Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le trône de Dieu

Timothy Radcliffe

N°2001-3 Mai 2001

| P. 148 -165 |

Nous connaissons bien l’art oratoire du Maître Général actuel de l’Ordre des Dominicains, mais ce serait se méprendre complètement que de ne pas voir dans cet « ars proponendi » un aspect vraiment théologique du sujet traité. Cela est particulièrement vrai ici, où est célébré « l’opus » proprement monastique tel que l’a élaboré la règle de saint Benoît : l’être là, le n’aller nulle part, l’espace intérieur et autres thèmes explorés s’ordonnent dans une proposition, parfois paradoxale, qui à sa manière est belle, elle aussi, et dit donc dans le « vide » qu’elle creuse, la Gloire de Dieu.
Conférence du R.P. Timothy Radcliffe, o.p. au Congrès des Abbés, en la fête de saint Anselme, 6 septembre 2000. Traduite de l’anglais, elle a été publiée dans le Bulletin de l’A.I.M. (2000, 70, 19-33) et nous remercions chaleureusement le P. Martin Neyt, o.s.b., de nous avoir permis, avec l’accord du R.P. Timothy Radcliffe, de la publier à neuf dans nos pages.

C’est un grand honneur pour moi, d’avoir été invité à m’adresser au Congrès des Abbés. Je voudrais parler un peu du rôle des monastères en ce nouveau millénaire. Je me sens si peu apte à parler de ce sujet que je me demande si j’aurais dû accepter l’invitation. Je l’ai fait en hommage de reconnaissance à saint Benoît et à ceux qui suivent sa Règle. J’ai été éduqué – plus ou moins – pendant dix ans par les Bénédictins, à Worth, puis à Downside, et je garde le plus heureux souvenir de ces années-là. Je me souviens surtout de l’humanité de ces moines qui m’ont aidé à croire en un Dieu bon et miséricordieux, encore que très anglais ! Je dois probablement ma vocation religieuse à un grand-oncle bénédictin, Dom John Lane Fox, doué d’une vitalité et d’un enthousiasme débordants pour le Seigneur. Enfin je voudrais remercier Dieu pour ce bon Bénédictin et ami, le Cardinal Basil Hume.

Tout au long du pèlerinage de ma vie, les abbayes bénédictines ont été comme des oasis, des lieux où j’ai pu me reposer et me rafraîchir avant de reprendre la route. J’ai fait ma retraite diaconale à Buckfast et ma retraite préparatoire au sacerdoce à l’abbaye du Bec-Hellouin, en Normandie. J’ai passé des vacances à La Pierre-qui-Vire et à Einsiedeln ; j’ai célébré les fêtes pascales à l’abbaye de Pannonhalma en Hongrie ; j’ai visité Subiaco, le Mont Cassin, le Mont Olivet et une centaine d’autres abbayes.

Dans tous ces monastères j’ai trouvé des foules de visiteurs. Pourquoi sont-ils là ? Certains, sans doute, sont des touristes, vont passer une après-midi, peut-être dans l’espoir de voir un moine, comme on va voir des singes au zoo. On pourrait s’attendre à trouver des pancartes : « Défense de donner à manger aux moines ». D’autres sont attirés par la beauté des bâtiments ou de la liturgie. Beaucoup viennent pour rencontrer Dieu. Nous parlons de « sécularisation », mais nous vivons à une époque marquée par une profonde recherche religieuse. Il existe une soif de transcendant. Les gens espèrent le trouver dans les religions orientales, les sectes New Age, l’exotique et l’ésotérique. Il existe souvent une certaine méfiance envers l’Église et toute religion institutionnelle, à l’exception peut-être des monastères. L’idée persiste que dans les monastères l’on peut entrevoir le mystère de Dieu et découvrir quelque trace du transcendant.

En fait, c’est le rôle des monastères d’accueillir ces hôtes de passage. La Règle dit que l’étranger doit être reçu comme le Christ. Il doit être salué avec respect, il faut lui laver les pieds et le nourrir. Cela a toujours été mon expérience. Je me rappelle ma visite à Saint-Ottilien alors que le Père Viktor Dammertz était abbé. J’étais un pauvre étudiant anglais dominicain, dégoûtant, qui faisait de l’auto-stop. Et voilà que je me suis trouvé accueilli, lavé et nettoyé par ces bénédictins allemands impeccables, qui m’ont même coupé les cheveux. J’étais presque convenable quand je repris ma route. Ce fut de courte durée !

Pourquoi les gens sont-ils attirés ainsi vers les monastères ? Je voudrais vous partager quelques réflexions à ce sujet. Vous vous direz peut-être que mes pensées sont complètement folles et montrent bien qu’un Dominicain ne peut rien comprendre à la vie bénédictine. S’il en est ainsi, pardonnez-moi ! Je voudrais expliquer que vos monastères manifestent Dieu, non pas à cause de ce que vous faites ou dites, mais peut-être parce que la vie monastique a en son centre un espace, un vide, dans lequel Dieu peut se montrer. J’aimerais suggérer que la Règle de saint Benoît ménage dans vos vies une sorte de centre vide, dans lequel Dieu peut vivre et être aperçu.

La gloire de Dieu se manifeste toujours dans un espace vide. Quand les Israélites sortirent du désert, Dieu les accompagna, siégeant dans l’espace entre les ailes des chérubins au-dessus du trône de miséricorde. Le trône de gloire était ce vide. C’était seulement un petit espace large comme la main. Dieu n’a pas besoin de beaucoup de place pour manifester sa gloire. Un peu plus loin sur l’Aventin, à moins de deux cent mètres d’ici, se trouve la basilique Sainte-Sabine. Sur la porte figure la première représentation connue de la croix. On voit un trône de gloire, qui est aussi un vide, une absence, car un homme meurt en criant vers le Dieu qui semble l’avoir abandonné. Le dernier trône de gloire est un tombeau vide dans lequel nul corps ne repose.

Mon espoir est que les monastères bénédictins continuent à être des lieux où la gloire divine rayonne, des trônes pour le Mystère. Et tout cela précisément à cause de ce que vous n’êtes pas et de ce que vous ne faites pas. Ces dernières années, les astronomes recherchaient de nouvelles planètes dans le ciel. Jusqu’à tout récemment, ils n’avaient jamais vu directement aucune planète. Mais ils pouvaient les détecter, grâce à un tremblement dans l’orbite de l’étoile. Peut-être en va-t-il de même avec ceux qui suivent la Règle de saint Benoît, seulement vous êtes les planètes qui révèlent l’étoile invisible qui est le centre du monastère. L’orbite mesurable de votre vie pointe vers le mystère que nous ne pouvons voir directement. « Vraiment, Tu es un Dieu caché, Dieu d’Israël » (Is 45, 13).

Je dirais donc que le centre invisible de votre vie se révèle dans votre façon de vivre. La gloire de Dieu se manifeste dans une vacuité, un espace vide dans vos vies. Je parlerai de trois aspects de la vie monastique qui ouvrent ce vide et offrent un espace pour Dieu : tout d’abord, vos vies n’ont pas de raison particulière ; deuxièmement, par le fait même, elles ne mènent nulle part ; et enfin, ce sont des vies d’humilité. Chacun de ces aspects de la vie monastique ouvre un espace pour Dieu. Et je voudrais montrer que dans chaque cas, c’est la célébration de la liturgie qui donne sens à ce vide. C’est le chant de l’Office plusieurs fois par jour qui manifeste que ce vide est rempli par la gloire de Dieu.

Être là

Ce qui est le plus évident pour vous, les moines, c’est que vous ne faites rien de spécial. Vous travaillez à la ferme, mais vous n’êtes pas des agriculteurs, vous enseignez, mais vous n’êtes pas des professeurs. Vous avez peut-être la responsabilité d’un hôpital ou d’une mission, mais vous n’êtes pas d’abord médecins ou missionnaires. Vous êtes des moines qui suivez la Règle de Benoît. Vous ne faites rien de spécial. Les moines sont généralement des personnes très occupées, mais l’activité n’est pas le but de votre vie. Le Cardinal Hume écrivait :

« Nous ne nous considérons pas comme ayant une mission ou une fonction spéciale dans l’Église. Nous n’avons pas la prétention de changer le cours de l’histoire. Nous sommes simplement là, presque par hasard à vues humaines. Et avec bonheur, nous continuons à être simplement là » .

C’est cette absence d’objectif explicite qui manifeste Dieu, comme la raison d’être, secrète et cachée, de vos vies. Dieu se manifeste comme centre invisible de notre existence, quand nous n’essayons pas de fournir d’autre justification de ce que nous sommes. Le sens de la vie chrétienne est simplement d’être avec Dieu. Jésus dit à ses disciples : « Demeurez dans mon amour » (Jn 15, 10). Les moines sont appelés à demeurer dans son amour.

Notre monde est comme un marché où chacun cherche à se faire remarquer, en essayant de convaincre les autres que ce qu’il vend est nécessaire pour bien vivre. On ne cesse de nous répéter de quoi nous avons besoin pour être heureux : un four à micro-ondes, un ordinateur, des vacances aux Caraïbes, un nouveau savon. Et c’est une tentation pour la religion de venir sur le marché rivaliser avec les autres en criant : « Vous avez besoin de la religion pour être heureux, pour réussir et même pour vous enrichir. » Les sectes prolifèrent en Amérique latine parce qu’elles promettent le pactole. Et le christianisme est au rendez-vous, se présentant comme tout à fait valable. Cette semaine, on vous propose du yoga, la semaine prochaine, de l’aromathérapie. Pouvons-nous les persuader d’essayer le christianisme ? Je me souviens des toilettes d’un pub à Oxford. Il y avait un graffiti écrit en tout petit, dans un coin du plafond : « Si vous avez regardé jusqu’ici, c’est que vous devez être à la recherche de quelque chose. Pourquoi ne pas essayer l’Église catholique ? »

Nous avons besoin de chrétiens sur la place publique, qui se mêlent aux clameurs des foules dans la bousculade des marchés, essayant d’attirer l’attention. C’est là que les Dominicains et les Franciscains, par exemple, devraient être. Mais les monastères incarnent une vérité fondamentale. En définitive, nous adorons Dieu non parce qu’il est intéressant pour nous, mais simplement parce qu’il est. La voix dans le buisson ardent proclamait : « Je suis celui qui suis ». L’important n’est pas que Dieu nous concerne, mais que nous trouvions en Lui la manifestation éminente de tout ce qui a du prix, l’étoile polaire de nos vies. Je pense que tel était le secret de l’autorité particulière du Cardinal Hume. Il n’a pas essayé de faire du marketing religieux ni de prouver que le catholicisme était l’ingrédient secret d’une vie réussie. Il ne fut qu’un moine qui récitait ses prières. Tout bien considéré, les gens savent qu’un Dieu qui doit montrer son utilité pour moi ne vaut pas la peine d’être adoré. Un Dieu qui doit être intéressant est tout sauf Dieu. La vie du moine témoigne qu’on ne saurait attribuer à Dieu une quelconque valeur, puisque toute chose n’a de valeur que rapportée à Dieu. La vie du moine l’atteste, puisqu’elle n’est rien de spécial, sinon demeurer avec Dieu. Vos vies ont un vide dans leur centre, comme l’espace compris entre les ailes des chérubins. C’est là que nous pouvons entrevoir la gloire de Dieu.

Le rôle de l’Abbé est peut-être simplement d’être la personne qui, de toute évidence, ne fait rien de spécial. Les autres moines peuvent se trouver dans l’obligation de remplir un office : cellérier, infirmier, responsable de la ferme, de l’imprimerie ou de l’école. Mais j’oserais dire que l’Abbé est peut-être le gardien de l’identité la plus profonde des moines comme ceux qui n’ont rien de spécial à faire. Il y avait un Dominicain anglais, Bede Jarret, prédicateur célèbre, écrivain prolixe, qui fut Provincial pendant des années. Il avait toujours l’air de ne rien faire. On m’a raconté que, si on allait le voir, d’ordinaire il ne faisait rien. Si on lui demandait ce qu’il était en train de faire, il paraît qu’il avait l’habitude de répondre : « J’attendais de voir si quelqu’un allait venir. » Il avait l’art de faire beaucoup alors qu’il semblait en faire peu. La plupart d’entre nous, y compris moi-même, nous faisons l’inverse, nous faisons en sorte d’avoir l’air toujours extrêmement occupés, même si nous n’avons rien à faire !

Comment les visiteurs qui envahissent les monastères, regardent les moines et assistent aux Vêpres, peuvent-ils découvrir que cette vacuité est révélation de Dieu ? Pourquoi ne pensent-ils pas simplement que les moines sont des paresseux dépourvus d’ambition, des ratés dans la compétition de la vie ? Comment peuvent-ils entrevoir que c’est Dieu qui est au centre de vos vies ? Je subodore que c’est en vous écoutant chanter. L’autorité de cette interpellation réside dans la beauté de votre louange de Dieu. Des vies qui n’ont pas d’objectif défini constituent de toute évidence une énigme, une interrogation. « Pourquoi ces moines sont-ils ici ? Dans quel dessein ? » C’est la beauté de la louange de Dieu qui manifeste la raison de votre présence. Je dois avouer que, jeune élève à Downside, je n’étais pas très religieux. Je fumais derrière les salles de classe et faisais des escapades nocturnes dans les pubs. J’ai failli être renvoyé de l’école pour avoir lu un livre à scandale : L’amant de Lady Chatterley durant le Salut. S’il y a une chose qui m’a retenu dans ma foi, c’est la beauté que je trouvais là : la beauté du chant de l’Office, la luminosité matinale de l’abbaye, le rayonnement du silence. C’est la beauté qui me retenait.

Ce n’est certainement pas une coïncidence si le grand théologien de la beauté, Hans Urs von Balthasar, reçut sa première éducation à l’école de l’abbaye d’Engelberg, célèbre pour sa tradition musicale. Balthasar parle de l’auto révélation de la beauté, de son intrinsèque autorité [1]. Vous ne pouvez pas discuter avec la beauté quand elle vous interpelle, ni la repousser. Et c’est là, probablement, la manifestation de l’autorité de Dieu qui trouve le plus large écho, à notre époque où l’art est devenu une forme de religion. Si peu de gens vont à la messe le dimanche, en revanche on en trouve des millions dans les concerts, les musées et les expositions. Dans la beauté, nous pouvons entrevoir la gloire de la sagesse de Dieu qui dansait lorsqu’elle créa le monde plus beau que le soleil (Sg 7). Dans la Septante, quand Dieu créa le monde, il vit que cela était kalo, beau. La bonté nous interpelle sous la forme de la beauté. Quand on entend la beauté du chant, on peut alors deviner pourquoi les moines sont là, et entrevoir le centre secret de leurs vies, la louange de gloire. C’était tout à fait caractéristique chez Dom Basile : quand il parlait des aspirations les plus profondes de son cœur, il en parlait alors en termes de beauté :

« Quelle expérience ce serait si je pouvais connaître celle qui, de toutes les plus belles choses, serait la plus belle ! Ce serait la plus haute de toutes les expériences de joie et la plénitude. La chose la plus belle entre toutes, je l’appelle Dieu » .

Et si la beauté est vraiment la révélation du bon et du vrai, comme le croyait saint Thomas d’Aquin, alors peut-être la vocation de l’Église est-elle pour une part d’être un lieu de révélation de la beauté véritable. Une bonne partie de la musique moderne, même dans les églises, est si insignifiante qu’on peut parler d’une parodie de la beauté. C’est le mauvais goût, le kitsch, qui a été décrit comme une pornographie de l’insignifiance [2]. Peut-être est-ce dû au fait que nous tombons dans le piège de considérer la beauté en termes de rentabilité, comme quelque chose d’utile pour distraire les gens, au lieu de voir que ce qui est vraiment beau révèle le bien.

J’espère que vous ne pensez pas trop bizarre que je vous dise que la vie monastique est, en soi, quelque chose de beau. J’ai été fasciné par la Règle, quand j’ai lu, au début : « On l’appelle Règle, parce qu’elle règle la vie de ceux qui la suivent. » La regula règle. À première vue, cela sonne comme trop réglementaire pour un Dominicain. D’après mon expérience, c’est très difficile de réglementer les frères ! Mais on peut penser que regula n’a pas le sens de « contrôle », mais évoque plutôt l’idée de mesure, de rythme, de vies façonnées et formées. Peut-être que ce qu’elle suggère, c’est la discipline de la musique. Saint Augustin pensait que vivre vertueusement était vivre musicalement, être en harmonie. Selon lui, aimer son prochain c’était « conserver l’ordre musical » [3]. La grâce est gracieuse et la vie de la grâce est beauté.

Encore une fois, c’est bien le chant liturgique qui manifeste le sens de nos vies. Selon saint Thomas, la beauté dans la musique est essentiellement liée à la temperantia. Il ne faut jamais rien de trop. La musique doit conserver le juste rythme, n’être ni trop rapide ni trop lente, rester en mesure. Saint Thomas pensait qu’une vie de tempérance nous conserve jeunes et beaux. Et ce que la Règle semble spécialement proposer, c’est justement une vie mesurée, sans rien d’excessif – même si je ne suis pas absolument sûr que les moines conservent beauté et jeunesse mieux que n’importe qui d’autre ! La Règle admet que, dans le passé, les moines ne buvaient pas du tout de vin, mais « puisque nous ne pouvons pas convaincre les moines de s’en abstenir, alors qu’ils en boivent modérément ». Pas d’excès !

Je me rappelle mon grand-oncle bénédictin qui aimait beaucoup le vin, lequel était nécessaire à sa santé – du moins il en était convaincu. Puisqu’il mourut presque centenaire, il avait sans doute raison. Il avait persuadé mon père et mes oncles de bien l’approvisionner avec une bouteille de Bordeaux par jour, ce qu’on peut appeler, je suppose, une quantité modérée, en accord avec ce que dit la Règle à propos de l’hémine (ch. 40). Quand il introduisait ces articles en fraude dans le monastère, les moines s’étonnaient toujours du tintement dans son sac. Avec l’aide de ses neveux, des explications élaborées étaient préparées d’avance !

Quand nous entendons chanter les moines, nous percevons la musique que constitue notre vie, scandée par le rythme et l’harmonie de la Règle de saint Benoît. La louange d’Israël est devenue un trône pour la gloire de Dieu.

N’aller nulle part

La vie des moines intrigue l’étranger, non seulement parce que vous ne faites rien de spécial, mais aussi parce que votre vie ne va nulle part. Comme dans tous les ordres religieux, vos vies ne visent pas à gravir les échelons d’une promotion. Nous sommes simplement des frères et des sœurs, des moines et des moniales. Nous ne devons pas aspirer à être plus. Un soldat ou un enseignant brillant, sort du rang. Sa vie montre qu’elle a de la valeur parce qu’il peut être promu professeur ou général. Il n’en va pas ainsi pour nous. La seule échelle que l’on connaisse dans la Règle de saint Benoît est celle de l’humilité. Je suis sûr que les moines, comme les Dominicains, nourrissent quelquefois des rêves secrets de promotion et ambitionnent la gloire de devenir cellérier ou même abbé. Je suis sûr que bien des moines se regardent dans la glace et imaginent à quoi ils ressembleraient avec une croix pectorale ou même une mitre, et simulent une bénédiction en espérant que personne ne les voit ! Mais nous savons bien tous que ce n’est pas la promotion, mais notre cheminement vers le Royaume, qui donne réellement forme à notre vie. La Règle nous est donnée, dit saint Benoît, pour que nous nous hâtions vers notre patrie céleste.

Je me souviens d’un Abbé que nous aimions bien dans la famille et qui avait l’habitude de venir passer Noël chez nous. Il était admirable en tout point, si ce n’est une légère tendance à se prendre trop au sérieux comme Abbé – ce qui n’est le cas de personne ici présent, j’en suis sûr. Il tenait à être accueilli à la gare par toute la famille et voulait que, sur le quai numéro quatre, chacun des six enfants fasse la génuflexion devant lui pour baiser son anneau. Ce respect était si enraciné dans la famille qu’une de mes cousines était connue pour faire souvent la génuflexion avant de prendre place au cinéma ! Chaque fois que notre Abbé venait dans la famille, la bataille annuelle des chandeliers recommençait. Celui-ci tenait fermement qu’un abbé ait droit à quatre chandeliers d’argent, mais mon père, inflexible, déclarait toujours que chez lui les prêtres avaient tous le même nombre de chandeliers !

Pour la plupart de nos contemporains, une vie sans promotion n’a pas de sens, puisque vivre, c’est entrer en lice pour gagner, avancer ou périr. Et c’est pourquoi nos vies sont une énigme, un point d’interrogation. Apparemment, elles ne mènent nulle part. On devient moine ou religieux, et on n’a désormais plus besoin de vouloir être plus. Je me souviens que lorsque j’ai été élu Maître Général de l’Ordre, un journaliste bien connu a écrit un article dans le New Catholic Reporter. Il terminait en faisant remarquer qu’à la fin de mon mandat de Maître Général je n’aurais que 55 ans. « Que fera ensuite Radcliffe ? » demandait-il. Quand je lus cet article, je fus profondément mal à l’aise. C’était comme si on me dépouillait de la raison d’être de ma vie, et qu’on voulait m’obliger à entrer dans d’autres catégories. Que ferait Radcliffe ensuite ? Dans cette logique, ma vie ne conserverait son sens qu’au moyen d’une nouvelle promotion. Mais pourquoi devrais-je faire autre chose que vivre en religieux dominicain ? Nos vies ont leur sens, précisément, dans cette absence de progression, qui désigne Dieu comme la fin ultime de nos existences.

Une fois de plus, je prétends que c’est dans le chant de l’Office que cette affirmation prend sens, en articulant cette longue histoire de la Rédemption. Au début de cette année, j’ai eu l’occasion d’aller à l’église cathédrale de Monreale, en Sicile, à côté de l’antique abbaye bénédictine. J’avais peu de temps, mais on m’avait dit que celui qui va à Palerme et ne visite pas Monreale arrive comme un être humain et repart comme un cochon ! Ce fut une expérience étonnante. Tout l’intérieur est un éblouissant puzzle de mosaïques racontant l’histoire de la Création et de la Rédemption. Entrer dans l’église, c’est se retrouver dans l’histoire, dans notre histoire. Voilà la véritable histoire de l’humanité, ce n’est pas la lutte pour atteindre le sommet de l’arbre. C’est une révélation de la structure du temps véritable. La véritable histoire n’est pas une histoire de succès individuel, de promotion ou de compétition ; c’est l’histoire de la marche de l’humanité vers le Royaume, célébrée chaque année dans le cycle liturgique, de l’Avent à la Pentecôte, qui culmine dans le vert du temps ordinaire, notre temps.

Voilà le temps véritable, qui inclut tous les petits événements et drames de nos vies. C’est le temps qui rassemble les petites défaites et victoires, et leur donne sens. La célébration monastique de l’année liturgique devrait être révélation du temps véritable, la seule histoire importante. Les différents temps liturgiques de l’année – le temps ordinaire, Noël, le Carême et Pâques – doivent se différencier, avec des mélodies différentes, des couleurs différentes, comme le printemps est différent de l’été, et l’été de l’automne. Il faut qu’ils soient suffisamment distincts pour n’être pas absorbés par les autres rythmes, l’année financière, l’année scolaire, les années que nous comptons à mesure que nous vieillissons. Un de nos frères dominicains, le peintre coréen Kim en Joong, a fabriqué de merveilleuses chasubles sur lesquelles éclatent les couleurs des saisons.

Souvent, la liturgie moderne ne communique pas cela. Quand vous allez aux Vêpres, ce peut être à n’importe quel moment de l’année. Mais dans la communauté d’Oxford où j’ai vécu vingt ans, nous composions des antiennes pour chaque saison. Je les entends encore quand je voyage. Pour moi, l’Avent évoque certaines mélodies pour les hymnes, des antiennes particulières pour le Benedictus ou le Magnificat. Nous savons que Noël approche quand nous entendons les grandes antiennes « O ». La Semaine Sainte évoque les Lamentations de Jérémie. Nous avons à vivre le rythme de l’année liturgique comme le rythme le plus profond de nos vies. La liturgie monastique rappelle que nous allons vers le Royaume de Dieu. Nous ne savons pas ce qui se passera demain ou le siècle prochain ; nous n’avons pas à faire de prédictions, mais notre sagesse est de vivre pour cette fin ultime.

J’ajouterais peut-être une nuance en finale. Il est facile de dire que les religieux vivent pour que vienne le Règne, mais dans les faits, nous ne le faisons pas souvent. L’année liturgique trace la voie royale vers la liberté, mais nous ne l’empruntons pas toujours. Selon saint Thomas, la formation, spécialement la formation morale, est toujours formation à la liberté. Mais l’entrée dans la liberté est lente et pénible, elle connaît des erreurs, des mauvais choix, et le péché. Dieu nous fait sortir d’Égypte et nous conduit à la liberté du désert mais nous nous affolons et nous nous rendons nous-mêmes esclaves de veaux d’or, ou bien nous essayons de retourner en Égypte. Voilà le véritable drame de la vie quotidienne du moine : non pas de savoir s’il aura une promotion dans l’échelle des fonctions, mais l’apprentissage de la liberté, avec des rechutes fréquentes dans l’infantilisme et l’esclavage. Comment pouvons-nous donner un sens à notre lente ascension vers la liberté de Dieu et à nos fréquents retours vers l’esclavage ? Une fois de plus, c’est peut-être dans la musique que nous pourrions trouver la clef.

Pour saint Augustin, l’histoire de l’humanité est comme un récital musical qui renferme toutes les discordances et dissonances des faiblesses humaines, mais qui mène finalement à une composition dans laquelle tout a sa place. Dans son ouvrage remarquable De Musica, il écrit : « La dissonance peut être rachetée sans être détruite [4]. L’histoire de la Rédemption est comme une grande symphonie qui embrasse toutes nos erreurs, efface toutes nos bêtises et dans laquelle triomphe enfin la beauté. La victoire, ce n’est pas que Dieu efface nos fausses notes ou prétende qu’elles n’ont jamais été. Il leur trouve une place dans la partition qui les rachète. Cela culmine dans l’Eucharistie. Selon l’expression de Catherine Pickstock, « la plus haute musique dans ce monde déchu, la musique rédemptrice, n’est autre que le sacrifice répété du Christ lui-même, qui constitue la musique de l’Eucharistie sans cesse répétée » [5].

L’Eucharistie est la répétition du sommet dans le drame de notre libération. Le Christ nous donne librement son corps, mais les disciples le rejettent, le renient, s’enfuient loin de lui, prétendant qu’ils ne le connaissent pas. Ici, dans la musique de nos relations avec Dieu, nous trouvons les plus profondes dysharmonies. Mais dans l’Eucharistie, elles sont ramassées, embrassées et transfigurées en beauté, dans un geste d’amour et de don. Dans cette musique de l’Eucharistie, nous sommes unifiés et nous trouvons l’harmonie. C’est une résolution harmonique qui n’efface pas nos refus de l’amour et de la liberté ou voudrait faire croire qu’ils n’ont jamais existé, mais les transforme en étapes sur un itinéraire. Dans nos célébrations, nous osons faire mémoire de la faiblesse des apôtres.

Ainsi le moine signifie par sa vie que le terme est le Royaume. Notre histoire est l’histoire de l’humanité en route vers le Royaume. Nous mettons cela en scène dans le cycle annuel de l’année liturgique, depuis la Création jusqu’au Royaume. Mais le drame quotidien de la vie du moine est plus complexe, avec nos luttes et nos défaillances pour devenir libres. La symphonie annuelle du pèlerinage vers le Royaume a besoin d’être ponctuée par la musique quotidienne de l’Eucharistie qui reconnaît que nous refusons constamment de prendre la route de Jérusalem, de la mort et de la Résurrection, et choisissons la servitude. Nous avons besoin de nous retrouver chaque jour dans la musique de l’Eucharistie, dans laquelle il ne peut être dissonance si forte qu’elle reste hors d’atteinte de la résolution créative de Dieu.

L’espace intérieur

Nous en arrivons à ce qui constitue l’élément fondamental de la vie monastique, à ce qui est le plus beau et le plus difficile à décrire : l’humilité. C’est ce qui est le moins visible immédiatement à ceux qui viennent visiter nos monastères, et cependant, c’est le fondement de tout. Elle est, dit le Cardinal Hume, « très belle à voir, mais l’effort pour devenir humble est vraiment douloureux » [6]. C’est l’humilité qui ménage un espace vide pour Dieu, où il puisse lui-même demeurer et où sa gloire puisse être vue. C’est en définitive l’humilité qui fait de nos communautés le trône de Dieu.

Il est difficile aujourd’hui de trouver les mots pour parler de l’humilité. Notre société semble presque nous inviter à cultiver le contraire, une tendance à s’imposer avec suffisance, une assurance éhontée. La personne qui réussit se met en avant avec agressivité. Quand nous lisons, au septième degré d’humilité, que nous devons apprendre à dire avec le prophète : « Je suis un ver et non un homme », nous reculons. Est-ce parce que nous sommes si orgueilleux ? Ou bien est-ce parce que nous sommes si peu assurés de nous-mêmes, si peu convaincus de notre valeur ? Peut-être-n’osons-nous pas affirmer que nous sommes des vers parce que nous sommes hantés par la crainte que cela ne soit que trop vrai.

Comment construire des communautés qui soient des signes vivants de la beauté de l’humilité ? Comment pouvons-nous manifester la puissance d’attraction de l’humilité dans un monde agressif ? Il n’y a que vous qui puissiez répondre à cette question. Saint Benoît fut le maître de l’humilité ; je ne suis pas sûr qu’elle ait toujours été la vertu dominante de tous les Dominicains ! Mais je voudrais vous faire part d’une brève réflexion. Quand nous pensons à l’humilité, nous pouvons la concevoir comme une chose intensément personnelle et privée : m’observer en voyant combien je suis misérable, m’examiner intérieurement en me pénétrant de mes qualités de ver de terre. Il s’agit là, pour le moins, d’une perspective déprimante. Saint Benoît, peut-être, nous invite à faire quelque chose de bien plus libérateur : construire une communauté dans laquelle nous soyons libérés de la rivalité, la compétition ou la lutte pour le pouvoir. C’est un nouveau type de communauté, structurée pas la déférence et l’obéissance mutuelles. C’est une communauté où personne n’occupe le centre ; le centre reste vide, espace vide rempli par la gloire de Dieu. Cela implique un profond défi pour l’image moderne du moi, de ce moi solitaire, tout absorbé en lui-même, centre du monde et axe autour duquel tout gravite. Son identité n’est autre que la conscience qu’il a de lui-même. « Je pense donc je suis. »

La vie monastique nous invite à quitter le centre et à nous laisser mouvoir par la force d’attraction de la grâce. Elle nous invite à nous décentrer. Une fois de plus, Dieu se révèle à nous dans un vide, une vacuité, et nous trouvons dans ce cas, au centre de la communauté, l’espace vide réservé à Dieu. Nous avons à préparer une place pour que le Verbe vienne demeurer parmi nous, un espace où Dieu puisse être. Tant que nous briguons la place du centre, il n’y aura pas de place pour Dieu. Ainsi l’humilité ne consiste pas à me mépriser moi-même, à penser que je suis détestable. Elle consiste à creuser le cœur de la communauté, pour dégager un espace où le Verbe puisse venir planter sa tente.

Une fois de plus, je pense que c’est dans la liturgie que nous pouvons trouver la manifestation de cette beauté. Dieu a son trône sur la louange d’Israël. C’est quand on voit les moines chanter les louanges de Dieu qu’on peut se rendre compte de la liberté et de la beauté de l’humilité. Au Moyen Âge, on pensait qu’une bonne harmonie musicale allait de pair avec la construction d’une communauté harmonieuse [7]. La musique guérit l’âme et la communauté. Nous ne pouvons pas chanter à l’unisson si chacun cherche à se mettre en avant et s’efforce de chanter plus fort que son voisin. C’est ensemble que nous faisons de la musique. D’une façon analogue, je suis sûr que chanter harmonieusement en commun, apprendre à donner sa note propre et à trouver sa juste place dans la mélodie, nous apprend à devenir des frères, et montre aux autres ce que signifie vivre ensemble, sans rivalité ni compétition.

Quel est le rôle de l’Abbé dans tout cela ? J’hésite à le dire, puisque dans l’Ordre dominicain, nous n’avons eu qu’un Abbé dans notre histoire, un certain Mathieu, et ce fut un véritable désastre, si bien que nous n’avons jamais eu d’autre Abbé. Mais l’Abbé, c’est peut-être celui qui garde ouvert l’espace pour le Christ, au centre. Pour le dire sur le registre musical, l’Abbé refuse de dominer le chant, d’étouffer la voix des autres moines, d’être le Pavarotti [8] de l’Abbaye. Il laissera l’harmonie diriger. On peut se rendre compte de la qualité d’une communauté en l’écoutant chanter. Et vous pouvez voir immédiatement, rien qu’à la façon de chanter, la différence entre Bénédictins et Dominicains !

Le sommet de l’humilité, pour un moine, c’est quand il découvre que non seulement il n’est pas le centre du monde, mais qu’il n’est même pas le centre de lui-même. Il n’y a pas seulement un vide au centre de la communauté où Dieu demeure, mais il y a un vide au centre de mon être, où Dieu peut planter sa tente. Je suis une créature à qui Dieu donne l’existence à chaque instant. Dans les mosaïques de Monreale, on voit Dieu créant Adam. Dieu donne à Adam son souffle et le maintient dans son être. Au cœur de mon être, je ne suis pas seul. Dieu est là, m’insufflant l’existence à tout instant, me donnant l’existence. Au centre de moi-même, il n’y a pas un moi solitaire ou cartésien, mais un espace rempli par Dieu.

Peut-être est-ce la vocation ultime du moine de montrer la beauté de cette vacuité, d’être individuellement et communautairement des temples dans lesquels la gloire de Dieu peut demeurer. Vous ne serez pas surpris si je pense que cela se manifeste dans le chant des louanges de Dieu. Je dépasse ici les limites de ma compétence sur ce sujet, mais je ne l’aborderai que parce que je trouve cela fascinant. Si vous pensez que je dis n’importe quoi, vous avez probablement raison !

Toute création artistique fait écho à la première création. C’est dans l’art que nous pouvons nous faire l’idée la plus juste de ce que cela signifie pour Dieu de créer le monde à partir de rien. L’originalité de chaque œuvre d’art renvoie à l’origine de tout ce qui est. Tout poème, toute peinture, sculpture, ou chant nous donne une idée de ce que cela signifie pour Dieu de créer. Georges Steiner écrit :

« À l’origine de tout acte artistique se trouve le rêve d’un bond absolu à partir du néant, de l’invention d’une forme d’expression si nouvelle, si spécifique à son auteur, qu’elle laisserait, littéralement, le monde antérieur loin derrière » .

Dans la tradition chrétienne, cela est spécialement vrai pour la musique. Pour saint Augustin, c’est dans la musique, où le son sort du silence, que nous pouvons voir ce que cela représente pour l’univers de ne reposer sur rien, d’être contingent, et, pour nous, d’être des créatures : « L’alternance du son et du silence dans la musique est perçue par saint Augustin comme une manifestation de l’alternance du venir à l’existence et du passage au non-être, qui doit caractériser un univers créé à partir de rien » [9]. Nous entendons dans la musique – nous citons encore Steiner :

« ...le vestige sans cesse renouvelé du moment originel, jamais totalement accessible de la création, le premier fiat inaccessible » . C’est l’écho du big bang, ou, comme dit Tavener, le pré-écho du silence divin.

Au cœur de la vie monastique se trouve l’humilité. Non pas, je pense, l’humilité extrême, déprimante de ceux qui se haïssent eux-mêmes, mais l’humilité de ceux qui se reconnaissent créatures et qui accueillent l’existence comme un don. Il est donc tout à fait normal qu’au centre de votre vie se trouve le chant. Car c’est dans ce chant que nous manifestons l’action divine, cause de l’existence de toute chose. Vous chantez les louanges du Verbe de Dieu par qui tout a été fait. Nous pouvons voir ici une beauté qui est plus qu’un simple plaisir. C’est la beauté qui célèbre la naissance de la Création.

Pour conclure, j’ai soutenu dans cette conférence que la gloire de Dieu a toujours besoin d’un espace, d’un vide, pour se manifester : l’espace situé entre les ailes des chérubins dans le Temple ; le tombeau vide ; un Jésus qui disparaît à Emmaüs. J’ai suggéré que si vous laissez de tels espaces vides se creuser dans vos vies, en étant des personnes sans raison d’être particulière, dont la vie ne mène nulle part, et qui considérez sans crainte votre condition de créature, alors vos communautés seront des trônes pour la gloire de Dieu.

Ce que nous espérons entrevoir dans les monastères dépasse ce que nous pouvons dire. La gloire de Dieu échappe à toute expression. Le mystère brise nos petites idéologies. Comme saint Thomas d’Aquin, nous voyons que tout ce que nous pouvons dire n’est que paille. Cela implique-t-il qu’il faille garder le silence ? Non, car les monastères ne sont pas seulement des lieux de silence, mais de chant. Nous avons à trouver des manières de chanter à la limite du langage, aux confins de l’exprimable. C’est ce que saint Augustin appelle le chant de jubilation, et c’est le chant de cette année jubilaire.

« Vous demandez ce que c’est que chanter avec jubilation ? C’est renoncer à comprendre, c’est renoncer à dire avec des mots ce qui se chante dans le cœur. Voyez ceux qui chantent, moissonneurs, vendangeurs ou autres, leur joie s’allume d’abord aux paroles des chansons, mais bientôt elle les envahit, et des paroles seraient impuissantes à la déployer encore, alors ils laissent mot et syllabe et l’on n’entend plus que leur jubilation. Musique sans paroles parce que le cœur veut mettre au jour ce qui ne peut se dire. À qui cette jubilation convient-elle mieux qu’au Dieu ineffable ? » [10]

Né à Londres le 2 août 1945, fils de Hugh Radcliffe et Marie-Thérèse Pereira, Timothy Radcliffe a fait ses études à Downside School, puis au Saulchoir à Paris, et au Saint John’s College d’Oxford. Entré dans l’Ordre des Prêcheurs en 1965, il a été aumônier de l’Imperial College, a enseigné les Écritures et la théologie systématique à Oxford, avec une mention particulière pour la sociologie du Nouveau Testament. Il a également pris part à des campagnes en faveur de la paix, contre l’armement nucléaire, contre la Guerre du Golfe et, plus récemment, contre l’attaque militaire britannique et américaine en Irak. Timothy a aussi consacré son ministère aux malades du sida. Il a été prieur du couvent d’Oxford de 1982 à 1988, et provincial d’Angleterre de 1988 à son élection comme Maître de l’Ordre, à Mexico, en 1992. Entre autres loisirs, il aime marcher et lire de longs romans.

[1Aidan Nichols, o.p. The Word has been abroad, Edinburgh, 1998, p. 1.

[2Georges Steiner, Real Presences, London 1989, p. 145.

[3Saint Augustin, De musica, VI, 14, 46.

[4Ibid., p. 265.

[5Catherine Pickstock, « Music : Soul and city and cosmos after Augustine » in Radical Orthodoxy, Éd. John Millbank, et al., London, 1999, p. 276, note 131.

[6Cardinal B. Hume, Être pèlerin, op. cit., p. 60.

[7Cf. Pickstock, op. cit., p. 262.

[8Luciano Pavarotti, ténor italien qui triomphe sur les grandes scènes du monde dans le répertoire romantique italien, né en 1935 (NDT).

[9Pickstock, op. cit., p. 247.

[10Saint Augustin, in Ps. 32. Sermo 1, 8, dans « Prier Dieu, les psaumes ». Paris, Cerf, 1982, p. 185.

Dans le même numéro