Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Avec la communauté de l’Emmanuel

Yves Le Saux

N°1999-4-5 Juillet 1999

| P. 290-297 |

La Communauté de l’Emmanuel a 24 ans. C’est encore une réalité nouvelle. Reconnue comme « Association universelle de Fidèles de droit pontifical » de manière définitive en 1998.

La Communauté de l’Emmanuel a été fondée par Pierre Goursat - Pierre Goursat est un laïc, né en 1914 et mort en 1992 - fils spirituel du Cardinal Suhard, il avait une vocation de laïc consacré dans le monde. La Communauté naît dans la rencontre entre cet homme et l’expérience du renouveau charismatique dans les années 1972-75 en France.

Pierre Goursat disait de lui-même : « J’ai décidé de ne pas me marier pour être un adorateur dans le monde. » Sa rencontre avec le renouveau charismatique - par l’intermédiaire du Père Caffarel - va permettre l’émergence de la Communauté de l’Emmanuel. Pierre regroupe autour de lui un certain nombre de jeunes, en particulier Martine Laffitte (qui deviendra Martine Catta après son mariage). Ils n’ont pas de projets particuliers, sinon le désir de se donner entièrement au Christ et d’évangéliser. Beaucoup sont des nouveaux convertis ou « reconvertis » ; c’est de ce désir que va naître la Communauté de l’Emmanuel.

Très rapidement, alors que certains s’engagent dans le mariage, apparaît le désir chez d’autres d’être prêtres ou de vivre un célibat consacré tout en continuant à évangéliser dans l’élan communautaire. Les formes de cette vie vont se mettre en place petit à petit ; plus rapidement pour les prêtres, plus lentement pour les jeunes filles et jeunes hommes consacrés dans le célibat.

Les prêtres de la Communauté de l’Emmanuel sont incardinés dans les diocèses ; les hommes et les femmes consacrés dans le célibat ont un engagement au sein de la Communauté, ils sont laïcs engagés dans le célibat et n’ont pas d’autre statut que le cadre de l’Association de Fidèles et n’en cherchent pas d’autre.

Actuellement, l’Emmanuel est constituée de plus de 7000 membres laïcs, ministres ordonnés et engagés dans le célibat. Nous dépendons de l’autorité du Conseil Pontifical pour les Laïcs. C’est 7000 laïcs - 100 jeunes filles consacrées dans le célibat et plus de 60 en discernement - 120 prêtres et une centaine de séminaristes. Le souci de Pierre Goursat a toujours été de veiller à ce qu’il n’y ait pas de séparation entre les différents états de vie. Le nouveau droit permet ce type d’association.

Les prêtres sont incardinés dans les diocèses, les consacrés n’ont pas d’autre statut que l’engagement pris au milieu de leurs frères et sœurs.

Émerge une forme de vie célibataire consacrée nouvelle : ils et elles vivent au milieu de leurs frères et sœurs laïcs une radicalité qui est valable pour tous. Ils sont un signe qui est rappel de l’exigence qui est propre à tous. Quant à leur mission, ils participent avec une disponibilité plus grande à la mission propre de la Communauté de l’Emmanuel et à la mission générale de l’Église. Quant au gouvernement, ils dépendent du gouvernement interne de la Communauté.

Nous tenons beaucoup à la complémentarité des vocations, tant pour la vie spirituelle, la vie communautaire et l’apostolat - c’est une exigence que nous essayons de défendre dans les relations avec nos différents interlocuteurs ecclésiaux. La difficulté à laquelle nous sommes parfois confrontés dans les rapports avec les structures diocésaines, en particulier pour les prêtres, c’est la réduction de la Communauté à un lieu de ressourcement : « Vous êtes des prêtres plutôt sympathiques, pas trop mal formés, vous avez autour de vous une équipe de laïcs qui vous soutient ; si elle peut vous aider dans la paroisse, c’est bien. » La Communauté est considérée alors comme un appoint porteur, une structure dynamisante, mais pas comme une intuition nouvelle et une vocation particulière, un charisme particulier au service de l’Église.

En quoi consiste la vie des jeunes filles et des jeunes gens consacrés ?

Ils vivent dans la Communauté. Pour les jeunes filles en tout cas, elles sont en général dans une fraternité où elles ont une vie commune. Prenant l’exemple de Parayle-Monial, nous étions six prêtres, avec des ministères variés : l’un était à la paroisse, un autre avait des fonctions diocésaines et un autre était professeur au séminaire. Il y avait quelques sœurs - cinq - participant à la mission et vivant dans une maison toute proche, la vie de prière, pour une part, était commune et il y avait aussi des familles. À la Maison Saint-Joseph à Namur, c’est la même structure : le staff de la Maison, c’est deux prêtres, deux jeunes filles consacrées, un couple. La mission est commune : la réflexion et le suivi des garçons se fait en équipe ; le couple fait partie de l’équipe et pas simplement en annexe. L’autorité dans ce cas-ci me revient, mais on aurait pu imaginer qu’un père de famille soit responsable de la Maison et autour de lui une équipe. Les paroisses fonctionnent de la même manière : un curé est nommé curé, il est curé, il n’y a pas d’ambiguïté sur cette fonction. Les jeunes filles consacrées participent de cette même vie, par contre, elles s’engagent à une vie de prière plus conséquente qui est de deux heures d’oraison par jour, elles ne s’engagent pas à l’office, elles ont un cursus de formation qui avec les années s’affine et se met au point. En ce sens, nous réalisons bien que nous participons à l’émergence de quelque chose dont nous sommes les premiers surpris. Ce n’est pas simple, mais nous pouvons nous réjouir d’un certain nombre de fruits.

Les jeunes filles ont-elles un travail professionnel ?

Pour certaines, c’est le cas. Nous constatons dans la réalité, que les besoins de l’Église priment. En ce qui concerne la vie consacrée, les jeunes filles peuvent travailler dans le monde avec un statut professionnel, comme tout laïc, mais ce n’est pas le cas de toutes : certaines sont en service interne, de plus en plus partent en missions, nous avons des demandes importantes de missions soit en Afrique soit en Asie.

Comment comprendre que l’on veut bien profiter d’une équipe de choc, mais que c’est surtout des prêtres qu’on apprécie le service ? Voudrait-on vous séparer ?

Les évêques sont surtout confrontés à une situation d’urgence, et de notre côté, nous réfléchissons en nous disant : « Acceptons que nous ne sommes plus dans un monde chrétien. » Nous le voyons dans les diocèses où nous avons des missions, il reste des structures, mais globalement nous ne sommes plus dans un monde chrétien et donc il faut accepter d’autres formes d’évangélisation et non pas essayer de boucher des trous et tenir des structures absolument. Pour accepter une mission, nous souhaitons qu’il y ait une réflexion sur l’évangélisation et que l’on tienne compte de ce que nous sommes. La fécondité de ce que nous sommes est liée à la fidélité de l’intuition même, au charisme. Notre charisme doit encore être explicité entièrement, c’est un travail interne qui se fait, mais il est à respecter. Notre souci en ce moment est de ne pas nous disperser, à la fois de définir ce qu’est notre charisme propre, de le formuler et de le faire « respecter ». Mon évêque me demande : « Est-ce qu’en plus de ta charge, tu accepterais de prendre en charge tel domaine de la pastorale ? - Est-ce que cela a un sens, je veux bien rendre service. » Mais ne faut-il pas réfléchir autrement ?

À propos des laïcs, vous parlez du couple qui se trouve dans l’équipe de la Maison Saint-Joseph. Des 7000 membres de la Communauté, sont-ils tous engagés selon le même type d’engagement, quel type d’engagement est proposé aux laïcs ?

La vocation habituelle d’un membre de l’Emmanuel, c’est une vie dans le monde « normal », l’objectif qu’ils se proposent est leur sanctification et la participation à la mission commune de l’Église, dans le monde. Les cas de disponibilité pour des missions de type ecclésial permanentes ne sont pas habituelles. La vocation d’un membre de l’Emmanuel, c’est la sanctification et l’attachement au Christ dans une vie normale au cœur du monde. Il y a les besoins internes et puis émergent les besoins missionnaires. Comment doit-on y répondre ? c’est une question qui se pose à nous.

Ceux qui ont un appel missionnaire particulier ont-ils un engagement différent de celui des autres ?

Absolument pas.

Les 7000 évoqués ne vivent pas en vie communautaire permanente ?

Ce sont des laïcs dans le monde, c’est une association de fidèles baptisés avec une façon de répondre à la sainteté propre et qui, au fond, est l’exigence commune de tout baptisé. Dans ce contexte émergent des vocations, c’est un terreau à vocations en quelque sorte. Le nombre de vocations sacerdotales et de type vie consacrée est dans une proportion normale par rapport à un milieu de gens engagés. Ce n’est pas exceptionnel. Il est normal par exemple que dans une école d’évangélisation de trente garçons ou filles se donnant du temps pour se former au niveau de la vie baptismale, se présentent des vocations. Le but de l’école est de s’adresser à des jeunes chrétiens baptisés pour les aider à être de bons baptisés dans le monde. Que de cela émergent des garçons et des filles qui se sentent appelés à vivre une vie de type consacrée, je ne peux que m’en réjouir, mais ce n’est pas le but.

De tout temps, il a existé des prêtres diocésains liés à des associations sacerdotales. Crois-tu que l’Emmanuel est une modalité nouvelle et originale d’une association sacerdotale qui comprend maintenant le sacerdoce commun et le sacerdoce ministériel ?

Non, elle peut l’être sans doute pour tel ou tel, au sens quotidien, mais je crois qu’émerge une vocation spécifique : le prêtre de l’Emmanuel est prêtre de la Communauté de l’Emmanuel et le prêtre de l’Emmanuel est diocésain. Il y a un charisme propre et cela suppose aussi pour nous qui vivons de ce charisme, ce n’est pas uniquement une modalité pour être prêtre avec un soutien spirituel, mais c’est une vocation spécifique, c’est un appel de Dieu, de la même manière qu’un père jésuite est appelé à suivre Jésus dans son charisme propre. Il n’y a pas de jugement à porter sur cela. C’est du même ordre dans la Communauté de l’Emmanuel.

Tous les jeunes consacrés dans le célibat sont-ils prêtres ?

Non, j’en ai peu parlé parce qu’ils sont moins nombreux. La vocation de frère est mal comprise, caricaturée même, quand le mystère de l’Église est lui-même méconnu. « On est frère parce que l’on n’a pas l’aptitude à être prêtre. » Ce genre d’approche est fausse : la vocation au célibat consacré masculin est un appel particulier propre et essentiel à la vie ecclésiale.

Nous constatons, quant à nous, que c’est la vie consacrée en tant que célibat pour le Royaume qui est le gage de l’avenir. Non pas qu’elles soient nombreuses, mais elles gardent dans une dynamique de sainteté et leur présence, indépendamment de ce qu’elles font, est essentielle. Même dans une vie communautaire du type de celle que je vis quotidiennement, je vois bien que les sœurs et les frères présents, de par leur disponibilité, leur exigence, propre à leur statut, sont non seulement une motivation, mais une protection pour le prêtre. La présence de la sœur, du frère consacré au milieu de nous est un rappel objectif, quotidien, que nous-mêmes, avant toute chose, nous sommes appelés à nous donner radicalement au Christ et c’est aussi vrai pour les gens mariés.

Quand vous acceptez une paroisse, vous ne le faites qu’avec l’assurance d’être aidés, d’aller avec un petit groupe, un couple, deux sœurs, peut-être deux ou trois frères ?

On a accepté au début que l’un ou l’autre parte seul dans une paroisse, mais toujours à titre provisoire, parfois la charité prime. Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus exigeants sur ce point-là. Et ce n’est pas simplement un groupe avec des prêtres, avec des laïcs qui vont les aider, c’est une pastorale constituée de cet ensemble.

Le but n’étant pas de faire une paroisse de l’Emmanuel, mais de mettre une équipe au service de cette paroisse.

Il y a quand même le danger que dans les paroisses que vous assumez vous remplaciez toutes les structures paroissiales...

Cela dépend de la sagesse, du bon sens et du fonctionnement ecclésial... Nous avons constaté que quand ce type de problème se posait, ce n’était pas d’abord lié à la communauté, mais à la qualité, à l’attitude des hommes en place.

N’êtes-vous pas en train de résoudre le problème de la vie du clergé diocésain avec la vie communautaire, la consécration... ?

Je ne sais pas, mais nous vivons ce que nous croyons devoir vivre, nous nous rendons compte que c’est un élément de réponse à la situation ecclésiale actuelle. C’est une erreur de penser que c’est le seul modèle, parce que l’Esprit Saint est encore plus inventif que nous.

Certains évêques pensent que des expériences comme les nôtres peuvent servir de modèle. Ce qui est la vie commune des prêtres et des laïcs, cela suppose une vie spirituelle commune, donc une intuition spirituelle commune. C’est cela qui fait que cela marche.

Certains disent aujourd’hui qu’accepter que des jeunes s’engagent dans le célibat sacerdotal, c’est une folie...

La vie communautaire entre prêtres et laïcs, telle que nous la vivons, répond bien sûr à une espèce de besoin d’équilibre d’ordre relationnel et affectif qui rend plus réalisable le célibat, plus viable, mais je pense que ce n’est pas l’unique force, l’unique intuition. Je pense que des états de vie communs ensemble donnent une image complète de l’Église. Ce n’est pas simplement un palliatif à un besoin d’ordre relationnel et affectif qui permet de vivre le célibat, mais c’est beaucoup plus profond et plus radical, c’est une des manières de montrer au monde un visage complet de la vie baptismale, avec une certaine radicalité. Ce que disent les jeunes, c’est que leur volonté est de vivre une vie de sainteté, mais ils ne pourront pas la vivre seuls.

Membre de la Communauté de l’Emmanuel depuis 1978, ordonné prêtre en 1986 ; pendant cinq ans, responsable de l’École Internationale d’Évangélisation de Paray-le-Monial, ensuite, pendant cinq ans : supérieur des Chapelains et recteur du Sanctuaire de Paray-le-Monial. Délégué épiscopal pour la pastorale familiale du diocèse d’Autun. Depuis un an, responsable de la Maison Saint-Joseph à Namur (cette Maison accueille des jeunes en discernement en vue d’une vocation sacerdotale au sein de la Communauté de l’Emmanuel).

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