Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Impossible communion ?

Les difficultés de la vie commune aujourd’hui

Sœur Marie-Ancilla

N°2002-4 Juillet 2002

| P. 232-249 |

La qualité de l’attrait à la vie communautaire est souvent déterminant dans le discernement de la vocation des jeunes à la vie religieuse. Certes, cette dimension est constitutive du témoignage donné dans l’Église et pour le monde par la vie consacrée et son expression en est fort variée selon les diverses « à la manière de » des formes de vie commune qui la mettent en œuvre. Il reste que, partout, l’exacte compréhension et, plus encore, sa pratique quotidienne et dans la durée ne sont pas sans épreuves et combats parfois très vigoureux. C’est en elle, en effet, que se vérifie la maturation progressive de la liberté humaine et chrétienne des candidat(e)s à la vie vouée « à Dieu seul » en tous ses aspects... des plus « intérieurs » aux plus « extérieurs » sans cloisonnements des divers niveaux de la personne. L’article analyse les difficultés rencontrées à chacun de ceux-ci, mais aussi fait mentir le point d’interrogation de son titre. Le laconisme de ce qui n’a de « conclusion » que le mot, laisse augurer d’une reprise du thème sous un autre jour : celui de la formation.

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Un constat : la vie en communauté attire souvent les jeunes vers la vie religieuse, mais beaucoup la quittent après une dizaine d’années parce que la vie commune leur paraît impossible à supporter. Pourquoi cela ? On en reste souvent aux causes visibles. La communauté dira que les jeunes sont fragiles, et les jeunes diront que la communauté ne vit pas une vie évangélique et les empêche d’être libres. Souvent les deux sont vrais. Mais est-ce suffisant pour comprendre ce qui se passe ? La source des difficultés rencontrées aujourd’hui pour la vie commune ne vient plus seulement de la nécessité d’une conversion personnelle ou de changements à apporter au style de vie de la communauté. Elle est marquée aussi par l’influence de la société environnante. Ceci est normal, car les candidats à la vie religieuse viennent du monde tel qu’il est ; ils en sont marqués, même inconsciemment et la communauté doit en prendre acte.

Les difficultés ont des racines profondes. Certaines sont d’ordre philosophique, d’autres, d’ordre psychologique, d’autres encore relèvent de la morale ou de la théologie, et d’autres enfin touchent à l’affectivité et à la vie spirituelle.

Le cloisonnement entre les divers domaines, qui caractérise notre monde éclaté, augmente la difficulté : on peut professer une doctrine parfaitement orthodoxe, citer saint Thomas d’Aquin ou Jean-Paul ii, et les meilleurs auteurs mystiques, et en même temps être guidé, sans même s’en rendre compte, par une morale ou une spiritualité qui ne sont pas réellement chrétiennes.

Difficultés d’ordre philosophique : Quelle image du moi ?

L’individualisme et le subjectivisme ont aujourd’hui un grand impact sur nos contemporains, souvent à leur insu. Le regard porté sur soi et sur les autres en est fortement conditionné ; il rend difficile l’ouverture au mystère de l’Église, source du mystère de la communauté.

Influence de l’individualisme

On ne trouve pas dans les communautés religieuses l’individualisme à l’état pur, car il implique le refus de toute référence à un Dieu transcendant, le refus de toute autorité qui se réfère à une révélation. Mais son influence n’en est pas pour autant absente.

L’individualisme ne prend en compte que son jugement propre. L’ouverture à l’altérité étant inexistante, il s’enferme dans un isolement mortel. L’insertion dans une communauté n’est pas pour lui l’occasion d’une croissance dans l’autonomie, car la source de son identité est placée dans l’harmonie avec lui-même. Il est donc important, pour les jeunes qui entrent dans la vie religieuse, de s’interroger sur le sens de la vie humaine à partir de la vie commune à laquelle ils sont initiés, à partir des relations aux autres dans lesquelles elle les fait entrer.

Influence du subjectivisme

La place prépondérante accordée aujourd’hui à la subjectivité a des conséquences néfastes sur les relations dans la communauté.

Chaque personne est un être ouvert à l’amour et à la connaissance des autres êtres, capable d’accueillir la présence des êtres qui l’entourent ; elle a le pouvoir d’entrer en relation avec eux. Mais pour bien des jeunes, cette ouverture ne recouvre aucune réalité. Ce qu’ils perçoivent comme important dans la connaissance, n’est pas l’ouverture à la présence des êtres, mais uniquement la prise de conscience de soi-même. La consistance du réel est à peu près inexistante ; elle se réduit à celle qu’ils veulent bien lui donner. Certains ont vraiment l’impression que ce sont eux qui, par leur pensée, donnent au monde qui les entoure sa consistance. Dans ce contexte, toute attention à l’autre devient impossible. Cette attitude a des racines plus profondes que l’égoïsme. Il est donc important de ne pas réduire cette difficulté à une question de morale. Il s’ensuivrait un dialogue de sourds !

Un exemple : quand un élève a pris l’habitude de répondre au professeur : « Je le pense, donc c’est vrai », comment pourra-t-il, si un jour il entre dans un noviciat, avoir l’humilité nécessaire pour recevoir la vérité transmise par un autre ?

L’autre est pour moi une question. Dès lors, ce qui en lui m’est incompréhensible creuse mon désir sous forme de questions toujours ouvertes. Mais tout ce qui, en elles, échappe à la raison devient dangereux pour celui qui est enfermé dans sa subjectivité. Cela aboutit à la peur de l’autre, au refus de ce qui est différent de soi. En effet, si l’on ne se reçoit plus des autres, on se prend pour la référence unique au monde. Et pour empêcher la différence de l’autre de poser question, on cherche à la réduire en comprenant l’autre à partir de soi. Ce qui donne des réactions de ce type : « Si j’étais à ta place... » Mais justement l’autre est différent de moi, je ne suis pas à sa place.

Lorsque tout ce qui est différent, tout ce qui résiste est perçu comme dangereux, hostile, suspect, le mystère de l’altérité est insupportable et devient source de raidissement, de violence. La peur de soi-même s’y ajoutera rapidement, car il est impossible de maîtriser la connaissance que l’on a de soi-même.

Le subjectivisme conduit à prendre un enchaînement d’idées pour la réalité, donc à bâtir des systèmes : c’est une façon d’échapper aux questions que l’autre me pose par sa différence. Il n’y a plus d’écoute du réel, de l’autre. Penser, connaître, se réduit à appliquer le système de façon uniforme en toute circonstance. Ce besoin d’uniformité de pensée et d’action, si rassurante, pourrait être une source de dérives sectaires dans les communautés religieuses.

Les observances, par exemple, peuvent être érigées en système. On ne tient plus alors aucun compte des besoins des personnes.

Difficultés au niveau de la foi

La difficile intériorisation du Mystère

Dans un premier temps, il est fort probable que la vie commune sera recherchée pour soi, et ce serait un manque de pédagogie que de rejeter trop vite cette quête égocentrique. Mais il faut apprendre aux jeunes à intérioriser le Mystère qui seul pourra leur faire porter sur la communauté un regard qui ne déçoive pas. Ou plutôt cela leur permettra de trouver dans la déception une source de purification et d’approfondissement spirituel, un mûrissement de leur foi.

On vit comme l’on croit ! Il est très important d’intérioriser le Mystère pour qu’il devienne notre colonne vertébrale, le point de référence constant sur lequel s’ajustent notre regard et notre jugement. Il ne suffît pas d’avoir des bases doctrinales solides en christologie, en ecclésiologie, ou même d’avoir une licence de théologie. Mais les connaissances doctrinales, quel que soit leur niveau, sont-elles intériorisées, unifiées ? Sont-elles devenues source de vie ? C’est une question que les nouvelles spiritualités n’apprennent pas aux jeunes à se poser.

Il faut donc un apprentissage progressif : il est important de fournir aux plus jeunes un climat qui le rende possible et de leur donner une formation adaptée. Sinon, un jour, ils quitteront la communauté parce qu’elle leur paraîtra invivable et étouffante. Ils l’auront côtoyée, mais pas habitée.

Une fraternité à découvrir

On vient dans la communauté pour chercher Dieu... et on trouve des frères différents de soi, que l’on a de la peine à comprendre et avec qui il est éprouvant de vivre.

Il est pourtant normal que la fraternité ne soit pas mesurable à l’aune du « bien-être ensemble ». Elle est avant tout liée à l’essentiel de notre vie : notre relation au Père. On ne choisit pas ses frères ou ses sœurs dans la vie religieuse, on les reçoit comme un don du Père. Le lien fraternel est donc plus profond et plus fort que nos divisions : c’est la prière, qui en creusant notre relation au Père, nous apprend à recevoir nos frères, nos sœurs.

Pour certains, il est très difficile de passer à ce regard de foi sur la communauté, car seule la réalité humaine est perceptible... La révolte s’ensuit.

Difficultés d’ordre psychologique

Un surmoi qui fatigue de soi

L’individualisme et le subjectivisme mettent le Moi et le Je au premier plan. Le souci de soi, l’épanouissement de soi, « être bien dans sa peau », « avoir la forme », « s’éclater », être « confortable », autant de termes qui expriment une attention à soi. Le seul horizon devient alors le souci de développer ses capacités, d’atteindre le niveau de performance maximum L’idéal de soi-même qu’on s’est forgé en se référant à ce qui est considéré par l’entourage comme le bon niveau, sert d’étalon. Lorsqu’on n’arrive pas à s’y ajuster – à réussir sa vie –, lorsqu’on se fatigue en pure perte pour réaliser ce vain désir, on aboutit à l’échec. D’où la dépression. Comment ne pas déprimer, lorsqu’on est confronté à une image idéale de soi à laquelle on ne peut se conformer ? La dépression traduit la déception due à l’échec d’une démarche volontariste.

L’humilité, l’obéissance à la Parole présente à l’intérieur de soi-même, à la racine de soi-même, font défaut. Or seule cette Parole nous indique la direction de notre route, nous appelle à devenir nous-mêmes dans la relation à un Autre, aux autres.

Les blessures psychologiques, obstacle à l’amour de l’autre

Contrairement à l’amour de Dieu et à l’amour du prochain, l’amour de soi a semblé évident pendant des siècles : il était affaire de simple constat. Mais aujourd’hui des blessures psychologiques – qui ont quelquefois précédé la naissance – provoquent une incapacité à s’aimer soi-même. Les années d’enfance, de toute façon, avec leur fragilité due à la mise en place de la structuration du moi, ne peuvent être exemptes de blessures. Les conditions familiales difficiles ne font que les multiplier et les aggraver.

S’aimer soi-même est pourtant indispensable pour vivre. Mais pour s’aimer soi-même, il faut avoir été aimé d’un amour gratuit, que rien n’arrête. Cet amour établit dans la confiance en soi ; il permet de croire que l’on est aimable tel que l’on est, avec ses failles, ses limites, ses défauts. Et par la médiation de ce regard humain, il devient possible de découvrir que l’on est aimé de Dieu avant même d’avoir existé.

A moins d’arriver dans la communauté avec une grande expérience spirituelle, un jeune a besoin d’être accepté pour avoir conscience de sa dignité, pour être libre d’être lui-même, pour ne pas avancer par contrainte, pour dépasser ses fautes passées. Il a besoin d’être reconnu pour pouvoir développer les richesses encore cachées en lui, que les frères lui révéleront. Si on l’apprécie uniquement à cause des services qu’il rend à la communauté, il ne se sentira pas accepté, ne sera pas heureux, et ne pourra pas s’épanouir.

Cependant, chercher à être aimé, n’est pas le terme : sinon la vie spirituelle ne progressera pas et la vie en communauté sera impossible. Il faut apprendre à tourner vers l’autre, se préoccuper du bonheur de l’autre. En un mot, il faut aller jusqu’à aimer...

En quête de guérison

Lorsque le moi est « malade », il est indispensable d’en prendre acte pour parvenir à l’épanouissement de toutes ses potentialités. Il faut donc prévoir une étape thérapeutique qui doit être amorcée avant l’entrée dans une communauté religieuse : celle-ci en effet, n’a pas un but thérapeutique.

Cette quête de guérison pourtant est piégée : elle peut devenir une nouvelle façon d’être centré sur soi, lorsque le désir de guérir tourne à l’obsession. Tout est rapporté à cet objectif, y compris la relation à Dieu. Dieu devient le Thérapeute ! C’est ainsi que beaucoup aujourd’hui aspirent à une vie commune pour guérir leurs blessures psychologiques. Ce n’est pas une démarche de foi, une démarche ecclésiale, qui les amène à la communauté. Il est important d’en faire prendre conscience, sinon les difficultés inhérentes au « vivre ensemble » seront sources de nouvelles blessures. Une solitude mortifère prendra le dessus. Il n’y aura plus rien de solide sur quoi prendre appui. Les difficultés ne seront pas le lieu où l’on devient disciple par la croix.

Difficultés touchant à l’affectivité

L’apprentissage de la vie en communauté passe par les mêmes étapes que celles rencontrées dans l’apprentissage de l’amour.

Rappelons le processus de croissance de l’amour. Il commence par une centration sur soi-même pour affirmer sa personnalité. Une première sortie de soi se produit par l’attirance de modèles auxquels le jeune cherche à s’identifier. Cette deuxième étape est une lutte qui enregistre de rudes échecs. Certains, dans un premier temps, baissent les bras en découvrant tout le travail à faire ; une régression s’amorce. D’autres, pour éviter les blessures inhérentes à toute lutte, se figent dans un légalisme extérieur. Mais une troisième voie se présente bientôt, qui place sur le chemin de l’amour : reconnaître sa faiblesse devant celui qui seul sait vraiment nous aimer. Accepter de prendre ce chemin libérateur, ressemble un peu à un saut dans le vide. C’est le passage obligé pour parvenir à l’étape suivante : la décentration. Celui qui se sait aimé peut aimer à son tour ; il cherche son bonheur en se centrant sur l’Autre. La maturité affective est en place lorsqu’au lieu de chercher à avoir un pouvoir sur l’autre, on le respecte différent de soi. L’ascèse contribue à rompre les liens qui empêchent de trouver son centre dans le Christ.

Celui qui n’a pas fait ce chemin sera déconcerté par la communauté. Car l’intégration dans une communauté passe par les mêmes étapes : « idéalisation, crise, humble acceptation de soi-même et des autres dans la reconnaissance de ses limites, mais aussi du véritable appel de Dieu ».

A l’entrée dans la communauté, prédomine un sentiment de confiance spontanée qui peut durer quelques mois, parfois plusieurs années. Chacun se montre sous son meilleur jour, attirant ainsi l’approbation et l’estime des autres. Mais des incompréhensions surviennent ; l’accord devient difficile. Une tension émerge et grandit. Il est capital alors de mettre la difficulté au grand jour sans l’occulter.

Pour que cette épreuve débouche sur un enracinement dans la communauté, une reconnaissance réciproque de sa faiblesse est nécessaire, une expérience du pardon mutuel. Si tout est enfoui, la crise se résoudra par un départ ou un durcissement.

A travers le pardon mutuel, la communauté est expérimentée comme une communauté chrétienne où le Christ est rencontré dans une acceptation du frère sans conditions. Chacun se rend compte qu’il a du prix pour les autres. La spiritualité de communion sera alors vivante dans la communauté.

Lorsque le regard et la parole des frères a permis d’accéder à une libération, la communauté n’est plus recherchée pour soi, pour son profit spirituel, mais pour servir, pour vivre pour les autres. Par contre, si cette étape n’est pas franchie, le jeune subordonne sa vie à un idéal sans consistance réelle. Il cherche seulement à tenir un rôle, à répondre aux attentes du groupe.

Dans ce travail de refonte de l’affectivité, la communauté aide à se dégager de l’emprise du moi pour vivre avec le Seigneur en vérité. Elle est le lieu où se met en place l’ascèse indispensable à ce travail.

Difficultés liées à la morale

L’ascèse oubliée

Seule la charité permet de vivre en communauté, d’accepter les autres comme ils sont, dans la paix. Mais cette charité nécessite un long travail spirituel – le travail sur soi : l’ascèse –, une purification du cœur. Les frères ou les sœurs sont les premiers qui nous aideront dans ce travail. Une première prise de conscience est indispensable : les semences des vices sont en nous ; nos passions ne sont pas causées par les autres !

L’expérience d’un jeune religieux est significative. Il pensait qu’un frère était cause de ses colères ; en effet, il se mettait en colère avec lui, mais pas avec les autres ! Une chose lui avait échappé : en réalité le frère qui soi-disant le mettait en colère avait la bonté d’arroser son jardin par ses propos et manifestait ainsi au grand jour les semences de la colère qui y étaient cachées !

L’autre me renvoie à moi-même et c’est l’occasion de travailler les vertus, en particulier la patience, le « support des injures », la compassion, l’humilité. Mais aujourd’hui on n’aime guère parler des vertus. On préfère déterminer les valeurs qui aideront à construire sa vie.

Or si je peux connaître les vertus, c’est parce qu’un Autre me dit ce qui est bien et ce qui est mal ; et grâce à l’inclination au bien qui est en moi et par la grâce de Dieu, je suis attiré par ce bien. Par contre, si je détermine moi-même les valeurs que je trouve importantes, je risque fort de ne pas tolérer que celles d’un autre soient différentes des miennes.

La communauté fait progresser dans la connaissance de soi. Elle fait toucher du doigt qu’en fait, chacun porte en lui les mêmes défauts que les autres : colère, orgueil, jalousie ; là se noue notre solidarité. Chacun apprend ainsi la compassion pour son frère. Si ce travail n’est pas fait, on accuse les autres, on se scandalise de leurs failles, de ce qui se fait dans la communauté : tout va mal à cause des autres, on juge leurs actes. Un pas de plus sera vite franchi : juger les personnes.

On rejoint ce que disent les psychologues : si l’on ne sait pas accepter ce qui est mauvais en soi on ne l’acceptera pas chez les autres. La dépression, les fragilités psychologiques, les défauts des autres, renvoient alors à ce que nous ne voulons pas trouver en nous : quelque chose qui soit mauvais. Nous n’accordons pas à l’autre le droit d’avoir des défauts, de ne pas être parfait, de faire des erreurs ; sinon nous lui retirons notre confiance. C’est le cas de religieux qui ont été tenus à l’écart de toute charge, parce qu’ils avaient eu des difficultés pendant leur noviciat. On constate en sens inverse que d’autres ont quitté la vie religieuse alors qu’on leur avait confié des responsabilités parce qu’ils semblaient « parfaits » ! Il ne faut pas oublier que les eaux dormantes ne sont pas forcément les plus sûres... Ceci est fondamental pour vivre la confiance mutuelle dans une communauté.

Quelle liberté ?

Même dans la vie religieuse, la question : « Qu’est-ce que la liberté ? » reçoit souvent comme réponse : « La possibilité de choisir ce que je veux », sous-entendu : « en fonction de mes valeurs ». Au nom de ses valeurs, on défend sa liberté. De quel droit l’autre m’imposerait-il les siennes ?

Il y a en filigrane la liberté d’indifférence qui est d’abord « revendication du pouvoir que possède l’homme de choisir entre les contraires, à partir de soi seul ». L’indépendance et l’autonomie, dans cette perspective, ne sont pas compatibles avec la dépendance de quelque loi que ce soit. L’arbitraire devient la seule norme.

Il est sûr que dans la vie religieuse, la liberté d’indifférence n’est pas revendiquée avec autant d’absolu ; mais comme elle imprègne toute la morale ambiante, elle s’y est sournoisement infiltrée. Son influence se traduit par la difficulté à intérioriser une loi extérieure, ressentie comme contraignante. Dans la liturgie, on recherche la créativité pour échapper à des règles qui sont perçues comme du formalisme ; dans la vie régulière, au nom de la spontanéité, on mettra en question les constitutions. Dans ces conditions, la collaboration entre les membres d’une communauté est difficile.

L’affirmation de soi est sous-jacente à cette conception de la liberté. Elle est un obstacle à l’obéissance et à l’humilité, à la recherche du bien commun, car elle ressent la référence à une norme extérieure comme un esclavage. Les lois, garantes de la liberté de chacun, ne peuvent être regardées comme un chemin de liberté, comme des balises sur la route qui conduit au bonheur.

Ceux qui revendiquent cette forme de liberté respectent ce qui est absolument obligatoire, mais refuseront tout ce qui n’est pas à leur goût dans les propositions des autres. Ils sont incapables de trouver leur bonheur et leur liberté dans l’oubli de soi, sans lequel il n’y a pas d’intégration à une vie communautaire.

Difficulté à durer par souci de sincérité

Lorsque les enthousiasmes du début de la vie religieuse sont retombés, des questions surgissent... Pourquoi durer quand la vie commune n’exerce plus d’attrait sur moi, quand j’en ai fait le tour, quand j’en suis déçu ? Si je veux être sincère avec moi-même, je dois me rendre à l’évidence : ce que je vis est devenu une routine complètement déconnectée de mes sentiments réels. Puisque je ne sens plus rien qui m’enthousiasme dans la vie commune, qui me porte, il vaut mieux changer et choisir un mode de vie plus en accord avec la vérité de ce que je suis devenu.

C’est ainsi que tôt ou tard beaucoup de jeunes finissent par raisonner. Le fil conducteur de cette réflexion se fonde sur les sentiments qui, comme chacun sait, sont essentiellement mouvants et changeants. Dans ces conditions, pourquoi durer ? N’est-ce pas du formalisme, de l’inauthentique ? La « durée » – autrement dit la fidélité à l’autre – est regardée comme empêchant la sincérité avec soi-même, valeur placée très haut aujourd’hui.

Une fidélité figée à un idéal ou à de pures idées, fixant le comportement de l’extérieur au mépris de la vie, a peut-être contribué à discréditer la fidélité et à la faire assimiler au fixisme. Elle apparaît alors comme un masque qui sauve les apparences, en laissant croire que le lien à l’autre est toujours là. La sincérité par contre laisse voir la réalité qui se cache derrière la façade. Elle est assimilée au courage de reconnaître que les sentiments engagés dans la relation à l’autre connaissent des solutions de continuité. Elle paraît donc plus vraie et semble davantage tenir compte du mouvement, inhérent à la vie. Ne suis-je pas un être soumis au changement ?

Au nom de l’authenticité, on recherche donc aujourd’hui la sincérité, c’est-à-dire la fidélité à soi-même, en l’opposant à la fidélité à l’autre, aux autres. Les deux seraient-elles incompatibles ?

Mais tout d’abord à quoi se veut-on fidèle ? On appelle souvent sincérité l’adéquation entre ce que le sujet exprime à l’extérieur et les sentiments qu’il ressent intérieurement. La sincérité consisterait à adapter sa conduite à ses sentiments, à l’élan, à l’énergie qui nous pousse. C’est oublier que la naissance et le développement de nos sentiments, échappent bien souvent à notre contrôle.

Dans ces conditions, peut-on la faire dépendre uniquement de nos sentiments mouvants et contradictoires ? Estelle simple répétition, imitation, de ce que j’ai déjà été ? Serait-elle fondée sur une connaissance de soi découverte en scrutant sa conscience ? Cela supposerait que la sincérité avec soi-même soit libre de tout lien à l’autre. Mais comment parler de sincérité, si la confrontation à d’autres n’est pas là pour me faire prendre conscience de l’originalité de mon monde intérieur ? si personne n’introduit la discontinuité dans mon expérience ? Sans l’autre, cette sincérité ne serait que fixisme, illusion que mon moi est invariable. Cette sincérité pourrait-elle encore s’appeler vie ?

La fidélité à soi-même implique donc une dépendance à l’égard de l’autre – et par contrecoup la gestion de conflits, car chacun évolue à son rythme et la confrontation de rythmes différents crée obligatoirement des tensions.

Conjuguer la sincérité avec soi-même et la fidélité à l’autre dans la durée, suppose que le fil conducteur de l’existence ne soit pas les sentiments, mais le don de soi et la confiance en l’autre, en sa capacité de grandir même lorsque le goût d’aller de l’avant semble l’avoir quitté. Durer prend alors la forme de la patience, de l’espérance, de la certitude que la vie est plus forte que la mort.

Absence d’altérité intérieure

La capacité de nouer une saine relation avec les autres est essentielle pour vivre en communauté. Mais tout travail en ce domaine sera vain, si l’on ne développe pas une altérité intérieure. Autrement dit, notre intériorité est-elle habitée ou est-elle vide ? C’est bien souvent cette seconde éventualité qui est constatée. Quand l’éducation ou une formation chrétienne déficientes, n’ont pas fourni de matériaux à engranger pour être intériorisés, rien n’habite. Le silence intérieur est vide, alors que bien souvent des études poussées ont rempli la tête. Il n’y a pas de dialogue intérieur, pas de vis-à-vis. Comment parvenir, sans parole intérieure, à une réelle stabilité intérieure, indispensable pour que se développe une identité personnelle ? Or seule cette parole peut, par ses résonances, créer des ponts vers l’autre, établir dans la paix intérieure, donner assurance et confiance en soi, faire disparaître la peur. Sinon la relation à l’autre est ressentie comme une menace pour l’autonomie.

L’absence d’altérité intérieure met en échec toute vie contemplative et la quête identitaire des jeunes se portera sur l’habit, les gestes particuliers à la vie religieuse, etc.

Dialogue en vue d’une transparence... Une utopie

Des jeunes arrivent souvent dans une communauté avec un désir de transparence. Or ce désir est un reste de l’adolescence qui cherche à retrouver le monde fusionnel de l’enfance. Attendre de l’autre la transparence en vie commune – vouloir partager l’expérience la plus profonde, vouloir tout savoir de l’autre –, c’est ne pas prendre au sérieux la différence de l’autre. Le passage à l’âge adulte implique de renoncer à un monde sans différence. Le désir de transparence doit peu à peu laisser la place à une solitude intérieure habitée par Dieu, devenir respect de la solitude de l’autre, de son silence.

Mais d’inévitables malentendus se produisent, parce que nous n’avançons pas tous au même pas, parce que notre confiance mutuelle manque de profondeur. Le dialogue est alors nécessaire, non pour vivre dans la transparence, mais pour lever les malentendus. Il prend le relais du silence lorsque celui-ci est devenu un obstacle à la communication, lorsqu’il n’est pas transparence ; il est lié à notre appartenance à un monde pécheur.

Une constatation est éclairante. Le dialogue est généralement considéré comme vrai lorsque les paroles de l’autre nous sont compréhensibles, claires. Je retiens alors du dialogue ce que j’aurais pu dire moi-même, ce qui me ressemble, ce dont j’ai déjà l’expérience. Et si je n’y prends pas garde, le dialogue – qui est supposé lever les barrières –, m’enferme sur moi-même, me rend imperméable à l’autre en tant que différent de moi. En réalité, il est fructueux quand ce que l’autre dit me pose question, quand j’accueille ce que je ne comprends pas.

Vouloir partager l’expérience spirituelle profonde en communauté, dans la transparence, est non seulement une illusion, mais une source de séparation. En effet, ce qui est particulier sépare car on ne peut le partager ; seulement ce qui est universel met en communion.

Difficultés d’ordre spirituel

La communauté purifie des idoles

La quête spirituelle contemporaine privilégie une présence immédiatement sensible de Dieu et vit la relation à Dieu sous mode idolâtrique. Les nouvelles spiritualités projettent souvent sur les réalités de la foi les rêves auxquels il est difficile de renoncer. La religion, et donc Dieu, sont mis au service d’un idéal de soi sans faille d’où tout doute est exclu. Quelles sont ces « idoles » qui promettent l’épanouissement et la guérison de toute angoisse ? Elles ont quelque ressemblance avec le visage de Dieu que reflète l’Écriture, mais un aspect seulement est retenu et absolutisé.

  • Dieu est celui qui me protège : j’attends de lui qu’il me délivre de la souffrance, de la mort, du malheur, de la solitude, de la crainte de l’avenir. Il joue le rôle d’une mère protectrice qui console et berce dans ses bras... jusqu’à ce que l’épreuve, la souffrance, viennent un jour briser cette illusion. Des questions surgissent alors : Qu’est-ce que j’ai fait à Dieu pour que cela m’arrive ? ou bien : Comment Dieu peut-il avoir permis qu’une pareille chose m’arrive ? Dieu est-il-bon ? Existe-t-il ? Il y a, derrière ces interrogations, un refus de dépendre d’un réel menaçant : il bouscule, on ne le peut maîtriser et donc il fait peur et angoisse. Cette idole repose sur un refus de regarder en face tout ce qui nous fait prendre conscience de la finitude de notre être.
  • Dieu peut encore être regardé comme celui qui m’aime plus que personne d’autre ne peut le faire. Il comble mon désir d’être aimé de façon infinie ; il permet de retrouver la paix intérieure quand l’expérience a fait prendre conscience qu’on ne peut avoir prise sur le désir de l’autre. Cette idole permet d’échapper à la solitude lorsque l’autre commence à être perçu comme un mystère qui nous échappe.
  • Dieu est regardé aussi comme celui qui me permet de retrouver une bonne conscience, d’être pur et bon, de me défaire de ma culpabilité. Il est un Dieu tout-puissant qui édicte une loi grâce à laquelle je sais ce qui est permis et ce qui est défendu. En me conformant à cette loi toute-puissante, j’ai la certitude d’être moi-même tout-puissant !

Qu’est-ce que la vie commune peut avoir à faire avec ces idoles ?

Elle aide à nous convertir des idoles qui nous habitent au Père qui, en son Fils, nous donne nos frères comme lieu de sa présence. Elle apprend à reconnaître la présence de Dieu dans l’accueil de l’autre, dans la miséricorde, le respect des différences, et non dans la force et la satisfaction d’une bonne conscience que peuvent donner des lois bien observées, même si ce sont celles que contiennent les constitutions. Elle apprend à servir et non à dominer. Elle apprend à reconnaître le Seigneur présent, mais insaisissable, à travers les questions que l’autre suscite en moi. Elle fait découvrir que le désir de Dieu pour moi ne peut être atteint, enfermé dans une certitude ; il m’échappe, comme m’échappe le désir de l’autre, comme m’échappe mon propre désir, mon propre mystère.

La vie commune, la relation aux frères, aux sœurs, contribue à purifier notre relation à Dieu de ses idoles et à ne plus opposer Dieu et le prochain. Dans le prochain, c’est Dieu qui est rencontré, c’est sa présence qui est reconnue, son mystère qui nous échappe toujours.

Impact de la Parole de Dieu sur l’affectivité à travers la vie commune

On accueille les réalités de la foi avec sa vie affective. L’évolution de la vie spirituelle et de la vie affective vont donc de pair. La vie commune joue un rôle capital pour ajuster cette évolution au réel. Elle fait passer par des morts successives qui brisent des défenses psychologiques mises en place très tôt et éveille à une vie plus libre. Dans ces failles, la Parole de Dieu, lue et relue – et pas seulement les passages qui sont un miroir de ce que nous croyons être –, pénètre profondément dans le cœur. Comme la goutte d’eau qui tombe sur la pierre pendant des années, elle produit un complet remodèlement de l’affectivité spirituelle. Elle permet peu à peu, à travers des expériences douloureuses qui broient très profondément, de se décentrer de soi et de se tourner vers les autres. La vie commune ajuste l’affectivité au réel et apprend à entrer dans le mystère de Dieu, des frères.

La communauté devient ainsi peu à peu médiation de la présence de Dieu, elle guérit d’une quête immédiate et sensible de Dieu, pleine d’illusions, à travers un ajustement de l’affectivité au réel. Même lorsque les événements de la vie ont empêché l’affectivité d’atteindre un équilibre harmonieux entre amour de soi et altérité, la vie commune aide à faire ce passage, mais à travers des nuits. C’est une croissance vers la maturité psychique qui s’opère ainsi en même temps qu’un mûrissement de la foi.

Perte du sens du péché et du sens mystique de la communauté

La koinônia, caractéristique de la communauté religieuse, n’est pas fondée sur des goûts communs, Elle est née de la réconciliation opérée par le Christ sur la croix et du don de l’Esprit qui rassemble tous les hommes réconciliés en un seul Corps. Elle arrache les hommes à la division. Il ne faut donc pas s’étonner si la vie communautaire porte en elle la marque du mystère de la croix, d’une douloureuse réconciliation, si elle est un lieu de conversion. Elle devient par là entrée dans une vie qui a un avant-goût de résurrection. On est loin de la communauté idéale, de la communauté rêvée, confondues avec la communauté évangélique !

La dimension mystique de la communauté s’enracine dans l’expérience du péché, dans la certitude d’être des pécheurs pardonnés. De cela, la communauté est un signe ; non quand une entente superficielle fait croire que le paradis terrestre est atteint, mais lorsque des disputes, des tensions, se résolvent dans une réconciliation.

Comment y parvenir ? Chacun est renvoyé à sa conscience. Il n’y a pas de chemin tout tracé pour vivre la réconciliation, la fraternité dans le Christ ; c’est un fruit de la charité que l’Esprit répand dans nos cœurs. On le découvre dans le plus quotidien des journées, en surmontant tout ce qui rend la vie commune difficile.

Conclusion

Il semblerait à première vue que l’individualisme et le subjectivisme ne concernent que celui qui s’en est laissé imprégner. Mais ces deux courants mettent en cause la relation à l’autre, et par là ont une influence directe sur la vie commune. C’est donc toute une formation personnelle qui est impliquée dans les difficultés rencontrées en communauté.

Née en 1945, entre au monastère des Dominicaines de Lourdes en 1966 après quelques études de médecine. A été maîtresse des novices et a connu l’Afrique du Cameroun. Se spécialise dans l’étude des Pères et, bien sûr, de saint Augustin et de saint Dominique, à propos desquels elle publie nombre de contributions (livres et articles) et propose des enseignements en France et à l’étranger. On signalera, entre autres publications, Se consacrer à Dieu, une théologie de la vie consacrée, Téqui, 1998. Ouverture enfin, à l’âge d’internet, d’un site d’accompagnement spirituel : Quelques points de repères.

Accompagner les jeunes dans leur recherche existentielle de Dieu et d’eux-mêmes : http://toulouse.op.org/anclla/tdm.htm

Bibliographie

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Brugues, J.L., « L’art de durer », Communio, n° IX, 4, juillet-août 1984.

Delobre, D., « La fraternité et la violence », Lien des moniales, n° 133, p. 1-10.

Flipo, Cl., « La transmutation des passions », Christus, n° 168 HS, 1995, p. 5-9.

– « Croissance de l’amour », Christus, n° 168 HS, 1995, p. 75-86.

Pinckaers, S. (Th.), Les Sources de la morale chrétienne. Sa méthode, son contenu, son histoire, Coll. « Etudes d’éthique chrétienne », Fribourg/Paris, Ed. Universitaires, Cerf, 1990.

Radcliffe, T., « L’ours et la moniale ; le sens de la vie religieuse aujourd’hui », Vie consacrée, 3, 1999, p. 177-199.

Thévenot, X., « De l’idole à l’icône », Christus, n° 168 HS, 1995, p. 12-22.

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