Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Théologie de la vie religieuse

Chronique bibliographique

Léon Renwart, s.j.

N°2002-1 Janvier 2002

| P. 75-61 |

Devant les turbulences chaotiques, quelquefois monstrueuses, qui ébranlent notre histoire humaineet elles ne sont pas seulement d’aujourd’hui – nous restons souvent, c’est compréhensible, interloqués, sidérés, muets. Tous les domaines de l’existence humaine sont traversés par d’immenses courants contradictoires qui mettent en cause la stabilité économique ou encore la sécurité de la défense (l’actualité du mardi 11 septembre 2001 est encore sous nos yeux) mais la responsabilité que nous avons en « gérance » de la Création s’étend premièrement, et en amont pourrait-on dire, au respect fondamental, premier de la vie. Là aussi, quelle parole prophétique articuler ? Les réflexions proposées par cet article, d’abord préoccupé de questions de bioéthiques, ouvre la question de la présence et de l’actions de témoins qui ne peuvent que s’en remettre à la persuasion d’une « démonstration faite par la puissance de l’Esprit » (1 Co 2, 4).

Les trois volumes présentés ci-dessous invitent, chacun à sa façon, religieuses et religieux, à se poser la question : « Qu’avons-nous fait du Concile et de son appel ? » I. Iglesias aborde la question avec sérénité, lucidité et une solidité doctrinale remarquable. M.L. Gondal illustre par l’histoire de la congrégation des Sœurs de Saint-Joseph ce que le monde et l’Église attendent aujourd’hui de la vie consacrée. A. Pardilla étudie dans les textes récents du Magistère une des composantes essentielles du renouveau : la fidélité à la forme de vie de Jésus.

Dans Questions à la vie consacrée [1], Ignacio Iglesias, s.j., rassemble trois écrits sur ce thème. « Trente-cinq années après » se demande pourquoi ne pas simplement « réformer » la vie consacrée. « Le premier péril inhérent à toute institution étant que devienne une fin ce qui n’est qu’un moyen » (Congar), il dénonce la tentation qui menace l’Église et tous ses membres : oublier que la vérité de la religion se trouve dans les personnes et non dans les choses et donc se refuser à tout dépassement des formes sous lesquelles, à une époque déterminée, nous avons atteint et fixé notre manière de réaliser l’œuvre de Dieu. C’est en conséquence oublier que la réforme doit commencer par nos propres personnes et qu’elle doit être radicale (ce qui fait sa difficulté)... Il nous faut dépasser le simple « savoir » pour en arriver à « vivre » ce que nous savons devoir être vécu. En conséquence (ch. II), parmi les défis de toujours qui sont aussi ceux d’aujourd’hui, le premier est de ne pas nous croire déjà dans un « état » de perfection (illusion dénoncée par Vatican II) et d’avancer dans la foi pour vivre comme a vécu Jésus. Le second est « d’humaniser » la vie consacrée, de répondre dans celle-ci au défi que le monde lance de façon de plus en plus radicale à l’Église : manifester la signification profondément anthropologique des conseils évangéliques et montrer par la manière dont nous les vivons l’exemple d’une vraie maturité humaine. Ceci demande évidemment de balayer énergiquement tout ce qui, dans nos manières d’être et d’agir, défigure la puissance d’humanisation que révèle l’Évangile. Le troisième défi est celui d’une communion qui aille bien au-delà de la communauté, car elle naît de l’appel que Dieu nous adresse et qui nous rend disponibles pour un service sans réserve, dans le discernement qui s’impose entre l’essentiel et l’accessoire. Le quatrième défi est celui de la liberté propre à la communauté des enfants de Dieu : elle demande que nous gardions sans cesse devant les yeux le but à atteindre, que nous avancions ensemble vers lui, aidés par les autres et les aidant à notre tour, et que nous nous encombrions le moins possible de « bagages » afin de conserver la plus grande liberté possible de mouvement. Cela suppose que nous résistions à la tentation d’assurer nous-mêmes notre sécurité et que nous acceptions de nous engager sur le chemin chrétien avec les libertés qu’il suppose : la liberté qui découle du discernement fondamental entre l’essentiel et l’accessoire, liberté devant tous moyens, qui sont à notre service, mais dont nous ne devons jamais devenir les esclaves, liberté de nous aider réciproquement à nous libérer, liberté par rapport à l’opinion publique, favorable ou non, liberté devant les contradictions, liberté très spécialement de la femme dans l’Église et dans la vie consacrée, liberté de questionner et d’être mis en question, liberté d’essayer et de risquer. Un dernier chapitre est une invitation à la conversion radicale que demande un véritable exode à la suite du Christ ; celui-ci nous fera sortir du bavardage, de la parole pour la parole, sans que la suive un engagement (ce qui est fréquemment le cas, même dans l’Église), pour en arriver, dans le silence, à essayer de vivre ce que nous croyons, à passer du « vivre pour ce que je crois » au « vivre pour Celui auquel je crois » et parvenir ainsi à retrouver une parole vraie et efficace, parce qu’elle s’appuiera sur Celui qui est la Parole.

Ces pages, qui ont connu une deuxième édition un an après la première, nous ont paru remarquables par leur sincérité, leur vigueur et la solidité de leur doctrine.

Marie-Louise Gondal [2] invite son lecteur à un parcours en trois étapes. Elle lui fait redécouvrir d’abord une « congrégation perdue de vue », celle que, par un contrat en bonne et due forme, fonda à Saint-Flour, en 1646 : Gabrielle de Foix : la congrégation des veuves et filles de Jésus et de Marie. Une seconde étape s’intitule « A la recherche d’un corps » : elle situe l’œuvre du Père Jean-Pierre Médaille, s.j., et décrit un premier essai à Saint-Flour, et son échec. Vient la troisième étape : « Fe temps de la structuration » : elle précise le passage d’une forme religieuse séculière à un mode proprement religieux, la congrégation des sœurs de Saint-Joseph, dont elle décrit l’organisation. Un chapitre en présente la spiritualité et les spiritualités, celle du Père Médaille et son insistance sur « la grande vertu » (la charité) ainsi que les emprunts aux courants contemporains. Une conclusion d’ensemble reprend ce qui fut l’essentiel de ces trois siècles et demi d’histoire, l’effort qui s’y déploya pour répondre aux défis successifs des époques et les réorientations qui y furent nécessaires. Cette recherche est remarquable par son étendue, son sérieux et la profondeur de ses analyses.

Le volume se termine par une réflexion « En guise de postface » qui mérite une mention spéciale. Ces pages lumineuses et courageuses ne se résument pas, elles se lisent et se méditent. L’auteur s’y attaque à la question cruciale : quel avenir y a-t-il pour la vie religieuse aujourd’hui ? Son travail a montré que la congrégation des sœurs de Saint-Joseph s’est adaptée au fur et à mesure à des situations nouvelles. Car « en un sens le passé ne reste vivant que si l’on en fait le deuil » (p. 539). Or le monde vit actuellement une transformation radicale à tous points de vue (l’auteur le redit en quelques lignes). Il appelle une vie religieuse capable de dialoguer avec lui, une vie religieuse qui retrouve l’essentiel de son charisme sous les revêtements qu’il a pris au cours des années, une spiritualité capable de redéfinir l’évangélisation dont il a besoin. « Au fond, il s’agit peut-être de désapprendre en se mettant à l’école de ce temps, qui est aussi temps de Dieu » (p. 542). Si la chrysalide, le moment venu, refuse de quitter son cocon, quelles que soient les « bonnes raisons » qu’elle se donne, jamais ne naîtra le papillon que Dieu attend.

Dans La forme de vie du Christ [3] , Angel Pardilla se consacre à l’examen des citations de la Bible sur ce thème dans les textes du Magistère de 1964 à nos jours. Le chapitre I relève la place de ceux-ci dans le Concile et dans Vita consecrata. Le chapitre II présente le programme de la vie religieuse à la lumière des textes bibliques. Le chapitre III, dans la même optique, montre le Christ comme le consacré par excellence, apôtre et missionnaire parfait et suprême priant. Le chapitre IV s’appuyant sur les mêmes sources, présente le Père à l’œuvre dans la formation de son Fils à ce style de vie. Le chapitre V établit qu’à son tour le Christ joue le même rôle envers les Douze ; il dégage les caractéristiques de cette formation. Un dernier chapitre parcourt les documents magistériels parus de 1964 à 2000 et met en lumière leur rappel de la configuration au Christ comme objectif central de la formation à la vie consacrée.

On admirera le soin méticuleux de l’auteur dans le relevé détaillé des citations de l’Écriture, qu’il commente selon leur usage traditionnel en ce domaine. Douze graphiques, en fin de volume, ont pour but d’aider le lecteur à suivre cette démarche. Conscient de l’importance de la formation des religieux et religieuses à notre époque, l’auteur s’est efforcé de lui fournir un solide cadre biblique et théologique : la forme de vie du Christ, qui doit toujours être le cœur et le centre de toute formation. Ce rappel de l’essentiel montre bien l’utilité de ce travail mené avec grand soin et les services qu’il peut rendre aux formateurs. Un aspect non négligeable sera, croyons-nous, la prise de conscience de ce que ces pages laissent dans l’ombre, sans le nier bien sûr. Dans la logique de Lumen gentium, Gaudium et spes a situé l’Église « dans le monde de ce temps » (titre du ch. IV). Car, en vertu de l’appel de leur baptême, tous les chrétiens sont invités à « l’unique sainteté » (LG 40) et sont donc « partie prenante » de cette mission de sanctification du monde, chacun dans son état et par le moyen de celui-ci. C’est les décrire tous comme le « levain dans la pâte ». Or s’il est évident, ce livre le rappelle, que si le Christ est la voie, la vérité et la vie pour tous, le changement que cette nouvelle orientation demande à une vie qui était plutôt axée sur un certain retrait du monde est un problème dont les religieux prennent de plus en plus conscience : comment concevoir leurs vœux et leurs autres engagements comme une contribution positive à un meilleur usage des biens de ce monde, non d’abord comme une manière de prendre ses distances par rapport à eux ?

Léon Renwart, ancien professeur de théologie dogmatique, collabore depuis de nombreuses années à Vie consacrée dans le domaine de la théologie de la vie religieuse.

[1I. Iglesias, s.j., Preguntas a la vida consecrada. Coll. « Causes », 25. 2e éd., Bilbao, 2001, Ediciones Mensajero, 21 x 13,141 p.

[2M.L. Gondal. Les origines des sœurs de Saint-Joseph au XVIIe siècle. Histoire oubliée d’une fondation. Saint-Flour - Le Puy. (1641, 1650, 1661). Coll. « Cerf-Histoire », Paris, Cerf, 2000, 24 x 14, 608 p., 230 FRF.

[3A. Pardilla. La forma di vita di Cristo al centro della formazione alla vita religiosa. Il quadro biblico e teoiogico della formazione. Roma, Editrice Rogate, 2001, 21 x 15, 380 p., 43 000 itl/22,20 €.

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