Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Consacrés pour l’Évangile et le Développement

Jean-Marie Van Parys, s.j.

N°2001-6 Novembre 2001

| P. 397-409 |

La figure et l’action fondatrice de deux congrégations du Frère Jean-Marie Mbwebwe sont, en bien des points, remarquables et bien évocatrices de la manière dont l’Esprit est à l’œuvre dans les circonstances et les personnes engagées dans leur déroulement souvent dramatique. Ce qui nous est donné ici, dans le récit qui nous en est fait, n’est ni plus ni moins les Actes des Apôtres de notre temps. C’est aussi un témoignage éclatant de la force de ce même Esprit dans le renouvellement, au sein de l’Église et pour le monde, de la consécration évangélique radicale qui à toujours donné aux terres nouvelles le sang de sa fondation en Christ. Bien d’autres témoignages semblables peuvent être donnés. Faites-les nous connaître.

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Vitalité de l’esprit de consécration

Au cours de son histoire, l’Église a connu un nombre très élevé de fondations religieuses. De très nombreuses congrégations sont nées, et ont disparu. Comme pour tous les êtres vivants, on a pu en observer successivement la naissance, la croissance, la maturité, le déclin, la mort. Une minorité de ces fondations a traversé les siècles et semble avoir toujours un avenir. Avançons deux chiffres : sur 37 fondations apparues avant l’an 1000, il en reste une : les Bénédictins ; sur 152 congrégations masculines apparues avant le xixe siècle, 98 ont disparu. Il en reste 54 [1].

Ce mouvement est normal. L’Évangile ne s’incarne pas de la même manière au ve siècle, au xve au xixe. Il s’incarnera certainement de manières nouvelles, encore inconnues de nous, au troisième millénaire. Dans un monde qui change, Jésus et les Conseils évangéliques restent, mais la manière pratique d’imiter Jésus et de vivre les Conseils varie nécessairement.

Certaines Congrégations ont beaucoup de siècles derrière elles. C’est qu’elles ont su trouver dans l’idéal de leurs origines et dans leur charisme propre, assez de capacités d’adaptation à chacune des mutations culturelles et sociales qu’apportaient les siècles successifs. Certaines congrégations avaient un objectif limité. Telles furent par exemple celles qui s’étaient donné pour tâche le rachat des chrétiens captifs des musulmans. « Cet objectif n’existant plus, à moins d’en découvrir un autre sous l’action de l’Esprit, elles ne pouvaient que disparaître ».

Les besoins particuliers de la société actuelle, et les défis particuliers qui attendent aujourd’hui la foi des chrétiens sont le terrain sur lequel sont nés et naîtront un certain nombre de communautés et d’instituts nouveaux, reprenant d’ailleurs pour la plupart des traditions spirituelles fort anciennes.

Conduits par l’Esprit

Au sein d’une Église africaine éprouvée, mais dont le dynamisme, sans que rien ne soit parfait, se montre à la hauteur des épreuves, sont nées un certain nombre de fondations. Nous voulons ici en évoquer une. Elle porte le titre, bien ancré dans le temps et le lieu, de « Missionnaires de l’Évangile et du Développement ».

Les origines sont caractéristiques de la manière dont agit l’Esprit Saint en pareille matière. Tout a commencé dans le cœur d’un jeune homme qui s’appelait Jean-Marie Mwamba Mbwebwe. On le connaîtra surtout sous le nom de Frère Mbwebwe ou de Frère Jean-Marie. Il est né à Kolwezi en 1951. Après des humanités pédagogiques qu’il achève à l’athénée de Kolwezi, il termine en 1975 un graduat en Géographie-Histoire à l’Institut Supérieur Pédagogique de Lubumbashi. Il fait alors la connaissance d’un Frère Xavérien de Likasi. Ces Frères Xavériens y dirigeaient un grand collège. Parmi eux, un certain Frère Georges est touché par la misère des jeunes qui ne font rien sinon des mauvais coups. Il avait obtenu de ses supérieurs de pouvoir quitter l’enseignement, pour se consacrer à cette jeunesse désœuvrée. C’est ainsi que naîtra bientôt une coopérative de jeunes agriculteurs à Ndakata, près de Likasi. Après quelques années, ces jeunes ayant acquis de l’expérience, apprirent qu’on peut vivre, dans la dignité et la fierté, d’une agriculture bien organisée dans ses méthodes et dans l’écoulement de ses produits. Lorsqu’ils atteignirent l’âge de se marier, la coopérative les aida à s’installer, à acquérir un terrain et de quoi le cultiver, à construire une maison. Bientôt il y eut trop de monde dans cette première coopérative. Il fallut en organiser une seconde.

Jean-Marie Mbwebwe est d’abord témoin admiratif de cette œuvre. Puis il rumine l’idée suivante : si lui, le Frère Georges, peut faire ce travail-là, malgré tous les diplômes qu’il a, pourquoi ne pourrais-je pas le faire, moi aussi, avec mon petit graduat ? Bientôt il demande au Frère Georges de pouvoir participer à son travail, et il vit quelque temps avec lui. Il participe au travail de la coopérative, logeant avec le Frère Georges, mangeant et priant avec lui.

Cette situation attire bientôt l’attention d’autres jeunes, qui demandent eux aussi à pouvoir accompagner le Frère Georges, et ils s’ajoutent à la première équipe. Mais bientôt se posera la question de l’avenir. Vont-ils quitter cette œuvre et ce travail pour se marier, après quelques années ? Plusieurs, dont Mbwebwe, pensent que ceux qui le veulent pourraient rester ensemble, et trouver dans cette vie une forme de consécration à Dieu. En 1978, un premier groupe de 18 compagnons fonde la Fraternité de l’Amitié, sous la direction de celui qui s’appelle dès lors le Frère Jean-Marie Mbwebwe. Leur statut est encore indéterminé ; quatre d’entre eux seulement resteront membres de la fraternité. Quant à Jean-Marie Mbwebwe, il obtient en 1983 l’autorisation de prononcer des vœux de religion. Le groupe est à présent bien distinct de l’œuvre du Frère Georges, même s’il continue d’y collaborer.

Le groupe ne tarde pas à penser qu’il ne suffit pas, pour servir Dieu et ses frères défavorisés, de bonne volonté et de courage ; il faut préciser une ligne spirituelle et une formation dans cette ligne. Après réflexion et prière, et d’après ce qu’ils connaissent de la vie consacrée, ils pensent que l’esprit qui conviendrait le mieux pour donner forme à leur idéal, serait l’esprit franciscain. L’ordre de saint François, contacté, accepte d’envoyer un franciscain, qui restera avec eux plusieurs mois, pour les initier à l’esprit de saint François. En 1985, les premiers compagnons sont constitués en un Tiers-Ordre Régulier de la grande famille franciscaine. Leur idéal ? 1) Partager en toute chose la condition des paysans de la région, travailler et se loger comme eux, gagner sa subsistance à leur manière. 2) Partant de ce partage, s’efforcer de la faire évoluer, en améliorant les techniques de culture, les conditions d’habitat, les conditions d’hygiène, la commercialisation des produits. 3) Se consacrer à Dieu, pour le service de leurs frères agriculteurs, dans la condition même des agriculteurs du pays.

Imprévisible Esprit Saint

À cet idéal délibérément choisi, s’en est bientôt ajouté un autre, que les Frères n’avaient pas choisi. Le Frère Georges s’était ému de la condition des adolescents de la ville, sans instruction et sans avenir. Le Conseil paroissial d’une paroisse de Likasi s’est ému de voir se multiplier ces enfants qu’on appelle « les enfants de la rue », ou « les enfants du marché ». Âgés de cinq à quinze ans, ces enfants ont rejeté le milieu familial, ou ont été jetés à la rue par leurs parents ou leurs aînés, sous prétexte qu’ils sont « sorciers » (C’est-à-dire qu’ils attirent le malheur) ou tout simplement parce qu’on désespère de pouvoir les nourrir. Ce Conseil paroissial demande aux Frères de prendre un certain nombre de ces enfants chez eux, de les nourrir, les habiller, et les mettre à l’école. Il promet en échange d’aider les Frères à faire face aux frais.

Une dizaine d’enfants leur sont d’abord envoyés. Les débuts sont difficiles. Ces enfants n’ont jamais été encadrés, ni dans une école, ni même dans une famille, et ne se plient à aucune discipline. Quelques-uns s’enfuient pour retrouver les rues de Likasi. Quelques autres restent. Bientôt d’autres enfants sont envoyés. Les premiers, qui ont accepté un encadrement, initient les autres. Mais les choses vont se compliquer. D’une part, le Conseil paroissial ne trouve plus de ressources pour aider les Frères à accueillir les petits, et d’autre part, les petits viennent maintenant d’eux-mêmes, par centaines. La charge devient écrasante. Les Frères obtiennent un peu d’aide extérieure, mais pas grand-chose. Pourtant l’œuvre tiendra jusqu’à ce qu’interviennent de nouveaux bouleversements.

Entretemps, d’une part, le nombre des Frères a crû, le premier couvent qu’ils ont construit à Ndakata est devenu bien trop petit. Un groupe essaime à Kibwe, à quelques kilomètres à peine de Ndakata. Là on sera un peu éloigné de la coopérative, dont certains membres dirigeants n’ont pas toujours vu d’un bon œil la constitution de ce groupe idéaliste et honnête, désintéressé, et, péché majeur à l’époque, composé en majorité de jeunes hommes issus d’une autre province. À Kibwe on aura de la place. Les Frères obtiennent la disposition d’un grand marécage dont personne ne veut. Ils y font, à la pelle et à la houe, d’importants travaux de drainage, et le transforment en un terrain exceptionnellement fertile. Le résultat est tel qu’un parent du défunt président Mobutu essayera de leur arracher ce terrain. C’est là, à Kibwe, qu’on fera le Noviciat. C’est là aussi que, pour améliorer les méthodes de culture, on introduira la culture attelée, inconnue dans la région, et qu’on travaillera particulièrement à améliorer l’habitat rural traditionnel. La vie des Frères est partagée entre l’agriculture et l’élevage, l’aide aux familles d’agriculteurs, l’accueil des « enfants de la rue », la formation religieuse et la prière. Tout est extrêmement simple : les constructions, la nourriture, les vêtements. Pour le travail, les Frères portent les vêtements quelconques de tous les travailleurs. Pour la messe et les offices, ils portent une robe kaki avec la corde franciscaine ; pour sortir, un pantalon et une chemise de la couleur brune qu’ont popularisée depuis longtemps les fils de François d’Assise.

Malgré ces conditions très simples et sans qu’aucune publicité soit faite, le sérieux du noviciat est connu au loin. Des novices d’une autre congrégation de Frères implantée dans une autre province, sont envoyés au noviciat de Ndakata. Une troisième communauté s’ouvre à Lubumbashi. Entretemps, malgré la grande pénurie de ressources, l’accueil aux « enfants de la rue » se poursuit.

Épreuve des disponibilités

Mais bientôt de nouvelles épreuves attendent la jeune fondation. Soucieux de diviser ceux qui pourraient se liguer contre lui, le Président Mobutu exploite en sous-main toutes les divisions possibles. Les « originaires » du Katanga, stimulés par un gouverneur de province qui semble avoir été nommé à cet effet, s’appliquent à expulser de la province tous les « non-originaires », qui sont en majorité originaires du Kasaï. Les Frères, un moment, seront divisés. Le plus grand nombre d’entre eux doit quitter le Katanga. Ils partiront pour le Kasaï. Au Kasaï, ils trouveront un évêque et des religieux qui les soutiennent. Bientôt ils reprendront, avec une vigueur que l’épreuve semble avoir fait croître, leurs deux œuvres principales, mais avec une inversion des priorités initiales : d’abord l’accueil des « enfants de la rue », plus souvent appelés au Kasaï les « enfants du marché », et ensuite le partage de la vie des travailleurs agricoles, qu’on veut aider à progresser.

Bientôt, un nouveau développement du petit Tiers-Ordre apparaît au Kasaï : une branche féminine est née, soutenue par la double expérience du Frère Mbwebwe, et d’une religieuse qui a fait ses débuts dans une autre congrégation. Elle sera bien sûr au service particulier des fillettes, car les « enfants du marché » ne sont pas que des garçons.

Depuis les débuts, les difficultés n’ont pas manqué. L’épreuve surmontée dans la Foi est un signe de Dieu bien plus authentique que les succès spectaculaires. Voici donc, une fois encore, l’inattendu de Dieu : au milieu de l’année 2000, le Frère Jean-Marie Mbwebwe, premier animateur de la fondation, est atteint d’un cancer généralisé, qui l’emportera au début du mois d’avril 2001.

Un titre qui en dit long

Où en sont, à ce moment, les Frères et les Sœurs de ce Tiers-Ordre Régulier Franciscain ? Tout d’abord, on a compris le nom donné à la fondation : Missionnaires de l’Évangile et du Développement. « Missionnaires », ils sont envoyés à leurs frères, de la part de Jésus. Missionnaires de l’Évangile : C’est dans la simplicité évangélique qu’ils vivront, sans autre avoir que leur Foi, leur courage, l’expérience de Dieu et des choses de la vie que, petit à petit, ils acquerront. C’est dans l’esprit de l’Évangile qu’ils accueilleront les plus déshérités des enfants de ce monde, et qu’ils soutiendront leurs frères agriculteurs : « Tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits, qui sont mes frères, C’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Pauvres de moyens, les Frères et les Sœurs seront comme Pierre et Jean devant l’infirme : « De l’or et de l’argent, je rien ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au Nom de Jésus, lève-toi et marche ! » (Ac 3, 6). Missionnaires du développement : C’est semble-t-il l’évêque de leur nouveau diocèse qui, comprenant bien et appréciant leur œuvre, a proposé cette addition à leur dénomination. En effet, ce qu’il faut apporter aujourd’hui au nom de Jésus et de l’Évangile, dans une population déshéritée, C’est un progrès de la condition et de la dignité humaines. Il faut l’apporter en priorité aux rejetés de la société, aux mal compris, aux mal considérés. Il faut l’apporter en particulier à cette classe de personnes si indispensables, mais qui, dans les pays en développement plus encore qu’ailleurs, ont quelque peine à se faire respecter et à progresser : les agriculteurs.

Le grand défi

Pourquoi tous ces « enfants du marché » ? Et d’abord, combien sont-ils ? Personne ne connaît leur nombre. On pensait qu’ils étaient environ 2000. Le jour des obsèques du Frère Jean-Marie Mbwebwe, on a été stupéfait de les voir entrer dans la cathédrale, par vagues beaucoup plus importantes. Personne n’avait imaginé qu’on puisse en voir un tel rassemblement, sales, en loques, malodorants, en larmes. Comment sont-ils devenus « enfants du marché » ? Chacun a son histoire, mais il y a quelques raisons principales : la famille, ne parvenant pas à assurer l’entretien de l’enfant, l’envoie dans la rue, pour qu’il se débrouille et ne soit plus à charge ; la famille, accablée par tous les malheurs accumulés qui surviennent l’un après l’autre, croit qu’il doit y avoir « un sorcier » ou « une sorcière » qui cause tous ces malheurs ; l’enfant lui-même, fasciné par la vie des enfants du marché qui ont l’air de vivre sans entraves, quitte la maison pour les rejoindre. Car en effet, quelque dure et souvent dangereuse qu’elle soit, cette vie semble exercer un grand attrait sur les enfants. Parmi eux, certains sont heureux de l’aide, même limitée qu’on leur apporte. D’autres ne veulent aucune aide, veulent se débrouiller par eux-mêmes. Ceux-là sont généralement assez agressifs, extrêmement sales, et à la merci de toutes les maladies qu’on peut trouver dans pareil milieu.

Visite guidée

Pourquoi ne pas visiter, sous la conduite du Frère qui remplace le premier supérieur décédé, les quatre maisons que Frères et Sœurs occupent à Mbujimayi (Kasaï Oriental, RDC) ? Qu’on ne pense pas à de beaux couvents ou monastères. Tous les bâtiments sont des plus modestes, petits, bas, sans plafond sous les toits de tôle. La première installation visitée, se situe sur une « parcelle » (dans les pays ex-français on dit « concession »), d’environ 30 x 60 m. Elle porte de petits bâtiments sur un des petits côtés du rectangle, et la moitié du grand. Au fond, est construite la structure d’un assez grand hangar. Il n’y a encore ni toit, ni murs. On espère pouvoir arriver à y enseigner la pratique de quelques métiers : menuiserie, ajustage, mécanique...

Le visiteur apprend avec étonnement que plus de 200 enfants viennent loger là tous les soirs. On aura peine à comprendre qu’on puisse accumuler tant de dormeurs en si peu d’espace. On s’entendra dire que la plupart sont contents de dormir à l’extérieur, à cause de la chaleur. On ne dit pas si, par les nuits pluvieuses, la chaleur est au rendez-vous.

Que font-ils là, ces enfants par centaines ? Ils trouvent de quoi se laver, de quoi faire leur petite lessive. On soigne leurs bobos s’il y a lieu. Ceux qui le peuvent et l’acceptent sont mis à l’école. Quelques-uns sont, à l’issue de beaucoup de patientes démarches, réintégrés dans leur famille, ou parfois placés dans une famille. Pour le moment, on n’a absolument pas les moyens de les nourrir. Beaucoup passent l’essentiel de leur journée au marché. Ils essayent de trouver de petits services rétribués : portage de marchandises, nettoyages, garde... Certains cirent les chaussures dans les quartiers plus favorisés de la ville. Un certain nombre, il faut le craindre, continuent ce que font le plus souvent les enfants du marché : ils volent. Ils doivent essayer de gagner par eux-mêmes de quoi manger. Quelques-uns arrivent à aider la famille qui, par misère, les a envoyés, dans la rue. Un petit nombre parvient à l’école secondaire. Pour ceux qu’il n’y a pas espoir de scolariser, on essaye de leur donner au moins de l’alphabétisation et quelques rudiments d’instruction. On s’efforce d’intégrer ceux qui le peuvent et le veulent dans des mouvements de jeunesse paroissiaux.

Les Frères ont dans la cité une « maison de communauté ». C’est une « parcelle » beaucoup plus petite, le tiers ou le quart de la première. Elle est encerclée de petits bâtiments modestes, mais bien faits. Ils ont été faits avec amour. Pas de plafond dans la plupart. Une très petite mais jolie chapelle, un petit local où recevoir les gens de l’extérieur, une petite salle commune, de très petites chambres individuelles, un poulailler. L’ensemble fait penser aux « Carceri » de saint François, plus encore qu’à san Damiano. La chapelle de la Portioncule est une cathédrale à côté de celle d’ici. Mais C’est bien calme et familial.

Les Frères sont une petite dizaine de profès, et quelques novices et postulants. Pour leur formation religieuse, il y a dans la ville, pas loin, un « internoviciat ». On y donne des cours et sessions pour des novices de plusieurs congrégations. Il y a aussi un « interpostulat », qui les aide grandement. Les cours se donnent au monastère des Clarisses. Ces Clarisses ont en effet une grande salle où se font beaucoup de réunions, cours et conférences.

De chez les Frères, passons chez les Sœurs. Les Sœurs n’ont commencé que depuis quatre ans. Elles veulent suivre l’exemple des Frères. Elles pensent particulièrement aux fillettes. Après quatre ans, les Sœurs comptent une professe perpétuelle, trois novices, et trois postulantes. Leurs jeunes profitent également des deux « internoviciat » et « interpostulat ». Elles me pardonneront si les chiffres donnés ne sont pas tout à fait exacts : C’est l’ordre de grandeur.

Les Sœurs sont « installées » dans la première parcelle qu’ont occupée les Frères à Mbujimayi. Cette parcelle n’est pas grande du tout. Elles y sont provisoirement. Les petits bâtiments, toujours bien modestes, sont serrés les uns contre les autres, laissant très peu d’espace. Toutes les Sœurs habitent là pour le moment. Très petite chapelle, petite salle commune. Elles hébergent chaque jour de soixante à quatre-vingt fillettes, recueillies, elles aussi, « au marché ». Le régime est assez proche de celui des garçons chez les Frères. Les fillettes dorment sur des nattes posées sur le sol. Celles qui l’acceptent et le peuvent vont à l’école. Dans une sorte de hangar fermé, une petite foule de fillettes est alphabétisée par une novice. Elles sont bien serrées sur des bancs (des bancs sans table ni dossier), dans un local toujours sans plafond. Les plus chanceuses iront à l’école l’année prochaine. Pas plus que les Frères, les Sœurs n’ont la possibilité de nourrir les enfants. Celles-ci doivent chercher leur nourriture après l’école. Que font-elles ? Elles vont surtout, disent les Sœurs, là où l’on charge et décharge des marchandises. Il tombe toujours un peu de maïs ou de riz des sacs que l’on manipule. De même pour ces tout petits poissons séchés, grands comme des crevettes, que l’on transporte ici par sacs de 25 ou 50 kgs, avant de les vendre au détail. De même encore pour les sacs de chenilles séchées. Équipées d’un sac en plastique, les fillettes ramassent grain par grain, petit poisson par petit poisson, chenille par chenille. Parfois, elles parviennent à obtenir un petit service rétribué : nettoyage, lessive... Comme pour les garçons, les Sœurs arrivent à réinsérer quelques fillettes dans leur famille, ou dans une autre famille.

« Installées » dans la première « parcelle » des Frères, les Sœurs se serrent donc au milieu des enfants. Une autre « parcelle » a été acquise, qui devra permettre, quand elles auront pu y construire quelque chose, que les Sœurs aient leur petit couvent à part, leur donnant plus de place, et laissant plus de place pour l’œuvre.

Il nous reste à visiter le noviciat des Frères. Sur une colline, pas très loin de plusieurs maisons religieuses (Clarisses, Stigmatines, Franciscains et Franciscaines...) on trouve les anciens débuts d’un « Centre pastoral », bâtiments inachevés qui devaient devenir salle de conférences, lieu de réunion, séjour pour animateurs, bureaux, etc., un autel en plein air devant une grande croix en béton. Cet ensemble inachevé a au moins vingt-cinq ans. Celui qui naguère dirigeait les constructions logeait dans une maison construite à cette intention. Aujourd’hui les Frères du noviciat, novices, postulants, et encadreurs, logent dans cette maison. Il n’y a sûrement pas un lit par personne. Il y a une grande salle commune, et trois petites chambres, dont une, la plus petite, sert de chapelle. Un autre fort petit bâtiment est un poulailler. Cette implantation du noviciat est provisoire. L’évêché espère reprendre les travaux du Centre pastoral. L’implantation du noviciat des Frères fait donc partie des multiples questions qu’il leur faudra résoudre.

Malgré les difficultés ethniques des années ‘90, plusieurs Frères sont restés au Katanga. Ils y ont, comme à Mbujimayi, un centre d’hébergement d’enfants du marché tout près de la ville.

Il faudrait encore visiter la ferme des Frères, reprise de leur entreprise première. Les Frères espèrent y relancer leur œuvre de participation à la vie paysanne, pour faire grandir celle-ci en dignité et en efficacité. Ils espèrent aussi en tirer quelques ressources pour leurs œuvres qui, quelque modestes qu’elles soient, et quelque simplement qu’on fasse les choses, sont mangeuses d’argent.

La conduite de l’Esprit

Certains instituts religieux ont été fondés par une personne qui voulait fonder un institut religieux. Mais d’autres instituts ont plutôt pour origine une action de l’Esprit Saint dans un ensemble de circonstances. François d’Assise n’a pas voulu fonder un ordre religieux. Mais il s’est vu petit à petit entouré d’hommes qui voulaient vivre de son esprit, et il a fallu organiser ce groupe. De même Ignace de Loyola n’a pas cherché à fonder un institut religieux. Des étudiants en théologie qui avaient fait les Exercices sous sa direction ont voulu rester avec lui. Et ce n’est pas Vincent de Paul qui a eu la première idée des filles de la Charité ; C’est une femme pauvre, généreuse et à l’esprit pratique qui lui a montré son chemin. Jean-Marie Mbwebwe, lui non plus, n’a pas voulu fonder une congrégation. Il a d’abord voulu participer à une action généreuse, qu’il admirait. Il s’est trouvé rejoint, sans l’avoir cherché, par des jeunes hommes qui partageaient son idéal. D’abord consacré pour le partage et le relèvement de la condition paysanne, il s’est trouvé sans y avoir pensé comme envahi par le phénomène des « enfants de la rue ». Il n’a pas choisi son œuvre principale, et il n’a pas choisi que son œuvre principale se développe au Kasaï plutôt qu’au Katanga où elle avait commencé. Dans le même esprit, on se rappelle que l’Abbé Pierre dit volontiers : « Je n’ai rien fait ; cela m’est arrivé ».

C’est une constante de l’action de l’Esprit Saint, qu’il oriente les bonnes volontés plus encore qu’il ne soutient les initiatives. Il fortifie le désintéressement par l’épreuve plutôt qu’il ne donne des succès faciles. Il conduit à un champ d’action que l’on n’a pas choisi. Il oblige à l’approfondissement de l’imitation de Jésus et de l’oubli de soi, plutôt qu’il ne garantit gloire et succès. C’est lui, l’Esprit Saint, qui a dû inspirer cette parole de Guillaume d’Orange : « Il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».

C’est une constante encore de l’action de Dieu dans son Église, qu’à tout besoin, Dieu suscite une réponse. Mais tous ceux qui sont pressentis par l’Esprit Saint ne se trouvent pas toujours disponibles, disposés à apporter au nom de Jésus la réponse que Dieu inspire.

Des mots très simples, proches de l’Évangile

Un petit texte clôturera cette brève évocation. Il est fait de phrases rédigées par le Frère Mbwebwe lui-même, rassemblées par ses frères. Il dit l’idéal du Frère Jean-Marie Mbwebwe et de ses compagnons.

« Sur la base de notre profession religieuse, nous voulons réaliser la présence du Christ parmi les pauvres de notre société. Nous adorons Dieu en esprit et en vérité en déployant nos efforts en vue de la réinsertion sociale des enfants rejetés par leurs familles pour diverses raisons.

« Nous luttons pour redonner la dignité aux enfants de la rue, en vivant auprès d’eux pour la promotion de leur être comme créature et image de Dieu.

« Dans la vie quotidienne les Frères et les Sœurs dans leurs communautés respectives vivent la relation pascale d’amour et sont pleins de charité les uns pour les autres.

« Le Missionnaire de l’Évangile opte pour une vie simple au milieu du petit peuple : rester solidaire avec les personnes marginalisées.

« Opter pour une vie simple ne signifie pas critiquer les autres qui sont mieux équipés ou mieux formés, mais C’est accepter avec joie l’appartenance et les conditions à l’exemple de Marie et de Joseph qui ont offert deux colombes (Lc 2,23) ».

Le Père Jean-Marie Van Parys (1929) est entré dans la Compagnie de Jésus en 1948 et, après sa formation (entre autre un doctorat sur Blondel), a été envoyé au Congo (Zaïre-R.D.C.) pour l’enseignement de la philosophie. Ce qu’il fit dans diverses institutions jusqu’en 1992. Diverses publications dont Une approche simple de la Philosophie Africaine. De 1992 à 1999, il donne de nombreuses sessions et retraites ignatiennes (beaucoup de 30 jours). A été aussi de 1999 à 2001 à la disposition des Sœurs Missionnaires du Christ-Roi. Depuis 10 ans, il est adjoint à la rédaction de la revue Renaître et collabore à la Radio catholique de Kinshasa. Sa conviction : à travers les Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola, l’Évangile est puissance de renouvellement des sociétés et source de renouvellement de la pensée.

[1Nous signalons qu’une notice biographique du Frère Jean-Marie Mbwebwe a été publiée dans la petite revue Présence de Louise Lateau, 10e année, n° 38, Mai 2001, 8-12. Une lettre du P. Albert Lysbeth, s.j., qui a bien connu le Frère Jean-Marie à Lubumbashi vers les années 70, nous alerte également sur l’état financier critique des deux congrégations et porte à notre connaissance l’existence d’un groupe de soutien : Betu-Bana. Les enfants de la rue au Congo • 341, rue de Baume • B-7100 Mons • Belgique. Des coordonnées banquaires pour la Belgique peuvent être demandées à cette adresse ou encore à Broederlijk Delen • Huidevettersstraat 165 • B-1000 Brussel.

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