Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Figures d’Alliance

Pédagogie de la liberté humaine et don de l’Esprit

Jean-Marie Glorieux, s.j.

N°2001-6 Novembre 2001

| P. 364-378 |

Voici un texte, à certains égards déconcertant, qui propose un véritable « fondement-itinéraire de croissance » de la liberté spirituelle (au sens du Principe et Fondement dans les Exercices de saint Ignace). Déconcertant, en ce qu’il évoque de manière, peut-être « allusive » mais, nous semble-t-il, parfaitement justifiée, quelques grandes figures ou « situations anthropologiques » signifiées par quelques personnages bibliques. Il ne s’agit pas d’exégèse technique ni d’une théologie de l’Alliance vétéro-testamentaire circonstanciée, mais de l’exposition d’une intuition reçue d’une écoute contemplative de la Parole qui, dans l’Alliance qu’elle fonde, est « nouvelle et éternelle » et donc structure toujours les libertés qui y font l’apprentissage sous « six figures » de la docilité à l’Esprit.

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Parler d’alliance, ce n’est pas seulement évoquer les liens en lesquels l’homme s’engage à la fidélité. C’est vouloir se faire attentif à des relations de base où liberté, choix et fidélité se trouvent situés. Qu’un père soit bon ou mauvais avec ses enfants, qu’il soit reconnu par eux ou non, il ne cessera jamais d’être le porteur des attaches mystérieuses de sa paternité. On se trouve dès lors à la source des affections humaines ; celles-ci, plus ou moins profondes et ordonnées, sont comme la trace perceptible et agissante de multiples alliances.

On propose ici de caractériser d’abord six alliances [1], avec l’intention de montrer que par l’expérience de ces liens, Dieu nous fait vivre quelque chose de sa propre vie, nous donnant de connaître, par la pratique et donc par l’exercice de la liberté comme capacité de dire oui ou non, quelque chose de son propre Mystère. Dans un deuxième temps, nous verrons comment ces alliances sont « reprises » dans l’Alliance nouvelle et éternelle du Nouveau Testament.

Le lien entre ces alliances et nos affections peut permettre un discernement : je réagis de telle manière, parce que je me trouve en telle situation d’alliance. La même chose peut être dite en ce qui concerne l’imaginaire et les pensées : celles-ci dépendent pour une bonne part des alliances qui nous affectent et des options que nous y avons prises.

Six alliances, un Fondement

Peut-on dire que ces liens et affections, où nous sommes situés, sont principalement de l’ordre de la nature et de ses énergies ? Sans doute. L’expérience confirme notre grande dépendance vis à vis de telles forces et l’on peut considérer qu’une tâche majeure de l’homme est d’en devenir le « maître », d’agir au nom de la conscience morale du bien et du mal et non sous l’influence des passions, de faire librement les grands et petits choix, qui s’offrent à lui. Mais il faudrait préciser alors ce que l’on peut entendre par « nature ». En fait, il ne paraît guère aisé de distinguer clairement l’ordre de la nature et celui de la liberté. Ne sommes-nous pas également dépendants de liens voulus par la liberté, c’est-à-dire de choix antérieurs, accomplis par nous aussi bien que par autrui et qui constituent comme un corps social, une sorte de « seconde nature », dont l’impulsion nous précède et nous emporte ?

Pour cette raison, le corps propre (le corps et son histoire) et les options prises aussi bien par soi-même que par le milieu auront une grande importance dans le discours élaboré en ces pages. Il n’y a pas de neutralité possible. Au nom de leur rôle de fondement, comme de l’implication en elles de la liberté, les alliances ne cesseront jamais d’exercer leur puissance symbolique sur le langage qui s’efforcera d’en rendre raison. Dans leur pratique, comme dans la façon d’en parler, on évoquera une élection implicite. Cette option apparaîtra ici comme un acquiescement à l’intuition selon laquelle l’expérience première de l’homme n’est pas d’abord celle d’un conflit avec la réalité qui l’entoure, mais celle d’un lien positif, même si ensuite le péché s’est installé profondément au cœur des choses. De ce point de vue, le ressentiment devant la misère ne serait pas aussi fondamental que l’exclamation répétée du premier chapitre de la Genèse : « Dieu vit que cela était très bon ! » Nous pensons en outre que ce sens positif est métaphysique, c’est-à-dire orienté vers ce qui le transcende. De la sorte, en chacune des alliances évoquées, il y a un enchantement, une surabondance, qui invite à aller plus loin.

Le déroulement en six temps a quelque chose de systématique ; en réalité chaque point est constamment et diversement lié aux autres. Nommer les alliances par des noms de l’Écriture n’implique pas que l’on veuille s’en tenir aux données propres à la Révélation judéo-chrétienne, ni que l’on fasse ici œuvre d’exégète ; les références bibliques citées ne sont utilisées que pour évoquer plus simplement des expériences constitutives de l’ordre de la Création.

Adam : l’homme et la nature

Il y a dans la relation de l’homme avec la nature un jeu de grandes puissances, et tout ensemble une paix et une surabondance. Le tout petit en fait l’expérience, dès le sein de sa mère, ainsi que dans la relation au manger et au boire. De la nature, sourd une musique qui précède tout langage : l’homme ne garde-t-il pas toute sa vie, dans les secrets de sa mémoire, ces souvenirs des commencements d’une plénitude dans la dépendance d’un autre ?

Il en ira de même dans le voir [2]. Comme il est écrit dans le Psaume 18, le ciel et les choses, nous renvoient sans cesse leur message ; ainsi, dans le cœur de l’homme de la terre, au soir de la journée, devant les jardins et les champs, se nourrissent la contemplation et la sagesse. Saint Bernard disait que les arbres nous apprendront plus que les livres et Tatiana Tolstoï citait une réflexion de son père : « Chose follement agréable que ce printemps. À chaque fois, je n’en crois pas mes yeux. Est-il possible que toute cette beauté vienne du néant ? [3] » L’homme ne pourra jamais comprendre, saisir par une connaissance exhaustive, la clarté vers laquelle se sont levés ses yeux d’enfant.

La nature nourricière est puissante et ses ressources paraissent inépuisables ; elle est toujours jeune. C’est la merveille de l’enfance. Les arbres poussent dans les pierres en ruine ou les troncs ravagés ; les ressources naturelles semblent immenses... Tout cela, même si l’homme paraît aujourd’hui capable de tout détruire. C’est le propre de la jeunesse de sentir cette surabondance et d’exprimer toute la joie de la vie, en cherchant constamment à se dépasser. Le jeu de l’enfant et le sport en sont des exemples, physiques ; mais on se trouve également ici à la source naturelle de ces « oui », qui sont dits pour toute la vie, dans les grands engagements : fondation d’une famille, sacerdoce, vie religieuse, etc. C’est pourquoi, assez normalement, les grands choix de vie sont faits pendant la jeunesse.

Comme on le verra plus explicitement avec les trois dernières alliances, le mouvement de dépassement de soi mobilisera toutes les forces de la raison humaine ; s’ouvre ici l’espace rationnel de la fécondité et du travail, s’étendant de la recherche scientifique et philosophique, avec ses tours ou cathédrales de connaissances, à ces demeures et civilisations de l’amour que nous avons à construire en nos vies individuelles et collectives. « Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la... » (Gn 1, 28). L’ouvrier ou le savant fier de son travail, les parents émerveillés par l’enfant qu’ils ont engendré, expriment quelque chose de la joie du Créateur : « Dieu vit que cela était bon. » Il s’agit bien d’une participation puissante à la vie divine, qui « apprend » à s’ouvrir à Dieu, à le connaître.

Ce que cette alliance nourrit proprement dans le cœur de l’homme, c’est la foi « naturelle » qu’est la confiance, ce capital premier déposé en toute vie et sans lequel on ne voit pas comment entreprendre un travail, comment s’engager ! La confiance est une surabondance, une gratuité dans le don de soi à la tâche ! La prière de l’enfant l’exprime comme naturellement.

Dans les termes du « Principe et Fondement » qui ouvre les Exercices Spirituels de saint Ignace, on dira que « les autres choses sur la face de la terre, sont créées pour l’homme, et pour l’aider dans la poursuite de la fin pour laquelle il est créé ». Ces « choses » ne sont pas simplement « pour » l’homme, comme à sa disposition arbitraire, mais elles sont une « aide » puissante en vue de la fin ; il y a en elles non pas une neutralité et une plasticité indéfinie, mais un message mystérieux, une vraie nourriture en regard de la fin de l’homme. Pour saint Ignace, l’expérience de la nourriture et de la beauté offertes par « les choses créées » est donc liée à l’attitude de l’homme devant « la fin pour laquelle il est créé » [4].

Ève : l’homme et la femme

À l’alliance de l’homme avec la nature s’ajoute celle du couple (Gn 2,18-25). Cette alliance est comme un concentré de la première, dans le mystère de la personne. Le Père Teilhard de Chardin a parlé de l’émerveillement de l’homme devant la femme qui vient à lui [5], devant cette « aide qui lui soit assortie » ; c’est le monde entier qui vient à lui, dans tout son éclat : « Voici l’os de mes os, la chair de ma chair. » Cet enchantement est un lieu métaphysique, proprement, une ouverture à la transcendance.

Cette alliance souligne de façon particulièrement forte le lien qui existe entre le donné matériel, corporel, et le cœur de la personne, entre la nature et l’esprit, déjà impliqué dans la première alliance. Le toucher est en effet mystérieux ; quand l’enfant se serre contre sa mère qui le caresse, quand les époux s’unissent, quand la main amie tient celle d’un malade ou d’un handicapé, il y a comme un sacrement (le signe et la réalité) de la communion des cœurs.

Le surgissement de cette expérience bouleverse l’adolescence. Un éveil à la transcendance s’y cache. Comment l’ivresse du toucher s’accorderait-elle pour toujours, au-delà de la mort, à la vérité de l’amour ? Le mouvement qui, dans l’ordre de la création, porte et emporte en avant, devient, dans le mystère de la personne, un mouvement de don de soi à un autre, où le geste manifeste le secret du cœur ; c’est déjà celui de l’enfant qui donne son jouet, ce sera surtout celui des époux qui se donnent l’un à l’autre, et encore celui du célibataire pour le Royaume qui offre tout à Dieu.

Mais la question rebondit : qu’est-ce qui rend possible un tel don de soi ? Qui est armé pour s’engager ainsi pour toute la vie ? L’impulsion donnée par la nature y suffit-elle ? À la forme, pourrait-on dire morale et pour une part encore impersonnelle, de la présence de Dieu, celle de l’accord entre la fin et les moyens, comme on l’a vu à propos de la première alliance, ne doit-il pas s’ajouter du côté de Dieu une présence plus personnelle et du côté de l’homme une option pour l’accueil de cette présence et pour le don de soi ? Il semble que le passage du seuil séparant l’adolescence de l’âge adulte, se réalise par une maturation psychologique certes, mais tout autant sinon plus, par une option, au moins intuitive, face à Dieu. On a dit « intuitive », car point n’est besoin de la poser comme un acte conscient. Combien de couples ne reconnaîtront sans doute qu’au terme, sinon au-delà de cette vie, que la réalité sensible autant que personnelle de leur amour fut une expérience divine et déjà une connaissance de Dieu comme Personne ? On veut souligner ici que l’une et l’autre expériences, celle de l’autre et celle de Dieu, sont, souvent au-delà des dénis du langage, comme sacramentellement liées ; par l’option personnelle qui s’y cache, et sans laquelle la maison serait bâtie sur le sable, s’opère une mystérieuse transformation [6].

Le même mystère est au cœur de la vue, qui est comme un toucher abstrait ; je vois un tableau et il bouleverse mon âme et ma liberté ; à nouveau, il y a ici une alliance au niveau du cœur et de l’esprit et une même vocation au don de soi, à la décision face à Dieu, à l’humilité face à ce qui me dépasse [7].

Noé : La communauté, la personne comme capacité d’être « tous »

C’est une alliance mystérieuse, qui s’enracine dans la famille et s’exprime sous de multiples aspects : race, langue, nation, religion, sport, richesse, culture, etc. En toutes ces expériences d’humanité, il y a une forte solidarité naturelle, notablement renforcée par l’addition de plusieurs aspects, par exemple, la race et le nationalisme et la religion !...

On peut se référer ici à l’alliance noachique comprise selon le Catéchisme de l’Église Catholique (§ 56-58) comme une « économie provisoire », fondée sur les peuples, pour le « Temps des Nations » (Lc 21, 24 et Gn 10), dont le sens est riche et varié : protection de l’individu contre des forces extérieures hostiles représentées dans l’écrit de la Genèse par le déluge, éveil de grandes figures (Noé, Abel, Melchisédech, Daniel, Job...), remède contre la prétention orgueilleuse de faire sans Dieu l’unité du monde (Babel, Gn 11, 4) [8]. Le meilleur s’y mêle au pire : repli sectaire, nationalisme religieux, racisme... Quelles forces immenses dans ces solidarités naturelles, qui ont poussé, par exemple, les slavophiles à parler de la vocation unique d’une âme slave chrétienne, mais qui peuvent également balayer devant elles toutes les libertés, comme on le voit au Rwanda, en Yougoslavie, en Israël, etc. ! Un signe de leur vérité sera toujours de demeurer ouvertes à l’hôte qui survient d’un autre horizon, car l’hospitalité est comme un sens de la transcendance ; elle en est en tout cas un critère de vérité.

On peut comprendre par là une acception mystérieuse de la diversité des religions, si souvent attachée, jusqu’à ce jour, à des nationalismes. Le Pape Jean-Paul II lui-même nous a fait mieux entendre, et assumer positivement, cette diversité : la prière d’Assise en 1986 nous a révélé « l’économie des Nations » comme une marche vers le Père de tous. On ne peut mieux souligner la vocation d’ouverture des grandes communautés religieuses à ce qui les dépasse.

En fait cette diversité se retrouve à l’intérieur même de l’Église chrétienne divisée, qui serait donc, pour une part d’elle-même, dans le « Temps des Nations » ! Peut-on parler d’un chemin qui pour un temps, dans le plan de la sagesse divine, serait meilleur et permettrait, par exemple, à chaque richesse particulière de se déployer, sans être trop vite réduite par une volonté d’unité uniformisante [9] ? Aujourd’hui, les « nouvelles communautés » et, non sans un usage douteux, les sectes, sont autant de regroupements où l’homme pressent et la force de l’union et la protection contre un monde hostile !

Avec ces trois premières alliances, ainsi que le montrent souvent la séduction inexplicable de certains lieux avec leur mode de vie, les émotions ressenties devant l’autre sexe, etc., on est dans un ordre où la nature, la lumière, le regard... jouent un rôle premier et « précèdent » la liberté de l’homme.

Abraham : la paternité

C’est l’alliance qui constitue comme un pont entre deux libertés [10], pour l’engendrement de l’une par l’autre : « Tu seras le père d’une multitude de peuples » (Gn 17, 5). On entre davantage dans l’histoire des libertés humaines, car la parole, l’appel, la promesse, la fidélité, la raison, y jouent un rôle plus décisif. On est ici au surgissement de l’agir proprement libre [11].

L’expérience de la paternité a plusieurs caractéristiques [12]. Dans la famille, le rôle du père est de donner une loi, de poser des limites et de dire le premier que les ressources ne sont pas inépuisables, qu’il peut y avoir pénurie [13]. La parole de la Genèse (2,16) : « Tu ne mangeras pas des fruits de cet arbre... » est celle d’un père. Quand il n’y a plus de limites, tout devient permis : drogue, boulimie ou anorexie, déviations sexuelles, etc. L’enfant qui a toujours pu faire ce qu’il veut, n’est plus libre, mais, enfermé dans sa propre immanence, il est soumis aux appétits les plus divers et les plus opposés, alors même que le caractère infini, et réel, du désir, est exacerbé [14].

L’enfant qui grandit devant un père apprend à accepter les institutions et les règles de la vie en société ; il apprend à ne pas s’enfermer dans l’individualisme, qui conduit souvent à la violence présente dans l’histoire des peuples et des hommes.

Le père donne encore le sens de la généalogie et de l’histoire ; il transmet le goût d’un rôle à jouer, d’une responsabilité à assumer. Cela peut s’exprimer par exemple dans l’enfant désirant exercer le même métier que son père. Cette alliance se laisse également comprendre a contrario, on construit rarement une vie sur un ressentiment vis-à-vis de son milieu, sur un déracinement des fondements ; la reconnaissance des dons reçus pour aller plus loin (« L’homme quittera son père et sa mère... ») étant plus féconde [15].

Le mystère de la paternité renvoie au face à face des libertés. La vocation du père est d’accueillir, de respecter, d’accompagner et d’aider à grandir, bref de servir la liberté de l’enfant qu’il a engendré, afin que celui-ci fasse en tant que personne le choix fondamental de toute sa vie. Aimer, c’est donc toujours courir le risque d’entendre un jour un « non » et de voir partir l’enfant [16] ! Le père est ainsi celui qui adresse une parole à l’enfant et plus précisément, comme cela fut rapporté pour la première fois avec Abraham, le Père est celui qui appelle l’enfant par son nom, de personne à personne ; et là est la source de toute paix, de tout amour en retour. La parole du père donne aux enfants de parler, d’appeler à leur tour [17].

La figure du père paraît pour cette raison liée à la mémoire, en laquelle nous conservons bien souvent de façon inconsciente, les appels les plus profonds de notre vie, comme celui d’un conjoint aimé, celui de Dieu appelant à la vie sacerdotale ou religieuse. Il est toujours bouleversant de s’en souvenir, même, et sinon davantage, après de longues années.

En tout ceci, les pères d’ici-bas, reconnus ou non, participent à la vie même du Père des Cieux.

On peut penser, après ce temps de la mémoire, que les deux alliances suivantes (nous sommes dans l’ordre de la liberté et de ses puissances) vont exercer principalement les facultés de l’intelligence et de la volonté.

Moïse : l’intelligence et la réalité

Moïse a reçu une éducation et une formation raffinées en Égypte ; son travail comme législateur évoque l’alliance de l’intelligence avec le réel. Comme il arrive souvent chez l’intellectuel, il sera à certains moments saisi par le doute et la peur ou enclin à la violence (cf. Ex 2, 11).

C’est ici que l’homme construit ses grandes œuvres, tours et cathédrales de la connaissance : sciences, techniques, législations, philosophies, théologies, etc. Comme le montre l’histoire, la liberté, est ici plus engagée et plus responsable devant Dieu et les autres. Un travail rigoureux de la raison cache ou révèle toujours une interrogation profonde sur la vie et sur Dieu, où déjà agit un choix, non nécessairement définitif, mais orienté vers le oui ou le non face à ce mystère.

La récente lettre encyclique Foi et Raison veut réagir, au nom même de la dignité de l’homme, contre un doute actuel vis à vis de la raison :

« La Foi et la Raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité ! » (incipit).

Dans le travail méticuleux de la raison, il y a bien une expérience faite pour ouvrir, le plus souvent inconsciemment, à la transcendance divine. C’est là une profession d’espérance, même face à un savant qui voudrait construire sa vision du monde sur un positivisme choisissant de reporter à plus tard, ou peut-être à jamais, selon ses dires, la question de l’au-delà [18]. Sans sous-estimer la gravité de la position de la liberté face à Dieu, comme souligné plus haut, sans oublier tout ce qui a été dit, dans la mythologie moderne du Progrès, à propos d’une Raison souveraine, il convient dans « les circonstances actuelles », d’encourager l’alliance de la raison et du réel, en particulier chez les jeunes au moment de leurs recherches du sens de la vie [19].

David : la tête et les membres

L’alliance du pouvoir, celle de la tête et d’un corps social, est aussi porteuse de transcendance, d’ouverture à Dieu, même si, en cette matière surtout, comme l’illustrent des réflexions bibliques sur la royauté et le règne même de David, il paraît plus difficile d’y percevoir un sens positif.

Il y a cependant de grands exemples dans l’histoire chrétienne et humaine, qui montrent que la relation d’autorité est porteuse d’un sens de Dieu. Naguère, les cérémonies de funérailles du roi Baudouin, en Belgique, ont montré la puissance de communion et d’acquiescement au mystère de ce lien d’autorité.

A contrario, il y a une logique « spirituelle » dans la position de Marx vis à vis de l’autorité et de la nature de l’État ; rejetant l’ouverture à la transcendance, n’a-t-il pas affirmé que l’harmonie des libertés entre elles et avec la nature se fera un jour... sans le rôle médiateur de l’État ? Mais pour y arriver, quelle ne fut pas la terreur imposée à la population par des États révolutionnaires !

Jusqu’à présent, nous avons parlé des alliances du point de vue de l’expérience de l’homme face à Dieu ; dans ces affections profondes, dans les positions de la liberté qui y jouent, dans le langage qui en rend raison, l’homme, volens nolens, apprend à connaître Dieu. Comme nous l’avons souligné, l’enfant y communie spontanément, tandis que l’adolescent se bat avec/contre elles pour conclure normalement ces moments de « crise », c’est-à-dire de jugement, par des options plus ou moins réfléchies ou intuitives.

Les six alliances et la Nouvelle Alliance

La nouvelle Alliance en Christ se fonde sur le fait inouï que la deuxième Personne de la Trinité est venue elle-même participer à ces expériences, y portant de surcroît le poids de toutes les blessures dues au péché. Et la profession de foi chrétienne est que ce chemin de croix sauve le monde ! Les trois premières alliances en seront principalement restaurées, tandis que les trois suivantes seront prises dans une nouvelle « création », et donc dans un nouveau combat spirituel.

Indiquons-le brièvement par ce qui est au cœur de l’Eucharistie ; les « choses créées » y reçoivent de façon renouvelée leur vocation d’accueillir l’Esprit Saint comme Personne (« Envoie ton Esprit sur ce pain... ») et d’être ce par quoi la personne se donne (« Ceci est mon Corps... »). Ainsi, par exemple, le « toucher » est rendu à sa vérité : être, dans l’ordre de la création, le plus mystérieux signe et moyen de communion entre personnes, qui se donnent l’une à l’autre [20]. La foi chrétienne confesse que c’est le don de l’Esprit comme personne, qui restaure dans l’homme cette vérité profonde ; ainsi, chacun peut déjà, dans et grâce à la fragilité de la chair qui un jour sera transformée (dans la mort), être don libre de soi. Certains grands malades nous le révèlent parfois, en l’absence de belles paroles et de grandes actions.

La lettre encyclique Dominus et vivificantem, sur « l’Esprit Saint dans la vie de l’Église et du monde », médite longuement ces points : si Dieu a créé le monde matériel, c’est « pour se donner » ; c’est pourquoi la matière, faite directement par lui, a une mystérieuse connivence avec l’Esprit Saint. Ainsi pouvait-on lire les premiers versets de la Genèse, où l’Esprit « planait sur les eaux » ; ainsi Michel-Ange l’exprimera-t-il à son tour par le toucher des doigts de Dieu et de l’homme, dans le tableau de la Création au plafond de la Sixtine : par le monde sensible, Dieu nous touche, pour se donner à nous ! L’Esprit donne à l’ivresse de la nature, à celle du toucher, d’être, « avec des persécutions » (Mc 10, 30), une communion unique des personnes.

L’alliance de la paternité, qui manifeste l’histoire proprement humaine comme appel et réponse à la voix de Dieu, sera au fondement de l’autorité nouvelle que le Christ donnera aux Apôtres. L’alliance de la communauté, elle, va être renouvelée : désormais « ...il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3, 28).

L’intelligence et le travail de l’homme retrouveront leur vérité dans la compassion, dans le « souci et la compréhension » du prochain et particulièrement des petits et des pauvres. Ainsi Mère Teresa, reconnue en sa compréhension profonde de la vie par ses contemporains, fut invitée dans des Universités célèbres. La richesse, la science et la culture sont soumises par là à un discernement : l’intelligence respectera-t-elle celui qui est sans biens, sans savoir, sans éducation... ? Comprendra-t-elle le prochain avec cœur et humour ? Ici à nouveau, point n’est besoin de proclamation hâtive, car sur ce chemin, l’Évangile nous dit que l’intelligence du frère ne s’ouvre que lentement, et avec étonnement, à l’intelligence de Celui qui nous dépassera toujours : « Quand t’avons-nous visité, malade, prisonnier... ? » (Mt 25, 31-46).

L’alliance du pouvoir va être sauvée par sa confrontation avec le pouvoir donné par le Christ aux Apôtres et à leurs successeurs. Il y a une nouvelle autorité ordonnant le désir : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans les deux... » ; il y a la nouvelle communion de l’Église, la nouvelle lignée de l’imposition des mains, le nouveau dialogue entre l’Église et le pouvoir politique. Malgré bien des misères du côté de l’État... et de l’Église, l’histoire humaine n’est-elle pas sortie grandie de ce dialogue, qui a commencé il y a deux mille ans et ne cesse de se poursuivre ? Qui peut dire ce que serait le monde sans ce face à face ?

Ici encore, la figure du roi Baudouin est éclairante, car il n’est pas réservé au seul pape, face aux Césars, de montrer ce que peut être l’autorité en Christ, à savoir l’affirmation de la vérité jusqu’au don de sa vie ou de sa fonction. Sans arrogance verbale, invoquant sans plus le droit d’agir selon sa conscience, le Roi des Belges n’a pas voulu signer la loi sur l’avortement, et a remis la cessation de son « incapacité de régner » entre les mains du Parlement.

Conclusion

L’esquisse présente de ces figures d’alliances offre une certaine compréhension de ce que les Exercices Spirituels de saint Ignace appellent les « affections » et peut de la sorte aider le discernement des esprits [21]. Au cours de retraites données à des jeunes, elle a pu servir de fondement, en vue d’élargir, approfondir et apaiser le débat.

L’auteur, actuellement collaborateur au Centre Saint-Georges (orienté vers l’Orthodoxie russe) est entré dans la Compagnie de Jésus en 1955. Après avoir été responsable de la première formation dans la province de Belgique méridionale et collaborateur à notre Revue, a séjourné quelques années à Saint-Pétersbourg comme père spirituel et professeur de théologie au séminaire catholique de cette ville. Parmi d’autres ministères, il donne les Exercices spirituels de saint Ignace et consacre une partie de son temps à l’accompagnement spirituel.

[1Je développe ainsi une intuition présentée par G. Martinot, s.j. dans un document destiné à la Communion de la Viale, à savoir : Chemins d’Alliance, apprentissage de Dieu : « choisis la vie » (1997).

[2Comme le suggère le récit de la création dans la Genèse, le voir a un rôle de principe : au premier jour, bien avant les luminaires, Dieu créa la lumière !

[3Cf. Avec Léon Tolstoï, Souvenirs, p. 224-225, Paris, Albin Michel, 1975.

[4On peut reconnaître cette position dans les paroles du Christ sur « le pur et l’impur », en Mc 7, 1-23 : face à l’angoisse de ses interlocuteurs, Jésus discerne sans détour que « leur cœur est loin de Dieu ». S’éloignant de leur fin, perdant la profondeur du contact avec la nature, les hommes tomberaient-ils dans une angoisse s’investissant dans le langage du corps et dans l’effort d’une maîtrise et d’une purification angéliques... ? En tout cas, Jésus affirme clairement qu’aucune chose extérieure ne peut en elle-même souiller l’homme et donc que le lien avec la nature est nourricier. « Ainsi, il déclarait pur tous les aliments » et confirmait ainsi la pleine bonté des choses créées pour l’homme, l’impureté venant du cœur de l’homme, dans son attitude face à la fin. La communauté de Qûmran nous a laissé des vestiges (locaux, vaisselles...) de ses multiples rites de purification. Aujourd’hui, également, on devine un lien entre le mythe du « tout blanc, tout propre » de la publicité, et le débat de l’homme face à la parole des commandements divins, lui intimant sa fin.

[5Cf. « l’Éternel Féminin » dans Écrits du temps de la guerre (1916-1919) Paris, Grasset, 1965, p. 249-262.

[6Cf. les premières lignes du Cardinal H. de Lubac dans la conclusion de son livre Surnaturel : « Avant d’aimer, l’homme désire... » Pour intégrer le désir dans l’amour, dans un amour à la mesure personnelle et divine, il faut une générosité, des paroles données avant les actes, et toujours la patience. Tout cela dit sans ignorer que le toucher est un lieu où l’homme est particulièrement acteur, complice et enjeu du péché ; s’y manifeste une déchéance universelle de l’homme (maladie, possession..., que le Christ affrontera dans les premiers miracles de l’évangile), mais cela n’enlève rien à la mystérieuse vocation d’unité entre sensus et intellectus, où s’exerce une option très personnelle.

[7Sartre a posé à sa façon la question de l’absence de l’esprit de don de soi ; le regard peut tuer ! C’est également une sorte de peur qui habite le regard impur et qui peut être meurtrière.

[8Si Babel est un mythe universel, évoquant une relation immédiate perdue entre la conscience et les choses, par laquelle il y avait comme un langage unique entre les hommes (ce que l’on retrouve dans l’expérience de la nudité au Paradis...), si cette perte est mise en récit comme un processus violent, que l’Ancien Testament a médité comme un péché d’orgueil face à Dieu..., il n’est pas interdit de voir en même temps dans ces récits archaïques un effort pour dire la richesse et la diversité du monde, comme de la conscience que les hommes en ont.

[9Ceci dit sans méconnaître le tragique de la séparation des chrétiens, au vu de la prière du Christ pour l’unité et au vu de l’obstacle immense qu’elle présente à la Bonne Nouvelle du Christ.

[10Un pont « inachevable » par définition, puisque liberté et amour de l’un ne se réduisent jamais à ceux de l’autre.

[11Il peut sembler que la Révélation apporte cette fois-ci sa nouveauté spécifique : l’appel lancé à Abraham et vivant dans le peuple juif n’a-t-il pas donné une impulsion décisive à la liberté humaine ? Cela est vrai historiquement, mais peut encore être considéré anthropologiquement.

[12Cf. Cardinal G. Danneels, Le Père, Lettre de Noël 1998.

[13En face de cela, la mère, toute proche, paraît assurer une profusion illimitée.

[14On tombe ici dans le mauvais infini, trace d’une mystérieuse option dans l’imaginaire et le rêve ; comme par exemple : « Quand le Grand Soir sera arrivé, notre monde sera sur terre un royaume de justice et de paix pour toujours... »

[15Surgit cependant ici la question de la mystique et de ses arrachements des alliances naturelles comme celles évoquées dans les trois premiers points. Même si peuvent s’y mêler des pathologies destructrices des liens de la nature, il n’empêche qu’une mystique authentique se référera toujours et à un sens positif des alliances et, par leur ouverture précisément à ce qui les dépasse, à une rencontre réelle avec Celui qui est « toujours plus grand ».

[16Dans ce face à face, le rôle de la mère est premier, car les premiers mots donnés par elle constitueront un fondement de la foi et de l’espérance de l’enfant en vue de bâtir sa vie sur la liberté et l’amour, face à Dieu.

[17Que serait le monde si le père n’appelait pas ? Que serait le langage des hommes si Dieu ne parlait pas ?

[18Einstein, tout agnostique qu’il était, s’étonnait de, et admirait, la correspondance entre la réalité et les œuvres de la raison humaine.

[19Un dialogue de Jean Guitton et André Frossard (Paris Match, août 1991) manifeste la complémentarité entre d’une part le travail de la « raison » chez le savant et le philosophe, en vue d’élaborer un langage compris par le plus grand nombre, et d’autre part l’expérience toujours unique, et d’une certaine façon indicible, de la « rencontre » d’amour et de foi avec Dieu. A. Frossard se demande si les grandes œuvres de la raison (ces tours de Babel, dit-il) conduisent à une vraie connaissance de Dieu, ou à désespérer de le rencontrer un jour ; J. Guitton répond que sa patiente et constante recherche philosophique le conduit vers « Celui qui est toujours plus grand » ; il rejoint par là les affirmations de la lettre Foi et Raison.

[20Dans le Mémorial eucharistique, le Christ n’a pas dit : « Rappelez-vous ce que j’ai fait ; vous entrerez ainsi peu à peu dans mon esprit ! » Il a dit ; « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. »

[21La « journée du pardon » de l’an 2000, le 1er dimanche de Carême (12 mars) à Rome – cf. La Documentation catholique, n° 2223 – montre que le discernement spirituel s’appuie sur un sens vrai des choses créées. En effet, après la « confession des péchés en général », elle comporte six demandes de pardon particulières, qui reprendraient, semble-t-il, en ordre inverse, certains aspects des six figures d’alliance : 1. Confession des fautes commises dans le service de la vérité. 2. Confession des péchés qui ont compromis l’unité du Corps du Christ. 3. Confession des fautes commises dans les relations avec Israël. 4. Confession des fautes commises par des comportements contraires à l’amour, à la paix, aux droits des peuples, au respect des cultures et des religions. 5. Confession des péchés qui ont blessé la dignité de la femme et l’unité du genre humain. 6. Confession des péchés dans le domaine des droits fondamentaux de la personne. Cette demande de pardon est un acte de la parole, qui, devant Dieu, unit le « sens vrai » de certaines alliances vitales et « l’histoire » des libertés ; la vérité des actes de celles-ci s’énonce en lien avec l’expérience de celles-là. C’était également un acte missionnaire, mais le montrer serait matière à un nouvel article.

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