Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’impuissance et la parole

Alain Mattheeuws, s.j.

N°2002-1 Janvier 2002

| P. 50-56 |

Devant les turbulences chaotiques, quelquefois monstrueuses, qui ébranlent notre histoire humaine – et elles ne sont pas seulement d’aujourd’hui – nous restons souvent, c’est compréhensible, interloqués, sidérés, muets. Tous les domaines de l’existence humaine sont traversés par d’immenses courants contradictoires qui mettent en cause la stabilité économique ou encore la sécurité de la défense (l’actualité du mardi 11 septembre 2001 est encore sous nos yeux) mais la responsabilité que nous avons en « gérance » de la Création s’étend premièrement, et en amont pourrait-on dire, au respect fondamental, premier de la vie. Là aussi, quelle parole prophétique articuler ? Les réflexions proposées par cet article, d’abord préoccupé de questions de bioéthiques, ouvre la question de la présence et de l’actions de témoins qui ne peuvent que s’en remettre à la persuasion d’une « démonstration faite par la puissance de l’Esprit » (1 Co 2, 4).

Celui qui analyse l’évolution de nos sociétés occidentales et particulièrement les prises de décision en bioéthique sera saisi de la rapidité avec laquelle les hommes disposent d’eux-mêmes et de leur avenir. On ne peut qu’être impressionné également par le dynamisme de dissociation de la personne humaine, en son corps, en ses « structures reproductrices », en ses élans conscients et inconscients. L’Église catholique n’est pas absente des réflexions dans ces domaines même si ses positions paraissent « dépassées » dans leurs traits immuables et dans la précision des normes présentées. Le contraste pour le chrétien est saisissant : quoi qu’on dise ou l’on pense, il y a quelque chose d’irréversible dans la dynamique scientifique, le plus souvent sous-tendue par des intérêts socio-économiques. Certaines politiques éprouvent aussi un malaise face à l’irréversibilité des « tendances » ou des « phénomènes ». Face aux enjeux éthiques, le propos populaire le plus commun n’est-il pas le plus souvent celui-ci : « De toute façon, cela se fera. Voyez encore les anglais qui ont accepté le clonage à visée thérapeutique » !

Ces trois mots « cela se fera », traduisent des sentiments différents : une attitude réaliste, une angoisse, une désespérance, une impuissance. Je voudrais commenter un peu l’impuissance et la réaction chrétienne que nous pourrions avoir face à cet état.

Au sens étymologique du terme, l’impuissance est « le manque de puissance, de moyens suffisants pour faire quelque chose ». L’impuissance est un aveu de faiblesse, l’expression d’une incapacité, d’une impossibilité. Au sens sexuel, il s’agit de l’impossibilité pour l’homme d’accomplir l’acte sexuel complet et normal.

Si notre raison comme notre affectivité sont touchées par l’ampleur des questions morales posées par la bioéthique (ex. : le clonage), si en conscience nous sommes parvenus à qualifier moralement ces divers actes humains, nous sommes amenés à avouer une certaine impuissance face au pronostic de l’homme de la rue et aux dernières décisions prises : bien sûr, cela se fera. Si nous considérons que le clonage est un mal pour l’homme qui l’opère et l’homme qui en surgit, nous pressentons combien cette option morale et spirituelle peut faire mal à l’humanité. Dit autrement, avec certains psychanalystes (Monette Vacquin, par exemple), ce n’est pas la question des conséquences futures qui nous intéressent seulement, c’est la question du présent, de notre présent, qui est posée. Comment vivre l’impuissance humaine à changer le cours des événements éthiques, socio-politiques, l’impétuosité des pulsions, le déclin du sens de la vie ? Sommes-nous condamnés en tant qu’homme au fatalisme, à la rancœur, à la violence ?

Cette situation n’est pas neuve ni pour le chrétien ni pour la conscience humaine. De tout temps, la montée des violences et des guerres, les cataclysmes naturels, le mystère de la désarticulation du créé posent question à tout homme bien-né. Nous mesurons la faiblesse et la force de la liberté humaine inscrite dans l’histoire et confrontée aux actions d’autrui. N’est-ce pas la question de l’espérance qui est ainsi posée ? Or c’est au creux de la désespérance que l’espérance révèle son sens et sa nécessité. Elle est de l’ordre de l’être. Elle est de l’ordre de la grâce à demander et à recevoir pour pouvoir en vivre là où nous sommes et tels que nous sommes. Les manières de vivre cette espérance seront différentes selon les époques. Elles dépendent également du rapport que l’Église a, peut ou désire développer avec le monde.

Montrons comment porter l’impuissance en s’identifiant à l’acte sauveur du Christ en croix. Ensuite, nous ferons un plaidoyer pour la parole comme œuvre d’esprit, expression de la dignité humaine, témoignage de la foi chrétienne, signe d’espérance pour tout homme de bonne volonté.

L’impuissance confiée à l’acte sauveur du Christ en croix

Nous le savons : la croix du Christ est aussi le lieu de sa glorification. Cet événement unique dans l’histoire des hommes est pour tous les hommes : Dieu porte le péché des hommes et ses conséquences. Il en meurt avant de révéler sa puissance de recréation. Le mystère de la croix est incontournable pour celui qui prend conscience de la grandeur de la liberté humaine qui se trompe, se renie, fait le mal et fait mal. La croix nous montre l’impuissance du Christ, Premier-Né qui paye le prix pour tous ses frères cadets en humanité. L’action morale est le lieu où le chrétien est identifié de manière particulière à cet acte du Christ. L’impuissance est symboliquement une manière de mourir à une efficacité naturelle : elle éclate aux yeux du passant qui voit l’Homme-Dieu cloué sur la croix, sans enfants ni disciples qui l’accompagnent. Devant la nudité du Christ en Croix, que dire et que faire sinon avouer que seul l’Amour est digne de foi ! Pour porter l’impuissance, le chrétien est appelé à la foi, à l’espérance et à la charité. Croire que Dieu reste présent à son humanité, même dans ses errances. Croire que la vie ne se réduit pas à ses apparences et qu’elle a une destinée éternelle. Croire que l’homme reste l’homme quelles que soient les conditions de son avènement à l’existence et le visage qu’il se donne. Les clones ne seront-ils pas des personnes humaines ?

Il nous faut nous abandonner à l’agir de Dieu qui seul peut répondre à un mal par un surcroît de bonté. Seul Dieu – et nous à sa suite –, peut donner une paix qui traverse de telles violences sur l’origine et la fin de l’homme. Au créateur la tâche de fortifier l’homme lui-même. Au chrétien de témoigner : non pas d’une vengeance naturelle ou d’une revanche de Dieu, mais plutôt d’une miséricorde et d’une vie qui traversent toute blessure et toute mort. Quoi qu’il arrive, Dieu reste présent à notre humanité.

La charité doit nous ordonner à aimer ce monde tel qu’il est même si nous ne pouvons pas le changer. La praxis est parfois réduite à peu de choses mais l’amour grandit toujours dans la liberté qui porte et regarde ce monde en Christ. Les trois vertus théologales sont convoquées dans la personne du disciple qui vit une impuissance radicale à changer les êtres, les choses, les événements. En passant au pressoir de la croix, le chrétien s’unit au Fils et garde son identité de fils. L’espérance se vit dans une identification au Christ et un abandon à la puissance de l’Esprit qui agit aujourd’hui comme hier et demain. Porter l’impuissance avec le Christ, c’est espérer que la violence n’est pas le dernier mot de l’histoire des hommes. Les actions humaines doivent être imprégnées de la vérité de ce mystère. Les débats juridiques, les travaux de recherche, les réactions socio-politiques, la réflexion anthropologique, la prise de conscience de l’archaïsme de nos réactions ne prennent sens que si nous pressentons que nos vies sont traversées de ce mystère de mort et de vie.

La parole personnelle comme « arme de lumière »

A la fin de l’épître aux Ephésiens (6, 10), Paul parle du combat de la foi. Il nous livre ainsi le paradigme de tout combat spirituel. En concluant, il écrit : « Que la parole soit placée dans ma bouche pour annoncer hardiment le mystère de l’Évangile dont je suis l’ambassadeur enchaîné. Puissé-je, comme j’y suis tenu, le dire en toute hardiesse » (6, 19-20).

A travers les impuissances qu’il éprouve, et en union avec son Christ, le chrétien n’est pas condamné à la passivité ni à la résignation. Là où il est et tel qu’il est, l’homme peut et doit toujours parler. Le Christ lui-même, dès son entrée libre dans sa passion, n’est pas que silence. Dans son apparente faiblesse, il reste le Verbe qui parle avec et dans son corps personnel. Il me semble que tout fidèle, quels que soient les défis et les impuissances, est capable de prendre la parole. L’arme de lumière de tout combat spirituel reste la parole qu’un homme libre dit dans le concret de son existence.

La parole humaine ne sert-elle pas à nommer les choses et à prendre conscience des événements ? Elle en donne le sens et aide à l’action. La parole est elle-même une action bonne ou mauvaise. Tout dialogue et toute réflexion humaine passent par des paroles échangées. La parole a une force qui réduit le caractère irrationnel de la violence. Ainsi le chrétien a-t-il un devoir de vérité qui s’exprimera simplement par la parole. Que cette parole puisse devenir « institution », cela ne sera vrai que dans certains contextes. Ce qui est sûr pourtant, c’est que le chrétien peut parler. Madeleine Delbrêl écrivait : « En effet, il y a dans la parole lorsqu’elle est témoignage, une gratuité à laquelle un acte a plus de mal à parvenir. Témoigner en parole, c’est généralement se référer à..., dire de la part de..., affirmer que...,le témoin n’y est rien en lui-même, il sert à un autre » [1].

Le témoignage de cette laïque insérée dans le monde et confrontée à la pratique comme à la réflexion marxiste en son temps éclaire le chrétien d’aujourd’hui. « Dans cette tranche d’histoire confiée à chacun de nous » (E. Mounier), il convient d’agir. Les circonstances peuvent différer : le gouvernement anglais n’est pas le parlement européen. L’action peut toujours passer par la parole. La parole appartient à l’effort de discernement que tout homme fait pour découvrir le sens de ses actes et de sa vie. Tout homme de bonne ou de mauvaise volonté passe par la parole pour dire ce qu’il fait et désire faire. La précision des mots utilisés, le choix des qualificatifs et des circonstances, les questions posées, les objections assumées participent à l’élaboration du jugement personnel. Par la parole, la liberté humaine s’engage dans l’histoire. Cette recherche fidèle de la vérité de nos vies humaines suppose une fidélité et une mémoire de ce que nous sommes à l’origine, une adaptation au réel et à l’instant, une connaissance de la fin de nos vies. L’homme n’est-il pas donné à lui-même pour advenir à lui par le don désintéressé de ce qu’il est ? L’homme n’est pas seulement « jeté dans l’existence » comme le dirait Heidegger : il lui est confié. Tout être humain est ainsi confié à l’humanité parce qu’il est en soi un « don » pour elle comme il l’est pour Dieu. La parole permet à l’homme comme être d’esprit, de se constituer comme sujet et comme don. Qu’il soit accueilli ou non, il l’est en soi. Que cet accueil singulier soit difficile ou pas, il suppose une parole fondatrice de son être : parole de filiation, parole de paternité par laquelle Dieu lui donne d’être ce qu’il est et de le devenir dans l’histoire. Dans l’archipel de ses actions et des apparitions de son être, la parole de l’homme est essentielle. Il y dit son être. En le disant, il se révèle à lui-même comme il révèle autrui au mystère de ce qu’il est. En effet, la parole dit « l’interdit », ce qui est dit entre deux hommes qui ne peuvent fusionner, car ils sont « don » l’un pour l’autre dans leur altérité fondamentale. Cette différence apparaît la plus manifeste dans la sexualité.

Chacun, là où il est, est donc appelé à parler et ainsi à dire qu’il est. Dans les combats du « sens », le silence tue la vérité. « Près des marxistes, je pense, dit M. Delbrêl, que la tentation courante contre la vérité, c’est le silence. Un silence complet peut, certaines fois, être courageux. La tentation du silence, elle, est toujours ou presque, celle d’un demi-silence, demi-opinion, demi-prise de position, demi-défense des autres, demi-citation de la pensée chrétienne, demi-refus » [2].

Cette exigence de la parole peut se déployer dans deux directions : ne pas se mentir à soi-même et ne pas se taire devant celui qui ment ou devant le mensonge.

Le silence a généralement double signification : taire ce qu’il ne dit pas, faire parler nos actes. Pour le marxiste, il faut se le rappeler, agir, c’est aussi parler Se taire sur des actes qui pourraient être accompagnés de paroles, c’est les laisser dans l’équivoque ; sans notre commentaire oral, les actes parlent, ils disent ou ce qu’ils signifient habituellement ou ce que d’autres leur font dire .

Se taire à moitié, c’est pour le chrétien une double défaite : « Un double larcin de vérité », dirait le Père G. Fessard. Défaite de la raison qui ne peut ou ne veut rendre compte du réel ; défaite de la vérité historique « surnaturelle » puisque en ce cas, le chrétien ne témoigne pas de la vérité reçue et de la présence du Christ dans l’histoire hic et nunc. Il convient donc d’entrer dans la parole comme on entre « en religion ». Parler pour dire le mystère de l’homme, celui de l’Homme-Dieu dans l’histoire. Parler pour « rendre compte de l’espérance qui est nous ».

La parole est capitale. Je la crois à la portée de tous. Elle appartient à la dignité de l’homme et l’accompagne dans sa découverte de la vérité historique du christianisme. En soulignant le rôle prophétique de la parole, je ne fais que rappeler qu’elle est témoignage rendu à la présence de Dieu dans l’histoire. Si, à son époque, M. Delbrêl insistait sur la parole comme arme de lumière dans son dialogue avec le marxisme, il nous reste aujourd’hui à faire la preuve que cette arme est toujours d’actualité face aux effets dévastateurs du néo-libéralisme et de l’individualisme. Comme intellectuel, comme chrétien, comme homme, la parole nous est confiée : elle est la matrice du sens et de la vérité de nos vies. Si à notre impuissance s’ajoute notre silence, ce silence serait pure négativité ou « négation de Dieu », dirait C. Bruaire. La parole brisera toujours les athéismes qui traversent nos vies et celles de nos compagnons en humanité.

Prêtre depuis 1985, l’auteur est actuellement professeur de théologie morale et sacramentaire à l’Institut d’Études Théologiques (Bruxelles). Biologiste de formation, il est intéressé par les questions éthiques actuelles concernant le corps ainsi que les relations conjugales et familiales. Sa thèse sur « les dons du mariage » développe avec audace une nouvelle théologie du don pour ce sacrement. Comme supérieur de séminaristes en formation (Communauté Notre-Dame della Strada et Maison Sainte-Thérèse), l’auteur est sensible aux problèmes de la formation des jeunes et de l’accompagnement des vocations. Une conviction à partager ? « Toute vie humaine est une aventure spirituelle, une histoire sacrée, un mystère qui nous dépasse. »

[1M. Delbrêl, Ville marxiste. Terre de Mission, p. 157.

[2Ibid.., p. 157.

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