Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Questions autour des sectes

Charles Delhez, s.j.

N°2001-2 Mars 2001

| P. 76-89 |

Pourquoi encore parler des sectes ? Sans doute font-elles régulièrement la une de l’actualité. Pourtant, ce mot tend à être abandonné par les spécialistes : il permet tous les amalgames et peut être une manière déguisée de refuser une démarche religieuse vraie. La priorité actuelle, et c’est en cela que les éléments proposés ici intéressent nos communautés elles-mêmes, est de réfléchir sur le fonctionnement sain des groupes, à l’intérieur comme à l’extérieur des Églises.
Je tiens à remercier le professeur Adelbert Denaux, de la K.U.L, pour son aimable relecture. Il est actuellement président du Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles mis en place en 1999 par le Gouvernement belge.

Il y a toujours eu des sectes, mais la compréhension de ce phénomène et le phénomène lui-même ont connu une évolution. Jadis, ce concept était davantage théologique. On entendait par là des dissidences par rapport à l’Église officielle, des déviations doctrinales par rapport au grand corps. Mais cette définition n’est plus opérationnelle. Bien des sectes, chez nous, n’ont plus rien à voir avec le christianisme [1] (qui demeure encore la religion de référence de nos pays occidentaux de culture judéo-chrétienne). De plus, à l’intérieur des Églises, cette définition risquerait de rendre aveugle à propos de phénomènes sectaires se développant avec une parfaite conformité doctrinale.

La distinction entre « secte » et « Église » était classique chez les sociologues depuis Max Weber et Ernst Troeltsch [2]. Mais elle est aujourd’hui remise en question. Elle fonctionnait sur fond chrétien, le mot Église en fait foi. Aujourd’hui, la question des sectes a quitté le champ religieux. Le phénomène sectaire actuel ne peut plus guère se confondre avec celui de dissidence religieuse.

De nombreux mouvements sont en effet apparus sur la base de promesses thérapeutiques, d’épanouissement personnel, de potentiel humain à développer. Ces nouveaux groupes n’exigent plus nécessairement une vie communautaire coupée de la société, mais fonctionnent par stages, sessions, séminaires. (Ceci n’empêche cependant pas des phénomènes de dépendance à l’égard du « gourou » ou de la communauté.) Si jadis on s’arrêtait surtout aux différences doctrinales et au fanatisme des adeptes, ce sont actuellement les questions d’escroqueries financières ou médicales, les manipulations psychologiques, les atteintes aux droits du travail, l’embrigadement des enfants, les mauvais traitements sexuels qui retiennent l’attention du grand public. On craint le non-respect des droits de l’individu et la prise de pouvoir économique, sociale ou culturelle [3].

De théologique, le terme de secte est devenu davantage sociologique, définissant un certain type de groupes dans la société, sans avoir nécessairement de connotations religieuses. Le problème sectaire n’est plus, dans une société démocratique, de nature doctrinale, mais comportementale. Ce qui qualifie un groupe de sectaire, qu’il soit religieux ou non, dans les Églises ou à l’extérieur, ce seront les critères de dignité humaine [4].

Un groupe à comportement sectaire entretient un rapport de monopole avec la vérité et diabolise la société et les autres systèmes de sens ; il a tendance à vivre en circuit fermé ; il évite tout regard extérieur, notamment quant à l’origine de l’argent, car les gens n’y comprennent rien ; il n’hésite pas à manipuler à son avantage les grands textes sacrés de l’humanité ou les grandes traditions religieuses et spirituelles ; il déleste ses adeptes du poids de la liberté et de la réflexion personnelles – on pense et on décide pour vous – ; la pensée du groupe se confond avec celle du gourou et devient vite immuable, à moins qu’elle ne soit sujette à des évolutions contradictoires inexplicables ; en son sein, les relations sont unanimistes, jusque parfois dans l’habillement ; il se forge son propre vocabulaire, accessible aux seuls initiés ; un gourou, souvent mégalomane et paranoïaque, pèse de tout son poids sur les destinées personnelles et celles du groupe. Les entreprises sectaires cachent ces comportements malsains sous différents masques, notamment celui de la religion et celui du développement personnel, ce dernier tendant à être plus mobilisateur aujourd’hui.

Dans le diagnostic, cependant, il faudra éviter certaines méprises. Par rapport aux groupes religieux, par exemple, il faut veiller à ne pas commettre d’anachronisme, car les critères d’évaluation peuvent varier selon les époques. Ce qui au XIXe siècle pouvait paraître comme allant de soi, par exemple la manière d’exercer l’autorité, pourrait, transposé en cette fin de XXe siècle, être taxé d’autoritarisme. Certains groupes ont sans doute évolué moins vite que d’autres. Leurs pratiques sont alors difficilement compréhensibles par une société passablement déchristianisée, et ce même pour les chrétiens.

Il ne faudrait pas non plus étiqueter trop vite des groupes du nom de secte parce qu’ils présenteraient des croyances de type ésotérique ou syncrétique [5]. Cette tentation existe notamment dans le monde médical et psychiatrique. Il faut pouvoir accepter, dans l’éclatement culturel qui est le nôtre, que certaines personnes, en toute bonne foi, proposent une philosophie, des croyances, des techniques thérapeutiques non homologuées par les instances officielles du sens ou par les écoles psychologiques.

Le paysage culturel et religieux d’aujourd’hui

Les groupes religieux qui foisonnent aujourd’hui fournissent une réponse à la frustration de l’homme face au modèle de société qui lui est proposé. Ils rencontrent la demande de communautés plus chaudes dans un monde de solitude, mais aussi le besoin de religieux, le goût du rite, la soif de sacré, dans une société qui s’est évertuée à en évacuer toute trace. Ils offrent une sécurité à ceux qui n’ont plus de points de repère dans cette civilisation en mutation rapide. Ils redonnent confiance à ceux qui sont déçus par l’évolution du monde, de leur Église, de leur famille.

Notre société et son paysage religieux ont en effet bien changé. Alignons quelques observations et réflexions.

• Dieu – ou le divin, dira-t-on volontiers – existe. C’est à nouveau de plus en plus évident. Mais, pour le rencontrer, une Église n’est plus nécessaire. Les croyances sont aujourd’hui éclatées et les institutions qui gèrent le sens ne les contrôlent plus guère.

L’Occident est passé d’une société optimiste (les golden sixties) à une société sceptique. L’homme, de plus en plus solitaire, se retrouve exilé dans un univers désenchanté. Il s’agit donc de le réenchanter. N’est-ce pas le travail de la religion ? Aujourd’hui, cependant, on préférera parler de spiritualité. La religion, en effet, a une connotation institutionnelle et est associée aux dogmes, à la hiérarchie, à l’autorité, à l’ordre moral. Les croyants baladeurs d’aujourd’hui, eux, ne veulent pas s’inscrire dans un monde d’obéissance et sont déconnectés de toute obligation.

Dans ce contexte, la spiritualité, quant à elle, est davantage personnelle, intérieure. De nos jours, elle a volontiers une touche panthéiste : Dieu n’est plus à chercher dans le registre de l’altérité, mais de l’intériorité, du côté du Moi intérieur, par-delà l’ ego superficiel. Au cœur de chacun il y a une étincelle du Grand Tout. L’altérité du Dieu tout autre des grandes religions abrahamiques est remplacée par la profondeur de la conscience identifiée à l’absolu. La prière sera dès lors souvent confondue avec des méthodes de relaxation ; la spiritualité devient thérapie.

Après un temps de matérialisme, on assiste donc à une renaissance spirituelle. Mais les excès sont toujours possibles. Le tout spirituel, que l’on retrouve dans les Églises et en dehors, risque de faire oublier les nécessaires médiations économiques, politiques, sociales.

• Au début du siècle, chacun vivait à l’intérieur de ses frontières – avec quelques guerres à la périphérie. Aujourd’hui, on parle de mondialisation : après le temps de la mère-patrie, voici celui de la terre-patrie, selon le titre d’un livre d’Edgar Morin. Le monde est maintenant présent dans chaque lieu et chaque lieu devient présent au monde. Le net, ce maillage de la planète par des réseaux de communication informatique, couvre toute la terre. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je peux visiter, assis dans mon bureau de Louvain-la-Neuve, un site de l’Amérique latine ou de la Papouasie...

Cette mondialisation n’est pas seulement économique, mais aussi culturelle et donc religieuse. Par le truchement des médias, l’homme moderne est mis en contact avec toutes les cultures et les religions d’ailleurs et même de jadis. Nous assistons dès lors à une prolifération des croyances et à une mobilité religieuse. Des chrétiens se convertissent à l’islam ou au bouddhisme tandis que des musulmans demandent le baptême. Des chrétiens pratiquants croient à la réincarnation et fréquentent des groupes considérés par d’aucuns comme des sectes. Des chercheurs de spiritualité butinent d’un groupe à l’autre à l’intérieur du réseau du New Age.

• La modernité a fait naître le sujet responsable. Chacun peut devenir le philosophe de sa propre vie, dirait Bernard Besret. Il n’y a plus de garant méta-social, c’est-à-dire de Dieu qui donnerait les règles de l’extérieur. Aujourd’hui, tout fonctionne comme si Dieu n’existait pas, la science, la politique, l’économie... S’il reste de la religion, elle est reléguée dans le domaine privé.

L’autorité, n’est donc plus pour l’homme moderne un critère de vérité. Il veut juger de tout par lui-même. En conséquence, la religion ne se transmet plus comme un héritage de génération en génération. La figure du pratiquant a fait place, selon Danièle Hervieu-Léger [6], à celle du pèlerin qui cherche à faire son miel un peu partout et à celle du converti qui librement se raccroche à une lignée de croyants.

• Nous ne sommes plus dans un contexte largement chrétien, comme c’était apparemment le cas voici quelques décennies. « La foi chrétienne n’est plus partagée de façon pacifique et traditionnelle par une grande majorité de la population européenne, constatait Mgr Lehmann, évêque allemand, lors du symposium des évêques européens de 1996. La foi en Jésus Christ se présente aujourd’hui comme une option parmi d’autres. Il ne peut y avoir de retour à un concept unitaire, spirituel et religieux. Le pluralisme religieux et confessionnel ne constitue qu’un pan, un extrait d’un processus bien plus global : la pluralisation de tous les domaines de l’existence. » Nos sociétés sont en effet devenues pluralistes, et pas seulement au niveau religieux, mais dans tous les domaines de l’existence. Le paysage culturel est dorénavant éclaté.

Jadis, chez nous, tous, ou presque, puisaient au même puits : le christianisme. Dans nos terres catholiques, la messe du dimanche était le lieu de ressourcement. Maintenant, il existe quantité de groupes qui veulent offrir une réponse à la quête de sens de l’homme moderne et il y a peu de chance que celui qui se pose des questions existentielles franchisse, pour y répondre, les portes d’une église un dimanche matin.

Se convertir, ce n’est donc plus nécessairement réintégrer l’Église de son enfance ou se faire baptiser, mais c’est poser un choix personnel. Après avoir cherché un peu partout, certains acceptent éventuellement de se rattacher à une tradition religieuse séculaire. Beaucoup d’hommes et de femmes continuent cependant à chercher tous azimuts et s’adressent à des religions douces. Le phénomène religieux fonctionne en réseaux et non plus par les institutions [7].

Les croyances, au lieu de disparaître – comme on le prévoyait il y a quelques années –, se multiplient. La caractéristique de la culture actuelle, ce n’est pas que les hommes ne croient plus à rien, c’est qu’ils croient en tout (Umberto Eco). Pour l’homme de la modernité, toutes les religions se valent. Le critère de vérité n’est en effet plus à chercher du côté de la cohérence d’une religion, mais du côté de l’expérience spirituelle personnelle que celle-ci permet. Je me fais ma vérité. Il est aujourd’hui plus important, dans l’Église comme en dehors, d’être authentique que d’être conforme.

Pour répondre à cette crise des grands systèmes religieux, deux pôles se dessinent : d’une part, l’exacerbation des fondamentalismes, particulièrement dans l’islam et l’hindouisme, mais aussi dans le christianisme, et, d’autre part, la multiplication des essais syncrétistes, chacun y allant de sa petite théorie personnelle qu’il propose à un petit groupe d’adeptes.

La multiplication des groupes

Aujourd’hui, des associations en tous genres apparaissent, des groupes se forment un peu partout, à l’intérieur comme à l’extérieur des institutions. Les sectes sont un phénomène à la croisée du besoin d’association et de la recherche de sens. Mais tout groupe humain peut répondre à cette définition, car chacun à sa façon cherche à donner sens à la vie, même une troupe scoute ou un club sportif. Un sens partiel, mais un sens quand même.

Nos contemporains sont à la recherche d’un salut non pas dans l’au-delà, mais ici et maintenant, un salut psycho-écolosomatique. Et pour le trouver, ils rejoignent des groupes qui leur permettent, dans la foule solitaire (David Riesman), de trouver un lieu où exister. Le salut surnaturel, tel que le présente le christianisme ou l’islam, a donc tendance à être remplacé par le souci de la santé, de la forme, de l’harmonie personnelle ici et maintenant. Le but de bien des groupes et des sectes est ce que Jean-Louis Schlegel appelle un hédonisme séculier. Le salut est pour ces personnes, surtout le pouvoir de s’assurer les bienfaits du monde d’ici-bas, une longue vie, la santé, le bonheur, un sentiment de supériorité sinon de victoire totale.

Au point de vue religieux, paradoxalement, la modernité prête le flanc à la multiplication des croyances. L’homme de cette fin de millénaire est donc en recherche de sens et celui-ci n’est plus donné automatiquement par l’éducation. Il est le fruit d’une démarche personnelle et n’est plus automatiquement religieux. Du coup, les sectes n’auront pas toutes une vitrine religieuse. Le masque médical et le paravent psy font aussi recette. Il peut exister également des déguisements culturel, scientifique, éthique, ésotérique, commercial, familial...

La Scientologie est ici un bon exemple. Il s’agit d’une entreprise psychothérapeutique. Si elle se donne le nom d’Église, c’est d’une part à cause des avantages fiscaux aux États-Unis, mais aussi parce qu’elle propose un sens total. Aux démarches thérapeutiques, elle ajoute des croyances de types religieux qu’elle tire du christianisme, de l’hindouisme, du bouddhisme et d’autres traditions parallèles. Même si elle ne nomme pas de dieu particulier et laisse à chacun sa propre religion, elle a également ses propres rites (mariages, enterrements, ordinations, livres de prières, enregistrement de sermons du fondateur...). Le salut proposé se caractérise par son absence de transcendance. C’est un salut par soi-même, pour soi-même. L’objectif est en effet de devenir plus efficace, plus puissant. La Scientologie sacralise le profane, elle réduit le salut à la réussite psychologique et professionnelle.

Il peut cependant y avoir des dérapages dans ces groupes, des fonctionnements malsains, des exploitations, des embrigadements... C’est là qu’il faut réagir. Repérer des groupes sectaires ne suffit donc pas. Il faut encore veiller à ce que les groupes quels qu’ils soient ne connaissent pas de dérives sectaires. Quels seront les critères ? Les droits de l’homme et les lois votées démocratiquement par la société.

Les sectes dangereuses

La forme secte, au sens sociologique du terme, est une forme de sociabilité très répandue aujourd’hui, y compris à l’intérieur des grandes Églises. Elle est caractérisée par l’engagement personnel et volontaire des individus au sein de petits groupes intensifs, se recrutant par affinité. Les sectes dangereuses n’en sont que la petite partie émergée, exacerbée, et parfois pathologique. Il ne faut donc pas être naïf, derrière un groupe peut toujours se cacher une secte au sens populaire du mot.

Dans tout groupe, en effet, il y a toujours un certain pourcentage d’attitudes sectaires. Le tout est de repérer, comme pour la Dioxine [8], quand ce pourcentage atteint un taux trop élevé. Les sectes dangereuses sont des groupes où ces tendances sont plus présentes qu’ailleurs. Elles sont, dirait J.-M. Abgrall, des mouvements totalitaires qui s’installent dans les lacunes de la société actuelle face à la faillite des grands systèmes idéologiques.

Ce qui importe, c’est de repérer dans les interstices de notre société, et donc aussi des religions et des Églises, ces agissements contraires à la dignité de l’homme. Les groupes sectaires, en effet, bafouent les droits de l’homme : droits de la personne, de l’enfant, de la famille, droits de la vie en société.

Il faut cependant veiller à faire la différence entre le groupe à structure sectaire et les personnes à comportement sectaire qui peuvent s’infiltrer dans tout groupe. Il faudra aussi bien distinguer les groupes clos (qui ne fait que se leurrer lui-même), les dérives sectaires (ou fonctionnement malsain dans un groupe) et les groupes nocifs (qui associent souvent manipulation mentale, abus sexuel et escroquerie). Dans ce dernier cas, il vaudrait mieux parler d’organisations sectaires nuisibles, expression retenue par la commission parlementaire de Belgique.

Quel sera le public des groupes dangereux ? Il faut le redire, ce phénomène n’est pas d’abord un problème personnel, mais de société. Le psychisme enclin à l’adhésion sectaire sera donc celui de tout le monde, celui des personnes prédisposées à l’exigence, la générosité, l’idéalisme, comme le dit le psychiatre Michel Monroy.

On peut cependant dessiner, avec les limites de toute classification, parmi les adeptes des « sectes » sectes quatre types de personnalité. En tout premier lieu, il y a les personnes sans « déviances » notoires que la sociologie décrira comme « normales » ; on rencontre ensuite un grand nombre de personnes fortement perturbées par les problèmes de société (crise des valeurs, chômage, milieu familial éclaté ou trop rigide...) ; on trouvera encore des personnes marquées par un problème d’identification personnelle, souffrant d’isolement ou de timidité ; et enfin des personnes plus ou moins névrotiques ou psychotiques.

Les nouvelles sectes recrutent de préférence dans les milieux socialement et culturellement aisés [9]. C’est ainsi que les milieux intellectuels, scientifiques, médicaux, artistiques sont très concernés par le phénomène. Dans une interview récente, Frédéric Lenoir constatait que les moins touchés par les sectes sont les catholiques fortement croyants qui ont bénéficié d’une éducation solide au sein de leur famille. Signalons enfin qu’il y a plus de femmes que d’hommes dans les sectes et que les jeunes sont actuellement un public fort prisé.

Et dans le monde de la vie religieuse (« classique » ou « nouvelle ») ?

Les ordres et congrégations religieuses ne sont-ils pas des sectes ? Soyons réalistes, aux yeux des jeunes, la réponse est souvent affirmative. Quand, par exemple, on parle de la Conscience de Krishna, on stigmatise l’austérité de leur nourriture, leur lever tôt, leur répétition de formules de prière, leur crâne rasé, leur habit commun... Mais ne pourrait-on pas faire une description semblable des Trappistes, par exemple ?

Notre société gardant encore mémoire des siècles de chrétienté, conclura cependant de manière négative. Il reste, malgré tout, chez nous un préjugé favorable à l’Église. Qu’un membre d’un groupe religieux minoritaire soit accusé de pédophilie et l’on dira : « Voyez, je vous avais bien dit que c’était une secte... » Si cela arrive à un prêtre, on critiquera peut-être la loi du célibat, mais rares sont ceux qui remettront en question l’institution Église (sans pour autant en être un ardent défenseur !).

Il est quand même bon de se demander ce qui fait la différence entre une « secte », dangereuse ou bon, et un ordre religieux (ou une congrégation religieuse). Quelques éléments :

  • Un ordre ou une congrégation ne sont pas une « île flottante ». Ils sont rattachés à l’Église. Leurs membres se considèrent d’abord comme membres de celle-ci et, seulement en un second temps, comme membres de la famille religieuse. Le baptême est la source de leur identité. Les vœux ne sont qu’une manière de le vivre. Actuellement, on ne regardera plus les religieux comme des chrétiens d’élite, mais comme ceux qui ont répondu à une vocation particulière à l’intérieur du grand corps qu’est l’Église. Il y a en effet, dans l’Église, plusieurs vocations.
  • Une autre différence se situe aussi au niveau des motivations. On n’entre pas en religion parce que l’on méprise le monde, qu’on le craint ou qu’on l’estime perdu, mais pour épouser les sentiments de Dieu qui a tant aimé le monde. La vie religieuse, même contemplative, est une manière autre de se situer dans le même monde, de l’aimer.
  • Sous forme humoristique, on pourrait ajouter : quelle chance que le fondateur soit mort ! La relation parfois ambiguë qui peut s’instaurer entre les disciples et le maître tend alors à faire place à une institutionnalisation. Bien sûr, la « grâce des commencements » s’estompe, mais nous croyons que, par l’Esprit Saint, le charisme du fondateur est transmis aux générations suivantes.
  • Dans la vie religieuse, bien des garde-fous ont été installés pour qu’une communauté ne puisse jamais tomber sous le pouvoir d’un seul. Ainsi, dans la Compagnie de Jésus, chaque supérieur est entouré d’un conseil (« consulte ») nommé par l’échelon supérieur. Et le préposé général est entouré de quatre assistants élus par la congrégation générale, elle-même élue par la base.
  • La règle – ou les constitutions – structure la vie des membres. Elle est la référence qui s’impose à tous, même au supérieur général. Elle a d’ailleurs été reconnue par l’autorité suprême de l’Église et on peut faire appel à celle-ci lorsqu’il y a des conflits ou des dérives. L’Église elle-même, en effet, dispose du Droit Canon que tous les fidèles peuvent connaître et auquel ils peuvent avoir recours. Selon celui-ci, toutes les associations de fidèles catholiques sont soumises à la vigilance de l’autorité ecclésiale. Des procédures pénales canoniques sont également possibles à l’encontre de personnes soupçonnées de faits sectaires nuisibles.
  • La liberté individuelle doit être respectée. Le contrôle des membres ne peut être total et dépersonnalisant, violant la vie privée. (Ici, la distinction claire entre le for interne et le for externe est de première importance.) Cette liberté de conscience doit permettre à tous les membres de quitter, sans être l’objet de pression, même si la règle ou les constitutions peuvent prévoir une démarche à suivre.

Pour tout groupe à l’intérieur de l’Église comme pour les ordres religieux, il peut être bon de se poser les quatre questions suggérées par Mgr Vernette, délégué de l’Épiscopat français pour les questions des sectes et les nouvelles croyances. Tout d’abord, à qui appartient le pouvoir ? Si le leader fait pression sur les consciences, il y a oppression. Ensuite, qui détient le savoir et comment circule-t-il ? Si le groupe ou certains membres ont toujours raison, il y a suffisance et endoctrinement. Troisièmement, d’où vient l’ avoir et comment se gère-til ? L’adepte trouvera-t-il des moyens de survivre quand il quittera [10] ? Les dérives s’appellent ici exploitation. Enfin, comment sont vécues les relations à l’intérieur comme à l’extérieur du groupe ? L’autosuffisance est un signe de fermeture.

Quelle attitude ?

Souvent, les agents pastoraux, les hommes d’Église, les éducateurs, les conseillers spirituels sont interrogés par les parents ou les proches sur l’attitude à avoir vis-à-vis de quelqu’un qui s’est laissé piéger par un groupe plus ou moins sectaire, plus ou moins dangereux. Donnons ici quelques pistes.

1. La première attitude face au phénomène des sectes sera une honnête remise en question, voire une véritable conversion. « Le seul combat vraiment efficace pour nos Églises est celui de notre propre conversion » (Jean Vernette).

2. Il faut également distinguer entre les sectes inoffensives et celles qui sont vraiment dangereuses. Contre ces dernières, il faut mener une lutte efficace et utiliser les moyens légaux mis à notre disposition.

3. Les sectes, ce ne sont pas d’abord des groupements anonymes, mais des visages. Puisqu’il s’agit de personne, le mot dialogue doit être premier. Dialoguer, c’est accepter l’interpellation qui est lancée par mon interlocuteur. Et si nous voulons les interpeller, il nous faudra être nous-mêmes interpellants non par des mots, mais par notre engagement chrétien et notre qualité de vie. Je ne cherche pas à convaincre d’erreur mon adversaire, mais à m’unir à lui dans une Vérité plus haute, disait Lacordaire. Il ne faut cependant pas oublier que cette attitude ne sera jamais facile parce que, en général, une secte ne dialogue pas, elle dénonce et elle convertit.

Le dialogue sera donc parfois houleux et difficile et l’on se reproche alors de ne pouvoir convaincre. Ne l’oublions pas : quand quelqu’un est prisonnier d’une secte, le rationnel est effacé par l’affectif, l’intelligence est réduite au silence et l’esprit critique assoupi. Face à quelqu’un qui est totalement sous l’emprise d’une secte, les discussions sur la doctrine sont non seulement inutiles, mais parfois nuisibles. Elles renforcent l’idée-fixe, la psychose religieuse et risquent d’en faire un martyr. Car on peut parfois être tellement pris qu’on tombe dans la pathologie religieuse – illuminisme, hypersensibilité, tendances schizoïdes ou paranoïdes.

Ce ne sont pas des raisonnements qui convaincront. Tout ce que l’on peut faire, c’est proposer sa propre expérience spirituelle, son discernement, la Parole de Dieu dans un dialogue fraternel qui ne cherche pas uniquement à convertir, mais à écouter, comprendre, éclairer. Quand on a agi ainsi, on peut estimer qu’on est allé au terme de son devoir d’évangéliser. Le reste est l’œuvre du temps et offre un espace à l’espérance.

4. La famille n’est souvent ni la cause ni l’épicentre du séisme, mais seulement le lieu de sa manifestation. Les parents ou amis n’ont donc pas à se culpabiliser inutilement quand un proche est entré dans une secte. Il leur faudra seulement veiller à garder toujours le contact, à ne jamais couper les ponts, à vivre avec lui dans une certaine sérénité. Le jour où il pourra en sortir, il faut qu’il ait un point de chute. Le retour au réel sera en effet très dur [11].

*

Les sectes sont peut être moins un phénomène à combattre qu’une interpellation à entendre. Où va notre civilisation ? Qu’avons-nous fait de notre christianisme ? Sommes-nous encore témoins d’une bonne nouvelle ? Si vous n’annoncez pas l’Évangile, dit le Cardinal Danneels, quelqu’un d’autre annoncera autre chose à la place. Et, comme en écho, Jean Vernette a pu écrire que nous avons été accueillants, dans l’Église, à ceux qui demandaient quelque chose. Il s’agit aujourd’hui de se déplacer vers ceux qui ne sont demandeurs de rien, mais chercheurs de quelque chose.

Né à Bruxelles en 1951, est entré au noviciat à Wépion en 1971. Sociologue de formation, il a été ordonné prêtre en 1982 et a travaillé cinq ans au Zaïre. Journaliste et conférencier, il anime aussi des retraites de jeunes, de fiancés, de familles. Il est rédacteur en chef du journal Dimanche, journal paroissial hebdomadaire et directeur littéraire des Éditions Fidélité (Apostolat de la Prière, Namur). Il assure des prédications aux messes télévisées (RTBF) et est membre du Groupe interdiocésain de travail au sujet des sectes. Il est également engagé en paroisse (Spy).

Outre ses publications en Afrique (notamment : Apprendre à lire la Bible, Kinshasa, 1986), il a publié à Lumen Vitae (Dieu à notre service, 1977, et Ce Dieu inutile, 1988), au Cerf (Au jardin de Dieu, 1983 ; Ces questions sur la foi que tout le monde se pose, 1997), chez Racine (Dites « Notre Père... », 1998) et chez Marne (Mal, où est ta victoire 1,1999). Il dirige la revue mensuelle Fidélité (Apostolat de la Prière) et Que penser de... ?, dossiers trimestriels sur des questions actuelles. En 1998, chez Labor (Bruxelles) il a publié Les derniers des Mohicans ?, ouvrage dans lequel il s’interroge sur les catholiques en Belgique et aborde notamment la question des sectes. Signalons aussi Nouvel Âge et nouvelles religiosités chez Fidélité (1994). Pour l’année jubilaire, il a publié une petite plaquette présentant la foi chrétienne dans un langage simple : Tu es né pour la joie (Fidélité).

[1Dans nos pays, il y a eu les sectes d’origine protestante (dont les Témoins de Jéhovah) puis, dans les années ‘60-‘70, les « sectes de jeunes » (dont Moon et les Enfants de Dieu) et voici maintenant la mouvance thérapeutique (souvent dans la ligne du New Age).

[2Distinction qui s’applique aisément à l’Église catholique, d’une part, et aux Témoins de Jéhovah, d’autre part.

[3Cf. Jean-Louis Schlegel, « Les sectes à l’âge démocratique », in Études, décembre 1999, p. 597-610.

[4Cf. Adelbert Denaux, Églises, « sectes » et nouveaux mouvements religieux, Namur, Fidélité, 1999, p. 39-40.

[5Une chercheuse allemande (Dr Maria Widl) parle des « Neue Religiöse Kulturforme » (NRK, « nouvelles formes de culture religieuse » ; elles sont de type syncrétique et spéculatif et se distinguent des « sectes » par le fait qu’elles jouent le jeu de l’offre et de la demande. Quatre mots clés les caractérisent : changement de conscience, holisme, spiritualité et réseau.

[6Danièle Hervieu-Léger, sociologue des religions, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales de Paris, rédacteur en chef des Archives de sciences sociales des religions.

[7Pour prendre une image, on pourrait dire que nos contemporains ne vont plus à la bibliothèque de leur paroisse, se laissant guider par le bibliothécaire, mais s’adressent directement à la bibliothèque du monde.

[8« Affaire » belge bien connue (printemps 1999).

[9Certains auteurs se méfient de la notion de « lavage de cerveau », estimant qu’il y a sans doute une « attente d’influence » du côté de l’adepte. Une effraction dans le psychisme des adhérents ne pourrait pas expliquer un tel ancrage affectif. Cf. Schlegel, op. cit., p. 609.

[10Les ordres religieux doivent donc s’interroger sur la manière dont ils aident financièrement les membres qui les quittent. Dans les pays pourvus d’un système social, cela n’aurait pas de sens, pour être conforme à la pauvreté évangélique, de ne pas assurer les membres et, s’ils s’en allaient, de les laisser sans protection sociale.

[11Si, un jour, la personne prend la décision – qu’elle seule peut prendre – de quitter la secte, il est important qu’elle soit accueillie par la famille. Les anciens adeptes de la même secte seront d’une aide précieuse pour aider le sortant à comprendre ce qui lui est arrivé. Les psychothérapeutes aussi – uniquement à la demande de l’ex-adepte – jouent ici un rôle important. Mais pas n’importe quel thérapeute : accueillir des rescapés des sectes suppose une formation. Pas n’importe quelle thérapie non plus. Toutes ne sont pas adaptées. Notons que quitter une secte, c’est vivre une nouvelle adolescence : les points de repères du passé sont perdus ; il faut en retrouver de nouveaux.

Mots-clés

Dans le même numéro