Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Apologia pro vita sua.. être pèlerin

Clarisses Colettines

N°2000-6 Novembre 2000

| P. 377-393 |

« L’avant lire » qui précède l’article le précisera, nous offrons ici un témoignage communautaire au style vif et évocateur rendant compte d’une option déterminée pour une vie pèlerine résolument « en clôture » où la fidélité à l’Évangile « sans gloses » est toujours à son « commencement ». François lui-même, à sa mort, ne disait-il pas : « Nous n’avons rien fait » ?

Avant lire

Ce texte [1] intitulé « Apologia pro vita sua... être pèlerin » est écrit par une communauté de Clarisses Colettines de Haawarden, dans le nord du Pays de Galles. Il porte un nom d’auteur collectif, celui de la communauté. En 1928, cette communauté quitta Londres pour Ty Mam Duw (Maison de la Mère de Dieu) à Haawarden ; elle reçut un nouveau souffle de vie, celui décrit dans l’article, quand un groupe de sœurs de Arkley, dans le Hertfordshire, allèrent la rejoindre en 1982. La communauté compte actuellement dix-sept membres ; la plupart sont, du point de vue de l’âge, des personnes d’après Vatican II et pour quelques unes, on le comprendra entre les lignes, marquées des stigmates infligées par les souffrances de notre société à laquelle, non sans quelques duretés parfois, il est fait souvent allusion. Suivant les pas de saint François, elles s’appellent des « pèlerins sur des routes non tracées », car d’après elles, « le charisme franciscain » n’est pas un « Ordre », c’est un mouvement.

Ce témoignage n’est pas de lecture aisée ni tranquille. En premier lieu, la langue, brève, sèche même parfois, drue et incisive toujours, typiquement « anglo-saxonne » aussi, nous place souvent devant des formulations quelque peu paradoxales, un peu provocantes mais jamais hautaines ou suffisantes, loin de là. C’est là, à notre sentiment, plutôt une forme de modestie qui se cache sous l’apparence énigmatique de quelques propos. Non aisé quant au style, il n’est pas non plus, quant au contenu, de lecture tranquille. Comme témoignage, il ne se discute pas. On le reçoit. Il nous interpelle, nous interroge aussi. Il ne peut que susciter une réaction qu’il sera bon de reprendre en communauté non parce qu’il propose une doctrine à évaluer, mais évoque une pratique et en parle avec franchise et ainsi nous invite à en faire de même à propos de notre propre expérience. Offrir une parole où l’on s’expose en l’exposant n’est pas sans risque. Ce témoignage l’assume, simplement. Tous les points névralgiques de la vie consacrée, cloîtrée qui plus est, sont abordés avec cette radicalité et ce brin de provocation qui nous invitent à une réappropriation vigoureuse de la séculaire sequela Christi.

Apologia pro vita sua... être pèlerin

En 1210, François d’Assise partit pour Rome. Il avait douze disciples et une Règle qui consistait en une douzaine de textes d’Évangile, parmi lesquels « Vends ce que tu as et donne-le aux pauvres » ; « Ne prenez rien pour la route » ; et « Prends ta croix et suis-moi ». Pieds nus, déguenillé et soupçonné de toutes les hérésies de l’époque, il fut immédiatement au centre d’une controverse. La plupart des cardinaux ne souhaitaient pas encourager la règle. Ils la trouvaient trop sévère et trop difficile à observer, jusqu’au moment où un prélat d’un certain âge, le cardinal Jean de Saint-Paul, fit remarquer qu’ils couraient le risque d’affirmer qu’il est impossible de vivre l’Évangile.

En réalité, le charisme franciscain n’est pas un « ordre », c’est un mouvement. Ce n’est pas une structure figée, c’est un pèlerinage continuel. Le pape Paul VI l’a nommé très exactement le mouvement de jeunesse de l’Église. Sainte Claire, résumant toute la démarche de François, disait simplement : « Le Fils de Dieu est devenu notre chemin ».

Des pèlerins sur des routes non tracées

Il nous a fallu beaucoup de temps pour découvrir qu’ici à Ty Mam Duw nous étions en train d’essayer de faire quelque chose qui pourrait être interprété comme différent. Nous sommes, pour utiliser le modèle africain, une communauté de la palabre, mais cela ne signifie pas que nous nous asseyons toutes ensemble en cercle de manière solennelle pour discuter de questions internes controversées. Au contraire, c’est une démarche inusitée.

Supposons qu’une idée surgisse, cela peut être une idée « prophétique ». Nous croyons à l’exercice de l’autorité et nous pratiquons l’obéissance. Mais, comme le disait sainte Claire, Dieu peut parler au plus petit (et seul Dieu sait qui est le « plus petit » parmi nous). Nous tournons et retournons l’idée. On pourrait comparer cela aux lapins qui se frottent le nez dans Watership Down [2] plutôt qu’à une élection [3] extraordinaire rigoureusement pesée. Nous essayons l’idée. Le principe de base est que chacune est disposée à essayer. Il se peut que cela ne fonctionne pas - mais cela fonctionne presque invariablement.

Communiquer

Un ordre cloîtré est une communauté, parce que l’unité commune existe ; une personne venant de l’extérieur s’y adjoint. Elle peut lui apporter quelque chose de neuf, mais une des valeurs d’un noviciat est d’être un processus qui limite les dégâts ; il empêche les nouveaux venus remplis d’eux-mêmes (et au début même ceux qui sont supposés devenir saints sont remplis d’eux-mêmes) de lancer du sable dans les rouages. Mais, à moins que l’on ne se soit trompé de manière désastreuse, aucune nouvelle arrivée dans une communauté cloîtrée ne fait de ce corps une communauté [4].

Dans une communauté, les personnes ont besoin de communiquer, mais une structure défendable doit être présente avant de pouvoir se risquer à en démanteler les barrières des mots. La communauté se crée en travaillant ensemble. Il faut être deux pour secouer une couverture. Si les membres de la communauté ne dépendent pas les uns des autres, n’ont pas besoin les uns des autres de façon très banale, pour survivre, ils ne voudront pas et ils n’auront pas besoin de rester ensemble. Le besoin spirituel et affectif des autres est à lui seul rarement suffisant pour entretenir une relation durable. L’ampleur de la réalité dramatique du divorce dans les quarante dernières années en est une preuve incontestable. De même, les requêtes affectives de tendresse et de reconnaissance - et nous en faisons tous - peuvent à la longue devenir une forme de viol affectif si elles ne sont pas reliées à une vie de service mutuel.

Reconstruis mon église

François entendit ces paroles à partir du crucifix de San Damiano. Plus tard il comprit qu’il s’y trouvait un message universel, mais sa première réponse fut d’aller chercher des briques - et ensuite des compagnons de travail - et de commencer à réparer le bâtiment. C’est la réalité du travail en commun et de la créativité commune qui cimente les briques de la vie communautaire. Aucune relation humaine n’y suffit à elle seule. La vie doit jaillir en elle à partir de Dieu et en dehors d’elle dans la continuité du travail, du jeu et de la célébration et l’engendrement de vie nouvelle dans la communauté.

Donner la vie : c’est un privilège que d’autres, à qui Dieu à l’intérieur de leur fragilité donne déjà l’intelligence pour reconnaître en vous et dans votre vie fraternelle vécue devant lui sa présence trinitaire, vous soient donnés. Beaucoup convoitent ce privilège. Peu, hélas, sont prêts à porter avec patience ce qui est encore à naître ; à donner de l’espace et du temps et de l’amour à la vocation religieuse encore à naître. C’est ceci, et non ce qu’en disent les statistiques sociétaires, qui est à la racine de ce qu’on appelle la crise des vocations. L’avortement n’est pas limité à la naissance physique. Une chose est de désirer un enfant - une autre est d’accepter d’avoir sa vie dérangée en le portant pendant neuf mois, de devoir abandonner son travail pour l’élever, d’avoir ses nuits coupées par les pleurs et ses journées par les repas, ce qui signifie que l’on n’a plus de temps pour soi. La maternité charnelle est impopulaire et quand elle s’accomplit, elle est souvent mal accomplie.

Si vous avez connu la faveur d’une famille disciplinée et aimante qui vous a fait grandir dans la foi, souvenez-vous combien vous êtes heureux et remerciez Dieu quand vous méditez sur les statistiques qui mettent en rapport l’échec du mariage, les familles monoparentales, les enfants victimes de maltraitance, les expériences sexuelles et les taux de suicide et de dépression parmi les enfants de moins de treize ans, en ce moment et dans les vingt dernières années.

Ceux qui viennent vers la vie religieuse portent des cicatrices de ce fléau social. Notre société est une société qui est cruelle envers les jeunes. Et ceux qui n’ont pas été éduqués pendant l’enfance, s’ils doivent avoir une vie réelle, devront, ce qui consomme deux fois plus de temps et qui est dix fois plus douloureux, être éduqués à l’âge adulte. C’est que, à côté de ces blessures pitoyables, il y a encore la conséquence tout à fait désagréable d’être éduqué dans un régime de discipline motivée [5]. Quelqu’un qui a été éduqué dans un régime de discipline excessive peut être aidé à se détendre avec infiniment plus d’aisance et de succès que celui qui n’a jamais été capable de trouver où se situent les frontières d’un comportement humain acceptable. Mais un être humain peut être malpropre, menteur, paresseux et impoli et quand même désirer Dieu - et quand même être appelé par Lui.

Une personne qui n’a pas été autorisée ou encouragée à grandir pendant l’enfance le fera beaucoup plus lentement comme adulte et aura besoin d’années de soutien aimant et d’une douce fermeté. Sans cela, il ou elle ne survivra pas, ni sa vocation, une fois poussée dans le paradigme de la vie religieuse [6]. Ces victimes de la postmodernité éprouvent des difficultés à manger et à dormir, à tenir une conversation correcte et à s’abstenir de vous raconter leurs problèmes réels et imaginaires durant toute la nuit, chaque nuit. Et au début, c’est vous qui devrez vous adapter à leurs besoins, non pas eux aux vôtres.

Si vous pouvez répondre à ceci, vous verrez des miracles que vous n’avez pas réalisés. Mais vous aurez autant, et même plus, de souci et de peine que si vous étiez resté dans le monde et aviez eu des enfants.

Il y a dix-sept ans, quand nous sommes parties pour Ty Mam Duw, on nous a dit que nous n’allions pas tenir six mois. La principale raison avancée était que nous avions entretenu des vocations faibles. À ceci nous répondions que les vocations étaient fortes et que seules les personnes étaient faibles. Pour éduquer des personnes faibles avec des dons solides, nous avons fait confiance au principe de la cocréativité. Et nous avons choisi un certain nombre de paramètres pratiques.

La clôture

La vie cloîtrée n’a jamais été attaquée par l’Église mais elle a été attaquée par des personnes à l’intérieur de l’Église, même par des membres de la hiérarchie. Nous avions décidé de garder des principes clairs de clôture.

  • Non comme un rejet du monde, on apporte le monde avec soi.
  • Non comme une abdication de la responsabilité, au contraire c’est un champ de bataille.
  • Non comme un moyen qui convient à la contemplation, quoique cela peut et devrait l’être.
  • Non parce que les femmes doivent subir des restrictions ; il est évident que personne ne doit subir continuellement des restrictions mais que chacun doit en subir un certain temps.

La clôture a une valeur positive

- C’est un choix libre pour créer la famille.

- C’est un environnement dans lequel des choses peuvent se passer.

- C’est un choix libre pour s’accepter mutuellement sans fuite.

- C’est une invitation à un continuel renouvellement et à la réconciliation, parce que nous n’avons aucun endroit pour nous mettre à distance les unes des autres ou de Dieu.

- Elle exige que toutes vivent au maximum les capacités, grâces et talents que Dieu leur a donnés par la grâce, par la nature [7] et par l’éducation.

- Et qu’elles partagent ces dons les unes avec les autres.

La musique, le travail artistique, le théâtre et la danse, les enregistrements audio et vidéo et d’autres expressions variables de cocréativité se développent. Rarement, si pas jamais, une de ces expressions ne vient du « dehors ». Elles sont le fruit de notre partage mutuel, de notre « enseignement » mutuel, et simplement notre base de vie commune.

La clôture n’est pas uniquement une orientation de l’esprit ; elle a des paramètres pratiques nets. Cela signifie qu’il y a une séparation matérielle dans l’église et au parloir, elle est agréable et artistique (au moins dans l’église) mais visible. La communauté reçoit beaucoup d’hôtes et de visiteurs mais aucun d’eux ne pénètre à l’intérieur de la clôture. Des déléguées choisies dans la communauté participent aux Rencontres de l’Association et à d’autres activités ecclésiales qui conviennent ou auxquelles nous ne pouvons nous soustraire.

Nous sommes des mendiantes, mais nous n’avons pas de sœurs externes ; des déléguées sont choisies parmi nous pour aller mendier.

Nous ne prenons pas de vacances et ne faisons pas de retraites à l’extérieur de la communauté. Nous ne retournons pas en famille quand des parents sont malades ou mourants ou pour assister à des funérailles, bien que nous ayons laissé la possibilité de rendre visite à un parent qui ayant vécu dans la rupture ou le mensonge (du côté de ce parent) désirerait se réconcilier sur son lit de mort. Ceci pourrait entraîner une visite, mais, autant que possible, sans rester loger. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas l’architecture qui fait la clôture mais la communauté, et là où la communauté est réunie, là est la clôture.

Autorité et obéissance

Le Fils de Dieu est devenu notre « Chemin ». La forme de vie que le bienheureux François a donné aux Pauvres Sœurs de Sainte Claire est d’observer le saint Évangile de notre Seigneur Jésus Christ. Notre forme de vie, c’est l’Évangile. L’Évangile est un guide pratique précis pour la vie communautaire. Il exige :

  • de tout vendre pour suivre le Christ ;
  • de ne rien prendre pour la route ;
  • de laisser les morts enterrer les morts ;
  • de pardonner autant de fois que cela est au-delà de tout compte ;
  • de vouloir recevoir ce que l’on a demandé au nom du Christ ;
  • de prier le Père qui est dans le secret ;
  • de prendre sa croix et de se réjouir et danser de joie parce qu’on partage le mépris réservé aux prophètes ;
  • de faire deux kilomètres quand on vous demande d’en faire un ;
  • de rester éveillé et de veiller ;
  • de s’aimer les uns les autres comme Jésus nous a aimés.

Mais l’Évangile n’est pas une idée, c’est une personne. L’Évangile est la Parole de Dieu incarnée, c’est le Christ. La fidélité à l’Évangile, c’est la fidélité à une personne. C’est une réponse à une question. C’est une réponse à une communion et à une autorité apostoliques.

Nous pouvons bien suivre le chemin de la co-créativité et de la co-responsabilité ; mais nous ne sommes pas un marché autorégulé - nous croyons à la nécessité fondamentale d’une bonne autorité. Nous avons besoin d’un témoin visible de la tête du corps, l’Église, de la présence du Christ là où deux ou trois sont rassemblés.

Dans une famille, pour les parents les enfants restent des enfants, même quand ceux-ci ont grandi et sont devenus eux-mêmes des parents responsables. Dans la Trinité, comme les théologiens l’indiquent, la relation enfant-parent [8] est une relation entre égaux. Dans l’enfance humaine, la relation est uniquement une relation d’égalité potentielle. Mais la nature de l’obéissance, en communauté, est l’obéissance libre de ceux qui en tout cherchent à être des personnes consacrées adultes, libres, solides. On attend de l’autorité qu’elle interpelle, qu’elle confronte ce qui est en fait avec l’idéal. Chaque personne est en croissance. Quand vous renoncez à grandir, vous mourez spirituellement et tombez en ruine. Quand vous arrivez à la pleine maturité, vous mourez définitivement et vous à Dieu. L’autorité est là pour soutenir une croissance correcte, pour corriger une croissance défectueuse, pour stimuler une croissance ralentie, et si nécessaire, pour tailler les greffes moribondes. L’autorité est un sacrement de l’unité et un foyer d’amour.

La pauvreté

Si nous avions traité ces thèmes dans l’ordre de leur importance pour notre vie, c’est par ce sujet que nous aurions dû commencer et que nous devrions terminer. La pauvreté est, au fond, toute la substance de ce que nous croyons et la façon dont nous vivons. Selon les mots de François, si un(e) Franciscain(e) est propriétaire de quelque chose, il ou elle n’entrera pas dans le royaume des cieux.

Certaines personnes aiment les sports dangereux, l’escalade de l’Everest, la plongée, le saut aérien, même la roulette, qui est un jeu sédentaire mais si vous avez misé tout votre avenir sur la roue, c’est un jeu de vie ou de mort.

La pauvreté est un jeu dangereux. Il s’agit de miser sa vie sur le fait que l’Évangile est vrai et que Dieu tient ses promesses. C’est croire que, si vous vendez tout pour suivre Jésus, et que vous cessez de vous soucier de ce que vous allez manger, de quoi vous allez vous vêtir et de la note d’électricité, et que vous commencez à prier, il va réellement vêtir les lys des champs, nourrir les corbeaux et compter les moineaux.

La pauvreté ne signifie pas que tout ce qui se trouve dans la maison est vieux de plus de septante ans, cela signifie que la maison et tout ce qui s’y trouve est sujet d’action de grâce continuelle et émerveillée. Si vous n’avez jamais prié pour que le dîner arrive, et, Dieu soit loué, l’avoir reçu, vous n’avez jamais vécu réellement. Dieu aime faire des cadeaux. La pauvreté est une alliance dans la confiance ; si vous remplissez votre engagement, Dieu exauce gratuitement.

La pauvreté ne signifie pas que vous évitiez de sentir la gêne ; cela signifie que, dans une situation palpitante voire dangereuse, à la limite de la prudence, pour souligner que c’est lui qui agit, Dieu s’engage à la cinquante-neuvième minute.

La pauvreté n’est pas simplement une idée spirituelle. Si elle n’implique pas le solde bancaire, c’est une tromperie puérile. La pauvreté ne signifie pas qu’il n’y a pas d’ordinateurs ou d’autres appareils électroniques dans la maison, mais que ceux-ci viennent comme des dons du Père des miséricordes et qu’ils doivent être considérés comme tels. Et la pauvreté signifie évidemment que je ne possède personne d’autre.

La chasteté

C’est en étant intrinsèquement distincts de Dieu que nous sommes capables de parvenir à l’union avec Dieu. À la mort nous n’allons pas nous fondre dans une sorte d’esprit du monde bouddhiste, nos personnalités individuelles ont été créées indestructibles.

Celui qui s’engage par vœu se tient, sur ce point, seul. Mais pour ce qui est du reste de nos vies, nous sommes les uns pour les autres le moyen et l’environnement du salut. La charité est le cœur de la chasteté. Et la chasteté est une libération qui guérit les victimes modernes et postmodernes de la surexposition sexuelle qui n’ont guère connu la paix de la solitude ou la joie d’une amitié vraie, affectueuse, chaste.

En d’autres mots, nous avons vécu dans un monde où nous sont présentés des modèles sexuels tristement faux et dans lequel la personne est bruyamment sollicitée par les requêtes des autres qui évitent, ou pire exploitent, les relations humaines vraies. Le conditionnement social à travers la pression du groupe des pairs, les modèles de rôle d’adulte, les médias et l’éducation séculière, tout concourt à nous pousser dans ce tourbillon écumeux.

Par conséquent, quoi qu’il en soit du passé, la virginité est l’avenir [9]. La virginité sera un état spirituel restauré, tout comme l’Église dit que la profession religieuse est la restauration de l’innocence baptismale. Dans les années ‘70 il y avait une affiche très populaire de « pensée-positive » : « Aujourd’hui est le premier jour de la suite de votre vie. »

Le thème de la sexualité, autrefois sous-exposé, a été ces derniers temps surexposé (comme le candidat). Le fait qu’une personne d’orientation hétérosexuelle qui entre dans un couvent cloîtré ne rencontrera probablement pas beaucoup d’hommes et qu’une personne de tendance homosexuelle soit placée dans une institution aux mailles serrées établie exclusivement pour des personnes du même sexe, en pratique ne change pas beaucoup les choses.

D’après notre expérience, il n’existe pas vraiment quelque chose comme l’hétérosexualité. Il y a des actes qui pour les différencier des autres peuvent être décrits comme tels. Mais il n’y a pas de personnes homosexuelles ou hétérosexuelles. Il existe seulement des êtres humains, pauvres, souffrants avec une affectivité. Et il y a seulement un amour, l’amour de Dieu, qui nous atteint tous au départ dans la forme imprécise de l’affection humaine. La réponse au problème homosexuel est la même que la réponse au problème hétérosexuel, aller au-delà des canaux spécifiques et limités de l’amour humain jusqu’à la source illimitée de tout être.

Il existe une école qui soutient que dans la vie religieuse, on devrait sublimer l’amour humain. Il nous semble humblement que c’est juste le contraire : il ne s’agit pas de prendre la petite chose et d’essayer de l’amplifier, mais d’aller à la source de la mer et d’affermir vos forces pour y nager. Le mariage a plusieurs dynamiques, comme l’indique Paul, et c’est une image de l’amour de Dieu ; mais ce n’est qu’une petite approche et une participation limitée, pour signifier l’étreinte sans limite du ciel. En intégrant la sexualité humaine dans une vie de célibat, il n’est pas question de prendre le désir d’un partenaire ou d’enfants et de l’élever dans un désir céleste d’aimer Dieu et de servir son peuple ; il est essentiellement question de découvrir que ce désir est simplement une identité circonscrite quelque part pour quelque chose d’infiniment plus grand, plus terrible et plus réel : l’amour que Dieu est et que Dieu a choisi librement de nous partager.

La prière

- Prier, c’est être présent à cet amour total de Dieu.

- Prier, c’est abandonner complètement sa personne tout entière à Dieu.

- Prier, c’est également vivre à fond chaque don reçu de Dieu.

Nous ne souffrons pas du syndrome du grand coquelicot [10]. Nous ne croyons pas qu’il faille soutenir les dons chez A uniquement parce que Dieu ne les a pas donnés à B ou à C. Nos coquelicots grandissent avec des formes et des tailles variées et tous ont de l’espace pour faire signe, mais aucun ne sera coupé simplement parce qu’il est plus grand qu’un autre. Ceci s’applique également à tout le registre des relations horizontales mais c’est particulièrement capital dans la prière. Car c’est un axiome de la théologie de l’incarnation que ce qui n’est pas assumé ne peut pas être sauvé. Ainsi, ce qui n’est pas autorisé à grandir ne peut pas être donné à Dieu dans la prière. La prière est l’événement créatif ultime auquel tous les autres actes créatifs doivent contribuer.

La liberté de grandir ne signifie pas que l’on ne puisse pas choisir librement de renoncer à ses propres projets ou besoins pour permettre à d’autres de grandir. Cela signifie que l’on devienne à son tour Eucharistie, que sa vie soit mangée par les requêtes aimantes de Dieu et les besoins du voisin. L’Eden et le Calvaire sont essentiellement le même jardin. Mais un grand coquelicot qui a consenti à donner sa vie pour ses amis ne devient pas, croyez le, plus petit.

La prière est une relation nuptiale. Il y a deux invitations à la prière dans l’Évangile :

  • « Quand tu pries, retire-toi dans ta chambre et ferme la porte. »
  • « Quand vous priez, dites : Notre Père, qui es aux cieux... »

La première est la prière d’une relation personnelle amoureuse. C’est l’expression créative, nuptiale de la vie à partir de la réalité de l’amour de Dieu, elle est attachée au vœu de chasteté. La seconde est par nature plurielle : Notre Père. C’est l’aspect communautaire de la terre et du ciel.

La liturgie

Le centre de la liturgie est, selon un ordre des choses théologiquement correct, la célébration de l’Eucharistie, dans laquelle nous communions avec le Christ. C’est une liturgie du don ; cependant pour y apporter notre présence, notre voix, nos actions, et notre musique, nous demandons à quelqu’un « d’extérieur » de l’accomplir. Le prêtre est pour nous, cet étranger qui est honoré. Ceci souligne l’aspect de don de la messe - nous ne le maîtrisons pas. Nous devons y insérer notre vie jusqu’à ce qui pourrait être son endroit le plus intime, avec quelqu’un venu du dehors de notre milieu.

La Liturgie des Heures

L’héritage de la vie liturgique d’avant le second Concile du Vatican semble avoir rendu difficile, pour certains religieux, l’acceptation de la liberté qui leur est offerte dans la liturgie. Pour la grande majorité d’entre nous ici, nous étions soit enfants, soit pas encore nées ou non-catholiques à l’époque du Concile. On a également consciemment suggéré dans le passé que l’Office Divin était un fardeau à supporter, comme une lourde croix, avec un amour fidèle, et que la fidélité ne peut être trop récompensée. Mais la Liturgie des Heures est-elle l’endroit approprié pour faire pénitence ? Louer Dieu est un don, c’est un privilège gratuit et superbe, peut-être le plus grand privilège qui peut être offert à un être humain. Évidemment, tous les dons importants projettent des ombres, mais le fait est qu’ils ne sont pas en eux-mêmes des ombres, ils sont des reflets, des réalités, signes de la vérité infinie.

La prière et le jeu sont, ou devraient être, intimement associés. La liturgie peut être une forme de jeu d’amour et nos meilleurs dons créatifs ont besoin d’être utilisés comme réponse. La liturgie est le lieu de rencontre du Verbe : notre chemin, notre vérité, notre vie, le vin de notre allégresse et notre pain quotidien. Les psaumes sont la vie de l’Église et son histoire ; en vérité, ils sont l’histoire de l’univers, ils racontent le ciel et la terre. Deux mille ans, quatre mille ans n’ont pas desséché leur fruit. Et nous sommes leurs conteurs professionnels ; le groupe [11] qui traverse l’histoire en chantant, en dansant, en jouant et en vivant leur vie. Cependant, pour nous, à Ty Mam Duw, la Liturgie des Heures n’est pas tant ce que nous faisons pour Dieu quand nous chantons sa louange, que ce qu’il fait pour nous ; car elle est l’instrument que Dieu a façonné pour qu’il nous façonne.

La Liturgie des Heures est comme la couverture secouée [12], une expression de notre être réel ensemble. « Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même », est le grand commandement de la Loi ancienne, mais le nouveau commandement de l’Évangile, la volonté du Christ et son testament, c’est : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Ce n’est pas notre amour pour Dieu, mais son amour en nous manifesté dans notre amour les uns pour les autres qui est le centre de l’Évangile.

La vie

Nous sommes l’Épouse du Verbe. Le livre des Évangiles est exposé sur le lutrin toute la journée, face à la famille qu’est notre communauté. C’est le pain, c’est la vie ; et chaque fois que nous le lisons, il est nouveau. C’est la voix bien-aimée qui, même dans l’ordre physique des choses, ne s’est jamais tue.

Ce n’est encore que le commencement du pèlerinage. Car jusqu’à présent, comme disait François alors qu’il mourait, jusqu’à présent, nous n’avons rien fait.

[1Ce texte a été publié dans Signum, l’organe officiel des religieux et religieuses représentés par la « Conférence of Religious in England and Wales », dans le Vol. 28, n° 3 du 15 mars 2000 aux pages 5 à 12. Nous remercions sœur Catherine Petiaux des sœurs de l’E. J. de Nivelles et sœur Mary Connanghton, des sœurs de Saint-André, pour leur travail de traduction et de correction. Le texte final est sous la responsabilité de la direction de la revue. Nous remercions la revue Signum de nous avoir autorisé à le reproduire et, tout autant, la Communauté de Ty Man Duw, à qui a été soumis le texte français. Toutes les notes de bas de pages sont de la rédaction.

[2Dans Watership Down (Penguin books, Harmondsworth, 1975, 478 p.), l’auteur de fiction animale Richard Adams met en scène des lapins où la concertation et les décisions se font « en se frottant le nez ».

[3« A closely canvassed-by élection » : élections communales très observées en ce qu’elles peuvent faire basculer les voix au parlement.

[4On peut comprendre : « Mais à moins que dans la communauté quelque chose n’aille vraiment pas, ce n’est pas la nouvelle venue qui va faire de ce corps une réelle communauté ».

[5« ... in a regime of reasoned discipline », fait allusion, pensons-nous, à la Règle « motivée » (qui a pour soi quelques raisons d’être justifiées).

[6« Without this he or she will not survive, nor will their vocation, thrust into the paradigm of religion ». On peut aussi traduire : « Sans cela, il ou elle ne survivra pas et sa vocation ne s’enfoncera pas dans le paradigme de la religion ».

[7Au sens de l’adage : « La grâce ne détruit pas mais assume la nature ».

[8On entend bien : les relations Père-Fils-Esprit.

[9Formulation elliptique et paradoxale que nous entendons comme affirmation proprement eschatologique où, pour le moins, la valeur, la vertu thérapeutique et humanisante de la virginité est fortement affirmée pour l’avenir de notre culture et des personnes « quel qu’ait été leur passé ». Mais on peut aussi comprendre que, fondamentalement, on « devient » vierge quel qu’ait été le passé de la personne.

[10Expression idiomatique dont le sens se livre à la lecture du paragraphe... !

[11« The band... » au sens de jazzband.

[12Cf. plus haut : « Il faut être deux pour secouer une couverture ».

Mots-clés

Dans le même numéro