Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Mère Marie Skobtsov

Je serai pour vous un appel

Christophe Pirson

N°2000-2 Mars 2000

| P. 76-100 |

C’est une très forte figure de l’orthodoxie qui se profile dans cette existence peu banale de Mère Marie Skobstov. Elle n’est pas encore aussi connue que Catherine Doherty (aussi connue sous le nom de son premier mari, C. de Hueck) sa contemporaine et aussi « aventureuse » fille de la Russie bouleversée du début du XXe siècle. Nous aimerons certainement cette « vivante ». Lecture œcuménique où la vie consacrée d’Occident se laissera interpeller par celle de l’Orient et où s’échangent les dons et les pardons qui seuls feront respirer ensemble les deux poumons de l’Europe spirituelle.

Travailler à l’unité de l’Église du Christ apparaît aujourd’hui comme une tâche urgente pour tous les chrétiens. Outre un engagement de prière œcuménique et une vie de charité fervente, piliers de toute marche authentique vers l’unité, un effort de découverte des richesses des « autres Églises » s’impose à chacun de nous. Pour s’unir, il faut s’aimer. Et pour s’aimer, il faut apprendre à se connaître.

L’urgence de l’unité est motivée par les questions de nos contemporains en mal de sens. L’Orient, ainsi que l’Occident, possède une réponse d’actualité à tous ces questionnements. Mais cette réponse ne portera tous ses fruits de conversion que si elle est proclamée dans l’harmonie et l’unanimité. La division des communautés chrétiennes porte gravement préjudice à la proclamation du message évangélique. Comment percevoir l’appel insistant du Christ lorsque celui-ci est annoncé par tant de voix différentes ?

C’est dans ce cadre de pensée « œcuménique » que nous voudrions présenter ici une figure éblouissante de l’orthodoxie russe du début de ce siècle. Mère Marie Skobtsov n’a rien du personnage « pieux » et sage de nos images d’Épinal. Bien au contraire, tout en elle est révolution, énergie et vie. On ne peut connaître et aimer Mère Marie en faisant abstraction de son désordre, de ses étrangetés et de ses passions... Loin d’être une sainte « à l’eau de rose », Mère Marie est plutôt ce genre de personnage qui dérange, interpelle, appelle à une plus profonde conversion chrétienne. Sa vie - que l’on pourrait presque qualifier de romanesque - fut une succession d’événements retentissants et formateurs, d’un caractère entier et intransigeant. Mère Marie fut la femme d’une parole, celle qui retentit en son cœur à la mort de sa petite fille : « Va vivre au milieu des vagabonds et des pauvres. Entre eux et toi, entre le monde et moi noue un lien que rien ne pourra rompre. » Autant que faire se peut, nous tenterons de présenter Mère Marie telle qu’elle a réellement été. Ceci pour ne pas tomber dans le piège de l’hagiographie dénoncée par Olivier Clément : « Un dernier mot, lui aussi contre le hagiographe. Si nous aimons, si nous vénérons Mère Marie, ce n’est pas malgré son désordre, ses étrangetés, ses passions. C’est à cause d’eux qui la font - parmi tant de morts pieux, tant de morts suaves - extraordinairement vivante. Laide et sale, forte, dense et drue - oui, vivante. »

Tout en présentant les traits les plus saillants de sa biographie, nous aurons à cœur de manifester combien Mère Marie est fille de son époque et de son pays. Sa foi, ses convictions et son engagement sont russes. Ils ne se comprennent que dans ce contexte bien précis. Mère Marie a côtoyé l’intelligentsia russe du début de ce siècle et elle a lu avec passion les grands penseurs de la Russie du XIXe siècle : Khorniakov, Soloviev, Dostoïevski... La révolution russe a profondément marqué sa pensée et déterminé son engagement absolu envers les plus pauvres.

Une dernière remarque bibliographique pour terminer cette introduction. La littérature en langue française consacrée à Mère Marie n’est guère abondante. L’ouvrage-clef fut publié en 1995 par les Éditions Le sel de la terre : Mère Marie, Le sacrement du frère. Outre la traduction française de quelques textes fondamentaux de Mère Marie, on y trouve une brève biographie réalisée par Hélène Arjakovsky-Klépinine (fille du dernier aumônier du centre de Lourmel). Il est évident que notre texte doit beaucoup à ce volume (ainsi qu’aux articles d’Élisabeth Behr-Sigel, cf. la bibliographie succincte à la fin de notre texte), mais il ne s’agit pas de faire double emploi. Notre souhait est uniquement de contribuer, d’une part, à faire connaître la vie et le message de Mère Marie, et d’autre part, à favoriser la connaissance de l’Orient chrétien, car nous sommes persuadés, qu’ignorer l’Orient, c’est presque ignorer l’Église.

Les premières années

Élisabeth Pilenko (la future Mère Marie) naît à Riga (Lettonie) le 8 décembre 1891, au sein d’une famille de la petite noblesse russe. Son père, Iouri Pilenko est substitut du procureur de la ville et petit propriétaire terrien. À ses heures, il s’adonne à la botanique et ses talents contribuent à la prospérité de la région. Aujourd’hui encore, son souvenir demeure et un village porte même son nom. Quant à la mère d’Élisabeth, Sophie, elle descend en droite ligne du dernier gouverneur de la Bastille parisienne.

Les premiers instants d’Élisabeth donnent déjà le ton de la vie future : l’accouchement est des plus difficiles et le baptême est catastrophique. Le bébé suffoque dans l’eau baptismale et doit être réanimé.

Malgré ce début dramatique, la petite enfance se déroule paisiblement. Les parents Pilenko procurent à leur fille une excellente éducation littéraire et humaniste. La gouvernante discerne une vive intelligence et contribue à la tenir en éveil. Très tôt, la petite Lisa se passionne pour la poésie russe. Elle apprend par cœur des vers de Mikhaïl Lermontov (1814-1841). À onze ans, elle est admise au lycée de Novorossiisk.

C’est vers cette époque qu’Élisabeth fait la connaissance de Constantin Pétrovitch Pobédonostsev. Professeur de droit, tuteur d’Alexandre III puis de Nicolas II, procureur du Saint-Synode de Russie, celui-ci est un des personnages les plus puissants et les plus controversés de l’Empire russe. À l’époque, il s’avère être un intraitable garant de la Russie tsariste et s’en prend à toute forme de libéralisme politique. La petite Lisa est fascinée par ce personnage haut en couleurs et terriblement impressionnant.

Pourtant, sa petite conscience d’enfant connaît alors son premier dilemme. Au lycée et dans sa famille, Lisa côtoie de plus en plus les idées révolutionnaires. Son imagination est fortement marquée par l’idéal de la révolution socialiste et l’esprit de sacrifice des étudiants russes manifestant pour l’arrêt immédiat de la guerre russo-japonaise. Lisa a douze ans et ne sait qui croire : son ami Pobédonostsev, principale cible des manifestations estudiantines ou bien cette fougue révolutionnaire grandissante.

Qu’à cela ne tienne, elle décide de poser elle-même la question à son vieil ami : « Constantin Pétrovitch, qu’est-ce que la vérité ? » Bien des années plus tard, elle publiera à Paris les souvenirs de son amitié avec Pobédonostsev et retranscrira fidèlement la réponse de celui-ci : « Chère petite Lisa, mon amie, la vérité est dans l’amour. Mais beaucoup pensent que la vérité est dans l’amour du lointain. C’est faux. L’amour du lointain n’est pas de l’amour. Si chacun aimait son prochain, son vrai prochain, celui qui est ici et maintenant à ses côtés, il n’y aurait plus besoin d’amour pour le lointain. Il en va de même pour l’action. Les grandes actions lointaines ne sont pas véritables ; les vraies actions sont dans la proximité, humbles, discrètes. L’exploit est toujours direct ; il n’est pas une attitude, mais un sacrifice de soi humble et secret. »

Mère Marie signerait ce credo des deux mains, mais pour l’heure, la petite Lisa n’en est pas encore là. Elle sent que l’utopie révolutionnaire est bafouée et que le christianisme de son ami l’empêche de s’ouvrir à l’idéal d’une société socialiste dans laquelle le lointain et la collectivité doivent régner sur le prochain et l’individualité. Elle décide donc de rompre avec Pobédonostsev [1].

Pas de Dieu du tout

Lisa fait son choix : l’idéal révolutionnaire est le seul à mériter qu’on lui consacre sa vie. Survient alors un événement qui marquera la fin de l’enfance de cette jeune fille. La police politique soupçonne Iouri Pilenko d’aider des étudiants libéraux dans la propagation de leurs idées par la publication de tracts. En fait, le père de Lisa est alors directeur d’un collège à Yalta et héberge effectivement quelques étudiants traqués par les forces de l’ordre tsaristes. Les perquisitions se succèdent, mais en vain. Quand la police arrive sur place, les locaux ont été désertés et « les poêles sont bourrés de tracts qui brûlent tranquillement ».

La santé de Iouri Pilenko souffre néanmoins de cette pression continuelle. Il meurt subitement en 1906. Lisa ne peut accepter cette mort, elle se révolte et crie sa colère en jetant des pierres vers le ciel : « La seule chose qui me tourmentait, la question vitale à laquelle il fallait donner une réponse, était : est-ce que je crois en Dieu ? Dieu existe-t-il ? Alors vint la réponse : mon père mourut. Les pensées qui se bousculaient dans ma tête étaient très simples : cette mort est injuste. Il n’y a donc pas de justice. Et s’il n’y a pas de justice, il ne peut y avoir de Dieu juste. C’est donc qu’il n’y a pas de Dieu du tout... J’avais percé le secret des adultes : Dieu n’existe pas. Le monde est plein de misère, de mal et d’injustice. » L’enfance est finie pour la jeune fille de quatorze ans.

La famille Pilenko doit alors s’exiler à Saint-Petersbourg chez la tante maternelle de Lisa. Traumatisée par la mort de son père, Lisa connaît certaines difficultés à s’adapter à la capitale de la Russie impériale. Ces brumes se dissiperont par la fréquentation d’une prestigieuse école qui encourage une certaine émulation intellectuelle. Lisa découvre les poètes allemands, la littérature russe, les sciences. Elle dévore les œuvres de Friedrich Nietzsche et de Karl Marx. Chez ce dernier néanmoins, elle ne retiendra que l’appel à une solidarité mondiale, à l’action sociale, tandis que les considérations sur le capital et la valeur ajoutée l’ennuient au plus haut point. Elle a soif d’engagement et de dévouement.

En janvier 1908, Lisa assiste pour la première fois à une soirée poétique. Dans ce salon littéraire sont concentrées quelques-unes des grandes figures de la poésie russe, mais Lisa retiendra surtout la présence d’Alexandre Blok (1880-1921). Sa poésie subjugue le cœur de Lisa. Elle y perçoit une grande sagesse alliée à une profonde détresse. Elle veut faire la connaissance de cet homme pour qui elle ressent des sentiments d’affection. Elle a peur pour lui et voudrait le protéger.

Ils se rencontrent et échangent lettres et poèmes. En 1936, Mère Marie publiera à Paris ses Rencontres avec Blok (en russe : Ymca Press, 1992). Ainsi le poète lui écrivait-il : « Je suis un homme qui appelle chaque chose par son nom, qui dépouille de son parfum la fleur de la vie. Vous avez beau parler de tristesse, de fins et de commencements, je ne peux m’empêcher de penser que vous n’avez que quinze ans. Voilà pourquoi je vous souhaite d’aimer un homme simple, amoureux de la terre et du ciel plus que des discours, rimés ou non, sur la terre et le ciel (...) S’il n’est pas trop tard, fuyez-nous, les mourants » ! Et Lisa de se dire aussitôt : « Vous êtes mourant, soit ! Mais moi, je vais lutter contre la mort et le mal, car j’ai pitié de vous. Vous êtes entré dans mon cœur et n’en sortirez jamais. »

Ce zèle lui joue parfois des tours : l’injustice d’une punition affligée à une de ses condisciples de classe la fait sortir d’elle-même. Lisa sera renvoyée de l’école. Qu’importe ! Elle suit alors des leçons privées et réussit l’examen d’entrée des cours Bestoujev, célèbre institut d’études supérieures pour femmes. Avec tout autant d’impétuosité (en 1910), elle se marie à la surprise générale avec Dimitri Kouzmine-Karavaïev. Elle a dix-neuf ans, lui vingt-quatre. Elle ne le connaît guère, mais est fascinée par ce jeune talent révolutionnaire qu’elle veut discipliner et sauver.

Fille de la révolution

Mais Lisa n’en devient pas pour autant une gentille mère au foyer. Son idéal révolutionnaire va grandissant et sa participation à la vie intellectuelle de la capitale lui fait mener une vie trépidante : soirées littéraires, rencontres diverses avec ce que la Russie a de plus cultivé, conversations nocturnes sans fin sur la société à venir... Avec ses compagnons de salon, elle « refait le monde ». Mais Lisa n’est pas satisfaite de son genre de vie. Plus tard, elle le confiera dans ces mots : « La Russie ne savait pas lire, mais toute la culture se concentrait dans notre milieu (...). Nous ne reculions devant aucun mot. Nous étions cyniques et imprudents dans le domaine de l’esprit, inconsistants et inagissants dans l’existence même. Dans un certain sens, c’était la révolution avant la Révolution, car nous creusions profondément, impitoyablement, fatidiquement dans le sol des vieilles traditions. Nous lancions d’audacieux ponts vers l’avenir. Mais, en même temps, cette profondeur et cette audace s’accompagnaient d’un inéluctable déclin. »

Lisa évolue ainsi vers « un populisme mystique, une espèce de messianisme du peuple de la terre russe ». En 1913, elle écrit : « Je suis pour la terre, pour le simple peuple de la Russie... Je rejette la culture d’une élite déracinée et sans âme. »

Comble de paradoxe, cette jeune athée révolutionnaire se prend d’une véritable admiration pour la personne du Christ en qui elle retrouve la lutte agissante pour un monde meilleur des étudiants russes : « J’ai pitié des révolutionnaires parce qu’ils meurent, alors que nous, nous ne savons faire que des beaux discours sur leur mort. J’éprouve de la pitié non pour Dieu, car pour l’heure Il n’existe pas, mais pour le Christ. Lui aussi a connu l’agonie, la sueur sanglante. Il a été souffleté et nous, qui ne connaissons aucun mot tabou, nous osons parler haut et fort de sa passion. Si nous pouvons comprendre sa mort pour les brigands, les femmes adultères et les publicains, sa mort pour nous, en revanche, nous échappe. Nous ne faisons qu’effleurer ses plaies. Nous ne brûlons pas au feu de son sang. »

En 1913, déchirée entre sa vie de salon et sa soif d’engagement concret au service du peuple, Lisa se sépare de Dimitri, sans guère d’explication. Une rupture toute à l’image de leur union éphémère. Le divorce sera prononcé. Un an plus tard, elle met au monde une petite fille, Gaïana (nom qui signifie « terre »), fruit d’une rencontre au cours d’un voyage dans sa ville natale.

Les années suivantes sont marquées du signe de la révolution inéluctable. L’intelligentsia s’avère de plus en plus incapable de passer à l’action, trop préoccupée qu’elle est de préserver ses avantages temporels. Des figures émergent des mouvements révolutionnaires : Trotski, Lénine. L’appel au changement radical, bien qu’affaibli par les dissensions existant entre les différents partis révolutionnaires, se fait de plus en plus pressant. Début 1917, Lisa adhère au parti socialiste-révolutionnaire dont elle admire l’action concrète contre le pouvoir. En juillet, c’est le triomphe : les réformistes gagnent du terrain sur la république bourgeoise. Et vint le drame : le 25 octobre, c’est le coup d’état bolchevique et la victoire de ce parti intransigeant.

Lisa doit fuir Saint-Petersbourg. Elle rentre dans sa ville natale en janvier 1918 et est élue membre du conseil municipal. Bientôt, elle remplira les fonctions de maire de la petite ville d’Anapa où sa famille possède une propriété. La guerrre civile fait rage et les temps sont durs pour tous. Obligée de ménager la chèvre et le chou, Lisa doit collaborer avec les partis qui se succèdent dans la ville. En octobre, elle est arrêtée par l’armée blanche (socialiste-révolutionnaire et menchevique) et inculpée de collaboration avec les rouges bolcheviques. Elle fait valoir ses droits avec audace et habileté, et s’en sort avec seulement deux semaines de prison. Nouveau rebondissement, l’un des assesseurs de la cour qui la juge, Danilo Skobtsov, tombe amoureux d’Élisabeth et l’épouse quelques jours plus tard !

Mais les Bolcheviques gagnent du terrain partout dans le pays : c’est la débâcle de l’armée blanche et l’exil. Lisa, enceinte, s’embarque pour la Géorgie avec sa fille Gaïana et sa mère (1920) où elles sont rejointes par Danilo. Lisa ne reverra jamais plus sa chère Russie.

Le 27 février 1921, Lisa donne naissance à Iouri. Après la Géorgie, la famille passe par Constantinople pour finalement s’installer en Serbie. Le 4 décembre 1922, Lisa met au monde son troisième enfant, une petite fille du nom d’Anastasia (nom qui signifie « résurrection »). Les conditions de vie précaires poussent Danilo à emmener sa petite famille à Paris (1923), mais là encore ce ne sera que pauvreté et maladie.

Résurrection !

À Paris, en passe de devenir la capitale de la Russie émigrée, Danilo devient chauffeur de taxi, tandis que Lisa confectionne des fleurs en papier et des poupées, et fait de la broderie. La pauvreté nuit à l’ambiance familiale. Les époux Skobtsov ne sont guère heureux ensemble.

Pendant l’hiver 1925-26, toute la famille souffre de la grippe. La petite Anastasia semble avoir du mal à se remettre. Elle est admise à l’Institut Pasteur où est diagnostiquée une méningite. Commence alors un long mois de souffrances durant lequel Lisa ne quittera pas le chevet de son enfant. Elle contemple ce petit corps souffrant, fait des croquis de son enfant mourant. L’épreuve est terrible, mais porteuse de vie. Lisa est littéralement retournée lorsque le dernier souffle de vie quitte sa fille de trois ans (1926) « Au chevet de Nastia, je sentis que mon âme, toute ma vie durant, avait erré sur des sentiers tortueux. Désormais, j’aspire à une route véritable, droite et déblayée, non parce que je crois en la vie, mais pour justifier et accepter la mort. Ce faisant, il ne faut pas que j’oublie ma propre indignité. Rien n’a jamais été inventé de plus fort que ces paroles : “Aimez-vous les uns les autres.” Seulement, il faut aller jusqu’au bout et ne pas faire d’exception. Alors, tout sera justifié et illuminé. » Anastasia - résurrection [2] !

Aller jusqu’au bout. Ne pas faire d’exception. Toute la vie future de Lisa est résumée dans ces quelques syllabes. Il lui faut trouver celui qui a aimé les siens « jusqu’au bout » en donnant sa vie sans compter. Cette folie de don dérange, intrigue... En 1927, Danilo et Lisa se séparent, sans jamais s’être vraiment compris.

Une nouvelle vie commence pour cette femme de 36 ans. À Paris, elle redécouvre ses racines ecclésiales. Elle apprend à connaître l’Église russe de l’émigration. Elle se met au service de l’Action Chrétienne des Étudiants Russes (ACER), mouvement de jeunesse ecclésial se proposant « d’ecclésialiser » tous les aspects de la vie et de sauvegarder l’héritage spirituel de la Russie contre les menées des communistes.

Lisa reçoit la mission de secrétaire itinérante chargée de rencontrer les groupes de chrétiens orthodoxes russes qui se constituent dans différentes villes universitaires françaises. Très vite pourtant, elle comprend qu’il est impossible de se satisfaire des seuls groupements paroissiaux. La véritable misère n’est pas là. Elle se situe dans les régions industrielles où des Russes ont trouvé du travail dans les mines ou l’industrie chimique naissante. Lisa se doit de sillonner la France afin de rendre visite à ses compatriotes disséminés pour leur rendre courage et dignité. Plus de repos alors... Elle vole aux quatre coins du pays, rencontre misère et dénuement. Elle a mal pour tous. L’aide spirituelle et culturelle que propose l’ACER lui semble bien vite insuffisante. Ce qu’il faut à ces pauvres exilés, c’est un réconfort matériel et psychologique. Lisa lance des appels à la solidarité des exilés entre eux, elle frappe aux portes pour demander secours et conseil [3].

C’est à cette époque qu’elle découvre l’enfer des asiles psychiatriques. De nombreux Russes ont échoué dans ces lieux de misères à cause des horreurs qu’ils ont endurées pendant la révolution et l’exil. Mais dans ces asiles, la guérison est impossible. Ne sachant presque pas un mot de français, ces gens sont hermétiques à toute thérapie. Lisa doit devenir leur interprète. Elle se fait malade avec les malades, pauvre avec les pauvres.

Lisa est néanmoins insatisfaite de son action : « Ce que je leur donne est si misérable. J’ai parlé, je suis partie, j’ai oublié. Mais j’ai compris pourquoi je n’obtiens pas plus de résultat. Chacun d’eux exige de nous notre vie entière, ni plus ni moins. Donner sa vie à un ivrogne ou à un estropié, c’est si dur ! » [4]

Dans le désert des cœurs humains

Lisa a soif de consacrer sa vie au Christ qui souffre dans chacun de ces frères immigrés. C’est alors qu’elle conçoit le projet d’une consécration monastique dans le monde afin de manifester son engagement sans limite aucune. Elle en parle à son père spirituel, le célèbre théologien russe, Serge Boulgakov (1871-1944) et à son évêque, le Métropolite Euloge Guéorguievski (1868-1946). Tous deux sont conquis par cette idée. Pourtant, il faut faire face à de nombreuses difficultés. Pour beaucoup d’orthodoxes traditionnels, le passé de Lisa est un obstacle insurmontable. Ses anciens engagements politiques et son second mariage sont totalement incompatibles avec une éventuelle consécration religieuse. Mgr Euloge jouera sur le texte d’un canon ecclésiastique du Ve siècle qui permet le divorce au cas où l’un des conjoints, avec l’accord de l’autre, veut embrasser la vie monastique. Contacté par l’évêque, Danilo accepte le divorce et donne son accord pour la consécration de Lisa. C’est ainsi que le 16 mars 1932, à l’Institut St Serge, à Paris, Mgr Euloge préside à la profession monastique de Lisa qui reçoit alors le nom de Marie : « Je te nomme Marie, en souvenir de sainte Marie l’Égyptienne. De même qu’elle se retira dans le désert après une vie orageuse, va, parle, agis dans le désert des cœurs humains. »

Secrètement, Mgr Euloge espérait bien faire de Mère Marie la fondatrice d’un monastère traditionnel, mais il lui fallut très vite se faire à l’idée que cette moniale-là resterait toujours atypique, inclassable et intraitable. Durant l’été 1932, elle est envoyée en Estonie et en Lettonie pour visiter des communautés monastiques traditionnelles. Elle fut reçue avec curiosité. Quel est donc ce nouveau genre de monachisme dont elle parle tant ?

Ce voyage la troubla quelque peu. Elle ne s’imaginait pas qu’il était encore possible de vivre toute sa vie dans un monastère en ne se souciant guère de la destinée du monde. Les anciennes pratiques monastiques lui paraissent désuètes et inadaptées à l’appel pressant de ses contemporains. Pour beaucoup de femmes, croit-elle constater, « le monachisme correspond au désir de se constituer une famille spirituelle sécurisante. Le monastère est envisagé comme un refuge, la communauté monastique comme une famille où l’on est bien entre soi, au chaud, protégé par de hauts murs des laideurs et de la misère du monde ».

Pour Marie, par contre, l’habit monastique signifia amour et don absolus. Et il n’était pas question de demeurer bien au chaud dans un monastère quand ses frères russes gelaient dans leurs taudis. « Personne ne sent que le monde brûle. Personne ne ressent d’angoisse pour le destin du monde... Chaque homme a le choix entre le confort et la douceur d’un lieu de vie, à l’abri des vents et des tempêtes, et l’espace sans limites de l’éternité où tout est indéfini et mouvant, sauf une chose : la Croix ! »

Le temps de l’action organisée commence. Avec de l’argent emprunté à son évêque, Mère Marie loue une petite maison dans le VIIe arrondissement de Paris et décide d’y ouvrir un foyer pour femmes sans famille. Très vite, les cadeaux et les dons affluent. Marie installe sa cellule dans un renfoncement du mur et elle passe ses courtes nuits en compagnie des rats. Une pièce est transformée en petite chapelle et le prêtre célébrant n’est autre que le Père Lev Gillet, plus connu sous son nom d’auteur : « un moine de l’Église d’Orient ». La maison devient vite trop petite. En 1934, Mère Marie découvre une grande maison abandonnée sise au 77 de la rue de Lourmel. Le loyer est de vingt mille francs. Elle n’a pas le premier franc, mais elle fonce. Et très vite, c’est la réussite totale. « Lourmel » se transforme de jour en jour : des repas sont distribués, des logements sont offerts.

Tout ne fut pas rose pendant ces années. Les critiques allaient bon train. Les chrétiens bien pensants s’offusquent de voir Mère Marie négliger son apparence. On chuchote qu’elle continue à fumer. On la soupçonne même d’être communiste. Avec humour, elle répondra un jour à un ami qui lui faisait part de ces critiques : « Pour les ecclésiastiques, nous sommes trop à gauche ; pour les milieux de gauche, trop ecclésiastiques. » Critiquée ou soutenue, méprisée ou admirée, Mère Marie se donnait entièrement à tous ceux qui venaient à elle pour obtenir de l’aide. Elle avait pour tous un sentiment maternel, les aimant d’un amour sincère et souffrant de ne pouvoir faire davantage pour eux. Le type de cette maternité, c’est la Vierge Marie au pied de la croix souffrant sa « passion maternelle ».

Cette passion est celle de l’amour agissant [5]. Il ne s’agit pas seulement de pouvoir disserter sur l’urgence de l’amour, mais il faut se mettre à la tâche irrémédiablement. La vie monastique devient dès lors un engagement concret de tous les instants se fondant sur l’amour de l’autre pour lui-même. Soulager corporellement l’autre ne suffit pas, il faut prendre sur soi tout le poids de son péché et pleurer pour lui et avec lui. Il en va de la responsabilité même du chrétien qui marche sur les pas du Christ. « L’amour de Dieu ne saurait se mesurer, se partager ou s’économiser. Le Christ n’a pas enseigné aux apôtres à se ménager et à calculer leur amour. Il ne le pouvait pas dans la mesure où, unis à lui et devenus son propre corps par le sacrifice eucharistique, les apôtres étaient, comme lui, offerts à l’immolation et au monde. »

C’est alors la conception même du monachisme qui est transformée et renouvelée : « On peut dire que la nouveauté se définit par le fait que le moine contemporain, qu’il le veuille ou non, se trouve non pas derrière les murs solides d’un monastère, dans des traditions déterminées et figées, mais sur tous les chemins du monde, sans la possibilité de prendre pour point de repères les vieilles traditions (...). Autrement dit, aujourd’hui, le moine doit combattre pour l’essentiel, pour l’âme du monachisme, en faisant abstraction de toutes les formes extérieures, en créant des formes nouvelles (...). Imaginez qu’un moine ait la possibilité de choisir entre le monastère et le monde, et que son caractère, l’idée qu’il se fait du monachisme, le porte à préférer le premier. N’en veut-il pas trop ? (...). Le monastère, maintenant, est un sanatorium spirituel et nous n’y avons pas tous droit sans réserve. Il y a en fait plus d’amour, d’humilité et de nécessité à rester dans les arrière-cours du monde, à respirer son air confiné, à avoir faim de nourriture spirituelle, en partageant toutes les pesanteurs et toute la peine du monde, en soulageant cette souffrance chez les autres. »

Ces paroles prophétiques irritent par leur clairvoyance et leur intraitabilité. Il ne s’agit pas tant de se laisser édifier par le message de Mère Marie que de se laisser transpercer par son appel à un christianisme authentique transi de démesure et de folie spirituelle. Les textes de Mère Marie qui traitent de ce christianisme prophétique sont légions. En voici encore un, dans lequel elle disserte sur la situation des russes exilés. Son audace est fulgurante : « Nous sommes devenus des émigrés. Qu’est-ce que cela veut dire ? En premier lieu, c’est synonyme de liberté. Cela signifie que nous sommes libérés définitivement de toute responsabilité extérieure ; sentiment à la fois inconfortable et agréable, nous échappons à l’influence du pouvoir, de l’opinion publique, de la tradition, de la vie et de l’histoire de notre pays (...) Affirmer la liberté de notre situation présente, de l’Église de l’émigration, c’est forcer notre conscience à certaines conclusions. Nous devons, en effet, nous sentir responsables de cette liberté. Nous devons nous justifier. Nous devons accepter honnêtement ce don immense et lourd à porter.

 « La liberté oblige. La liberté appelle à se sacrifier. La liberté détermine l’honnêteté et la rigueur envers soi-même, envers sa voie. Et nous, si nous voulons être rigoureux et honnêtes, dignes de la liberté qui nous est donnée, nous devons, en premier lieu, examiner notre propre relation à notre monde spirituel. Nous n’avons pas le droit de nous fixer indéfiniment et avec attendrissement sur le passé (...) C’est à cette folie du Christ que nous appelle notre liberté. La liberté nous a appelés à nous opposer au monde entier, à contrer non seulement les païens, mais aussi de nombreuses personnes qui ne sont chrétiennes que de nom. La liberté nous appelle à travailler à l’œuvre de l’Église dans ce qu’elle a de plus exigeant. Devenons des fols en Christ ! Non seulement parce que nous savons la difficulté de cette voie, mais aussi à cause de l’immense félicité qui naît de sentir sur nos œuvres la main de Dieu. »

Cette spiritualité de l’amour agissant est évidemment redevable de la parabole du Jugement Dernier de l’évangile de Matthieu, chapitre 25. Bien souvent, Mère Marie commente ce texte. Elle en fait la source et le terme de son action : « Le chemin vers Dieu passe par l’amour du prochain et il n’y a pas d’autre voie. Au jugement dernier l’on ne demandera pas si j’ai réussi dans mes exercices ascétiques. On ne me questionnera pas sur le nombre de mes prosternements pendant la prière. On me demandera si j’ai nourri les affamés, vêtu ceux qui sont nus, visité les malades et les prisonniers. À propos de chaque pauvre, de chaque affamé, de chaque prisonnier, le Sauveur dit : C’est moi. J’étais affamé, j’ai eu soif, j’étais malade et en prison » [6].

Notre frère juif

L’Histoire se chargeait bien de permettre à Mère Marie et aux siens de prouver leur engagement total et leur attachement sans réserve à la personne du Christ donnant sa vie pour tous. De sombres heures allaient permettre au centre de Lourmel de manifester à tous la liberté des enfants de Dieu.

L’Europe voyait venir des jours terribles. En Allemagne, Hitler devenait de plus en plus inquiétant. Mère Marie lit Mein Kampf Pour elle, il est clair que cet homme est « un fou, un paranoïaque dont la place est à l’asile, qui a besoin d’une camisole afin que son hurlement de fauve ne vienne ébranler le monde ».

La guerre semble inévitable. Mère Marie décide alors d’implanter à « Lourmel » un atelier de confection de couvertures pour l’armée française. L’agitation va grandissante. Enrichie de son expérience de la révolution russe, Marie prévoit des stocks de nourriture en quantité phénoménale. Elle sait combien les siens en auront besoin bientôt. Avec un cœur de mère, elle correspond avec les jeunes russes mobilisés : « Nous serons comblés de joie si vous revenez tous sans avoir été touchés et surtout sans choc moral. Tout en combattant l’ennemi, essayez de l’aimer... »

La glorieuse fête de Pâques est célébrée encore une fois dans la chapelle de « Lourmel » dédiée à la Protection de la Mère de Dieu. C’est un jeune prêtre arrivé depuis quelques mois (1939) avec sa femme et sa fille qui célèbre la sainte liturgie. Dimitri Klépinine sera jusqu’à la fin celui qui aura vraiment compris les exigences de l’amour de Dieu manifestées en Mère Marie.

Quelques jours plus tard, c’est la débâcle. Le 10 mai, les armées allemandes envahissent la Belgique et les Pays-Bas. Le 14 juin, Paris, déclarée ville ouverte, est occupée. Mère Marie ne se laisse pas intimider. Elle sait que « ses gens » ne mourront pas de faim. Mais avec l’arrivée des nazis, ce sont les arrestations qui commencent. Beaucoup de Russes sont inquiétés par la police en tant que citoyens soviétiques auprès du bureau de Monsieur Jerebkov, accrédité par les forces d’occupation ; ce nazi notoire délivrait des permis de séjour aux « réfugiés » d’origine russe. Tous les émigrés sont instamment priés de se faire enregistrer. Mère Marie et le Père Dimitri refusent ces manières outrageantes d’être compté comme du bétail. Un jour, « Lourmel » reçoit la visite d’un pasteur protestant allemand. Celui-ci affirma à Mère Marie que Jésus ne faisait pas partie du peuple d’Israël. Elle lui répondit aussitôt : « Comment pouvez-vous être à la fois chrétien et nazi ? »

Les juifs sont de plus en plus brimés. Aucune hésitation possible, il faut les sauver jusqu’au péril de sa propre vie. À un officier de la Gestapo qui lui proposait sa liberté à condition de ne plus aider les « youpins », le Père Dimitri répondit en montrant sa croix pectorale : « Et ce juif-là, vous le connaissez ? » La seule solution concrète et efficace pour aider les juifs est de leur fournir un faux certificat de baptême. En quelques jours, le Fichier du Père Dimitri compte plus de quatre-vingts nouveaux « paroissiens ».

Mais l’Histoire s’emballe... Le 4 mars 1942, Adolf Eichmann, colonel de la Gestapo décide d’instaurer le port de l’étoile jaune. Profondément meurtrie par cet acte ignoble, Mère Marie déclare avec force : « Il n’y a pas de problème juif, il y a surtout un problème chrétien. Ne voyez-vous pas que la lutte est, au fond, dirigée contre le christianisme ? Si nous étions de véritables chrétiens, nous mettrions tous l’étoile jaune. Le temps de témoigner est venu... » [7]

En effet, l’ultime témoignage est imminent. Le 8 février 1943, Iouri, le fils de Mère Marie, est arrêté par des officiers allemands. Dans ses poches, ils ont trouvé une lettre adressée au Père Dimitri par une femme juive demandant un faux certificat. Le Père Dimitri est convoqué par la Gestapo. Il ne reviendra plus. Se succéderont pour tout le groupe, comme pour lui, les camps de Romainville et de Compiègne (France).

Le 10 février 1943, Mère Marie est arrêtée à son tour avec quelques autres membres du comité de Lourmel. Alors qu’elle embrasse sa mère pour la dernière fois, un officier allemand dit à Sophie Pilenko : « Vous avez mal élevé votre fille, elle aide les youpins – Elle aide tout le monde, répondit la vieille dame. Pour une chrétienne comme elle, il n’y a ni Juif ni Grec. Si vous aviez été en danger, elle vous aurait aidé. » Et Mère Marie de sourire : « Ma foi, oui, je vous aurais aidé. »

Le 16 décembre, tous les hommes arrêtés sont envoyés au camp de Buchenwald. Iouri et Dimitri ne reviendront pas de ce dernier exil... Quant à Mère Marie, elle est envoyée à Ravensbrück.

Il ne nous reste que très peu de témoignages sur les derniers mois de Mère Marie à Ravensbrück. Tous concordent néanmoins pour dire qu’elle y demeura fidèle à elle-même. Son franc parler lui valut quelquefois de sérieuses remontrances de la part des gardiennes SS Un jour que l’appel n’en finissait pas de durer, Mère Marie est surprise par la gardienne en train de bavarder avec une codétenue. Elle reçoit un violent coup de trique au visage, mais n’en termine pas moins sa phrase avec le même calme et la même résignation.

Ainsi une codétenue témoigne : « Tout le monde dans le bloc la connaissait. Elle s’entendait avec les jeunes gens comme avec leurs aînées, avec les gens aux idées progressistes, avec les croyants comme avec les incroyants... Le soir, rassemblées autour de son misérable grabat, nous l’écoutions. Elle nous parlait de son travail à Paris, de son espoir de voir un jour se réaliser l’union entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe... Grâce à elle, nous retrouvions courage quand, écrasées par le poids croissant de la terreur, nous nous sentions défaillir. »

Geneviève de Gaulle-Anthonioz, la nièce du Général de Gaulle, témoigne de son compagnonnage avec Mère Marie : « Le jour de Pâques 1944, les fenêtres de sa baraque sont décorées d’étonnants découpages en papier. Sur sa paillasse, elle tient de véritables petits cercles où elle parle de la révolution russe, du communisme, de ses expériences politiques et sociales et parfois, plus profondément, de son expérience religieuse. Dans un Manuel du chrétien qu’une de nos camarades a pu sauver de la fouille, Mère Marie lit un passage de l’Évangile ou d’une épître. Elle le médite en quelques mots. Elle va souvent au bloc des soldates russes qui l’accueillent avec affection... » Dans les derniers jours, elle confectionnera une icône brodée avec du fil ramassé de partout. Le motif de cette icône : la Mère de Dieu tenant dans ses bras Jésus crucifié !

Mère Marie sait que quoi que l’on inflige à l’être humain, il lui reste toujours une dignité indestructible. Elle voulait témoigner de cette certitude devant toutes les vexations quotidiennes infligées aux prisonnières. Malgré la faim, le froid, la maladie, elle consacre ses dernières forces à soutenir le moral de ses camarades.

La guerre approche de sa fin. Les Allemands s’impatientent et deviennent de plus en plus nerveux. Les cheminées des fours n’arrêtent pas de cracher leur noire fumée de mort. Mère Marie est désignée pour passer quelque temps dans un camp voisin réputé pour ses rations trop maigres. Elle en revient tellement diminuée qu’elle ne tient presque plus debout. Elle fait pitié à voir, même si elle a gardé humour et audace pour égayer les baraquements. Elle vit sa passion dans un élan bouleversant de solidarité pour ce que la terre connaît de plus pauvre et de plus abject. Jamais on ne l’entend maudire ses bourreaux. Jusqu’au bout, elle témoignera d’une extrême charité envers tous.

Que s’est-il passé les derniers jours ? C’est relativement difficile à dire. Les témoignages divergent. Pour les uns, elle aurait pris la place d’une jeune femme juive désignée pour le camp de la mort ; pour les autres, elle aurait voulu réconforter un groupe de femmes désignées pour ce camp et un officier SS excédé l’aurait battue et chargée avec les autres. Quoi qu’il en soit, Mère Marie a témoigné.

Son nom figure sur la liste des femmes gazées le 31 mars 1945. C’était la veille de Pâques ! [8]

Trois paroles

En guise de conclusion, nous voudrions léguer trois petits textes de Mère Marie. Le premier est un poème écrit bien avant sa mort et qui dit tout son message : vaincre la démesure du mal par l’amour sans mesure. « Carême et gâteaux de Pâques, quotidien bienséant. Se coucher à minuit, se lever à neuf heures. De la mesure en tout, en amour, dans la haine ? Non ! mon esprit en est saturé. Non seulement il faut casser ce quotidien absurde, mais se casser soi-même jusqu’à se mutiler, hisser sur ses épaules toute cette démesure et faire voler en éclats la quiétude d’autrui. »

Le second texte est une histoire que Mère Marie aimait à raconter : « Un frère possédait seulement un Évangile ; l’ayant vendu, il en donna le prix pour nourrir les affamés, proférant cette parole mémorable : J’ai vendu le livre qui me disait : Vends ce que tu possèdes et donnes-en le prix au pauvre. »

Enfin, quelques lignes qui sont comme une sorte de testament spirituel de Mère Marie : « Tous mes cahiers oubliés, mes articles, mes vers, jetez-les. Ne vous avisez pas de garder mon ancien visage dans vos cœurs. Je ne veux pas être un souvenir. Je serai pour vous un appel. »

Vue de l’extérieur, la vie de Mère Marie peut paraître un échec continuel. Deux mariages ratés, une mort ignominieuse, une œuvre qui ne lui survivra guère... L’appel à un renouveau du monachisme orthodoxe n’a, semble-t-il pas été entendu. Dans un texte d’hommage, celle-ci témoigne de l’influence extraordinaire que Mère Marie a exercée sur elle et sur sa vocation. Mais au-delà de cette réalisation concrète, innombrables sont les chrétiens - catholiques aussi bien qu’orthodoxes - dont la conversion ou la « reconversion » doit beaucoup à l’exemple poignant de cette moniale engagée jusqu’à l’amour total, dans un témoignage sans réserve.

Jamais les bourreaux de Mère Marie n’auraient pu ne fût-ce que pressentir combien les cendres de cette moniale seraient fertiles pour l’Église et le monde. Ils ne lui ont pas pris sa vie ; c’est elle qui a offert jusqu’à son dernier souffle pour que vienne le Règne de Dieu. Mère Marie n’est rien d’autre qu’un de ces êtres choisis de Dieu pour raviver l’Évangile au cœur des communautés ecclésiales.

Puisse ce témoignage d’amour pour le Christ et pour chaque homme en particulier toucher les cœurs de nombreux chrétiens et transformer leur vie de charité. Puisse le Père de miséricorde allumer un feu de don dans les cœurs de ses enfants. Puisse l’Esprit d’unité travailler toujours davantage les communautés d’Église pour que celles-ci marchent ensemble, dans le respect et l’amour, vers l’unité enfin retrouvée. Pour la gloire de Dieu : le salut du monde !

Christophe Pirson, 27 ans, marié et père de deux, enfants, est cadre dans une grande entreprise belge. Son intérêt pour la Vie consacrée sous toutes ses formes se manifeste par une analyse des renouveaux religieux de l’histoire des Églises. Certain de la fonction ecclésiologique de l’Esprit, il consacre son étude aux manifestations de communion simple et efficace ponctuant la vie de la chrétienté.

Repères biographiques

1891 Naissance d’Élisabeth Pilenko à Riga

1906 Mort de son père, Iouri. Lisa rejette Dieu

1910 Mariage avec Dimitri Kouzmine-Karavaïev

1913 Séparation aussi imprévue que le mariage. Naissance de Gaïana (le 18 octobre 1913) à Moscou

1917 Révolution russe. Lisa quitte Saint-Petersbourg pour sa ville natale

1918 Lisa est élue maire de la petite ville d’Anapa. Elle sera arrêtée par l’Armée blanche et inculpée de collaboration avec les Bolcheviques. Elle se défend fort bien et s’en sort avec deux semaines de prison. À sa sortie, elle épouse Danilo Skobtsov

1920 Le jeune foyer s’enfuit d’abord en Géorgie pour aboutir en Serbie

1921 Naissance de Iouri (le 27 février 1921) à Tiflis (Géorgie)

1922 Naissance d’Anastasia (le 4 décembre 1922) en Serbie

1923 Exil en France : banlieue de Paris, puis Paris

1926 Mort d’Anastasia et « retournement » de Lisa

1927 Lisa et Danilo se séparent. Lisa est secrétaire itinérante de l’ACER depuis 1925. Elle parcourt la France et découvre la misère des émigrés russes

1932 Consécration monastique de Mère Marie (le 16 mars 1932) à l’Institut Saint-Serge, Paris

1934 Création du centre de Lourmel

1939 Arrivée du Père Dimitri Klépinine

1943 8 février : arrestation de Iouri et du Père Dimitri10 février : arrestation de Mère Marie

1945 31 mars : Mère Marie est gazée à Ravensbrück. Elle a rendu son ultime témoignage la veille de Pâques

Sources bibliographiques en langue française

Hélène Arjakovsky-Klepinine, Mère Marie Skobtsov, une sainte pour notre temps ? Conférence donnée à la Paroisse de la Sainte-Trinité, à Bruxelles, le 3 octobre 1997.

Hélène Arjakovsky-Klepinine, L’Étoile de David. Mère Marie Skobtsov et le destin du peuple juif. Communication au 6. colloque « L’automne de la Sainte Russie » (Bose, 16-19 septembre 1998). Supplément au S(ervice) O(rthodoxe) de P(resse), 232 C.

Élisabeth Behr-Sigel, « Pour le 20. anniversaire de la mort de Mère Marie Sbobtzoff 1891-1945 », in Contacts, Revue française de l’Orthodoxie, n°51, 1965, p. 178-193 (Ce numéro de Contacts est entièrement consacré à Mère Marie. On y retrouve le texte d’Olivier Clément qui servit de préface au volume des Éd. Le Sel de la Terre, ainsi qu’un texte de Mère Marie qui sera également repris dans ce volume).

Élisabeth Behr-Sigel, « Mère Marie Skobtsov (1891-1945) », in Le Messager orthodoxe, n° 111, 1989/2, p. 56-72.

Geneviève de Gaule-Anthonioz, « Mère Marie », in Voix et visages, revue de l’Association des déportés et internés de la Résistance, Paris, 1966.

Mère Marie, Le sacrement du frère, préface d’Olivier Clément, Éd. Le Sel de la Terre, Pully (Suisse), 1995. Biographie spirituelle par Hélène Arjakovsky-Klepinine.

Mère Marie, « De l’ascétisme », in revue Association St Silouane : Le Buisson Ardent, n° 2, Pully, 1996.

Sœur Marie-Laure, « Mère Marie au désert des cœurs », in Sources vives, n° 66, 1996.

Christophe Pirson, « Je serai pour vous un appel. Mère Marie (1891-(1891-1945) », in Bonne Nouvelle, revue au service du renouveau charismatique, n° 105, 1996.

Robert Masson, « Une vie qui est un appel. Mère Marie », in France catholique, n° 2518, 1995.

Charles Molette, Résistances chrétiennes à la nazification des esprits, Éd. Fr-X. de Guibert, Paris, 1998.

[1L’écrivain russe Dostoïevski avait déjà exprimé ce dilemme entre amour du prochain et amour du lointain. Dans son dernier roman, Les Frères Karamazov, le libéral Ivan Fédorovitch disserte sur ce thème en ces termes : « Je dois te faire un aveu, commença Ivan. Je n’ai jamais pu comprendre comment on peut aimer son prochain. C’est précisément le prochain qu’il est à mon avis impossible d’aimer, peut-être seulement le lointain ». En 1968, Soljenitsyne reprendra à son compte ce lieu commun de la littérature russe. Dans le Pavillon des cancéreux par exemple, il fait dire à Vadim, jeune communiste tout épris d’idéalisme : « Vadim était agacé par ses petites fables incendiaires sur l’humilité et l’amour du prochain, la nécessité du renoncement à soi-même et l’attente, bouche ouverte, du service qu’on peut rendre au hasard d’une rencontre. L’homme du hasard pouvant aussi bien être un fainéant crasseux qu’un Fieffé gredin ! Cette petite justice pâlichonne et trop claire s’opposait à l’emportement juvénile, à l’ardente impatience qui faisaient tout Vadim, à son besoin d’éclater comme un coup de feu, d’éclater et de se donner. Lui aussi se préparait et s’était engagé à ne pas prendre, mais à donner - non point céder peu à peu, sous la pression des circonstances, mais à donner tout, d’un coup, dans l’embrasement d’un haut fait, au peuple et à l’humanité ! ».

[2Dans un texte qui sera publié après sa mort par Danilo Skobtsov et Sophie Pilenko, Lisa fait part de l’expérience spirituelle vécue à l’occasion de la mort de sa fille. Ce texte commence par distinguer deux mondes totalement opposés : d’une part, le monde où l’on s’installe et d’autre part, un monde aux lois inconnues. Elle poursuit ainsi : « Pour se convaincre de la différence entre ces deux mondes, il suffit de se rendre à l’enterrement d’une connaissance lointaine. Qu’y voit-on ? Le défunt entouré de mortels qui savent tous que la mort est, pour eux aussi, un fait inéluctable. Pourtant, tous ne réagissent pas de la même manière. Les uns sont modérés, compatissants, polis, conventionnels : “Quel malheur, disaient-ils, qui aurait pu prévoir ?” – “Je l’ai vu tout récemment, mais comment cela s’est-il passé, par qui a-t-il été soigné ?”, etc. Bref, ils sont ni plus ni moins que des étrangers. Les autres, en revanche - sans parler de leur douleur - voient soudain s’ouvrir devant eux les portes de l’éternité. La vie naturelle se met à vaciller et à s’effondrer, les lois de la veille sont abolies, les désirs s’évanouissent, le sens devient non-sens et un autre Sens jaillit, incompréhensible et ailé. Le soleil s’obscurcit, tous les morts sortent de leur tombeau, le voile du Temple se déchire. C’est ainsi que les cœurs aimants sont touchés par le mystère de la mort d’un proche. Dans la gueule noire de la tombe fraîchement creusée, tout dégringole : les espoirs, les projets, les habitudes, les comptes mais surtout le sens, le sens de toute une vie. Si « ça » existe, alors il faut tout revoir, rejeter tout ce qui est plongé dans la corruptibilité et le mensonge. Ce bouleversement intérieur a un nom : “le Seigneur nous a visités”. Mais visité comment ? Par le chagrin ? Plus que cela. Dieu, tout à coup, révèle le sens véritable des choses. Et nous voyons, en même temps, deux réalités. D’un côté, le squelette d’un vivant, une ossature sans vie enrobée de chair, une terre morte sous un ciel mort, la mortalité de toute la création. De l’autre, Celui qui vivifie tout, le feu qui imprègne tout, enflamme tout : l’Esprit consolateur. »

[3« Que m’importe l’intelligence habile,que m’importent les mots des livres,lorsque partout je vois la face morte du désespoir, de la nostalgie, du suicide.O Dieu, pourquoi n’est-il pas de refuge ? Pourquoi tant d’abandonnés et d’orphelins ? Pourquoi l’errance de ton peuple amer dans l’immense, l’éternel désert du monde !Je ne veux connaître que la joie de donner.Oh, consoler de tout son être la douleur du monde.Oh, que le feu, le cri des aurores saignantes soient noyés dans les larmes de compassion. »

[4« Dans cette ville, où dorment tranquilles cathédrales, places et habitants, où cette splendeur de pierre sombre a duré des siècles et restera encore,où verte est la rivière,où tout baigne dans la verdure, où les enfants de ma Russie sauvage se réfugient dans des greniers, je m’en vais, happée par le lointain. Mon âme de nouveau s’appauvrit, et je ne regrette qu’une chose : que mon cœur ne puisse abriter l’univers. »

[5Mère Marie emploie souvent cette expression. Elle ne pouvait pas ignorer la célèbre page de Dostoïevski, dans les Frères Karamazov, qui traite précisément de l’amour agissant : « Surtout fuyez le mensonge, tous les mensonges, en particulier le mensonge envers soi-même (...) Fuyez aussi le dégoût de vous-même comme des autres (...) Fuyez aussi la peur, quoique la peur ne soit que la conséquence du mensonge. Ne craignez jamais votre propre lâcheté dans la poursuite de l’amour, même vos mauvaises actions ne les craignez pas trop. Je regrette de ne rien pouvoir vous dire de plus réconfortant, car l’amour agissant, à côté de l’amour imaginatif est une chose cruelle et effrayante. L’amour imaginatif a soif d’une prompte réalisation donnant des satisfactions rapides et il veut que tout le monde le voie. On en arrive en effet à donner jusqu’à sa vie, pourvu que cela ne dure pas trop longtemps mais s’accomplisse au plus vite, un peu comme à la scène, et que tout le monde regarde et vous loue. Alors que l’amour agissant, c’est un travail et une discipline et, pour d’aucuns, peut-être même une véritable science. Mais je vous prédis qu’au moment même où vous verrez avec épouvante que, malgré tous vos efforts, vous n’êtes non seulement pas plus près du but, mais que vous semblez même vous en être éloignée, c’est à ce moment précis, je vous le prédis, que vous l’atteindrez soudain et percevrez nettement sur vous la puissance miraculeuse de Dieu qui, pendant tout ce temps, vous aura aimée et secrètement guidée. »

[6Nous voudrions signaler ici le témoignage d’une autre religieuse brûlée par cette charité « jusqu’au boutiste » : Sœur Emmanuelle, la chiffonnière du Caire (cf. V.C., 1986, 4, 243-244).

[7À peine la décision du colonel Eichmann d’imposer le port de l’étoile jaune fut-elle connue que Mère Marie rédigea un poème devenu depuis lors célèbre : « Deux triangles, une étoile, le bouclier de l’ancêtre David. C’est élection, non pas offense, un grand chemin, pas un malheur. Le signe de Celui qui est, de Jéhovah, la fusion de Dieu et de sa créature, cette révélation secrète que vous avez reçue. Encore une étape franchie, sonne à nouveau le clairon de l’Exode, le prophète annonce à nouveau le destin du peuple élu. Israël, tu es encore persécuté, mais qu’importe la haine des hommes si, dans l’orage de Sion, Elohim à nouveau te questionne. Que ceux qui portent le sceau, le sceau de l’étoile hexagone, sachent répondre d’une âme libre au signe de la servitude. »

[8Sans raison apparente, le thème du feu a toujours marqué Mère Marie. C’est ainsi que sept ans avant sa mort, elle avait composé un poème intitulé Le bûcher : « Je le sais, le bûcher s’allumera de la calme main d’une sœur et mes frères iront chercher du bois, et même les plus doux de ma voie toute de péché diront de cruelles paroles. Mon bûcher brûlera, cantiques de mes sœurs, paisible battement des cloches, au Kremlin, sur la place des exécutions ou bien ici, sur une terre étrangère, partout où il y a des gens pieux. Des branches mortes monte une mince fumée, le feu apparaît à mes pieds, le chant funèbre devient plus fort. Mais la ténèbre n’est pas mort, ni vide, en elle se dessine la croix. Ma fin, ma fin consumée. »

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