Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Pour un ridimensionamento

Alphonse Borras

N°1999-4-5 Juillet 1999

| P. 232-249 |

Après avoir peut-être étonné avec la parution de son article « Considération sur le crépuscule de la vie religieuse en Occident » (V.C. 1999, 3, 163-176), l’abbé Borras étoffe ici sa réflexion en trois moments : - La catholicité de l’Église locale, où « c’est dans cette merveilleuse variété tendue vers une admirable unité, témoignage multiple du même Évangile que, parmi les baptisés, certaines personnes font le choix de ne vivre que pour Dieu seul. » - La vie consacrée dans le réseau paroissial, où « l’articulation de la vie consacrée avec les paroisses dépend d’abord de l’identité de chaque institut, de son charisme, de son patrimoine spirituel, de ses constitutions, etc. » - Risques et chances du moment présent, développe de manière convaincante la nécessité de déployer ensemble « deux pastorales » (« d’éveil » et « d’encadrement », pour faire bref) où le ridimensionamento de la vie consacrée trouve sa place et sa signification. L’abbé Borras nous en donne une analyse pénétrante et stimulante toute de confiance en la part inestimable que représente le don de la vie consacrée à la pleine catholicité de l’Église « en ce lieu ».

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Un des fruits de la réflexion ecclésiologique dans la foulée de Vatican II est la mise en valeur de l’Église locale comprise comme Église de Dieu qui se réalise en un lieu. On connaît les textes majeurs du dernier concile sur lesquels s’appuie la théologie de l’Église locale (SC 41a, LG 23a et 26a, CD 11) [1]. Je ne vais pas m’y arrêter. Je m’en tiendrai simplement à souligner que c’est précisément de l’Église de Dieu nécessairement réalisée en un lieu que nous confessons la catholicité. Nous ne parlons pas de l’Église in abstracto, désincarnée en quelque sorte, projetée dans le ciel des idées, détachée de sa réalisation dans l’histoire. Nous parlons de l’Église in concreto réalisée ici et maintenant par l’annonce de l’Évangile et son accueil par la foi, par la célébration des sacrements qui donnent (du) corps aux croyants et par une pratique éthique selon les mœurs du Royaume. De cette Église, nous disons dans la foi qu’elle est catholique. C’est à partir de cette note de l’Église que je veux offrir quelques modestes réflexions sur la vie consacrée et son insertion dans l’Église locale, en particulier sur le terrain paroissial.

Mon propos est limité et circonscrit. D’une part, je ne prétends pas tout dire sur le sujet, mais je ferai des considérations principalement canoniques et pastorales. Canoniques parce qu’elles ont à voir avec l’institutionnel dans l’Église. « L’ordre » ecclésial repose sur la reconnaissance mutuelle des charismes, le respect des vocations des uns et des autres et, par conséquent, sur les obligations et les droits qui s’ensuivent afin que le peuple de Dieu soit ce qu’il doit être, sacrement du salut [2]. Mes réflexions seront également pastorales parce qu’elles ont à voir avec la mise en œuvre de ce qui est nécessaire pour édifier la communauté chrétienne et réaliser sa mission évangélique en un lieu. Il s’agit de donner corps à ce peuple que Dieu convoque à l’Alliance, que le Christ façonne dans la diversité des membres et des fonctions et que l’Esprit édifie en le rendant accueillant et réceptif à la vie du Père. De plus, mon propos est circonscrit à la situation présente des Églises locales en Europe occidentale. Celles-ci sont socio-culturellement marquées par la modernité que je caractérise principalement ici comme « sortie de la chrétienté ». J’entends par chrétienté, ce régime où le champ civil (ou sociétaire) et le champ religieux (ou ecclésial) se chevauchent et tendent même à coïncider. Ce régime s’est progressivement mis en place à partir du IVe siècle avec « l’entrée des masses » dans l’Église. Pendant de longs siècles, la vie sociale a trouvé sa cohérence dans la référence à une même religion. Mais en même temps, le fait chrétien ouvrait lui-même la voie à une séparation du « temporel » et du « spirituel », de l’Église et de l’État. La Révolution française a été une étape emblématique de la sortie de chrétienté. Depuis lors, ce processus s’accélère. Aujourd’hui, il se précipite.

Si mon propos s’inscrit dans ce contexte socioculturel, il se place aussi dans l’horizon de ce que je qualifierai avec un mot italien, à savoir le ridimensionamento de la vie consacrée, en particulier de la vie religieuse. Ce mot suggère un réajustement, une requalification, une approche à nouveaux frais, dirions-nous, ou encore ce qu’elle suscite, un redéploiement. Pour ne prendre que le cas de l’Italie : 30 % des religieux et religieuses ont entre 40 et 60 ans ; 53 % ont plus de 60 ans ; parmi eux 33 % ont plus de 70 ans. Autrement dit, 83 % des religieux(ses) que compte l’Italie ont plus de 40 ans. Seuls 17 % ont moins de 40 ans [3]. La situation en France et en Belgique est encore inférieure à ces chiffres. Dans cette perspective liée à la diminution des effectifs et au(x) réajustement(s) qu’elle impose, à quoi convient-il d’être attentif pour que la vie consacrée se déploie dans l’Église locale au profit de sa mission [4] ? Je crois que nous assistons en Occident au crépuscule, en particulier de la vie religieuse [5]. Au déclin de la lumière du jour qui finit succèdent cependant les lueurs de l’aube. Ce qui se passe doit sans aucun doute être apprécié dans le temps long, comme disent les sociologues, sur plusieurs décennies, voire un siècle ou deux. Dans l’entre-deux du présent, il ne faut pas perdre un héritage : lui donner toutes ses chances, c’est déployer à nouveaux frais ses virtualités. La confiance est ici de rigueur. L’estime de soi - cette légitime fierté de ce que l’on est devenu - en est le signe. Penser la vie consacrée dans l’Église locale et au service de sa mission en ce lieu, n’est-ce pas pour le moins reconnaître d’emblée qu’elle est un don inappréciable, une réalité précieuse pour l’avenir de la foi [6] ?

La catholicité de l’Église locale

L’Église de Dieu qui se réalise en un lieu est dite catholique non pas d’abord parce qu’elle serait une parcelle territorialement circonscrite d’une Église devenue universellement présente sur la planète, mais parce que, dans un territoire autant que dans un terroir, dans un lieu chargé d’histoire autant que dans la culture d’un peuple, elle cristallise l’Évangile, elle le traduit ici et maintenant, elle lui donne corps. Elle est en un lieu le Corps ecclésial du Christ qui en est la tête : des hommes et des femmes touchés par la Bonne Nouvelle sont devenus par le baptême des enfants d’un Dieu dont la vie les a renouvelés et remis debout. Avec le Christ, ils ont entamé ce grand passage de la mort à la résurrection (cf. Rm 6,3-5). En lui ils sont animés de ce même Esprit, souffle de Dieu qui fait toutes choses nouvelles (cf. 2 Co 5,17). Par lui, ils se découvrent avec émerveillement aimés de Dieu, fils adoptifs d’un même Père et dès lors frères et sœurs les uns des autres. Saint Paul dit que l’Église est « plénifiée », rendue pleine du Christ, comblée, dirait-on, par ce que lui-même reçoit du Père dans l’Esprit (Ep 1,6-23 ; 4,10-13 ; Col 1,19 ; 2,9-10). C’est parce qu’elle prend part à cette « plénitude » d’amour offerte gracieusement par le Christ, qu’elle prend forme en un lieu. L’Église locale est catholique parce qu’elle est branchée sur cette plénitude de grâce, Jésus Christ « évangile », bonne nouvelle en ce lieu [7].

Concrètement, ces hommes et ces femmes lui donnent corps ensemble sous l’action de l’Esprit Saint parce qu’ils écoutent sa Parole (corps d’Écriture), entrent dans son action de grâce (corps eucharistique) et s’inscrivent dans une dynamique d’alliance (corps social ou ecclésial). Louis-Marie Chauvet aime parler à ce propos de « prise de corps ». Celle-ci s’effectue dans une logique d’incarnation où ce Jésus né de Marie se donne au Père par amour pour nous, meurt sur la croix (corps historique) et, relevé par la fidélité de Dieu, ressurgit de l’abîme de la mort (corps ressuscité) [8]. Dans cette perspective, la diversité des hommes et des femmes « incorporés » dans le Christ représente forcément une variété inouïe d’itinéraires personnels, de cheminements spirituels, de vocations particulières, mais également de dons reçus et partagés, de charismes pour le service de tous, de talents confiés pour porter des fruits.

La catholicité de l’Église locale résulte de cette diversité autant qu’elle la produit dans le Christ par son Esprit. Elle signifie cette diversité de charismes et de fonctions, de vocations et d’états de vie appelés à se nouer dans l’unité [9]. J’aime citer ce passage de Vatican II où il est dit que « l’Église sainte (= sanctifiée par l’amour de Dieu), par institution divine (= selon son désir gracieux), est organisée (lat. ordinatur) et dirigée (lat. regitur) selon une merveilleuse variété » (LG 32a). Autrement dit, l’Église trouve sa cohérence et son sens dans cette merveilleuse variété qui la compose. Plus loin, les Pères conciliaires ajoutent que cette merveilleuse variété contribue à réaliser une admirable unité (LG 32c). Inutile de rappeler que le modèle de la catholicité ecclésiale est la vie trinitaire de Dieu. Ecclesia ex trinitate. Cette vie circule entre tous, diversité nouée dans l’unité, sans confusion ni séparation. Saint Pierre parle de la grâce bariolée de Dieu (1 P 4,9) : le même amour de Dieu est reçu et traduit dans un éventail de destinées individuelles d’hommes et de femmes en chair et en os, héritiers d’une histoire et artisans d’une culture, ici et maintenant, en ce lieu.

C’est dans cette merveilleuse variété tendue vers une admirable unité, témoignage multiple du même Évangile que, parmi les baptisés, certaines personnes font le choix de « ne vivre que pour Dieu seul [10] ». Alors que tous les baptisés témoignent ensemble de la Bonne Nouvelle au cœur de l’histoire des hommes pour la conduire vers sa pleine réalisation, le « Royaume de Dieu », quelques-uns sont appelés par l’Église pour se dépenser dans l’annonce de l’Évangile, l’édification des communautés et la réalisation de la mission. Mais il y a en outre des baptisés qui choisissent de « faire profession » des conseils évangéliques pour signifier la radicalité de l’Évangile et l’urgence du Royaume [11]. Ils nous rappellent que tout passe. Ils anticipent librement une triple mort à laquelle fatalement aucun être humain n’échappe : l’abandon des richesses, de l’épouse et des enfants ainsi que de toute maîtrise sur son destin. Ils suggèrent ainsi la puissance de la résurrection, l’accueil d’une plénitude de vie, le bonheur d’être aimés par grâce. Ils nous rappellent sereinement que Dieu peut combler toute une existence. « Dieu seul suffit. » Ils prennent ainsi le risque joyeux d’une vie entièrement donnée au service de Dieu, « à la louange de sa gloire » car, dans le Christ par l’Esprit, celui-ci a choisi de visiter notre humanité, de prendre part à notre condition humaine pour que nous prenions part à sa divinité et ouvrir l’histoire des hommes à son alliance. Ce choix pour Dieu constitue « précisément, dit le dernier Concile, une consécration particulière qui s’enracine intimement dans la consécration du baptême et l’exprime avec plus de plénitude » (PC 5a).

On mesure ainsi la triple dimension prophétique, fraternelle et eschatologique de la vie consacrée : elle est annonce radicale de la Bonne Nouvelle, mise en œuvre humble mais résolue de la fraternité et avant-goût de ce que tous nous attendons en veillant dans la foi (cf. VC respectivement les nos 84, 77 et 26). Si les fidèles laïcs sont spécifiquement appelés au témoignage de la grâce du baptême et que le ministère des évêques avec l’aide des prêtres et des diacres mais aussi d’autres ministres sert à appuyer ce témoignage, à l’enraciner dans le Christ et à l’ouvrir à l’Esprit Saint, la vie consacrée incite les chrétiens et leurs pasteurs à prendre plus au sérieux l’Évangile : « La vie consacrée, de par son existence même dans l’Église, se met au service de la consécration de la vie de tous les fidèles laïcs et clercs » (VC 33a in fine, cf. aussi 39b). J’aime à dire des religieux et religieuses qu’ils sont dans l’Église comme des oligo-éléments : ils lui permettent de mieux digérer l’Évangile [12] ! Cela vaut d’abord pour l’Église locale au sein de laquelle, parmi la diversité des charismes et des ministères, la vie consacrée par la profession des trois conseils devient facteur de communion (VC 46a).

Outre qu’elle est requise « dès la période de l’implantation de l’Église », comme un des critères pour avoir une Église locale de plein droit (cf. AG 18), la présence de la vie consacrée enrichit la catholicité de l’Église réalisée en un lieu. Non seulement elle la complète, mais elle la stimule. Dans un diocèse, elle devrait jouer un rôle de catalyseur de sainteté de tous les baptisés, pasteurs et ministres y compris. C’est pourquoi ce don de la vie consacrée doit être accueilli par tous avec une grande estime (cf. VC 13c, 48c). En tant qu’il préside à l’Église en un lieu, l’évêque diocésain se doit de protéger ce don et même de le promouvoir. Il y va de la santé spirituelle du peuple dont il a la charge pastorale (LG 44c ; VC 48a, 54b). C’est donc avec sollicitude qu’il s’attachera à faire connaître et apprécier la vie consacrée auprès des fidèles et du clergé. Il s’efforcera de mettre en valeur la singularité de l’apport spirituel et apostolique des instituts de vie consacrée présents dans son diocèse. Il mettra à profit la contribution propre de leurs œuvres d’apostolat pour la mission en ce lieu [13]. À cet égard, un dialogue « cordial et ouvert » entre l’évêque diocésain et les supérieurs des instituts de vie consacrée sera le gage d’une bonne insertion dans le diocèse et d’une collaboration féconde au service de l’Évangile [14].

Vie consacrée et réseau paroissial

Au sein de l’Église locale diocésaine, c’est principalement le réseau paroissial qui donne une visibilité au fait chrétien (un clocher, une église, une assemblée dominicale, etc.) et assure un support institutionnel à l’annonce de l’Évangile auprès du tout-venant. Certes, dans un diocèse, toute la vie ecclésiale ne se réduit pas à sa manifestation paroissiale : il y a des associations de tous genres, les différents services du diocèse, des institutions temporelles chrétiennes, le rayonnement par les médias, etc. Mais c’est surtout par les communautés paroissiales que l’Église locale diocésaine s’inscrit dans un tissu humain, dans la réalité culturelle des gens, dans un terroir autant qu’un territoire [15]. Par les paroisses et les communautés locales s’établissent des relations de proximité avec tout qui est sensible au fait chrétien et à la Bonne Nouvelle de l’Évangile. Par elles, c’est aussi une ouverture aux réalités de l’environnement humain et, souvent même, une communauté de destin qui s’opèrent progressivement si bien qu’elles favorisent une réelle inculturation de la foi. La paroisse offre au tout-venant l’essentiel pour devenir chrétien de la naissance à la foi par le baptême à l’entrée dans la vie par les funérailles. Sans qu’elle couvre tous les besoins pour grandir dans la foi ni qu’elle réponde à toutes les attentes pour témoigner de Jésus Christ et vivre de son Esprit, l’institution paroissiale demeure néanmoins le moyen privilégié pour assurer la charge pastorale des fidèles (lat. cura animarum). En ce sens, je décris volontiers la paroisse comme étant « l’Église pour tout et pour tous ». En revanche, la vie consacrée, comme d’ailleurs l’ensemble de l’associatif chrétien, repose sur la libre adhésion de fidèles qui décident avec d’autres de déployer tel ou tel charisme et de poursuivre ainsi l’un ou l’autre aspect particulier de la mission évangélique, notamment par le moyen de leurs propres œuvres d’apostolat. Comment s’articule la vie consacrée avec les paroisses ? Quelle est la place d’un institut religieux (ou séculier) dans une communauté paroissiale ? Quel est le rôle des consacrés dans le réseau paroissial ?

L’articulation de la vie consacrée avec les paroisses dépend d’abord de l’identité de chaque institut, de son charisme, de son patrimoine spirituel, de ses constitutions, etc. De toute évidence, une communauté monastique s’articulera autrement avec la paroisse qu’une fraternité de religieuses apostoliques ou un couvent annexe à une école de sueurs enseignantes. Autrement dit, du point de vue de la communauté paroissiale, le respect de la juste autonomie des Instituts de vie consacrée déterminera ce qui peut être demandé concrètement à ses membres et à la communauté qu’il constitue (CIC 1983 c. 586 ; cf. CV48c). Il reste néanmoins que les paroissiens et leur curé ainsi que les autres chargés d’office gagneront à connaître les consacrés pour apprécier ce qu’ils ont à leur partager. Ceux-ci ne s’isoleront pas dans leur maison mais, en fonction du charisme de leur Institut et dans le respect de ses constitutions, ils saisiront toutes les occasions opportunes pour s’insérer dans la communauté locale et, le cas échéant, prendre part à certains aspects de sa mission en assumant telle charge ecclésiale et tel ministère (cf. CD 35, VC 49a in fine). Par leur présence dans le Conseil pastoral, ils tiendront conseil avec les autres paroissiens sur la qualité du témoignage de la communauté et les défis qui se posent à sa mission dans son environnement, la commune, le village ou le quartier. Nul doute que l’enrichissement spirituel qu’ils peuvent procurer aux autres paroissiens s’accompagne vice versa du profit tout aussi spirituel qu’ils peuvent tirer de la proximité avec les gens, de la solidarité avec leur environnement humain et de leur participation spécifique à la mission et aux activités de la paroisse.

Le rôle des consacrés ne se limite pas à ce qu’ils sont susceptibles de faire. Il consiste d’abord dans le signe qu’ils offrent en conformité avec leur Institut (cf. entre autres VC 20b, 24b, 25b.c). C’est pourquoi il convient, aujourd’hui plus qu’hier, que les baptisés consacrés par la profession des conseils évangéliques développent en eux la légitime fierté de leur vocation et de leur mission. Ce n’est pas uniquement une question d’image positive. C’est plus profondément une prise de conscience du don précieux de la vie consacrée pour l’Église et pour le monde (cf. VC 48c). Les curés et autres ministres de la communauté paroissiale ont à leur niveau une tâche d’éveil et de conscientisation des paroissiens pour que, dépassant certains préjugés contemporains marqués par la rentabilité et l’efficacité (VC 89-90 cf. 21c), ceux-ci comprennent le signe de la vie consacrée et redécouvrent à son contact la vocation de tous les baptisés à la sainteté (VC 33a). Avec modestie et humilité, mais en toute vérité, les consacrés n’ont-ils pas à partager cette joie sereine d’une vie où Dieu seul suffit ? Par leur choix pour Dieu, n’ont-ils pas à prendre part, selon leur vocation propre, aux espoirs et aux œuvres de réconciliation parmi les hommes ? Le bienfait qu’ils peuvent « produire » aujourd’hui n’est-il pas l’anticipation d’une humanité enfin réconciliée par la grâce de Dieu ? C’est le parfum de Béthanie... signe avant-coureur de résurrection (VC 104d). On comprend l’intérêt de côtoyer des consacrés, de prier et de partager avec eux, s’ils éprouvent la radicalité de l’Évangile et traduisent l’urgence de la conversion. Ce compagnonnage peut ouvrir la voie à un enrichissement mutuel, véritable chemin de sainteté où les uns attestent plutôt le déjà-là du Royaume et les autres suggèrent plutôt son achèvement à venir quand Dieu sera tout en tous (1 Co 15,28).

Une mention spéciale doit être faite ici de ce qu’il est convenu d’appeler les « communautés nouvelles » [16]. Si certains de leurs membres sont portés à comprendre l’expérience chrétienne qu’il leur est donné d’y vivre en relation avec la vie consacrée, sinon par analogie avec elle, on pourrait se demander si l’originalité de leur expérience ne devrait pas plutôt être rapprochée de celle des sociétés de vie apostolique [17]. Quant à leur présence sur le terrain paroissial, elle acquiert essentiellement deux figures. Soit des membres d’une communauté nouvelle participent avec un prêtre de leurs rangs à l’exercice de la charge pastorale d’une paroisse [18]. Selon cette hypothèse, il leur revient d’accomplir leurs tâches dans le respect strict de la mission institutionnelle de la paroisse. Celle-ci est en effet l’Église « pour tout et pour tous ». Ils doivent dès lors être ouverts au tout-venant et leur offrir ce qui relève de la pastorale paroissiale. Ils ne peuvent utiliser leur participation à la charge pastorale d’une paroisse pour attirer subrepticement des paroissiens dans leurs rangs ni pour s’assurer l’obtention d’un lieu de culte (du reste « paroissial ») et la visibilité qu’il offre à leur apostolat propre. Ils ne peuvent non plus arguer de la ferveur de leurs membres et de leurs assemblées pour imposer leur style (aussi enthousiaste soit-il !) ni leur charisme (aussi légitime soit-il !) au tout-venant qui constitue le « public » d’une paroisse. Il y a là des prétentions contre nature : les communautés nouvelles relèvent foncièrement de la vie associative [19]. À ce titre, comme n’importe quelle communauté associative, elles ne s’adressent qu’à ceux qui décident de les rejoindre parce qu’ils adhèrent à leur projet et aux charismes propres qu’il déploie. De plus, elles ne sont pas « pour tout » mais elles visent la réalisation d’un but particulier à l’intérieur de la mission générale de l’Église.

Les communautés nouvelles sont présentes en paroisse en tant qu’associations de fidèles, à l’instar d’autres associations de fait ou de droit, privée ou publique [20]. C’est la seconde figure de leur présence sur le terrain paroissial. C’est d’ailleurs leur modalité habituelle de présence. En tant qu’associations avec leur but particulier, un charisme propre, leur spiritualité spécifique, leur programme et leurs activités, les communautés nouvelles jouent alors le jeu de l’associatif. Elles contribuent, pour leur part, à la richesse des initiatives mises en œuvre sur le terrain paroissial offrant aux fidèles qui le souhaitent une réponse à leurs attentes apostoliques ou spirituelles et, mieux encore, une occasion de s’associer avec d’autres pour mener à bien des projets d’évangélisation. Cela n’est aucunement à dédaigner à l’heure où l’on répète que « l’Église, c’est l’affaire de tous ». Les communautés nouvelles comme les autres associations favorisent ainsi la catholicité de l’Église locale paroissiale. À l’instar de l’évêque sur le plan du diocèse, le curé doit en reconnaître la valeur et en promouvoir le respect. Le cas échéant, il les encouragera à accepter d’autres initiatives, à entrer dans le concret des associations présentes sur la paroisse et à approfondir leur sens de la communion ecclésiale qui, sans cesser de tendre vers l’unité, n’en demeure pas moins marquée par la diversité légitime, gage de catholicité.

Risques et chances du moment présent

Pour terminer, je voudrais brièvement évoquer quelques traits du moment présent sur le terrain paroissial. La sortie de chrétienté qui se précipite en nos régions met plus clairement à jour une tension assez vive entre deux pastorales : d’une part, une pastorale d’éveil et d’engendrement de communautés pour qu’elles soient porteuses de la mission évangélique ; d’autre part, une pastorale d’encadrement pour satisfaire les besoins religieux d’une population se référant encore au fait chrétien. Cette tension est sans doute inévitable si l’on s’accorde à reconnaître la nécessaire prise en compte d’une culture donnée, de ses représentations du monde et de ses pratiques religieuses. Nier cet ancrage ethnologique n’est-ce pas s’empêcher toute amorce d’inculturation de la foi ? Anthropologiquement parlant la « foi » chrétienne n’est pas chimiquement pure de toute « religiosité » populaire [21]. Dans l’intérêt de la mission, n’avons-nous pas à sauvegarder « le maximum de surface de contact » avec nos contemporains [22] ? J’en suis personnellement convaincu. Cela étant, la tension mentionnée est devenue plus vive par l’augmentation significative des pratiquants « festifs » ou « occasionnels » du fait du pluralisme ambiant, de la non-homogénéité des croyances et des idéologies, de l’éclectisme religieux des individus et de l’emprise minime des autorités ecclésiastiques. Le petit nombre de chrétiens « pratiquants », sinon « engagés » ou « impliqués » dans la vie des communautés rend difficile la gestion de la demande des « non pratiquants ». Certes, celle-ci semble diminuer pour le mariage et le baptême bien que pour ce dernier le rite ait encore une valeur d’inscription dans une lignée ou un héritage familial et de reconnaissance sociale. Mais elle se maintient pour les funérailles et les rites de la religion civile qui assurent par défaut une référence religieuse ou sacrale. Dans ce contexte de sortie précipitée de chrétienté, il y a lieu de se demander s’il faut maintenir le quadrillage paroissial des diocèses. Le découpage en paroisses jusqu’au dernier centimètre carré du diocèse n’est-il pas typiquement un fait de chrétienté ? La prétention au quadrillage paroissial repose, à mon sens, sur le présupposé d’une société dont le lien social est principalement assuré par une même religion comme si tous les citoyens se référaient au christianisme. Au moment où la pénurie des prêtres met à mal le maintien de toutes les paroisses et que commencent à s’essouffler les laïcs engagés et à se tarir leur recrutement, il convient de procéder avec audace et réalisme à un remodelage du réseau paroissial [23]. Les paroisses qui ne peuvent plus être « pour tout ni pour tous » ne porteront plus le label paroissial et, pour autant que la communauté subsistante soit significative, elles deviendront des communautés locales à l’intérieur d’une nouvelle paroisse. Certaines de ces (ex)paroisses ne méritant plus le label paroissial sont à ce point vidées de leurs fidèles qu’elles n’ont même pas d’avenir comme communautés locales. Ce n’est dès lors plus de fusion qu’il faut parler en ce cas, mais de suppression proprement dite.

Même si le remodelage paroissial vise une présence renouvelée et une pastorale plus dynamique, il n’empêche qu’il est (perçu comme) un phénomène de récession par rapport au passé. Il y a donc un deuil à faire. Ce n’est pas chose facile. Mais les vicissitudes des instituts religieux en Occident, notamment la chute impressionnante de leur recrutement, les amènent à être confrontés à un deuil similaire. À ce titre, la manière dont les religieux et religieuses vivent ce processus peut être éclairante, sinon stimulante [24]. Le redéploiement de la vie consacrée en Occident peut aider les Églises locales et leurs pasteurs, les communautés et les fidèles à traverser ces mutations avec sérénité. La spiritualité de la diaspora dont parlait K. Rahner il y a quarante ans devient la spiritualité de l’exil dont parlent plusieurs auteurs aujourd’hui [25]. Si l’on reconnaît la dimension prophétique de la vie consacrée, n’est-ce pas aux baptisés consacrés qu’il revient par leur sérénité de stimuler la foi de leurs frères et sueurs pour découvrir ensemble, à nouveaux frais, la fidélité de Dieu [26] ?

Les mutations présentes sur le plan du réseau paroissial risquent par ailleurs de pousser les évêques diocésains à solliciter toujours plus des religieux prêtres et même des religieux apostoliques pour suppléer à l’épuisement des ressources presbytérales. Ce mauvais pli, dirais-je, comprend quelques effets pervers, notamment sur les mentalités. Tout d’abord, on réduit l’apport des religieux et des religieuses au plan du ministère ecclésial, c’est-à-dire au plan de l’efficacité de fonctions (présider et servir les communautés et leur mission) qui, pour nécessaires qu’elles soient, estompent l’originalité du signe de la vie consacrée. « En raison de la pénurie des prêtres en Europe, des ministères traditionnellement réservés au clergé diocésain doivent maintenant être assumées par des religieux prêtres, ce qui brouille l’image du religieux qui est prêtre [27]. » Les fidèles laïcs culturellement marqués par la rentabilité et la performance ont déjà du mal à comprendre la vie consacrée sur un autre registre que celui de l’efficacité d’un ministère. Les mutations présentes pourraient leur occulter la valeur eschatologique de la profession des trois conseils évangéliques. Ce serait dommage pour l’accueil respectueux des consacrés. Ce serait surtout préjudiciable pour leur sens de la sainteté et leur conscience de l’urgence de la conversion.

Un autre effet pervers de cette récupération des consacrés pour la pastorale est le maintien tacite de l’idée que la destinée des communautés repose principalement, sinon prioritairement, sur les prêtres et non sur la réalité ecclésiale et les fidèles qui la composent. N’est-ce pas contraire à l’ecclésiologie héritée de Vatican II qui nous a rendus sensibles d’abord à la communauté ecclésiale, et puis à sa hiérarchie ? Un troisième et dernier effet pervers concerne plutôt les consacrés, en particulier les religieux prêtres et, le cas échéant, des religieuses apostoliques. Alors qu’ils sont eux-mêmes secoués dans leurs propres rangs par les délicates questions de l’avenir de leurs communautés, voire de leur Institut, ils seraient tentés de délaisser la gestion de leur propre devenir et l’élaboration des projets de reconversion pour se réfugier dans la pastorale paroissiale où ils se sentent reconnus par les fidèles et attendus par les évêques. N’est-ce pas parfois par dépit ou résignation que des chapitres provinciaux ou généraux décrètent une orientation plus paroissiale ou un engagement plus prononcé dans la cura animarum ? Ce qui peut sembler dans le court terme une adaptation aux besoins de la pastorale, peut, dans le long terme, empêcher tout redéploiement dans la fidélité au charisme propre.

Ces dernières considérations pourraient susciter pessimisme et fatalisme si elles n’étaient pas contrebalancées par ce que j’ai annoncé d’entrée de jeu, à savoir l’indispensable confiance et la nécessaire estime de soi [28]. Si l’on pense que la vie consacrée est un don précieux fait à l’Église pour le monde, il n’y a sans doute pas de raison de douter de la fidélité de Dieu ni de nier la légitime fierté de qui en fait l’heureuse expérience. À défaut, les fidèles consacrés mettraient en péril leur identité et les Églises locales leur catholicité.

Alphonse Borras, prêtre du diocèse de Liège, est directeur des études au Séminaire épiscopal de Liège où il enseigne la théologie fondamentale, l’ecclésiologie et le droit canonique. Il est professeur de droit canonique à l’Université Catholique de Louvain. Parmi ses nombreuses publications, nous notons son ouvrage récent écrit avec B. Pottier, s.j., La grâce du diaconat. Questions actuelles du diaconat latin, Bruxelles, Lessius, 1998, ainsi que le volume qu’il a dirigé sur les animateurs laïcs en pastorale, Des laïcs en responsabilité pastorale ? Accueillir de nouveaux ministères, Paris, Cerf, 1998.

[1Je renvoie volontiers à l’ouvrage de J.M.R. Tillard, L’Église locale. Ecclésiologie de communion et catholicité, Cerf, Paris, coll. « Cogitatio fidei » n° 191, 1995, et dans ce cahier à l’article de mon collègue J. Famerée.

[2Outre le commentaire du Père J. Beyer, Le Droit de la vie consacrée, 2 tomes, Tardy, Paris, coll. « Le Nouveau Droit ecclésial », 1988, on lira avec profit M. Dortel-Claudot, « Les nouvelles dispositions du Code concernant la vie religieuse. Premier inventaire » et A. Oberti, « Les Instituts séculiers dans le nouveau Code de droit canon », Vie Consacrée 55 (1983), respectivement 186-200 et 201-212, ainsi que l’étude de G. Lesage, « Les religieux et l’Église locale », dans Actes du Ve Congrès international de Droit canonique, t. 2, Université Saint-Paul, Ottawa, 1986, 681-705 où l’auteur aborde la mission des religieux dans l’Église locale, leur intégration dans la vie du diocèse et leur collaboration avec l’évêque diocésain. De plus, je citerai la récente étude de B. Malvaux, « Les relations mutuelles entre évêques et instituts religieux : quelques propositions canoniques à la suite du Synode sur la vie consacrée et de l’Exhortation apostolique postsynodale Vita consecrata », Studia canonica 32 (1998), 293-320.

[3RG. Cabra, « Appunti sul ridimensionamento. La problematica e alcune prime riflessioni », Vita Consecrata 34 (1998), 229-254.

[4Je suis particulièrement sensible à la mémoire vivante du perdre/gagner telle que la présente Sœur D. Aleixandre, r.s.c.j., « Mémoire vive du « jeu pascal ». Mystique et tâches de la vie religieuse aujourd’hui », Vie Consacrée 71 (1999), 7-15.

[6Vatican II LG 43 ; CIC 1983 c. 574 § 2 ; Jean-Paul II, Exhortation apostolique postsynodale Vita Consecrata (=VC), sur la vie consacrée et sa mission dans l’Église et dans le monde, n° la, 2b, 3a, cf. aussi n° 20a, 29b, 48c in fine, 104d.

[7Cf. D. Bourgeois, « L’unique sacerdoce de Jésus Christ », Communio 21/6 (1996), 26-27.

[8L.M. Chauvet, Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chrétienne, Cerf, Paris, coll. « Cogitatio fidei » n° 144,1990, 159-162, 381-385, 537-54 ; Les sacrements. Parole de Dieu au risque du corps, Les Éd. Ouvrières, 1993, 149-158.

[9Rm 12,4-18 ; 1 Co 12,7-10 et 28-31 ; 1 P 4,10 ; LG 32 cf. UR 2b.f ; CIC 1983 cc. 96, 204 § 1, 207 et 208 ; ChL 15, 24 et 32 in fine-, VC 2b, 4c, 13e, cf. le n° 16b où il est dit que « les différentes vocations sont comme les rayons de l’unique lumière du Christ ». Le Père Y. Congar parlait d’une double source de la catholicité ecclésiale : la source d’en haut, le mystère du Dieu trinitaire, et la source d’en bas, notre humanité dans la richesse de ses réalisations. Cf. L’Église une, sainte, catholique et apostolique, Cerf, Paris, coll. « Mysterium salutis » n°15, 1970, p. 161-169.

[10Ce sont les termes du décret concilaire PC 5a.

[11On sort ainsi d’une approche binaire de la réalité ecclésiale pour honorer son caractère ternaire (cf. CIC 1983 c. 207). Jean-Paul II parle de trois états de vie (ChL 55d) ou de trois vocations paradigmatiques (VC 31 c.d, cf. 16b). « Le document, écrit N. Hausman à propos de VC, place encore les consacrés, de manière privilégiée, dans le temps de l’attente, de l’espérance et de la veille, selon ce qu’il nomme la dimension pascale de la vie consacrée ou encore, sa dimension eschatologique. Par différence, les chrétiens laïcs sont plutôt les témoins du mouvement de l’incarnation du Verbe, et les ministres ordonnés, les signes de la présence du Christ pasteur et sauveur de son peuple. Cet enseignement est conforme au dynamisme de Lumen gentium, qui situe les religieux du côté de la fin dans le mouvement de retour de l’Église vers Dieu, juste avant les saints et la Vierge Marie. Peut-être y a-t-il là, pour certains, de grandes indications, un choix précis à opérer dans nos œuvres » (N. Hausman, « Vita consecrata : un guide de lecture », Vie Consacrée 69 (1997), 154). À propos des laïcs, des ministres et des consacrés dans l’Église, je parle volontiers des trois pôles du peuple de Dieu. La métaphore du pôle souligne en effet la relation dynamique et réciproque de ces réalités.

[14Cf. VC 49b. Pour ne pas en rester au plan de l’intention, ce dialogue devra se traduire institutionnellement, notamment sur le plan national dans des commissions mixtes ou autres instances de concertation (cf. VC 50a).

[15A. Borras, « Pourquoi la paroisse ? Origine et mission des communautés paroisiales », Prêtres diocésains n° 1347 (mars 1997), 121-136.

[16Cela m’a été explicitement demandé par le comité de la revue. On relira l’intégralité de VC 62. Je me permets de renvoyer à mes réflexions sur le sujet dans A. Borras, « À propos des « communautés nouvelles ». Réflexions d’un canoniste », Vie Consacrée 64 (1992), 228-246 ; « Le droit canonique et la vitalité des communautés nouvelles », Nouvelle Revue Théologique 118 (1996), 200-218 ; Les communautés paroissiales. Droit canonique et perspectives pastorales, Cerf, Paris, 1996, 280-282.

[17Vu l’impossibilité d’assimiler les communautés nouvelles à la vie consacrée, malgré la présence en leur sein de consacrés au sens des canons 603 et 604 ou de célibataires engagés dans la chasteté par un vœu privé, il ne faut pas s’obstiner à les comprendre dans le cadre conceptuel de la consécration. Peut-on pour autant les rapprocher des sociétés de vie apostolique « dont les membres, sans les vœux religieux, poursuivent la fin apostolique propre de leur société et, menant la vie fraternelle en commun, tendent selon leur mode de vie propre à la perfection de la charité par l’observance des constitutions » (c. 731 § 1) ? Dans cette hypothèse, le cadre conceptuel serait celui de l’apostolat, à savoir toute activité du Corps mystique qui tend vers l’extension du « règne du Christ à toute la terre, pour la gloire de Dieu le Père ; (...) (faisant) participer tous les hommes à la rédemption et au salut ; par eux (ordonnant) en vérité le monde entier au Christ » (AA 2a). Les communautés nouvelles valorisent en effet la vocation chrétienne de leurs membres qui « est aussi par nature vocation à l’apostolat » (ibid.). Cf. A. Borras, « Le droit canonique et la vitalité des communautés nouvelles », 217-218. Ce rapprochement avec les sociétés de vie apostolique n’est cependant pas concluant car la règle de vie qu’elles adoptent et la vie fraternelle qu’elles proposent à leurs membres semblent comporter nécessairement, bien qu’implicitement, le célibat « dont rien n’est dit expressément dans le droit qui les concerne, sauf que le canon 735 § 2 applique à l’admission dans ces sociétés ce que le canon 643 § 1, 2° dit de l’admission au noviciat religieux, valide pour les seuls candidats non mariés » (Comité Canonique des Religieux, Directoire canonique. Vie consacrée et sociétés de vie apostolique, Paris, Cerf, 1986, 294). Et le Directoire d’ajouter : « Mais cela n’est pas nouveau, puisqu’il en était déjà ainsi pour les membres laïcs de ces sociétés depuis leur origine. Dans certaines d’entre elles et jusqu’à ces dernières années, les membres laïcs faisaient soit un vœu privé, soit un serment ou une promesse de chasteté parfaite » (ibid.).

[18De manière impropre - et sans aucune rigueur canonique-, on dira que la paroisse a été confiée à la communauté nouvelle. Si le Code écarte désormais la possibilité de confier la charge curiale à une personne morale (dite juridique en droit ecclésial, cf. c. 113 § 2), cela vaut bien entendu à l’égard des collèges de chanoines ou des instituts religieux qui jadis se voyaient confier cette charge. Mais cela vaut a fortiori pour les communautés nouvelles qui, à la différence des chapitres et instituts susmentionnés, ne sont pas réalités cléricales, mais des associations de fidèles (en grande majorité laïcs !).

[19Les communautés nouvelles appartiennent en effet à la vie associative en Église. Doctrinalement parlant, ce sont des communautés associatives. Si elles sont une nouvelle forme de vie associative par la présence des trois états de vie, elles ne peuvent cependant pas être considérées pour autant comme une forme de vie consacrée selon le canon 605. La présence des trois pôles de la vie ecclésiale est ce qui différencie les communautés nouvelles des instituts de vie consacrée. La diversité des états de vie - plus précisément la présence conjointe de gens mariés, de fidèles engagés (par un voue privé) dans le célibat, de vierges consacrées proprement dites - empêche radicalement de considérer les communautés nouvelles comme une forme nouvelle de vie consacrée selon le c. 605. La position du P. Dortel-Claudot est sur ce point irréfutable, « Les communautés nouvelles », Documents-Épiscopat n° 5 (avril 1991), 7 ; cf. aussi M.A. Trapet, « Les communautés nouvelles interrogent la vie religieuse (approche canonique) », Commission épiscopale (française) de l’état religieux, Vie religieuse et communautés nouvelles. Quelles questions ?, s. 1., s.d., 74-75.

[20Les associations dites privées proviennent au départ de l’initiative des membres (c. 299 ; cc. 321-329) et se distinguent, à ce titre-là, des associations dites publiques érigées par l’autorité ecclésiale compétente (cc. 312-320). Les communautés nouvelles sont en général des associations privées.

[21Cf. L. Leijssen, « Religion populaire et postmodernité », Questions liturgiques, 79 (1998), 79-94.

[22L’expression est de Mgr L.M. Billé et je l’extrais du passage suivant : « Quelles que soient les analyses faites sur la situation minoritaire ou non du catholicisme, nous avons à tout faire pour qu’il y ait le maximum de surface de contact, sans pour autant entretenir la nostalgie de la paroisse rurale. La question de pôles de service public est plus importante que celle de la dimension des paroisses » (L.M. Billé, « L’Église au milieu des maisons des hommes », Croire aujourd’hui 42 [1998], 21).

[23Cf. A. Borras, « Mutations pastorales et remodelage paroissial », Esprit et Vie 108 (1998/24), 526-541.

[24Je renvoie volontiers aux réflexions de D. Aleixandre à propos du geste risqué de perdre/gagner. Cf. plus haut ma note 3.

[25K. Rahner, Mission et Grâce, t. 1, Paris, Marne, 1962, 31-50 ; A.M. Altken, « Perdre ses repères. L’expérience de l’Exil », Christus 145 (1990), 48-60 ; É. Leclerc, Dieu plus grand, Paris, Desclée de Brouwer, 1990, 12 sq. ; P. Scolas, « Aujourd’hui, quelle mission pour l’Église ? », Les Cahiers de Paraboles 1 (1997), 15-18. Plus récemment, R. Scholtus, rédacteur en chef de la revue Prêtres diocésains, nous a livré de belles réflexions dans son ouvrage Le monde commence à tout instant, Paris, Cerf, 1998, 11-18 (= premier chapitre intitulé : « Choisir l’exil »).

[26À ce propos, on relira avec profit l’intégralité de VC 63.

[27P.H. Kolvenbach, « La vie consacrée en Europe », dans Union Des Supérieurs Majeurs, Proposer la vie consacrée, Centurion/Cerf, Paris, 1998, 32.

[28Le Général des Jésuites parle de « foi et confiance dans la spécificité apostolique et la particularité spirituelle que l’Esprit, pour l’Église et dans le monde, a confiées à chaque Institut religieux afin qu’il témoigne son charisme en le vivant pleinement et en le partageant gratuitement » (P.H. Kolvenbach, « La vie consacrée en Europe », 33).

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