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Théologie de la vie religieuse

Chronique bibliographique

Léon Renwart

N°2000-1 Janvier 2000

| P. 60 -66 |

« La vie religieuse actuelle passe par une crise sérieuse », constate le Père Renwart à la première ligne de sa chronique. Suffit-il de porter remède aux déficiences que l’on constate çà et là ou convient-il d’en rechercher les causes profondes ? Il sera intéressant de lire dans cette optique les appréciations critiques du chroniqueur.

La vie religieuse actuelle passe par une crise sérieuse.

La 54e réunion semestrielle de l’Union des Supérieurs Généraux (Rome, novembre 1998) s’est penchée avec courage et lucidité sur la situation actuelle de la vie religieuse [1].

Le recueil s’ouvre par un copieux exposé doctrinal (40 pages) d’une haute qualité, dû à la plume du P. José M. Arnaiz, C. M. Il constate : « L’histoire nous dit qu’il y a eu des hommes et des femmes qui, un beau jour, ont pris conscience que leurs communautés religieuses avaient perdu la capacité de répondre aux grandes et légitimes aspirations humaines et religieuses de leurs membres et aux nécessités de la société et de l’Église... Ils se sont rendu finalement compte qu’il s’agissait d’une vraie refondation » (5). On constate souvent alors qu’il manque un projet global au niveau de l’Institut. Le plus important pour refonder n’est pas de démolir, mais de reconstruire Ceci fait apparaître le problème du « vin nouveau », un grand désir et une nostalgie du meilleur, de l’idéal, mais il arrive que, faute de nouvelles structures au niveau de la Province ou de l’Institut, fassent défaut les « outres nouvelles » capables de recevoir ce bon vin. Vu les profondes modifications de la réalité sociale, le service de l’Église et de la société devra changer : les religieux qui ont parfois été les administrateurs de leurs œuvres devront se convertir et redevenir avant tout des inspirateurs, les communicateurs d’un charisme. Cette réfondation est chose difficile, car nous sommes passés d’un société finalement croyante malgré ses défauts à un monde où cela compte peu d’être chrétien. Le renouveau exige donc de véritables réformateurs qui soient capables d’oser les transformations en profondeur, aient assez d’audace pour assumer les risques nécessaires et durer dans la « bataille », capables de réaliser leur travail avec un talent qui n’ait rien d’individualiste ni d’introverti. Remarque importante (qui se retrouve dans d’autres exposés) : « Le projet d’une refondation provient d’en bas » (29). L’essentiel est de se centrer sur le Seigneur ; il importe que ceci soit le fait non seulement d’individus isolés, mais de communautés dans lesquelles les personnes se trouvent affermies dans leur esprit religieux, même si toutes les communautés d’une Province ou d’un Institut ne parviennent pas à cette profondeur. Mais les communautés qui, comme groupes, se bornent à critiquer l’ancien modèle sans parvenir comme telles à incarner le nouveau, démolissent sans reconstruire. Quant aux œuvres, elles doivent être reconverties (parfois aussi, c’est la mission elle-même qui doit l’être), car certaines d’entre elles peuvent et doivent mourir, tandis que d’autres doivent naître. Ce qui, aujourd’hui comme dans le passé, est essentiel, ce ne sont pas les œuvres, mais la raison pour laquelle on s’y adonne. L’auteur a proposé ces réflexions « où il a essayé d’être critique et constructif », car il est animé par la profonde conviction de l’importance du don charismatique que représente la vie consacrée pour l’Église et pour le monde. Il conclut par ces mots d’un Père du désert : « Mets en pratique ce que tu as compris et tu comprendras le reste » (43).

Faute de pouvoir tout dire, nous laissons aux lecteurs le plaisir de découvrir eux-mêmes les richesses des neuf autres exposés : deux d’entre eux se demandent comment resituer les charismes et les présences, les sept autres donnent d’intéressants témoignages sur les itinéraires et les projets de leurs Instituts.

La 47e Assemblée générale de la Conférence des Supérieurs Majeurs de France (Paris, 1998) s’est donné pour thème Risquons une parole sur la vie consacrée [2]. Pour développer celui-ci, les organisateurs ont posé à quatre « témoins » la question : « En fonction de l’intuition spirituelle fondatrice de votre Institut, de sa tradition et de son histoire, comment voyez-vous votre vocation aujourd’hui ? »

Le Père Gérard Dubois, trappiste, précise l’identité des moines : devenir une référence pour tous, les porter dans son cœur, les aider à chercher Dieu. André-Pierre Gauthier, f.e.c., perçoit le triple enjeu actuel de la vocation des Frères enseignants : dans la logique même de l’ouverture au monde, ne pas déserter le milieu éducatif, ne pas attendre qu’on vienne à nous mais aller vers les jeunes et leur proposer ce qui nous fait vivre et agir, puiser dans une vie d’intimité avec le Seigneur la force qui rend disponible pour cette mission. Le Frère François Yverneau, s.j., décrit son parcours dans une équipe paroissiale de la mission ouvrière de la Compagnie de Jésus. Selon la lettre qui l’y envoyait, il lui a fallu regarder, en vue du Royaume de Dieu, les situations et les hommes tels qu’ils sont et faire l’apprentissage d’une vie priante et d’une prière vivante, afin de puiser sa vie apostolique et son service en communauté à leur vraie source. Le Frère Thierry de Rodellec de Porzic, camillien, s’appuyant sur l’expérience de son Fondateur a ces phrases remarquables : « Étant des hommes engagés à la suite du Christ, il nous faut visiter nos ténèbres puisque lui y est descendu et les a vivifiées de sa vie de ressuscité, être auprès d’un malade n’est pas faire quelque chose pour lui, c’est lui apporter l’icône du Christ que je porte en moi, mais c’est aussi lui demander de me montrer l’icône du Christ qu’il porte » (41). Et il conclut : « Je finirai par ce qui m’a paru être le centre de notre questionnement : nous serons aux yeux du monde ce que nous sommes à nos propres yeux » (42).

Relevons encore dans les échanges qui suivirent : « Nous, religieux, nous sommes finalement des individualistes, c’est-à-dire que nous vivons chacun notre vocation et que nous avons du mal à la partager entre nous et à faire des choses communes entre nous » (Jacques d’Hurteau, f.e.c., p. 52).

Épinglons enfin, dans les conclusions du Fr. Henri Revéreau, f.m.t., l’expression « être avec » (56). Celle-ci nous paraît résumer les deux aspects du problème auquel doit faire face la vie religieuse aujourd’hui : « être » et c’est l’essentiel, « avec » qui et pourquoi, car c’est notre mission. Un thème à creuser.

Dans Religieuses apostoliques aujourd’hui [3] Anne Sizaire, journaliste chrétienne sensible aux enjeux actuels de la vie des religieuses, s’est intéressée à elles et a recueilli leurs confidences. Elle a été frappée par le fait que le signe de la vie religieuse, hier encore si présent au grand public, semble s’estomper. Des changements nombreux, souvent complexes et ambigus, sont en cours. Sa recherche et les témoignages qu’elle a recueillis sont d’autant plus intéressants qu’ils se situent « au ras des pâquerettes », dans la vie de tous les jours telle que l’aperçoivent les gens. Ces femmes « presque comme les autres » sont cependant perçues comme des personnes qui misent sur l’essentiel, Jésus Christ. Elles ont certes été affectées par le grand bouleversement déclenché par Vatican II. Certaines vivent maintenant seules, d’autres sont sorties. Les témoignages recueillis auprès d’elles montrent discrètement que les responsabilités sont souvent partagées. L’auteur s’interroge enfin sur 1’avenir des religieuses et sur l’attitude de la hiérarchie (masculine) à leur égard. Nous avons souri de voir les « nouvelles communautés » qualifiées, en passant, de « vraies-fausses » religieuses. L’auteur se rend-elle compte que cela les met en fort bonne compagnie, avec les Filles de la Charité de saint Vincent de Paul ? Pour leur éviter de devenir des « cloîtrées » (seule forme de vie religieuse féminine reconnue par le droit canon à l’époque), celui-ci a délibérément refusé d’en faire des « religieuses », ce qui n’enlève rien à la valeur de leur vocation.

Écrites avec sympathie et clairvoyance, ces belles pages se sont efforcées d’être honnêtes, sans admiration béate ni critique a priori, avec le désir de « contribuer à l’espérance, celle des sœurs elles-mêmes, parfois durement éprouvées par les mutations de notre temps, celle des laïcs, des prêtres et de tous nos frères humains, pour qui le signe de la vie religieuse doit devenir plus clair, si discret qu’il veuille être » (130).

Experts en communion [4] est une expression qui, d’année en année, se voit attribuée par les documents du magistère à la vie religieuse. L’expression a été reprise en 1996 par Jean-Paul II dans Vita consecrata. Fabio Ciardi consacre son livre à une anthologie sur ce thème. Une première partie décrit les religieux comme tendus vers l’unité : l’auteur recherche cet aspect dans l’Évangile, la sagesse du monachisme ancien et chez les fondateurs et fondatrices d’instituts religieux. Une seconde partie approfondit la doctrine et montre le mystère de l’unité vécu par la vie religieuse qui, lorsqu’elle suit le Christ dans l’amour, devient le lieu d’une présence mystique du Seigneur et se situe par là dans le mystère de la Trinité. La troisième partie établit en conséquence que la vie religieuse et ses membres sont des artisans d’unité, voués à faire croître l’esprit de communion, grâce à des communautés qui sont des familles où l’on met en œuvre les moyens concrets d’une vie de communion.

Commentant de très près le document pontifical de 1996, ces pages rassemblent une très riche anthologie sur l’idéal de communion représenté par la vie religieuse.

Le but spécifique de Barbara Zadra dans Les mouvements ecclésiaux et leurs statuts [5] est de rechercher les prescriptions canoniques à observer dans la rédaction de ceux-ci. Elle étudie d’abord le droit d’association des fidèles, de Vatican II à la promulgation du Code de 1983, puis les divers types d’associations reconnues par celui-ci. Vient ensuite la partie principale de la thèse. L’auteur y présente un essai de classification des associations, de leur degré d’appartenance à l’Église, de la forme que prend cette appartenance et de la reconnaissance des mouvements ecclésiaux (les « nouvelles communautés »). Elle propose ensuite des orientations pour la rédaction des statuts généraux et particuliers à soumettre aux autorités compétentes (suivant les cas). À ce propos, elle attire l’attention sur des difficultés d’importance variée qui peuvent se rencontrer. Ceci amène le lecteur à prendre conscience d’une distinction majeure entre, d’une part, le charisme ou vocation du nouvel Institut et, d’autre part, son approbation par la hiérarchie et son insertion dans les cadres du droit canon. Le charisme, l’auteur le rappelle à plusieurs reprises, est un don de Dieu ; l’approbation par la hiérarchie relève de l’obligation faite à tout chrétien (cf. 1 Th 5, 19) et spécialement aux pasteurs de ne pas éteindre l’Esprit, de tout éprouver et de garder ce qui est bon. Le classement dans le Code présuppose l’existence dans celui-ci de catégories adaptées (et non le contraire). Que l’on se rappelle la fondation des Filles de la Charité : pour qu’elles puissent rester fidèles à leur vocation de visite à domicile, saint Vincent de Paul s’est vu forcé de ne pas en faire des « religieuses », le droit canon de l’époque ne connaissant pour les femmes que la vie cloîtrée. Or il n’est pas évident que le Code de 1983 ait déjà été en état de tirer toutes les conséquences des considérables ouvertures doctrinales de Vatican II, notamment sur la vocation de tous les chrétiens à la perfection dans leur état de vie et par le moyen de celui-ci. On remarquera que plusieurs des difficultés signalées par l’auteur à la fin de son chapitre IV découlent d’ouvertures conciliaires qui font encore l’objet d’études et d’approfondissements. Dans ces conditions, ne serait-il pas sage, comme le suggérait A.M. Trapet [6], de se contenter de l’approbation comme pieuse association, même si cette catégorie prend un peu l’allure d’un « fourre-tout » ? Cela laisserait aux pasteurs, aidés par les théologiens, les canonistes et le peuple de Dieu, de progresser dans l’étude de ces graves questions. Rien n’empêcherait entretemps les nouvelles communautés de recourir aux utiles suggestions de l’auteur pour tenter déjà une première rédaction de leurs statuts.

Léon Renwart, ancien professeur de théologie dogmatique, collabore depuis de nombreuses années à Vie consacrée dans le domaine de la théologie de la vie religieuse.

[1« Pour une fidélité créative, refonder, resituer les charismes, restructurer les présences. » 54° Conventus semestralis Unione Superiori Generali. Rome, Il Calamo, 1998, 21 x 15, 141 p., 20 000 lires.

[2« Risquons une parole sur la vie consacrée. Ce que nous voulons être dans l’Église et dans société. » 47 Assemblée générale. Paris, Conférence des Supérieurs Majeurs de France, 1998, 20 x 21, 72 p.

[3A. Sizaire, Religieuses apostoliques aujourd’hui. Des femmes « presque comme les autres », coll. « Pascal Thomas - Pratiques chrétiennes », 19. Paris, Desclée de Brouwer, 1999, 21 x 15, 131 p.

[4F. Ciardi, Esperti di comunione. Pretesa e realtà della vita religiosa. Coll. « Religiosi, ieri, oggi, domani », 12. Torino, San Paolo, 1999,21 x 14,170 p., 20 000 lires.

[5B. Zadra, I movimenti ecclesiali e i loro statuti, Coll. « Tesi Gregoriana », Serie Diritto canonico, 16. Roma, Pont. Univ. Gregoriana, 1997, 24 x 17, 196 p. 21 000 lires, 15 US$.

[6Pour l’avenir des nouvelles communautés dans l’Église, Paris, 1987 ; cf. VC 1989, 45-48).

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