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Que peut attendre la vie consacrée du prochain synode pour l’Europe ?

Benoît Malvaux, s.j.

N°1999-4-5 Juillet 1999

| P. 298 -309 |

Le Synode des Évêques dans sa deuxième Assemblée spéciale pour l’Europe est proche. Les Lineamenta ont été publiés déjà en 1998. Nous devions y faire écho et proposer quelques réflexions à ce propos. Le P. Benoît Malvaux, professeur de Droit canon à l’Institut d’Études Théologiques et à l’institut Lumen Vitae, tous deux à Bruxelles, nous propose sa réflexion et ses remarques. Elles sont importantes pour la vie consacrée en Europe dont on sait par ailleurs l’exigence de « refondation » qui, plus que partout ailleurs sans doute, la traverse. On se réfère ici au contenu de la 54e assemblée de l’Union des Supérieurs Généraux (U.S.G.) en 1998. Voilà un horizon qui donne de la perspective à ce qui sera toujours neuf si nous restons fidèles à « suivre l’Agneau, là où Il va ».

Dans quelques mois se tiendra la deuxième assemblée du Synode des évêques pour l’Europe, sur le thème : « Jésus Christ vivant dans son Église, source d’espérance pour l’Europe ». Cette assemblée s’inscrit dans la série des synodes continentaux convoqués par le pape Jean-Paul II dans la perspective de l’an 2000 [1].

Quelle importance un tel événement peut-il revêtir pour les consacrés ? Sont-ils concernés par cette assemblée ? Celle-ci aura-t-elle une parole à leur égard ? Réciproquement, est-il bon que les consacrés s’adressent au Synode ? Répondre à ces questions implique de réfléchir d’abord quelque peu à la signification de l’assemblée synodale elle-même.

Le Synode des évêques est un fruit du concile Vatican II qui, dans le cadre de la promotion de la collégialité et de la communion dans l’Église, avait demandé que l’on organise régulièrement des assemblées de ce type, signe de la sollicitude des évêques pour l’Église universelle [2]. Paul VI n’attendit pas la fin du concile pour organiser cette nouvelle institution ecclésiale, par le motu proprio Apostolica sollicitudo, du 15 septembre 1965. Dès 1967 se tenait la première assemblée ordinaire du synode.

Depuis lors, de telles assemblées se sont multipliées, à différents niveaux. Le code de 1983 prévoit en effet trois types d’assemblée synodale [3] : l’assemblée générale du synode des évêques, qui peut être ordinaire ou extraordinaire, et l’assemblée spéciale. L’assemblée générale du synode traite de matières concernant le bien de l’Église universelle. La différence entre assemblées ordinaires et extraordinaires tient dans leur régularité et la manière dont elles sont composées. L’assemblée ordinaire se réunit tous les trois ou quatre ans et rassemble principalement des évêques élus par les conférences épiscopales [4]. L’assemblée extraordinaire, conçue pour aborder des questions nécessitant une réponse rapide, réunit principalement les présidents des conférences épiscopales [5].

Le canon 345 prévoit un troisième type d’assemblée synodale, qui nous intéresse particulièrement ici. Il s’agit de 1’assemblée spéciale, qui traite d’une matière concernant une région déterminée. Il y eut ainsi un synode spécial pour les Pays-Bas, en 1980, et un autre pour le Liban, en 1995. Cependant, depuis le début des années 1990, c’est au niveau continental que se sont tenues la plupart des assemblées spéciales. Le prochain synode pour l’Europe rentre dans cette dernière catégorie.

Cette multiplication des synodes a certainement un effet positif, dans la mesure où elle fait peu à peu entrer la collégialité dans les moteurs ecclésiales. Ces dernières années, plus particulièrement, l’institution synodale a connu une double évolution qui semble prometteuse. La première est l’ouverture de plus en plus grande de l’assemblée synodale à d’autres que les évêques. On sait qu’en principe, le synode est une réunion d’évêques. Cependant, le canon 346 prévoit que des supérieurs majeurs d’instituts religieux feront également partie du synode. Par ailleurs, la possibilité existe de nommer des experts qui pourront intervenir dans les débats de l’assemblée synodale, sans avoir toutefois droit de participer aux votes. Le nombre de ces experts, appelés auditeurs, croît de synode en synode. Ainsi, lors du synode de 1994 sur la vie consacrée, ils étaient 75, pour 244 pères synodaux proprement dits. Une telle évolution est certainement positive, dans la mesure où elle permet d’impliquer des non évêques dans un événement supposé intéresser l’ensemble des Églises concernées.

Un autre développement intéressant du synode des évêques, ces dernières années, est précisément la multiplication des assemblées continentales. Celle-ci correspond à un sentiment de plus en plus largement partagé dans l’Église, à savoir que la différence des problématiques, d’une région à l’autre, exige des réponses adaptées aux circonstances propres à chacune d’entre elles.

Ces différents éléments pourraient donner à penser que l’institution synodale rencontre un intérêt croissant au sein du peuple de Dieu. On ne peut cependant pas vraiment dire qu’il en soit ainsi. Au contraire, se fait jour un certain désenchantement à l’égard de l’assemblée synodale, qu’on peut expliquer par différents motifs.

Il y a certainement d’abord un effet de lassitude, dû à la multiplication des synodes. Ce qui était au départ un véritable événement perd ainsi peu à peu de son impact.

Cependant, ce premier facteur ne suffit pas à expliquer un tel désenchantement. Parallèlement, il y a le fait que le fruit des travaux synodaux n’apparaît pas toujours avec une évidence manifeste. On peut ainsi avoir l’impression que le synode est une assemblée très lourde, sans proportion aucune avec le résultat qu’elle produit. La critique essentielle à ce propos porte sur l’absence de pouvoir délibératif de l’instance synodale. En effet, en vertu du c. 343, le synode ne dispose d’aucun pouvoir délibératif, ce dernier étant réservé au Souverain Pontife. Ceci explique un sentiment parfois exprimé d’inutilité du synode, surtout lorsque l’exhortation postsynodale ne reflète qu’imparfaitement les débats synodaux.

Une troisième critique porte sur le fait que, paradoxalement, le synode, initialement prévu pour favoriser la collégialité dans l’Église, peut devenir un instrument du centralisme romain.

Une telle critique se fit particulièrement jour lors de la préparation du synode pour l’Afrique, dont beaucoup auraient souhaité qu’il pût se dérouler en Afrique même [6].

De telles critiques montrent à suffisance qu’il ne faut certainement pas majorer l’importance des assemblées synodales. Il reste que celles-ci représentent des occasions uniques d’échanges non seulement entre évêques, mais aussi entre ceux-ci et des théologiens, des supérieurs d’instituts de vie consacrée, des laïcs engagés dans des mouvements ecclésiaux, etc. Le synode constitue aussi un moyen privilégié de faire entendre à Rome la voix des Églises locales. L’exemple du synode de 1994 sur la vie consacrée est éclairant à cet égard. Ses Lineamenta avaient suscité beaucoup de réactions négatives, du fait du ton très critique du document à l’égard de la vie consacrée. Dès la publication de l’Instrumentum laboris, le secrétariat pour le synode rectifia le tir. Le synode lui-même se déroula à la satisfaction générale et donna lieu à la publication d’une exhortation apostolique, Vita consecrata, dont on se plut à relever le ton encourageant pour la vie consacrée.

Tout bien considéré, il apparaît donc important que les consacrés prennent au sérieux le synode pour l’Europe qui s’annonce. À l’inverse, on espère également une parole encourageante et prophétique du synode envers la vie consacrée, comme ce fut le cas lors du synode ordinaire de 1994. Or, il n’est pas évident qu’une telle parole sera prononcée. Une comparaison entre le premier synode pour l’Europe, en 1991, et les autres assemblées synodales continentales peut en effet donner l’impression d’une différence de traitement et d’intérêt envers la vie consacrée selon les continents. Voyons ce point en comparant les documents des différents synodes continentaux.

Le premier synode pour l’Europe, en 1991, n’accorda qu’une importance limitée à la vie consacrée [7]. Ceci était déjà manifeste dans le document de travail synthétisant les réponses des conférences épiscopales parvenues au secrétariat du synode, en préparation à l’assemblée. Dans ce document, la vie consacrée n’est en effet mentionnée qu’à deux reprises [8], pour relever le rôle indispensable des religieux et religieuses comme témoins du Royaume de Dieu, dans un monde tenté par le matérialisme pratique, mais aussi pour souligner l’importance d’aider les consacrés à vivre authentiquement leur mission particulière dans l’Église et dans le monde. L’estime témoignée envers la vie consacrée était donc conditionnelle, en quelque sorte.

La vie consacrée ne fut guère plus l’objet d’attention de la part des évêques eux-mêmes, au cours de l’assemblée synodale. Les seuls véritables intervenants à ce propos furent les supérieurs religieux eux-mêmes, ainsi que le préfet de la Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique, le cardinal Hamer. Leurs interventions, pleines d’espérance, montraient qu’ils connaissaient de l’intérieur le travail et la fécondité de ces années difficiles pour la vie consacrée, tandis que les évêques apparaissaient davantage orientés vers les laïcs.

Ce peu d’importance octroyé par le synode pour l’Europe à la vie consacrée peut susciter des réactions diverses. On peut comprendre que les évêques aient eu des sujets de préoccupation plus importants que la vie religieuse. Dans le contexte de l’immédiat après-guerre froide, la vie consacrée ne constituait certainement pas une question majeure. Cependant, il est quand même permis de s’étonner qu’un synode largement centré sur le thème de l’évangélisation ait été si discret par rapport à la vie consacrée, si l’on se souvient par exemple du rôle capital joué par les religieux dans la première évangélisation de l’Europe.

L’un ou l’autre indice donnent cependant à penser qu’il y a ici davantage qu’un manque d’intérêt. Ceci ressort particulièrement de la déclaration finale de l’assemblée synodale [9]. Celle-ci mentionne brièvement les religieux, dans la section relative aux évangélisateurs et chemins de la nouvelle évangélisation. Après avoir relevé que les premiers évangélisateurs sont les évêques, les prêtres et les diacres, elle affirme que « les religieux... pourront apporter à l’Europe le témoignage vital du caractère radical de l’Évangile, si devient plus intense leur appel à ce qui est essentiel à la vie consacrée [10] ». On ne peut s’empêcher d’éprouver ici la sensation d’un reproche que les pères synodaux auraient voulu adresser à la vie consacrée. Pour reprendre les termes de P.G. Cabra, leur message pourrait être traduit de la manière suivante : « Si vous ne changez pas, chers religieux, vous aurez peu à dire à l’Europe [11] ». Pourrait-on même aller plus loin, et considérer que ce manque d’intérêt pour la vie consacrée de la part des évêques signifierait qu’ils considèrent qu’elle a fait son temps, qu’elle est condamnée au vieillissement, et que la nouvelle évangélisation aurait besoin de nouveaux sujets, issus par exemple des mouvements ecclésiaux ? Rien ne le dit explicitement. Mais rien ne s’y oppose non plus.

Cette question est d’autant plus importante que les autres assemblées synodales continentales, qui ont suivi le premier synode pour l’Europe, ont manifesté, nous semble-t-il, davantage de bienveillance et d’intérêt pour la vie consacrée [12]. Voyons-en quelques exemples, à partir des documents synodaux.

L’exhortation Ecclesia in Africa, qui clôtura le synode pour l’Afrique, contient de nombreux développements relatifs aux consacrés. Dans une première partie, qui évoque l’histoire de l’évangélisation de l’Afrique, Jean-Paul II rend un vibrant hommage aux missionnaires, religieux et religieuses pour la plupart, relevant que « la splendide croissance de l’Église en Afrique et ses réalisations sont dues essentiellement au dévouement héroïque de générations de missionnaires désintéressés [13] ». Mais le Pape ne se limite pas à rendre hommage au passé de la vie consacrée. Il lui reconnaît également un rôle spécifique à jouer pour l’avenir de l’Église d’Afrique. Ainsi, lorsqu’il aborde la question des agents de l’évangélisation dans l’Afrique d’aujourd’hui, il reconnaît d’abord justement l’importance primordiale des laïcs dans un tel domaine. Mais il affirme également que les consacrés ont un rôle particulier à jouer dans l’Église d’Afrique de demain, non seulement en montrant à tous l’appel à la sainteté, mais aussi en témoignant de la vie fraternelle en communauté. Le Pape invite alors les consacrés à répondre à leur vocation dans un esprit de communion et de collaboration avec les évêques, le clergé et les laïcs. Parallèlement, il relève l’urgence de promouvoir les vocations religieuses à la vie contemplative et active [14]. Plus loin dans l’exhortation, il relève encore qu’il est « très réconfortant de savoir que les instituts missionnaires qui sont en Afrique depuis longtemps accueillent aujourd’hui, et de plus en plus, des candidats provenant des jeunes Églises qu’ils ont fondées [15] ».

On est donc loin ici du ton hésitant et restrictif du document final du premier synode pour l’Europe. Mais Ecclesia in Africa n’est pas le seul document synodal à adopter cette perspective. Ainsi, on retrouve un même intérêt et un même ton positif envers la vie consacrée dans les Lineamenta préparatoires au synode pour l’Asie [16]. Ceux-ci ne tarissent pas d’éloges pour les instituts religieux. Dans une approche semblable à celle d’Ecclesia in Africa, ils relèvent d’abord le rôle déterminant joué par les religieux et les religieuses dans l’évangélisation de l’Asie, soulignant que l’Église d’Asie est principalement le résultat des sacrifices héroïques des missionnaires, de leur sainteté et de leur zèle [17]. Mais ici également, ils reconnaissent une place spécifique aux religieux dans l’avenir de l’évangélisation. Ils rappellent notamment à ce propos les paroles du pape Paul VI, selon lequel la vie consacrée est un moyen d’évangélisation privilégié [18]. Ils relèvent encore le nombre relativement important de vocations dans les congrégations religieuses, soulignant qu’il existe là un immense potentiel d’évangélisation pour la mission [19].

Le synode pour l’Amérique a également parlé abondamment et positivement de la vie consacrée. Déjà, les Lineamenta soulignèrent le rôle particulier que les consacrés pouvaient jouer dans l’évangélisation en Amérique, par un témoignage de communion, qui se manifeste par la vie commune et par une attitude de communion envers les autres membres de l’Église particulière et universelle. Les religieux et religieuses renforcent ainsi les liens de communion ecclésiale, en mettant la diversité de leur charisme propre au service de l’unique corps, l’Église [20].

La récente exhortation Ecclesia in America s’exprime en termes similaires, même si on peut regretter qu’elle ne mentionne plus le rôle spécifique des consacrés en matière de communion, alors même que le développement sur les consacrés se trouve à l’intérieur d’un chapitre où est souligné le rôle des évêques et du clergé dans la construction de la communion. Cependant, l’exhortation ne manque pas de relever la grande importance de la vie consacrée, non seulement dans l’histoire de l’évangélisation de l’Amérique, mais encore dans l’annonce de l’Évangile en Amérique aujourd’hui. Jean-Paul II souligne plus particulièrement à ce propos l’apport des femmes consacrées au futur de la nouvelle évangélisation.

Ce rapide parcours des documents des différents synodes continentaux présente ainsi une constante : par-delà des différences d’accent, dues aux problématiques différentes vécues par les diverses Églises, on retrouve partout un même souci d’inclure la vie consacrée dans l’évangélisation de demain et un même encouragement en ce sens.

On comprend mieux alors l’intérêt pour la vie consacrée du prochain synode pour l’Europe. Si l’approche plus réticente du synode de 1991 devait se répéter, le second synode pour l’Europe constituerait une véritable exception parmi les assemblées synodales continentales.

Ceci ne devrait pas manquer d’interpeller la vie consacrée. Est-elle particulièrement mal comprise de la part des évêques européens ? Ces derniers considéreraient-ils qu’elle n’a plus de rôle à jouer dans le futur de l’évangélisation en Europe ? Il y aurait là un point important à éclaircir. Par contre, si le synode encourage la vie consacrée à prendre sa part dans la vie de l’Église en Europe, à l’exemple des autres synodes continentaux, on pourra considérer que le synode de 1991 n’a été à ce sujet qu’un « accident de parcours ».

Il est évidemment trop tôt pour se faire une opinion à ce sujet. Certes, les Lineamenta de la future assemblée synodale pour l’Europe sont déjà parus. Cependant, ils n’apportent guère d’éléments de réponse à la question posée ci-dessus. Il est vrai qu’ils ne mentionnent nulle part la vie consacrée en tant que telle, ce qui pourrait donner à penser qu’ils témoignent du même manque d’intérêt que les documents du synode de 1991. Mais peut-être cela est-il dû au fait qu’ils sont structurés d’une manière différente des Lineamenta des synodes antérieurs. On n’y trouve en effet ni historique de l’évangélisation, ni énoncé des agents de l’évangélisation, passages des Lineamenta précédents où il était question des consacrés. L’absence de mention des consacrés dans les Lineamenta du synode pour l’Europe ne préjuge donc en rien du contenu des travaux synodaux.

Si les Lineamenta ne sont guère utiles directement pour répondre à notre question, il convient néanmoins de relever leur ton globalement négatif vis-à-vis de la situation actuelle de l’Europe. Plus précisément, il ne nous semble pas caricatural de dire que, pour les Lineamenta, l’Europe apparaît fondamentalement comme un continent « à problèmes », où la seule espérance possible est une nouvelle évangélisation. Ceci apparaît dès l’introduction du document : « Tandis que s’approche la date fatidique du troisième millénaire, l’Europe ressent toute l’usure que l’histoire, avec ses diverses tensions, a imprimée dans les fibres les plus profondes des peuples. Elle n’est cependant pas livrée à un désespoir sans recours. Une nouvelle évangélisation fera renaître l’espérance [21] ».

Paradoxalement, les Lineamenta du synode pour l’Europe parlent beaucoup d’espérance. Ceci est déjà exprimé dans le titre même du document, « Jésus Christ vivant dans son Église, source d’espérance pour l’Europe ». Mais cette espérance se fonde moins sur la situation concrète de l’Europe d’aujourd’hui, que sur le fait que Dieu, en Jésus Christ, reste présent dans son Église et ne peut l’abandonner. En ce sens, c’est à redécouvrir la vertu proprement théologale de l’espérance qu’invitent les Lineamenta, pour dépasser la fatigue, le doute, le découragement. Car l’Europe, selon le document pré-synodal, se trouve exposée de façon dramatique à une série très grave d’exigences, à de nouveaux dangers et de nouvelles menaces. Parmi ces nouveautés, le document mentionne le matérialisme, l’indifférence agnostique, la surestimation de la subjectivité et de la tolérance, les tentations de la gnose dans la culture, etc. Certes, il y a d’autres éléments nouveaux dans l’expérience de l’Europe qui ouvrent la voie à l’espérance, comme le dialogue avec la culture ou le catéchuménat des adultes, mais c’est de manière restrictive et comme à contrecœur que les Lineamenta en prennent acte [22].

Le document invite ainsi l’Église à opérer un discernement sur les nouvelles conditions de vie dans les pays européens, en recherchant le sens des diverses désillusions qui l’habitent, que ce soit en Orient, où il s’agit de découvrir les conséquences morales négatives du communisme dans toute leur gravité, ou en Occident, où l’on assiste à la diffusion de maux propres à un progrès humain souvent détaché des valeurs de l’esprit. Cet examen de conscience, face aux nouveaux périls et aux nouvelles menaces, est une nécessité pressante. Il s’agira pour l’Église d’apporter un message d’espérance à l’Europe, mais une espérance au sens chrétien du terme, qui n’est pas à confondre avec l’espérance humaine, mais qui est l’ opus Dei par excellence.

Cette vision globalement négative de la situation actuelle de l’Europe, de même que l’opposition établie par les Lineamenta entre espérance humaine et espérance théologale, ne pourra manquer d’interpeller les consacrés. Souvent engagés au cœur du monde, ceux-ci pourraient avoir une parole qui suscite précisément, par delà les difficultés et les menaces qu’il n’est pas question de nier, l’espérance présente au cœur de la situation humaine de l’Europe d’aujourd’hui. L’expérience du synode de 1994 sur la vie consacrée a montré qu’un discours encourageant est beaucoup plus mobilisateur qu’un discours de type « catastrophique ». Si la voix des consacrés est ainsi entendue, peut-être cela incitera-t-il le prochain synode pour l’Europe à reconnaître davantage la place qui est la leur dans l’évangélisation, rejoignant ainsi les conclusions des autres synodes continentaux.

Benoît Malvaux, né en 1963, a été ordonné prêtre dans la Compagnie de Jésus en 1993. Ayant fait des études de droit avant d’entrer dans la vie religieuse, il poursuivit cette formation en prenant la licence en droit canon à l’Université Grégorienne (Rome) et son doctorat à l’Université Saint-Paul à Ottawa (Canada). Actuellement il enseigne cette discipline à l’Institut d’Études Théologiques et à l’Institut Lumen Vitae à Bruxelles. En outre, il est coordinateur des études à l’École supérieure de catéchèse de ce dernier Institut et collabore aux nouvelles éditions Lessius pour lesquelles il supervise la collection « La part Dieu », héritière de notre collection « Vie Consacrée ».

[1L’Europe connut déjà une première assemblée synodale particulière en 1991, suite aux événements de 1989.

[2Voir Christus Dominus, n° 5.

[3Voir canons 345-346.

[4L’Église a connu jusqu’à présent neuf assemblées de ce type. La prochaine, prévue pour l’an 2000, traitera du ministère des évêques.

[5Jusqu’à présent, il n’y a eu que deux assemblées synodales extraordinaires, la plus connue étant celle de 1985, consacrée à l’évaluation de la mise en application du Concile, vingt ans après sa clôture.

[6Voir, par exemple, dans la Documentation catholique, 73 (1991), p. 762, les conclusions d’un groupe de travail pour le synode africain, proposant que le synode se tienne en Afrique, avec les moyens africains disponibles.

[7Nous nous inspirons, pour ce qui suit, de l’article de P.G. Cabra, « La vie religieuse au synode des évêques d’Europe », paru dans la Documentation catholique, 74 (1992), p. 428-433.

[8Le P. McSweeney, dans son intervention au synode, estima à ce propos que la place de la vie consacrée dans le sommaire préparatoire était vraiment très... sommaire. Voir la Documentation catholique, 74 (1992), p. 429.

[9Contrairement aux autres synodes, l’assemblée pour l’Europe de 1991 ne donna pas lieu à la promulgation d’une exhortation postsynodale.

[10Voir la Documentation catholique, 74 (1992), p. 126

[11Voir la Documentation catholique, 74 (1992), p. 430.

[12Elles se situent ainsi en syntonie avec l’exhortation Vita consecrata, où Jean-Paul II n’avait pas fait mystère de son désir de donner à la vie consacrée un nouvel élan et de lui apporter un encouragement (voir Vita consecrata, n° 13).

[13Ecclesia in Africa, n° 33.

[14Ecclesia in Africa, n° 94.

[15Ecclesia in Africa, n° 134.

[16Ce synode étant relativement récent, l’exhortation apostolique post-synodale n’est pas encore parue.

[17Lineamenta, n° 30.

[18Evangelii nuntiandi, n° 69.

[19Lineamenta, n° 32.

[20Lineamenta, n° 32.

[21Lineamenta, n° 1.

[22Le début du paragraphe relatif à ces phénomènes est typique à cet égard : « Il est toutefois nécessaire de prendre aussi en considération d’autres éléments nouveaux... » Pour l’ensemble de ce développement, voir Lineamenta, n° 5.

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