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La Formation des prêtres

Colloque pour recteurs de Séminaires (2/2) Leuven (Louvain), 25 août 1998

Godfried Danneels

N°2000-1 Janvier 2000

| P. 21 -34 |

Nous poursuivons (cf. V.C. 1999, n° 6, pp 396-400) la publication de la conférence de Mgr Danneels, donnée lors du Colloque pour recteurs de Séminaires, à Leuven (Belgique) en août 1998.

La formation humaine

Les jeunes qui entrent au séminaire, qu’ils aient dix-huit, vingt ou trente ans, n’ont plus une maturité humaine suffisante. Leur évolution n’est ni achevée, ni stabilisée. Elle est en cours. Ce sont des garçons très généreux mais instables. L’adolescence aujourd’hui se prolonge indéfiniment. Voici quelques années, les jeunes quittaient le foyer assez rapidement ; aujourd’hui, ils s’incrustent. Ils y trouvent intérêt et facilité, même si l’un ou l’autre va chercher aventure. On vit ce qu’à une époque on appelait The shaking of the foundations. Les jeunes n’ont plus, ou très peu, de points de repère. À qui ou à quoi s’attacher ? Plus d’étoiles au ciel pour déterminer leur course ; les points de référence et d’ancrage intellectuels font défaut. Il n’y a plus de philosophie. Tous ses systèmes semblent s’écrouler. Le seul, bien souvent, qu’ils ont appris et qu’ils retiennent est le positivisme pur.

Quant aux points d’attache affectifs, ils sont fragiles et peu nombreux. La famille est éclatée, les expériences sexuelles précoces, passagères et fréquentes. Aucune stabilité affective, très peu de références morales ; le subjectivisme règne. Est bon ce qui me fait du bien. Est mauvais ce qui me fait du mal. Et demain, ceci peut être inversé. Dans la société, c’est l’éclatement du consensus fondamental éthique. Aucun problème ne se résout plus par une évidence morale. Tout est régi par des lois et des décrets positifs auxquels il reste souvent, hélas, des brèches par où s’échapper. De plus, la famille souffre souvent de l’absence tragique du père dans le sens vrai du mot, non d’un copain, non d’un père paternaliste, mais d’un vrai père.

Alors, comment former nos jeunes séminaristes ? Je crois qu’il faut attacher une énorme importance à la maturation humaine, à l’équilibre entre loi et liberté. Tous ces jeunes ont avec cela pas mal de difficultés. De la liberté, ils font parfois mauvais usage ou en abusent. Ils se sentent parfaitement libres « de... », mais ils ne savent pas pourquoi ils sont libres.

Dans la formation humaine, il faut absolument que soit appris l’usage de cette liberté, qu’elle soit confrontée avec la loi, que soient déterminées ses limites. Certains tabous doivent être respectés : il y a des choses qu’on ne fait pas et il faut savoir pourquoi. La plus grande difficulté pour les séminaristes est d’apprendre le sens de l’autorité et de vivre avec elle. Plus tard, il leur faudra vivre « avec l’Église », vivre « avec le magistère de l’Église ». Quand on n’a pas appris au séminaire à se situer exactement par rapport à l’autorité, on perd pied. Or, un des grands problèmes dans l’Église actuelle est comment se situer vis-à-vis de Rome. Comment situer l’autorité indispensable, mais qui n’est pas tout.

Je dirai peu de choses sur l’éducation sexuelle et affective. Là aussi manque la maturité. Je crois qu’il faut absolument savoir que le célibat du prêtre est de moins en moins compris par l’opinion publique. Il faut donc éduquer les séminaristes à un état de résistance face aux opinions reçues. C’est une tâche difficile.

Il faut d’ailleurs purifier la motivation du célibat ecclésiastique. Le célibat n’est pas choisi pour travailler davantage. L’Église n’est pas une « affaire » comme Philips ou Sony. Nous ne sommes pas une multinationale qui doit être rentable. La seule véritable motivation du célibat, c’est l’imitation de Jésus. C’est tout. Les autres arguments ne tiennent pas. C’est une affaire d’amour, et l’amour ne s’explique pas. Toutefois, la motivation du célibat est importante. Il faut se servir de l’apport des sciences humaines comme la psychologie, et même la psychanalyse. Le thermomètre d’une saine évolution dans le célibat, c’est la joie. Saint Vincent de Paul reçut un jour une lettre d’une religieuse maîtresse des novices qui lui disait : « J’ai ici une novice qui est très sage, qui prie beaucoup mais qui est toujours mélancolique. Et j’en ai une autre qui est indomptable mais qui est toujours dans la joie. Que dois-je faire ? » Le saint lui répondit : « Renvoyez la mélancolique et gardez l’indomptable. » La joie est le thermomètre de la bonne santé. Je crois qu’il faut apprendre certaines règles de sagesse, d’hygiène de vie, sans pour cela être dur. Il faut apprendre les règles de l’amitié. Toute amitié a sa règle. L’amitié d’un prêtre aussi, surtout vis-à-vis de jeunes filles et de femmes. Et ce sont exactement les mêmes que celles d’un homme marié lié à sa femme vis-à-vis d’autres femmes. Le prêtre, lui, est lié au Christ.

Je me demande souvent s’il ne serait pas temps que nos prêtres diocésains se réunissent pour vivre en communauté. L’ordre des Prémontrés, fondé par saint Norbert au Moyen Âge, était un Ordre diocésain destiné aux paroisses mais groupant ses prêtres en prieurés. Aujourd’hui, il est devenu presque impossible de vivre seul. Mais mes prêtres n’aiment pas cette perspective. Il faudrait au moins se grouper, non pas jusqu’au « vivre ensemble », mais être beaucoup plus unis.

Formation intellectuelle et théologique

Le cardinal Daniélou disait déjà : « Le grand problème du clergé du XXe siècle, c’est sa qualité intellectuelle. » C’est vrai. Beaucoup de nos prêtres craignent de parler avec des universitaires, et, plus grave encore, évitent les discussions, ne viennent pas sur le podium ou au forum des médias publics. Et c’est regrettable. Il ne faut pas avoir cette idée que la générosité sauve tout. Être bête et généreux, ça n’arrange rien. Il faut être intelligent et généreux. La formation intellectuelle est importante.

Il y a d’abord la question de la formation philosophique

Après le Concile, on s’est demandé : faut-il exiger des séminaristes deux ans de philosophie avant la théologie ? Sont-ils venus au séminaire pour entendre parler d’Aristote ou de Platon ? Non ! Et on est tombé dans le piège. On a écarté le philosophe. Au synode de 1991, il y a déjà eu un revirement. Beaucoup d’évêques affirmaient la nécessité d’une formation philosophique. Je suis entièrement convaincu que cette formation est indispensable. Question : avant la théologie ou en même temps ? Je n’aime pas le mélange. Il faut avoir le courage et la discipline intellectuelle de cultiver la philosophie pour elle-même et non comme ancilla theologiae. Pourquoi ? Parce que le subjectivisme dans la pensée est omniprésent. Sur quel critère reconnaître la vérité ? Par le « moi » et ma sensibilité épidermique ? Ce qui me fait du bien est vrai. Ce qui me chatouille est mauvais. Non, tout le monde sait que la vérité de temps en temps fait mal. Le subjectivisme philosophique, c’est le « moi » omniprésent. La vérité n’est plus un donné. Ce n’est plus un temple préexistant dans lequel j’entre, où je peux de temps en temps déplacer les meubles, mais dont je ne puis changer ni fondations ni murs. Je ne suis pas le maître du réel et de l’être, tout au plus en suis-je son berger. Je peux mener le troupeau, je ne le crée pas. Je crois donc que la formation philosophique est indispensable. Il faut l’adapter, certes, mais il est important de démontrer aux séminaristes que la vérité, nous ne l’inventons pas. La vérité humaine est un temple que nous ne fabriquons pas.

En second lieu, je constate chez les jeunes une absence totale, ou peu s’en faut, de force logique, de capacité à construire un syllogisme qui tienne. Or, il faut apprendre à penser, à juger, à construire un syllogisme correct. Il existe des règles à cet effet. Ne pas oublier l’esprit de synthèse qui fait tellement défaut à l’heure actuelle, assaillis que nous sommes par la multitude des informations.

Dans certains pays existe à côté de la philosophie - le synode a fortement privilégié cette option - une année de propédeutique ou année d’initiation. Nous l’avons fait dans le diocèse, il y a dix ans, dans la partie francophone du pays et, il y a quelques années dans la partie flamande. Cela donne de bons résultats. Pour un an, les séminaristes, qu’ils soient ingénieurs ou pas, entrent dans une année d’initiation. Qu’y font-ils ? Tout simplement, on leur enseigne d’abord le catéchisme. Pendant leurs années d’études, ils n’en ont eu que des bribes. Jamais ils n’ont eu de synthèse de la foi. On commence donc par le catéchisme, dogmatique simplifiée. Il y a aussi une initiation à la liturgie, à l’année liturgique, aux psaumes, à la vie spirituelle et à la Bible. Il faut bien cette année pour effectuer le discernement de leur vocation. En général, avant d’entrer au séminaire, ils n’ont eu que très peu de contact avec un prêtre ou un conseiller spirituel. Ils entrent avec une générosité extrême, mais sans bagage. Si certains sont un peu récalcitrants au début de cette année, ils sont tous très contents de l’avoir faite. Les défections au cours des années suivantes sont moins nombreuses. Bien sûr, comme nous avons peu de séminaristes, il n’est guère possible de faire des statistiques. Ce qui est clair, c’est que les candidats quittent après l’année d’initiation ou tout au début des études. Voilà ce qui concerne la formation philosophique.

Venons-en à la formation théologique

Il faudra apprendre la spécificité de la méthode théologique et donc la relation entre la révélation et la pensée humaine, tout le problème de science et foi, de philosophie et foi. Car il existe quelque chose comme le génie théologique. Les théologiens ont une spécificité. Selon moi – et je puis me tromper – la formation à la théologie est surtout fonction de deux choses : la Bible et la Liturgie. J’ai lu dans la Constitution sur la Liturgie que, pour les Pères du Concile, toute la formation théologique aurait pour but d’amener à la liturgie. C’est peut-être exagéré. De toute manière, son application n’existe pas. Quoi qu’il en soit, Bible et Liturgie sont les deux piliers sur lesquels on forme un théologien. Elles sont les sources de la foi, avec la Tradition bien sûr, mais la Tradition, c’est la Bible, et les sources sont toujours plus importantes que toute systématisation postérieure. Bible et Liturgie passent donc avant la dogmatique dans laquelle on perd toujours certaines choses de la richesse du Révélé. Il faut donc que toute dogmatique soit replongée dans la Bible, replongée dans la liturgie pour pouvoir être revivifiée. Il est absolument inacceptable de penser que tout est dans le Droit Canon. Quand on demande : « Qu’est-ce que le baptême ? », si l’on cite un canon en disant « tout y est dit », on se trompe. Tout n’y est pas dit.

Il y a dans l’Église actuelle une propension à simplifier les choses, à dire, par exemple : « Il ne faut pas aller consulter toute la Bible pour cela ; on peut trouver la réponse en trois lignes dans le canon un tel. » Et encore, le Droit Canon actuel est plus théologique que le précédent, ce qui, d’ailleurs n’enthousiasme pas certains légistes et juristes. N’empêche qu’il reste un appauvrissement vis-à-vis de la Révélation. Le Droit Canon, c’est l’organisation juridique des relations à l’intérieur de l’Église, organisation indispensable, mais qui n’est pas de la théologie. Et ceux qui disent que la vérité théologique se trouve tout entière dans le Droit Canon sont des paresseux. Les textes juridiques sont importants, mais prétendre que tout se trouve dans le Code, non. Ne retombons plus dans ce que nous avons vécu avant le Concile Vatican II. Évitons cela à nos séminaristes aussi.

Un troisième élément dans la formation théologique est de situer exactement le rôle du magistère. Celui-ci me paraît indispensable. D’ailleurs, on constate que dans l’Église anglicane, où il n’y a pas de magistère, on désire actuellement en avoir un. On veut conférer à l’archevêque de Cantorbéry une sorte de primat, disant : « Il faut que quelque part on puisse trancher. » Le magistère est voulu par Jésus. Mais il ne remplace pas les sources. Dire « Je me contente de ce qui se trouve dans les documents de l’Église ; je ne vais pas plus loin parce que c’est beaucoup trop onéreux et difficile et que ça prend du temps » est une solution de facilité et une solution fallacieuse. J’ai beaucoup de respect pour le magistère de l’Église, mais il est de l’ordre du service, pas de l’ordre des sources. C’est tout autre chose.

Il y a deux choses d’importance, je crois, dans la formation théologique : c’est d’une part l’ecclésiologie, d’autre part, la sacramentalité, les sacrements. Ce sont des points sensibles et, en fait, c’est un seul et même problème. Il s’agit de croire à la loi de l’incarnation. Dans l’Église, il y a un côté visible et un côté invisible. Le côté visible renvoie à l’invisible, le plus important. Dans les sacrements, les gestes symboliques visibles renvoient à une grâce invisible, et la grâce invisible est le plus important. La formation de ce regard en profondeur - ce que Romano Guardini appelait à son époque « shoving », contempler, voir à travers - est indispensable pour la formation théologique catholique, car c’est là le noyau du catholicisme : les sacrements et la sacramentalité.

En morale, il est important, je crois, d’insister sur le côté objectif du bien et du mal. Le bien et le mal ne sont pas entièrement manipulables. Le bien nous précède tout comme le mal nous précède. Ils sont là avant que nous n’entrions dans le monde.

Quant au subjectivisme moral - le bien est ce que je considère comme bien ; le mal, ce que je considère comme mal - est tout à fait désastreux dans une vie de société. Et d’avoir affirmé cela - même si l’on a quelques objections vis-à-vis de Veritatis splendor -c’est la valeur de cette encyclique ; le mal est objectif et le bien est objectif, ils ne sont pas subjectifs. Encore une fois, on peut discuter sur beaucoup de petits points de l’encyclique, mais son fondement, notamment l’objectivité du bien et du mal, est une chose absolument indispensable, et j’ai toujours été étonné qu’après Veritatis splendor, beaucoup de catholiques se soient déclarés contre elle, alors que des non-croyants étaient pour. Il y a là matière à réflexion. Ainsi les grands magazines américains tout à fait incroyants disaient : « C’est un fameux texte contre le scepticisme, l’indifférentisme et le chaos actuels. »

Dans la formation théologique, il faut apprendre aussi, je crois, le discernement quant aux signes du temps. Car tout le monde aujourd’hui parle « des signes du temps », mais ne serait-ce pas plutôt, surtout, de ses propres signes qu’il s’agit ? Il importe donc de faire le discernement évangélique, de donner un sens, un génie théologique et un génie catholique à ces « signes du temps ». Car il existe un génie théologique et un génie catholique. Il faut savoir sentir ce qui est catholique. Plus que de connaître le contenu de la théologie, il faut savoir reconnaître ce qui est catholique de ce qui ne l’est pas. Il y a trente ans de cela, quand j’écrivais un article dans un journal et que je rentrais chez moi, ma mère me disait parfois : « Tu as écrit cela dans tel journal, je l’ai lu. C’est bien. Je n’ai pas très bien compris. Mais, puisque tu l’as écrit, ce doit être probablement vrai. » Et chaque fois je me disais : « Si elle n’a pas compris, c’est que ce n’est probablement pas vrai. » Le plus souvent, ce qu’elle sentait était exact. Ma mère n’avait jamais étudié, mais elle avait une formation de la foi. Elle flairait la vérité.

Il y a quelques années, dans notre séminaire francophone, j’ai réformé quelque peu le curriculum de théologie ; j’ai également pris quelques mesures du côté flamand. Je me suis dit – la chose est discutable évidemment – : « Pourquoi cet éparpillement des matières ? Actuellement, on nous demande d’enseigner tout : les médias, la musique, la culture, la diction, l’homilétique, l’apprentissage à l’écoute, les soins palliatifs, l’œcuménisme, le latin, tout... Que reste-t-il finalement en fait de formation théologique ? Les branches se multiplient chaque année à la demande de la Congrégation de l’Éducation catholique. Régulièrement, on nous envoie des documents disant qu’il faudrait encore enseigner ceci ou cela, par exemple un peu plus de patristique. C’est intenable et cela n’a aucune utilité. » J’ai donc résolu que nous nous limiterions dans notre formation théologique à un travail intellectuel et théologique durant les trois premières années. Nos séminaristes ont donc sept heures d’Écriture sainte, (quatre de Nouveau Testament, et trois d’Ancien Testament), trois ou quatre heures de dogme, quatre heures de morale, deux ou trois heures d’histoire ecclésiastique, trois ou quatre heures de théologie, des sacrements et de liturgie. C’est tout. C’est assez dur, mais cela donne une certaine armature de pensée. Je crois que nos séminaristes sont bien formés. Quant aux autres choses : diction, musique, œcuménisme, soins palliatifs, assistance aux malades, apprentissage à l’écoute, etc., nous faisons cela par petits modules de deux jours ; d’ailleurs, en ces deux jours, on donne autant que s’il y avait tous les quinze jours une petite heure, qui tomberait régulièrement, par exemple à cause d’une fête. Ils ont quelques modules au long de leur formation.

La quatrième année de théologie est consacrée à la pastorale. La formation pastorale est importante, je crois, mais une formation pastorale pratico-pratique. Si vous envoyez dans la pastorale un séminariste de première année de théologie, qui n’a jamais fait de théologie, il ne sait que faire ; il écoute, mais ne réfléchit sur rien du tout, parce qu’il n’a pas matière à réflexion. Il ressemble à quelqu’un qui ferait de la broderie, mais sur rien. Je préfère que la quatrième année soit entièrement consacrée à la pastorale, les futurs prêtres étant entièrement immergés dans une paroisse. Ils ont eu toute leur théologie : ils savent déjà la morale, le dogme, l’Écriture, etc. ; maintenant, ils vont pouvoir réfléchir sur cette base. Le plan est normalement celui-ci : pendant deux jours, ils viennent au séminaire pour réfléchir en théologie pastorale sur ce qu’ils ont vécu, les autres jours, ils sont en paroisse. À ce moment d’ailleurs, ils sont déjà diacres et peuvent donc rendre divers services. Je préfère trois années de formation intellectuelle dure, sévère, limitée aux branches essentielles, et une année de réflexion et de pratique pastorales. Mais la chose est discutable. Elle n’est pas pratiquée dans tous les séminaires de Belgique, loin de là.

La formation culturelle

Il est une autre chose que je trouve absolument indispensable et dont on parle très peu, c’est la formation culturelle de nos séminaristes. Il ne faut pas qu’ils soient uniquement des gens formés philosophiquement et théologiquement. Il leur faut également une formation culturelle. Est-ce qu’ils lisent des œuvres littéraires ? Est-ce qu’ils voient les films accompagnés ou discutés par après ? Connaissent-ils les arts ? Connaissent-ils le monde scientifique et le monde technique ? En un mot, lisent-ils quelque chose ? Lisent-ils seulement un journal de temps à autre ? Il faut tout de même leur apprendre à entrer dans notre culture moderne qui est immense, qui est extrêmement intéressante et belle, où il y a à prendre et à laisser, c’est vrai... mais il faut les y aider. Lorsque j’étais au séminaire de Bruges comme professeur de théologie des sacrements, et que je donnais le cours sur la confession - le sacrement de réconciliation-, je passais les trois premiers mois, de septembre à décembre, à lire avec mes séminaristes de grands ouvrages littéraires sur la faute, le repentir, l’expiation, le crime, le châtiment (Dostoïevski, Graham Greene, Kafka, et des auteurs français tels que Mauriac et Julien Green). Mes collègues me disaient : « Vous ne faites pas de la théologie, vous faites un cours de littérature ! » C’était sans doute vrai. Mais, dans ces grands ouvrages – comme dans les grandes tragédies grecques (Œdipe, Antigone) – on s’aperçoit que la faute, le pardon, le repentir, le remords, l’expiation, la vengeance sont des choses profondément humaines ; et qu’elles se retrouvent dans la rédemption et le pardon chrétiens. Je donne cela à titre d’exemple, mais je crois que la formation culturelle d’un séminariste est fort importante. Je suis tout autant contre les pastoraux-pastoraux que contre les théologiques-théologiques. Il faut au moins que nous ayons un langage adapté à notre époque. Cela dit, je crois qu’il faut accompagner nos séminaristes dans cette démarche, car il est des choses qui sont tout bonnement du temps perdu.

La formation spirituelle

Il y a enfin la formation spirituelle. En fait, il n’y a qu’une seule chose à faire, c’est d’apprendre aux séminaristes la connaissance de l’amour du Christ. La formation spirituelle n’est pas une méthode, des trucs à apprendre ; ce n’est pas une histoire de la spiritualité, ni une méthode de prière – ce qui importe, c’est qu’à la fin du séminaire, ils connaissent et aiment le Christ. Car le christianisme n’est pas un texte, c’est une personne. C’est tout différent. Pour moi, la page de vie spirituelle, la formation spirituelle au séminaire, c’est la Bible, c’est la Liturgie et l’Année liturgique : l’Avent, Noël, l’Épiphanie, le Carême, Pâques, le Temps pascal, la Pentecôte... C’est important, car en spiritualité, c’est la seule chose qui tienne. Seule l’Année liturgique va accompagner les prêtres jusqu’à leur mort. Toutes les autres spiritualités, auteurs spirituels, vont disparaître. L’Année liturgique restera ce qui les rassemble chaque dimanche avec leur communauté. Il faut donc les y introduire, fonder sur elles leur spiritualité : sur la Liturgie, sur l’Année liturgique et sur la Bible. En particulier la fréquentation de la Parole de Dieu. Ils la lisent très peu. À vrai dire, il y a là une absence marquée, à mon avis, de lectio divina, tradition monastique par excellence.

Mais il faut aussi le contact avec l’histoire de la spiritualité : ses grandes figures surtout. Et cela à partir des Pères de l’Église ; ne pas commencer immédiatement avec le XXe siècle. Cependant, je pense, qu’il est plus ou moins inutile de faire une histoire de la spiritualité où l’on fait défiler l’un après l’autre Augustin, Grégoire le Grand, St Bernard... Tout cela est fort bien, mais les séminaristes ne retiennent rien du tout. Il faut plutôt lire les textes, leur lire et lire avec eux les Confessions de saint Augustin, les lettres de saint Ignace d’Antioche, les Memoralia de Grégoire le Grand, les sermons et les homélies de saint Bernard, le texte des Exercices de saint Ignace de Loyola, les textes de saint Vincent de Paul, de Thérèse de Lisieux, de saint Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila. Le grand problème de la formation, c’est de ne pas faire de la spiritualité au deuxième degré mais de lire les textes. Dom Botte, le grand liturgiste du Mont César, ici à Leuven, l’un des fondateurs du mouvement liturgique, nous disait toujours : « En liturgie, il ne faut jamais faire autre chose que de lire les textes d’Hippolyte, les textes des grands sacramentaires, les textes des oraisons, les textes de la prière eucharistique. » Le travail en formation spirituelle est du même ordre que le travail exégétique : analyser les textes. Car parler de saint Augustin, c’est très beau, mais lisez plutôt les Confessions et expliquez-les. La formation à la spiritualité, c’est donc surtout de s’attacher aux grandes figures et à leurs textes.

Quant à la formation à la prière, je crois que le fondement même de la prière, ce sont les psaumes. Je souffre du fait que beaucoup de prêtres, je crois, disent le bréviaire pendant cinquante, soixante ans, sans que les psaumes n’entrent jamais dans leur cœur. Il y a des années que je n’ai plus entendu une homélie où était cité un seul verset de psaume. Chez les protestants, oui. Or les psaumes présentent tous les registres et les objets de prière.

En fin de compte, je crois que la formation spirituelle se résume à essayer de former un cœur de bon pasteur, autrement dit : à relier les futurs prêtres au Christ Bon Pasteur, qui est le seul bon pasteur qui soit. Nous, nous ne sommes pas de bons pasteurs. Le Christ est le seul. Éduquer nos séminaristes dans une spiritualité du don, d’une grande générosité. Leur apprendre aussi la spiritualité de l’offrande, du sacrifice de soi-même, de la croix et de l’eucharistie. C’est pour moi l’essentiel et je termine par cela.

Une éducation, une formation de séminariste, n’est réussie que le jour où on est arrivé à leur faire aimer vraiment l’Église. Si vous me demandez : « Qu’est-ce que c’est que la spiritualité d’un prêtre », je vous répondrai que c’est évidemment la spiritualité du bon pasteur, mais un bon pasteur qui aime passionnément l’Église, qui est malade des maladies de l’Église, heureux de ses bonheurs. Cet amour de l’Église, j’y attache une extrême importance. Quelqu’un qui se fait prêtre et qui n’est pas au clair psychologiquement et spirituellement avec l’Église - ce qui ne veut pas dire qu’il approuve tout et n’a plus de difficultés-, c’est très risqué. Quand vous entrez dans l’Église, en faisant entièrement partie d’elle, mais qu’intérieurement vous vous en distanciez, cela va finir par vous couper en deux. Vous allez devenir schizophrénique. C’est très dangereux... Cela veut dire aussi – et en général à notre époque, c’est loin d’être évident – qu’à la fin de sa formation sacerdotale, le jeune prêtre doit se sentir parfaitement à l’aise dans son identité de prêtre. C’est quelque chose de tout à fait original : car le prêtre a sa spécificité. D’une part, il a essayé de trouver sa place sereine, joyeuse, heureuse parmi les laïcs, entièrement entouré d’eux ; et cependant, il n’a pas perdu sa conscience d’être prêtre. Cela tient du miracle que de se situer joyeux comme prêtre, avec sa propre identité sacerdotale, sans se croire supérieur aux autres, sans se croire davantage inférieur aux autres, en un mot sans complexes, se disant à la sortie du séminaire : « Je suis heureux d’être prêtre, et vous êtes heureux d’être laïcs : aucun problème, tout est en ordre. » Mais la chose n’est guère aisée. Voilà, ce que je voulais vous dire. Je vous remercie.

Le Cardinal Godfried Danneels a été ordonné prêtre en 1957 et nommé évêque d’Anvers en 1977. C’est Jean-Paul II qui l’a nommé à l’archevêché de Malines-Bruxelles en 1979 et créé cardinal en 1983. Les services auxquels il a été affecté - directeur spirituel au Grand Séminaire de Bruges, professeur de liturgie et de théologie sacramentaire, formation continue des prêtres, secrétariat de rédaction de la revue Collationes (revue interdiocésaine flamande de théologie et de pastorale), ses diverses responsabilités à tous les niveaux de la vie de l’Église locale et universelle (entre autres, au secrétariat permanent du Synode et comme membre de diverses Congrégations et Conseils romains)-font de Mgr Danneels un collaborateur de notre revue que nous sollicitons souvent et qui nous comble. Issu d’une famille de six enfants, il a sans doute reçu de cet enracinement familial les premières inspirations de sa devise épiscopale : Apparuit humanitas Dei nostri (Tite 3, 4). Cette profonde « divine humanité » transparaît dans les quelques 34 lettres pastorales publiées dans la série « Paroles de vie » et dans les nombreux livres (lettres, entretiens, prières, méditations bibliques) que nous connaissons de lui. On aimera peut-être encore souligner son sens de la beauté (non seulement liturgique) rayonnant dans une sorte de génie homilétique où l’image neuve, comme issue de son intériorité priante, se fait toujours icône introduisant mystère. (Ce résumé très incomplet de la notice biographique officielle de Monseigneur Danneels est de la rédaction de la revue.)

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