Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Dom Columba, Marmion

Un grand spirituel de notre siècle

Nicolas Dayez

N°2001-1 Janvier 2001

| P. 8 -21 |

Nous souhaitons situer Dom Columbia Marmion dans son époque, souligner son originalité, lui donner la parole. Ces textes : interview et conférence, nous ferons découvrir cette grande figure spirituelle qui a marqué la formation intérieure de beaucoup d’entre nous.
Nous joignons ici deux textes en leur gardant le style familier qui sied à ces communications. Ils nous rendent comme « proches » de Dom Marmion. Le premier est un très large extrait de la Lettre de Wavreumont (périodique trimestriel, n° 75, septembre 2000) qui a interrogé le Père Nicolas Dayez, o.s.b., 7e Abbé de Maredsous. Nous remercions le P. Bernard de Briez, prieur de l’Abbaye de Waveumont qui nous a permis de republier cette brève interview. Le deuxième est une conférence légèrement écourtée faite aux oblats de l’ordre. Nous remercions le Père N. Dayez de nous l’avoir offerte.Une note bibliographique concernant les œuvres de Dom Marmion et d’autres livres à son sujet complète cette évocation de Dom Marmion (voir en fin d’article).

Qui est Dom Marmion ?

C’est un Irlandais né le 1er avril 1858. Il s’est très tôt orienté vers la vie sacerdotale et est entré au séminaire, pour le diocèse de Dublin. Ordonné prêtre à Rome, en 1881, il achève ses études et revient dans son diocèse. Il sera bientôt professeur au séminaire. Mais il avait un idéal missionnaire et monastique. Il pense à l’Australie. Cependant, un de ses amis est entré à Maredsous, l’abbé Moreau. Il va lui rendre visite plusieurs fois et c’est le coup de foudre. Il décide d’entrer à Maredsous. Ce qu’il fera en 1886. Après son noviciat, il prononce ses vœux en 1888.

Pourquoi un Irlandais se fait-il moine en Belgique ?

L’Irlande est une terre monastique. Mais, à ce moment-là, il n’y a plus de monastère bénédictin. En Belgique, la révolution française a fermé tous les monastères. Depuis 1872, une jeune fondation a été érigée à Maredsous. Au retour d’un voyage au Mont-Cassin, Dom Marmion la visitera et on a vu qu’il a décidé d’y réaliser son idéal monastique.

Dom Marmion a-t-il toujours vécu à Maredsous ?

Après sa profession monastique, Dom Marmion a reçu quelques obédiences. Il sera un temps professeur à l’école abbatiale ; mais ce n’était manifestement pas son charisme. Il est davantage fait pour le ministère pastoral et il va rapidement en acquérir une grande expérience.

En 1899, Maredsous entreprend la fondation du Mont César à Louvain. Dom Columba fait partie de la première équipe. Il va y rester pendant une dizaine d’années, exerçant la charge de Prieur, le bras droit de l’Abbé. Il donne cours aux jeunes moines ; il est en contact avec l’Université. Et surtout, il doit répondre à de nombreuses demandes de retraites et de conférences spirituelles. C’est le moment où le Cardinal Mercier-même lui demande d’être son confesseur et conseiller spirituel.

Cette période s’achèvera en 1909, au moment où les moines de Maredsous élisent leur troisième abbé, pour succéder à Dom Hildebrand de Hemptinne, Primat de la Confédération. Le Père Abbé Columba retrouve sa communauté de Maredsous, dont il va être le guide jusqu’à sa mort en 1923.

Quelles ont été les grandes étapes de l’abbatiat ?

Il est donc élu le 28 septembre 1909 et reçoit la bénédiction abbatiale le 3 octobre suivant. Maredsous est alors en pleine expansion. Le nouvel abbé a donc la responsabilité de cet ensemble qui comporte déjà une communauté nombreuse, deux écoles, deux revues, une vie intellectuelle importante et tout ce que comporte la gestion d’une grande communauté.

Un premier dossier est celui du Katanga. Le gouvernement offre à Maredsous d’en assurer l’évangélisation. L’idéal missionnaire de Dom Marmion aurait bien voulu s’y employer. Mais les choses ne s’arrangeront pas. Saint-André à Bruges prendra le relais.

Autre dossier : Caldey et la communauté anglicane qui se convertit au catholicisme. Dom Marmion accompagne ce passage.

Voici alors la Grande Guerre (1914-1918). Avec l’accord de ses conseillers, Dom Marmion quitte la Belgique, pour mettre ses jeunes moines à l’abri et leur permettre de poursuivre leur formation. Il restera dix-huit mois en Irlande. Ce qui devient un peu long aux yeux de la communauté de Maredsous. Cette période sera une période difficile et laissera des blessures chez beaucoup.

À la fin de la guerre, il est exclu que les abbayes belges continuent à dépendre d’une Congrégation allemande, celle de Beuron. La Congrégation de l’Annonciation va alors regrouper Saint-André-lez-Bruges, Louvain et Maredsous. Dom Marmion est l’artisan de cette délicate négociation.

En 1922, Maredsous fête le cinquantenaire de sa fondation. Dom Marmion préside les fêtes, mais il mourra quelques mois plus tard, le 30 janvier 1923.

Mais il faut absolument mentionner ses incessantes prédications, sa correspondance surabondante, les mille et uns conseils qu’on lui demande et qu’il donne généreusement. Il faut le mentionner, car c’est la source du véritable rayonnement de Dom Marmion, à travers les trois livres principaux : Le Christ vie de l’âme, Le Christ dans ses mystères, Le Christ idéal du moine. Il y eut encore Le Christ idéal prêtre, mais beaucoup plus tard.

A-t-il vraiment écrit ses livres lui-même ?

Non. Il ne les a ni écrits ni composés. Il disait lui-même qu’il n’en était pas capable. Mais, sur base de notes jetées par lui sur le papier, sur base aussi et surtout des notes prises par les auditeurs et auditrices, Dom Raymond Thibaut, moine de Maredsous, a entrepris la rédaction des livres. Pour les trois volumes principaux que je viens de citer, il a pu les soumettre au Père Abbé Columba, qui les a alors relus et y a donné son accord. (...)

Comment se fait-il que ses livres aient été traduits et lus dans des langues et donc des cultures parfois très différentes ?

C’est la preuve qu’il a visé quelque chose d’essentiel dans le message chrétien et que, pour le dire, il a trouvé les mots assez simples pour parler à tout homme, au fond de l’humanité qui se trouve en chacun. C’est un fait reconnu qu’entre 1920 et 1960, tous les séminaristes ont lu Dom Marmion, les noviciats de religieux et religieuses, de nombreux laïcs. Et cela, non seulement en Europe, mais en Amérique, en Afrique, en Asie. Partout on a trouvé chez lui une authentique nourriture spirituelle. Ce n’est pas exagéré de dire que les évêques qui ont fait Vatican II avaient tous lu Dom Marmion.

Quelle est l’originalité d’un tel message ?

La question a déjà été posée en 1948, 25 ans après sa mort. De grandes personnalités ont alors répondu que son originalité, c’était de ne pas en avoir. Parce qu’il n’a fait, selon ses propres termes, que redire ce qu’il y a dans les Évangiles et en particulier dans saint Paul. Si originalité il y a, c’est de l’avoir dit en un temps où beaucoup d’autres choses étaient venues recouvrir et parfois étouffer un peu le message de l’Évangile. Dom Marmion a « libéré » le message chrétien et il l’a fait entendre à chacun.

Après Vatican II, ses livres sont-ils encore actuels ?

(...) Vatican II a officialisé, si on peut dire, quelques-unes des intuitions de Dom Marmion ; entre autres la place centrale et irremplaçable du Christ, la vocation universelle de tous les baptisés à la sainteté, la place de la vie religieuse comme une manière de vivre la vie chrétienne (et pas comme une sorte de corps d’élite réservé à des initiés), la valeur essentielle de la liturgie pour vivre « les Mystères du Christ », le primat de la charité. (...)

Que peut-on conseiller à quelqu’un qui voudrait connaître la pensée de Dom Marmion ?

De commencer par lire les lettres. Les Lettres anglaises sont accessibles dans leur langue originale et aussi en français. Les lettres écrites en français ne sont accessibles que très partiellement, sous forme d’extraits, donc en dehors des contextes : c’est le volume intitulé L’Union à Dieu. Une édition complète de la Correspondance est en préparation ; elle sera d’un grand apport et devrait permettre de mieux approcher la véritable personnalité de Dom Marmion.

Il faut ensuite lire au moins un des trois livres majeurs, que Dom Marmion a eu la possibilité de revoir avant leur parution. Le Christ Vie de l’âme : le premier à avoir vu le jour, en pleine guerre ! Le Christ dans ses Mystères : un parcours de toute l’année liturgique, avec une méditation quasi continue sur chacune des étapes. Et, si on est engagé dans la vie monastique, ou si on aime connaître ce que cherchent et vivent les moines, Le Christ idéal du moine. Il ne faut pas se le cacher : cette lecture est difficile. Mais elle est féconde. (...)

*

À propos de la sainteté : un florilège extrait de la trilogie célèbre de Dom Marmion

Parler de la sainteté d’après Dom Marmion, c’est à la fois simple et moins simple. Dom Marmion a en effet une idée très simple de la sainteté, très claire, qui s’énonce en peu de mots. Mais l’idée qu’il a de la sainteté ne rejoint pas directement ce qu’en général, nous en pensons nous-mêmes.

La première chose que nous allons faire, c’est donc un effort pour nous débarrasser d’un certain nombre de clichés, d’idées toutes faites, qui nous viennent à l’esprit quand on nous parle de sainteté.

Puis nous essayerons de voir alors ce que Dom Marmion nous propose, comment il nous suggère de nous exercer à la sainteté, en vue de quoi, dans quel but.

Et j’essayerai de répondre à la question de savoir si Dom Marmion a été original en proposant ce qu’il propose.

Un petit exercice à faire à propos de la sainteté

Chacun et chacune de nous devrait faire l’exercice de savoir à quoi il pense spontanément quand on parle de la sainteté. Et le faire honnêtement, en disant vraiment ce à quoi il pense, et non pas ce à quoi il pense qu’il est obligé de penser.

Par exemple. Est-ce que je désire la sainteté ? Est-ce que je pense à être un saint, une sainte ? Je ne sais pas ce que vous répondriez. Sans doute que nous entendrions des phrases de ce genre-ci : mais la sainteté, ce n’est pas pour moi, c’est pour quelques-uns seulement, triés sur le volet ; je n’ai pas cette prétention-là ; non, je n’y pense jamais ; oui, de temps en temps, j’y pense, mais c’est bien difficile d’être parfait.

Une première chose à dire : il ne faut pas confondre le fait d’être reconnu officiellement comme un saint, par l’Église, au cours d’un procès de canonisation, et la sainteté ou le fait d’être un saint aux yeux de Dieu. C’est tout-à-fait normal que l’Église précise un certain nombre de critères et de conditions pour que quelqu’un soit inscrit à ce que nous appelons le catalogue des saints. Et c’est assez normal que nous n’ayons pas la prétention d’être inscrit à ce catalogue. Encore que le pape Jean-Paul II a singulièrement élargi le catalogue et qu’il aura béatifié ou canonisé, en un peu plus de vingt ans, plus que tous ses prédécesseurs en plusieurs siècles.

Mais rien que cela nous demande déjà un effort, tellement nous sommes enracinés dans cette idée que la sainteté se limite ou est enfermée dans la liste officielle de l’Église.

Une deuxième chose à dire : c’est que la plupart du temps, nous pensons que sainteté et perfection, c’est la même chose. Et alors, nous disons : oui, de temps en temps, je pense à être un saint, je voudrais bien m’approcher de la sainteté, mais c’est tellement difficile d’être parfait. C’est probablement la réponse que j’aurais donnée, si on me demandait dans quelle mesure je veux être un saint : oui, de temps en temps ; oui, je voudrais bien être un saint, mais ce sera pour la fin de ma vie, éventuellement : c’est si difficile d’être parfait.

Pourtant la question ne parlait pas de perfection. Le malheur, c’est que nous en avons fait un presque synonyme de la sainteté. C’est la sainteté qu’il faut choisir ; c’est la sainteté qu’il faut désirer ; c’est être un saint qu’il faut vouloir, et pas simplement être parfait.

Écoutons Dom Marmion :

Ce n’est pas notre perfection qui peut éblouir Dieu, qui est entouré de myriades d’anges. Non, c’est notre misère, notre indignité avouées qui attire Sa miséricorde... Voyez, chère..., si vous pouviez comprendre, ne fût-ce qu’une seule fois, que vous n’êtes jamais aussi chère à Dieu, que vous ne le glorifiez jamais autant que lorsque vous prenez pleinement conscience de votre misère et de votre indignité (Lettres anglaises, 1, 21, 13).

Saint Benoît ne réclame pas de nous, pour nous conduire à la sainteté, des exercices sans cesse répétés où l’on s’attaque à tous ses défauts un à un, ni de grandes macérations corporelles, ni des mortifications rigoureuses et continuelles. Non, il est, sous ce rapport, très discret et plein de mesure : rien de rude ni de pesant ; saint Grégoire fait remarquer que sa Règle est « admirable de discrétion ». Mais le saint Législateur vise surtout - et en ceci il est aussi radical que possible à dépouiller l’homme de tout ce qui est en lui obstacle à la grâce et à l’action divine... (CIM p. 839, 2, 12, 5).

Essayons d’expliquer un peu

La perfection, je la définis moi-même ; je la fabrique moi-même ; je la conquiers à la force du poignet par une série de victoires sur ceci, sur cela, sur tel défaut, sur telle mauvaise habitude. Et si je parle d’une série de victoires, je dois m’empresser d’ajouter qu’il y a aussi pas mal de défaites. À chacun de faire sa liste !

La perfection, c’est au bout du chemin ; à la fin de ma vie, éventuellement, comme je disais. Au bout d’un itinéraire que je me suis tracé à moi-même.

La perfection ne supporte pas la moindre imperfection. Elle est humiliée par tout ce qui n’est pas la perfection : les défauts, le péché, etc. Mais si on se sent humilié, c’est parce qu’on voulait être quelqu’un et qu’on ne l’est pas, parce qu’on se croyait être quelqu’un et qu’on constate qu’on ne l’est pas.

Écoutons encore Dom Marmion :

Parmi les âmes qui cherchent Dieu, il s’en rencontre qui n’arrivent qu’avec peine à lui. Les unes n’ont aucune idée de ce qu’est la sainteté ; ignorant ou laissant de côté le plan tracé par la Sagesse éternelle, elles font consister la sainteté dans telle ou telle conception issue de leur propre intelligence ; elles veulent se conduire uniquement elles-mêmes, s’attachant aux idées purement humaines qu’elles se sont forgées, elles s’égarent ; si elles font de grands pas, c’est en dehors de la voie véritable tracée par Dieu ; elles sont victimes de ces illusions contre lesquelles saint Paul mettait déjà en garde les premiers chrétiens.

D’autres ont des notions nettes sur des points de détail, mais manquent de vue d’ensemble ; se perdant dans les minuties ; n’ayant aucune vue synthétique, elles piétinent souvent sur place ; leur vie devient un véritable labeur, soumis à d’incessantes difficultés ; labeur sans élan, sans épanouissement et, souvent, sans grand résultat, parce que ces âmes accordent à leurs actes une importance plus grande ou leur donnent une valeur moindre que celles qu’ils doivent avoir dans l’ensemble.

C’est donc une chose extrêmement importante de « courir dans la voie, comme dit saint Paul, non à l’aventure », mais « de façon à atteindre le but » ; de connaître aussi parfaitement que possible l’idée divine de la sainteté ; d’examiner, avec le plus grand soin, pour nous y adapter, le plan tracé par Dieu lui-même pour nous faire arriver jusqu’à lui : ce n’est qu’à ce prix, en effet, que se réaliseront notre salut et notre sainteté (CVA, p. 39-40).

En une matière aussi grave, en une question aussi vitale, nous devons regarder et peser les choses comme Dieu les regarde et les pèse.- Dieu juge toute chose dans la lumière, et son jugement est la norme dernière de toute vérité. « Il ne faut pas juger des choses selon notre goût, dit saint François de Sales, mais selon celui de Dieu ; c’est le grand mot. Si nous sommes saints selon notre volonté, nous ne le serons jamais bien ; il faut que nous le soyons selon la volonté de Dieu. »...Si nous laissons à l’idée divine tout pouvoir d’opérer en nous, si nous nous y adaptons avec amour et fidélité, elle devient extrêmement féconde et peut nous conduire à la plus sublime sainteté (le tout début de CVA).

Il me semble qu’il n’y a pas moyen de dire plus clairement que la sainteté n’est pas au bout de nos efforts humains, qu’elle ne peut pas être mise sur le même pied que la perfection humaine, si grande soit-elle, même du point de vue moral. Et je pense que nous ne méditerons jamais assez cet aspect des choses, qui devrait nous enlever une fois pour toutes cette « mauvaise pensée » de concevoir la sainteté à partir de nous, à partir de l’homme, alors qu’il faut la penser à partir de Dieu.

C’est donc pour nous une ambition légitime que de tendre de toutes nos forces à procurer cette gloire que Dieu puise en notre sainteté ; nous devons aspirer vivement à faire partie de cette société bienheureuse dans laquelle Dieu même prend ses complaisances : c’est là pour nous un motif de ne pas nous contenter d’une perfection médiocre, mais de viser sans cesse à répondre avec le plus de plénitude possible au désir de Dieu : « Soyez saints parce que je suis saint » (CDM, p. 608-609,2,20,1).

Comment parler de la sainteté ?

Si on dit ce que la sainteté n’est pas, il faut aussi dire ce qu’elle est. Essayer de le dire.

Je disais que la perfection, c’est au bout du chemin, après un certain temps, à la fin d’une vie. La sainteté, c’est tout de suite, c’est sur le chemin que Dieu trace, puisqu’il a dit qu’il est lui-même le chemin.

Je disais que la perfection s’acquiert, à la force du poignet. La sainteté, c’est Dieu qui me la donne.

Je disais que la perfection ne supporte pas la moindre imperfection : elle est vite humiliée. La sainteté n’est jamais humiliée ; elle est humble, ce qui est tout autre chose. Humble, cela veut dire pauvre. (Ce qui nous renvoie aux Béatitudes que nous entendrons demain, fête de tous les saints : cela reste le programme de toute sainteté enracinée dans le Christ).

Revenons encore à Dom Marmion :

Toute la sainteté consistera dès lors à recevoir, du Christ et par le Christ qui en possède la plénitude et qui est établi l’unique médiateur, la vie divine ; à la conserver, à l’augmenter sans cesse, par une adhésion toujours plus parfaite, par une union toujours plus étroite à celui qui en est la source (CVA, p. 42).

Mais qu’est-ce qu’être saint ? - Nous sommes des créatures, notre sainteté n’existe que par une participation à celle de Dieu ; nous devons donc pour la comprendre remonter jusqu’à Dieu. Lui seul est saint par essence, ou plutôt, il est la sainteté même. La sainteté est la perfection divine qui fait l’objet de l’éternelle contemplation des anges. Ouvrez le livre des Écritures. Vous constaterez que, deux fois seulement, le ciel s’est entrouvert devant deux grands prophètes, l’un de l’Ancienne Alliance, l’autre de la Nouvelle, Isaïe et saint Jean. Et qu’ont-ils vu ? Qu’ont-ils entendu ? Tous deux ont vu Dieu dans sa gloire, tous deux ont vu les esprits célestes entourer son trône, tous deux les ont entendus chanter sans fin, non la beauté de Dieu, ni sa miséricorde, ni sa justice, ni sa grandeurmais sa sainteté : « Saint, Saint, Saint, le Seigneur Dieu des armées ; toute la terre est remplie de sa gloire » (CVA, p. 44, 1, 1, 2).

La contemplation de Notre Seigneur est non seulement sainte, mais sanctifiante ; rien que de penser à lui, de le regarder avec foi et amour, nous sanctifie. Pour certaines âmes, la vie du Christ Jésus est un sujet de méditation entre beaucoup d’autres ; ce n’est pas assez. Le Christ n’est pas un des moyens de la vie spirituelle ; il est toute notre vie spirituelle (CVA, p. 84 1, 4, début).

Dieu veut non seulement que nous soyons sauvés, mais que nous devenions des saints (CDM, p. 608 2, 20, 1).

...en dehors de ce Rédempteur et de la foi en ses mérites, il n’y a point de salut, encore moins de sainteté (CDM, p.133, 2, 1, début).

Nous ne pensons pas assez à ce pouvoir de sanctification que possède l’humanité du Christ, même en dehors des sacrements (CVA, p. 96, 1, 4, 4).

La sainteté pour nous n’est autre chose que l’épanouissement complet, le développement plénier de cette première grâce qu’est notre adoption divine, grâce donnée au baptême... et par laquelle nous devenons enfants de Dieu et frères du Christ Jésus.-Tirer de cette grâce initiale d’adoption, pour les faire fructifier, tous les trésors et toutes les richesses qu’elle contient et que Dieu en fait découler, telle est la substance même de toute sainteté (CVA, p.121-1221, 6, 4).

... les dons [du Saint-Esprit] nous disposent même à ces actes héroïques par lesquels se manifeste puissamment la sainteté (CVA, p.125, 1, 6, 5).

Notre sainteté se mesure à notre degré d’union à Dieu (CVA, p. 115,1, 6,1).

Telle est la vraie foi, la foi parfaite en la divinité de Jésus-Christ, la foi qui, s’achevant dans l’amour, livre tout notre être, et qui, enveloppant pratiquement tous les actes, toutes les œuvres de notre vie spirituelle, constitue la base même de tout notre édifice surnaturel, de toute notre sainteté (CVA, p. 145, 2, 1, 4).

Cette manière de concevoir la sainteté nous paraît trop simple.

Nous sommes trop souvent comme le lépreux venu pour consulter le prophète et solliciter sa guérison ; il faillit manquer celle-ci parce qu’il trouvait le remède trop simple (CVA, p. 58-59).

Notre sainteté n’est qu’une participation à la sainteté divine : nous sommes saints si nous sommes enfants de Dieu et si nous vivons en véritables enfants du père céleste, dignes de notre adoption surnaturelle. « Soyez, dit saint Paul, les imitateurs de Dieu comme il convient à des fils bien-aimés ». Jésus lui-même nous dit-et c’est à tous ses disciples que Notre Seigneur s’adresse - : « Soyez parfaits », non pas d’une perfection quelconque, mais « comme votre Père céleste est parfait » (CVA, p. 60, 1, 2, 1).

On trouve une confirmation de tout ceci dans le contraire de la sainteté : le péché. Si la sainteté n’est pas ce que nous pensons en général de façon spontanée, le péché n’est pas non plus ce que nous pensons de façon spontanée.

Comme la source de notre sainteté est le Christ Jésus, vous comprendrez aussi que l’âme qui se détourne de lui par le péché mortel se détourne de la vie : cette âme qui n’a de vie surnaturelle que par la grâce du Christ, devient, par le péché, la branche morte qui ne reçoit plus la sève divine ; c’est pourquoi le péché qui brise totalement l’union établie par la grâce, est appelé mortel (CVA, p. 168, 2, 3, 2).

Le péché est le mal de Dieu, et c’est parce que Dieu est saint, qu’il le condamne ainsi pour toute l’éternité. Si nous aimions Dieu véritablement, nous aurions les sentiments de Dieu à l’égard du péché (CVA, p.170, 2, 3, 3).

Comment exercer alors la sainteté ?

Essentiellement de deux manières : la conscience de ses faiblesses et l’exercice de la charité. « Par amour » comme dira souvent Dom Marmion.

La conscience de ses faiblesses :

Je ne suis jamais aussi heureux que quand je suis prosterné devant son infinie miséricorde, que je lui montre ma pauvreté, ma faiblesse, mon indignité ; mais ce que je regarde tout le temps, ce n’est pas tant ma pauvreté que son infinie miséricorde. Tout comme une petite fille qui, après être tombée dans une mare de boue répugnante, court vers sa mère en lui montrant son tablier et pleure jusqu’à ce qu’il soit débarbouillé (Lettres anglaises, 1, 8, 4).

En dépit de nos réels défauts et de notre misère, qui sont sans aucun doute beaucoup plus grands que ce que nous en voyons, Dieu nous aime tendrement, et veut substituer Sa grandeur à votre petitesse, Sa générosité à votre médiocrité, Sa vérité et Sa sagesse à votre sottise. Il peut faire tout cela, si seulement vous le laissez faire... Essayez de regarder Dieu plus que vous-mêmes ; de vous glorifier dans vos misères comme étant l’objet et le motif de Sa miséricorde, d’aimer la vertu plus que de craindre le vice, de glorifier les vertus et les mérites infinis de Jésus en y puisant abondamment de quoi subvenir à vos besoins (Lettres anglaises, 1, 19, 5).

L’exercice de la charité. Tout faire par amour :

L’idéal auquel nous devons viser est le suivant : l’exactitude de l’amour ; non le scrupule, ni la préoccupation de ne pas se tromper, ni le désir de pouvoir se dire ; « Je veux qu’on ne puisse jamais me trouver en défaut » ; il y a en cela de l’orgueil. C’est du cœur que jaillit la vie intérieure ; et, si vous la possédez, vous chercherez à remplir par amour toutes vos prescriptions, avec la plus grande pureté d’intention et le plus de soin possible. « Le moine, dit saint Benoit, doit être fidèle en toutes choses... par amour pour le Christ » (CIM, p. 737-738,2, 7,5).

C’est dans le cœur, en effet, qu’est la perfection ; car l’amour est la loi suprême (CIM, p.736, 2, 7,5).

Originalité de Dom Marmion

« Nous avons... demandé aux plus fidèles et aux plus savants des admirateurs de Dom Marmion de présenter à nos lecteurs les traits essentiels de cette doctrine spirituelle, dont l’originalité - qui n’est pas petite - est de n’en pas avoir. C’est en quoi elle est toujours actuelle » (La Vie spirituelle, 78, janvier 1948, p. 4).

Le Concile Vatican II a rappelé que « tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu, chacun dans sa route, à une sainteté dont la perfection est celle même du Père » (Constitution sur l’Église, n° 11). C’est ce que Dom Marmion n’a cessé d’enseigner.

S’il fallait résumer en quelques mots la manière dont le Père Abbé Columba Marmion a envisagé la sainteté, il semble qu’on puisse dire ceci :

• La sainteté, c’est le don de la vie de Dieu. Ce don est fait dans la personne du Christ, le Fils de Dieu, Verbe fait chair. Nous accédons à la personne du Christ par l’Esprit Saint, que la résurrection du Christ a répandu sur toute la terre.

La sainteté, c’est l’épanouissement de la vie que nous recevons au baptême, quand nous sommes baptisés dans le Christ et devenons enfants (fils et filles) de Dieu.

• Donc il n’y a pas lieu de réserver la sainteté à un certain nombre de baptisés, en laissant de côté les autres. Tous les baptisés, sans exception, sont appelés à la sainteté, appelés à la recevoir de Dieu.

• La sainteté consiste à se rapprocher le plus possible du Christ lui-même, à vivre comme il a vécu. Pas seulement Limiter, mais se laisser habiter par son Esprit qui fait de nous un autre « Christ » (Christianus, alter Christus, « le chrétien est un autre Christ »).

Certes le péché existe. Mais les fautes reconnues et avouées mettent plus en valeur la sainteté de Dieu que nos « perfections » : elles soulignent la gratuité du partage que Dieu fait de sa propre vie, en nous accordant le pardon et la miséricorde, autrement dit l’amour.

Les moyens (ascèse, mortifications, choix d’un état de vie, etc.) pour mettre tout cela en œuvre sont secondaires et relatifs (indifférents, en comprenant bien le sens du mot).

En tout cas, la charité a le dernier mot. Tout faire par amour.

L’originalité de Dom Marmion, c’est de l’avoir rappelé et d’avoir rappelé que « c’est du saint Paul tout pur ». Il disait lui-même qu’il n’avait fait que redire ce que saint Paul avait déjà dit.

Je ne sais pas si tu as reçu les deux volumes que je t’ai envoyés [Le Christ Vie de l’Âme et Le Christ dans ses mystères ]. Ils ont eu un très étonnant succès. La neuvième édition est déjà presque épuisée, et le Pape m’a accordé une très belle lettre d’approbation. Je sais aussi qu’il les utilise pour sa lecture spirituelle. La raison de ce succès est que, dans ces ouvrages, il n’y a pratiquement rien de moi. J’ai simplement laissé parler Notre Seigneur, saint Paul et saint Benoît, en expliquant leur doctrine (Lettres anglaises, 1, 3, 19).

Et il l’a rappelé en le vivant. Ce sera le sens de sa béatification, si elle doit intervenir.

Comment ne pas terminer en rappelant le programme de vie spirituelle qu’il avait écrit au revers d’une image, à une dame qui le lui demandait :

  • cherchez Dieu seul et son bon plaisir ;
  • cherchez Dieu par la voie : Jésus Christ ;
  • regardez Dieu beaucoup plus que vous-même. Voyez tout, même vos fautes et vos misères, en Lui. Sa miséricorde est un océan qui les noiera toutes ;
  • priez beaucoup pour celui qui ne vous oubliera jamais devant Dieu.

Et voici pour conclure tout-à-fait :

La sainteté n’est pas un moule unique où doivent disparaître les qualités naturelles qui caractérisent la personnalité propre de chacun, pour ne représenter ensuite qu’un type uniforme. Loin de là... chaque âme, en traduisant une des pensées divines, a sa place particulière dans le cœur de Dieu (CVA, p. 199, 2, 5,1).

Note bibliographique

Publications récentes concernant Dom Columba et ses oeuvres :

Columba Marmion, Œuvres spirituelles, Paris, Lethielleux, 1998, 1 vol. (cette édition rassemble la « trilogie », c’est-à-dire les trois recueils de Conférences spirituelles de Dom Marmion révisées par lui pour l’édition avant son décès - Le Christ, Vie de l’âme-, Le Christ dans ses mystères et Le Christ, idéal du moine - elle comporte, en outre, pour la première fois, la traduction de sa Correspondance anglaise - Préface de Dom M. Tierney, présentant les œuvres de Dom Marmion).

Columba Marmion, Spiritual Writing (contenu identique à celui de l’édition française), Paris, Lethielleux, 1998

M. Tierney, Columba Marmion, a biography, Columba Press, 2000.

M. Tierney, Columba Marmion, une biographie, Paris, Lethielleux, 2000.

R.F. Poswick et C. Soliamont, Dom Columba Marmion (1858-1923), un guide spirituel pour notre temps, Namur, Fidélité, 2000.

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