur permet de vivre pas seulement dans un vis-à-vis mais aussi dans un côte-à-côte, face à d’autres, d’exister dans ce vis-à-vis pour d’autres. L’union de leurs deux corps suscite un corps socialisé.

Cet engagement qui suscite un « nous » se vit tout autant et prend plus de relief dans la vie religieuse. Il désigne alors plus particulièrement ce qui devient, dans toute expérience humaine, proprement spirituel.

L’esprit de l’homme et l’Esprit de Dieu

Il y a dans le fait de pouvoir en vérité s’engager dans un « nous » quelque chose de mystérieux que chacun peut pressentir dans la mesure où il se laisse saisir par la dimension communautaire de toute expérience vraiment humaine et, en tout cas, chrétienne : le don que Dieu nous fait de l’unité de communion qui est la sienne.

Entre l’époux et l’épouse, un esprit est suscité, une communion qui n’est ni l’un ni l’autre, qui a sa consistance propre et qui prend d’une autre façon un caractère personnel. L’enfant est en relation avec le père, avec la mère et avec leur union ; une union qui devient une unité originale par rapport à chacun d’eux. L’unité spirituelle d’une communauté excède la mise en commun de ce qu’apporte la rencontre entre les membres, un excès dont chacun est bénéficiaire.

Le « nous » quand il peut dire « tu » se pose comme un « je ». La communauté et le couple peuvent dire à quelqu’un « Nous te disons : tu peux venir avec nous ». Ils peuvent s’adresser à une autre communauté en disant « nous voulons vous rencontrer ». Il y a en chaque être humain accédant au statut de personne communautaire, la réciprocité de la relation avec l’autre. En chaque homme, par son appartenance communautaire, est présente l’unité de chacun et de tous, dans le don d’une communion parfaite qui est celle même de Dieu, l’Esprit de Dieu, l’Amour.

Nous sommes alors dépassés par le mystère qui commence à se dévoiler. Qui est cet Esprit ? Que nous dit-il de notre esprit ?

Les théologiens, par exemple saint Augustin, disent que le Saint-Esprit est entre le Père et le Fils comme le trait d’union. Un trait d’union tient ensemble deux mots en les maintenant séparés de telle sorte que l’ensemble prend un sens nouveau sans, pour autant, supprimer la signification propre des termes qui sont unis. Dans l’expression « un rendez-vous », le sens des deux mots « rendez » et « vous » est maintenu, mais l’existence du trait d’union confère à l’expression, dans son ensemble, un sens différent qui suggère une rencontre. Sans le trait d’union, la succession des deux mots rendez vous intime seulement l’ordre d’aller quelque part.

L’Esprit Saint nous révèle que le Père n’est pas le Fils et que le Fils n’est pas le Père, alors qu’ils sont parfaitement unis dans et par cette différence en se donnant mutuellement l’un à l’autre dans cet Esprit. Le Saint-Esprit met en relation réciproque des termes qui sont unis tout en restant distincts l’un de l’autre. A cette lumière, on peut plus généralement parler d’esprit quand il y a mise en relation de termes différents : un « je » et un « tu » ; une mise en relation qui les unifie tout en maintenant leur différence. Ce qui est vrai en Dieu est encore vrai, quoique très imparfaitement, entre les hommes dans la mesure où ils se laissent accéder à l’existence spirituelle communautaire et en chaque homme quand il accède vraiment à la parole : parler, c’est mettre en relation le discours mental et l’activité corporelle tout en les maintenant distincts.

La communauté est l’ensemble des sujets parlants, ensemble capable de s’engager dans le « nous » que chacun peut prononcer. Cette communauté est figure du don que la communion trinitaire fait d’elle-même à l’homme, tous les hommes et chaque homme. La communauté religieuse vit cette dimension proprement spirituelle et veut signifier principalement cette présence du corps spirituel en train d’advenir dans la chair.

Le Christ époux

Cette existence spirituelle de la communauté religieuse demande que le religieux reconnaisse clairement que c’est sa relation au Christ qui fonde sa possibilité de parler et de s’engager dans la communauté. Jésus Christ est l’autre qui s’adresse à moi comme à mes frères et me donne en me disant « tu » de lui répondre en prononçant « je ». Je m’engage ainsi avec des frères dans un « nous ». Sujet qui a l’initiative de l’appel, le Christ est l’époux, indissolublement, de la communauté et de chacun des membres. Ceci est encore vrai du couple, mais avec la différence précise que c’est par la présence d’un époux ou d’une épouse de chair et non pas son absence.

L’engagement du religieux est une parole dite au Christ, Dieu-homme, un Christ qui est présent comme intérieur à la communauté parce que chacun de ses membres s’est déjà lié à lui du même lien. Ce lien s’exprime dans la formulation de la profession : un échange parlé qui engendre un écrit. Celui qui s’engage parle en « je » en s’adressant dans la communauté au Christ qui la fonde. Un membre de la communauté parle en retour en disant « je » au nom du « nous » de la communauté. Il signifie la réponse et l’engagement du Christ, fondation de l’engagement réciproque de la communauté.

Cette relation sponsale avec Dieu en Christ est le fondement de toute appartenance communautaire. Elle n’est pas celle d’un individu mais celle d’un membre de la communauté, celle d’une personne pour qui l’appartenance communautaire est constitutive de son individualité. La relation sponsale avec le Christ vécue dans la vie religieuse, est vécue par une personne devenue communautaire, vivant dans une communauté personnalisante. Cette communauté d’Église est, elle aussi, épouse du Christ. Elle est constituée d’humains, membres d’une humanité dont la relation à Dieu est celle de l’épouse à un époux. La relation fondatrice du religieux n’est donc pas d’abord sa relation à sa communauté, ni à ses frères ou sœurs, mais la relation au Christ. Cette relation, qui peut être dite sponsale, est tout autant et indissolublement celle de l’individu et celle de la communauté, celle de la personne communautaire et celle de la communauté personnalisante. La même relation au Christ fonde la communauté présente en chacun de ses membres et chaque membre dans son individualité.

Ce n’est donc pas en entrant en communauté que chacun trouve le Christ mais en suivant le Christ que chacun est mis en communauté. C’est pourquoi il y a une certaine distance affective à prendre avec la dimension conviviale de la communauté de vie. La convivialité, nécessaire, n’est pas exempte d’une exigence de chasteté. Ce que la communauté peut apporter de soutien et de satisfaction psychique ne peut pas et ne doit pas remplacer de façon imaginaire, illusoire, la dimension de frustration conséquence du renoncement à la relation charnelle à un conjoint. Le Christ époux ne remplace pas l’époux terrestre absent.

Il est donc exact et conforme à la tradition de dire que la relation fondatrice du religieux qui renonce au mariage pour choisir de suivre le Christ en s’engageant dans une communauté, est une relation sponsale, d’épouse à époux, à ce même Christ.

Cet engagement est à revivre tous les jours

Il en est alors de la vie religieuse comme du mariage. La parole fondatrice revit en s’actualisant quotidiennement. Elle est un engagement de Dieu qui chaque jour donne vie. Pour le couple comme pour le religieux, la détermination initiale de vivre comme conjoint ou comme membre d’une communauté est à renouveler tous les jours, en passant sans cesse par le pardon à recevoir et à donner, ce pardon qu’appelle l’infidélité de tous.

En quoi consiste alors, pour le religieux, le renouvellement constant de son engagement. Il jouera sur le registre personnel de son affectivité propre, sur le versant individuel de sa personne, et, tout autant, peut-être même surtout, sur le versant communautaire, c’est-à-dire dans l’observation concrète des règles de la vie ensemble, règles qui ont un caractère de contrat, celui qu’exprime la formule de la profession religieuse : « selon la règle ou les constitutions ».

Il y a une relation affective à vivre dans la solitude avec le Christ en prenant les moyens d’une prière vraiment personnelle quelle qu’en soit la forme. Elle sera le lieu d’une expression de sentiments qui reflétera l’évolution profonde de chacun. Cette dimension affective s’exprimera ou ne s’exprimera pas en terme explicite de relation sponsale au Christ ou à Dieu. Mais c’est bien cette relation qui est en jeu. Elle devra risquer les démarches qui lui permettront d’évoluer et de mûrir. Elle pourra passer par une étape idéalisante. Il faudra l’autoriser tout en invitant à la dépasser, à consentir aux expériences de sécheresses qui conduiront à la sobriété et au réalisme de la maturité, étape qui n’est pas sans correspondre à ce que signifie la castration symbolique. Elle conduit à une forme d’engagement affectif ouvert, moins dépendant de l’immédiateté du sentiment. Cette évolution de la personnalité affective est déterminante et ne doit jamais être négligée dans le respect de l’originalité et de l’infinie diversité de chaque itinéraire. Elle demande, sous une forme ou sous une autre, un accompagnement, une direction spirituelle précise et appropriée. Elle ne concerne pas seulement les débuts de la vie religieuse. L’expérience montre qu’elle retrouve une actualité au cœur de la maturité, entre quarante et cinquante ans.

Mais il y a tout autant une objectivité de la relation sponsale au Christ ; celle de l’engagement concret qui observe les commandements, conséquences du contrat de vie communautaire. Ce sont, si l’on peut dire, les consignes convenues pour se trouver au rendez-vous. Quoi qu’il en soit de l’importance des états d’âmes et de l’évolution des psychologies, la relation sponsale au Christ consiste tout autant en l’observation des règles et constitutions dans la liberté que donne l’esprit. Une liberté qui affranchit d’une application littérale étroite et figée mais qui ne fait pas n’importe quoi. Elle donne d’observer spontanément la loi en la réadaptant sans cesse selon les situations et les personnes, conformément à ce que dit la règle fondatrice.

Le contrat d’alliance de Dieu avec Abraham et avec Moïse est tout autant un contrat d’alliance avec le peuple.

La vraie relation sponsale de la communauté au Christ, vécue par tous et par chacun des membres revêt l’objectivité d’une manière de vivre commune qui ne peut recevoir que du Christ d’être vraiment vivante. Exigence redoutable d’oser incarner la liberté de l’esprit dans la règle de vie grâce à une constante invention spirituelle. Le « nous » de la communauté peut alors renvoyer chaque membre à l’originalité singulière de sa référence au Christ selon la particularité de ce qu’il est dans les méandres de son affectivité propre. Chaque membre reçoit en retour de convertir cette originalité en l’orientant vers le « nous » de la communauté.

Nous pourrions ici évoquer tout le travail de réécriture des règles de vie et constitutions nouvelles adaptées aux réalités du présent, selon la vérité de la tradition et l’esprit des textes fondateurs.

La relation sponsale au Christ, fondatrice de la vie religieuse du corps communautaire et de chacun des membres, se vit donc dans une interrelation entre le caractère personnel de la prière de chaque individu et l’observation collective de la loi de la vie commune. Dans la vie de l’individu, dans la relation entre frères et sœurs en communauté, dans la relation de la communauté à la loi qui la régit, la dimension psychique est en jeu. La psychologie de chacun est concernée, celle dont il hérite de son éducation et de sa naissance et qu’il engage avec lui dans sa profession de religieux.

La relation au Christ donne de convertir chaque jour les structures psychiques héritées, de ne pas les vivre comme une régression en les orientant vers le service de tous

La vie des religieux et religieuses, et notamment leur chasteté, fait jouer autrement une racine fondamentale de l’humanité, mise en place et vivifiée par l’expérience vécue d’être né et d’avoir été éduqué dans une famille conjugale. Le religieux consent à convertir chaque jour les structures psychiques et psychosociales issues de sa naissance et de son éducation et qui caractérisent l’originalité de chacun. La connaissance qu’il peut avoir des grands axes psychologiques issus de la vie familiale et finalement communs à l’humanité, fournit alors des repères. Ceux-ci permettent de vérifier comment le comportement du religieux et de la communauté assume cet héritage en le sublimant.

Or cette éducation familiale est marquée dès le commencement de l’humanité par le malentendu du péché. Toute la vitalité héritée de ce passé mais aussi ses failles et les blessures continueront à jouer dans les relations de la communauté religieuse. Il s’agit donc de les convertir et de les transformer au fur et mesure qu’elles agissent. Les religieux renoncent au corps à corps direct de la relation à l’époux ou à l’épouse. Si leurs relations aux membres de la communauté ne sont pas d’abord fondées sur le Christ, manquera le pilier qui permet de vivre les épreuves dans une libération dynamique et positive. Ces épreuves sont dues pour une part considérable au surgissement des failles anciennes de l’éducation autrefois reçue. C’est la vitalité de la relation au Christ qui permet de ne pas vivre ces retours comme des régressions.

Une reprise des grandes lignes des apports de cette session ferait apparaître comme une grille qui attire l’attention sur les exigences de conversion de la communauté, dans son ensemble comme en chacun de ses membres. Risquons de l’énoncer en cinq points principaux.

  1. Le rapport au père et à la mère dans leur différence – l’un est masculin, l’autre féminin – marque la relation au supérieur ou à la supérieure et tout autant le rapport des membres à la communauté comme groupe. Ici peut s’insérer l’ensemble des questions concernant l’autorité.
  2. Les rapports à l’union difficilement vécue entre le père et la mère ou entre frères et sœurs se retrouvent dans le jeu des relations à deux : les amitiés que l’on n’ose pas vivre, celles qui enferment, les antipathies difficilement maîtrisables, etc.
  3. Le rapport entre frères et sœurs, plus précisément, influe sur la manière dont se vivent les comparaisons, la prise de conscience et le dépassement des jalousies instinctives.
  4. Le rapport masculin-féminin qui existe dans chaque personne. Comment ne pas atrophier l’une ou l’autre de ses dimensions dans une communauté du même sexe, aussi bien dans le comportement de chacun des membres que dans la tonalité de la vie commune ?
  5. Le rapport à la société qui interfère constamment dans la famille. Comment vit-on l’hospitalité ? Les membres sont-ils autorisés à avoir des amis qui leur soient propres, admettent-ils que la communauté comme telle ait des relations privilégiées avec certaines personnes, avec d’autres communautés. C’est toute la question, déjà traitée, de l’interférence de la vie apostolique, avec celle de la communauté et celle de chacun des membres ?

Bénéficiaires de l’éducation familiale, les religieux peuvent recevoir une éducation spirituelle qui leur est propre et leur permet d’éduquer, à leur tour, à la vie spirituelle de tous

La figure du mariage nous dit ce qu’est la racine mais aussi l’accomplissement de la vie chrétienne ; un mariage qui manifeste le caractère concret de l’amour de Dieu. Dieu parle en Christ et donne de vivre la chair en faisant corps grâce à l’esprit, un corps qui, par l’effet du baptême, meurt et ressuscite déjà comme corps spirituel.

L’existence communautaire des religieux reçoit la mission de manifester par la vie fraternelle la venue de ce corps spirituel. La référence à l’expérience de l’éducation vécue dans la communauté conjugale permet de mieux déterminer les enjeux de la consécration au Christ fondateur de la vie communautaire. Cinq points d’attention peuvent être soulignés en conclusion. Ils conditionnent largement, me semble-t-il, l’avenir de la vie religieuse.

1. La nécessaire interaction de la solitude et du groupe communautaire. Le religieux n’est pas moins en communauté dans sa chambre qu’à l’office commun ou au repas.

2. Le respect de la différence entre les générations qui s’exprime dans l’attention à la succession des étapes de la maturité.

3. Un caractère d’obligation plus ou moins contraignante caractérise les débuts d’une expérience. Les plus âgés devront y consentir quand la nouveauté intervient, avec la différence que, pour eux, elle n’est plus portée par le dynamisme enthousiaste du premier désir. Quelle est la forme de la maturité, voire de la vieillesse du désir ?

L’enthousiasme idéalisant consentira à passer par l’humiliation de la croix. C’était établi dans le contrat de départ dès le noviciat. C’est recevoir du Christ la grâce de passer par la douleur et de ne pas s’enfermer dans le malheur. Une sagesse de la maturité dans une suffisante unification de soi-même en Christ, peut porter la douleur et la culpabilité sans se laisser déstabiliser, c’est-à-dire dans la paix.

4. Une progression structure toute vie spirituelle qui met en jeu l’exigence de chasteté. Elle est sans cesse à revivre, en particulier une seconde fois, plus difficilement peut-être, lors de la maturité humaine des quarante, cinquante ans, faute de quoi le passage au troisième âge risque d’être vécu comme un malheur.

5. Aujourd’hui, le changement quelque peu brutal des formes de la société et le vieillissement qui en est une conséquence pose une question précise. Comment les anciens peuvent-ils aider la plus jeune génération à inventer grâce à l’éducation qu’ils lui transmettent et à l’exemple qu’ils donnent ? Osent-ils, tout d’abord, mettre en œuvre leur expérience et ce qu’elle leur a appris, pour inventer une vieillesse vivante ?

La communauté et chacun de ses membres, n’ayant pas la charge d’enfants, dispose d’un temps matériel et plus encore psychologique. Ils sont appelés à utiliser ce temps pour prendre les moyens de soigner et de nourrir leur relation au Seigneur, chacun et tous ensemble. En retour, ils reçoivent du Seigneur de vivre une fécondité spirituelle originale. La vie religieuse est disponible et libérée pour le service de l’humanité : tout service, selon les vocations et les circonstances, mais particulièrement celui de devenir des maîtres en pédagogie spirituelle dans leur manière de vivre la multiplicité de ces tâches quelles qu’elles soient.

La communauté conjugale, les époux et leurs enfants, a aussi, quoique d’une autre façon, la relation au Christ pour fondement. L’essentiel de la pédagogie spirituelle vécue par le religieux leur est aussi nécessaire. Le maître d’école a reçu de la société le temps de relire et réfléchir la manière dont il a lui-même appris à lire et à écrire ; ainsi la communauté religieuse reçoit la disponibilité nécessaire pour qu’elle puisse devenir une maîtresse dans l’art de vivre une vie humaine vraiment spirituelle, une vie qui permette au corps social d’accueillir la grâce de devenir le corps spirituel du Christ.

La relation au Christ est le fondement de toute vie chrétienne. C’est par lui que s’accomplit pour chacun et pour tous, l’unité de l’amour reçu et transmis. Ni la famille ni la vie religieuse ne suffisent à en manifester la réalité et l’ampleur. L’une et l’autre ont à consentir de ne pas être tout, à elle seule. La chasteté de l’une et de l’autre, une chasteté qui préside aussi à leurs relations mutuelles permet l’épanouissement de l’unité de l’Église, l’unique épouse du Christ qui engendre son corps spirituel.

Le rapport réciproque entre la communauté religieuse et la communauté conjugale manifeste que l’Église est l’épouse du Christ en qui s’accomplit l’unité de l’homme, de tous et de chacun, unité qui est celle de Dieu, l’époux de l’humanité

Nous pouvons maintenant commencer à comprendre pourquoi les termes issus de l’expérience initialement vécue par chacun dans la communauté conjugale, désignent aussi ce qui concerne l’accomplissement de ce qui s’est ainsi inauguré : la naissance à la vie divine et l’accomplissement pour tout homme de l’unité avec Dieu. La vie humaine tout entière est engendrement à la Vie véritable donnée par la Parole qui vient du Père et c’est la fécondité de cette Parole qui fait de tous, par l’union au Christ, des frères, fils du même père. Parler de l’union de l’homme (tous et chacun) à Dieu, et de celle de l’Église, tout entière en chacun de ses membres, au Christ comme de l’union de l’épouse à l’époux, n’est pas seulement une comparaison littéraire. C’est dire le réel véritable dont est l’image la perception que nous avons de notre vie. Dans le mariage, le mystère se dévoile, nous dit saint Paul dans la lettre aux Ephésiens (5, 31). Selon le premier chapitre de la Genèse, Dieu montre qu’il s’unit à l’homme et lui donne de lui être semblable en le créant homme et femme (Gn 1,26-27). C’est donc encore par référence à l’expérience d’en être né que l’homme – homme et femme – peut dire quelque chose de l’accès à cette existence divine à laquelle il est introduit en naissant pleinement à son humanité. La vie divine est le réel dont le mariage est l’image signifiante : l’unicité même du Père, du Fils et de l’Esprit. La vie religieuse montre la profondeur de l’Amour dont le mariage dit l’effectivité.

Adrien Demoustier, né à Lyon en 1930, entré dans la Compagnie de Jésus en 1949, formation d’historien (doctorat sur l’Histoire de la Compagnie au xvi e  siècle), professeur émérite aux Facultés jésuites de Paris en Histoire de l’Église et de Spiritualité. Par ailleurs adjoint de l’Instructeur du Troisième An de Noviciat des Jésuites de la Province de France. A partagé son activité pendant trente ans entre la recherche en spiritualité (plus particulièrement de la vie religieuse dont témoignent quelques articles notamment dans la revue Christus), la pratique de l’accompagnement spirituel (en particulier en donnant les Exercices spirituels de saint Ignace dont il achève actuellement la publication aux éditions Médiasèvres d’une « lecture-commentaire » suivie du texte) et la collaboration à la formation des religieux. Une conviction : avoir l’audace de présupposer que l’union à Dieu est déjà donnée. Si Ton peut manquer d’assurance pour soi-même, il importe de s’engager quand il s’agit d’assister autrui.

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