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Mystère du Père et paternité chez saint Jean-Baptiste de la Salle

Olivier Perru, f.s.c.

N°1999-4-5 Juillet 1999

| P. 310-336 |

Après avoir déployé la présence du Fils et de l’Esprit dans la spiritualité de saint Jean-Baptiste de la Salle, le frère Perru, en disciple fidèle, apporte ici le dernier volet de son triptyque. Texte dense qui vaut également par l’abondance des références aux sources lasalliennes. Mais on appréciera tout autant la partie de cette étude consacrée à la paternité spirituelle à laquelle tout éducateur - et combien ils le sont, les Frères des Écoles chrétiennes ! - se trouve conduit dans la fidélité à sa vocation. Saint Jean-Baptiste de la Salle ne serait-il pas un bon guide pour notre société « sans père » ?

Introduction

Dans le cadre de l’année préparatoire au Jubilé consacrée au Père, beaucoup d’études théologiques ont essayé d’approfondir davantage le mystère de la personne du Père, de Celui qui, en Dieu est Principe sans principe. Cependant, peut-on aborder dans une vision de foi le Père en dehors de la paternité qu’il exerce à notre égard, et de la paternité que nous sommes appelés à exercer à l’égard de ceux à qui nous annonçons l’évangile ? La contemplation chrétienne ne saurait être l’identification à un principe impersonnel qui réclamerait de nier certaines de nos dimensions. Elle implique nécessairement une relation de tout l’être à la personne du Père, et pas seulement la mise en œuvre de telle ou telle vertu. Du fait de l’histoire du Salut, le Père nous est accessible par son Fils. C’est probablement la plus grande différence avec l’islam. Ainsi, c’est du fait de l’humanité et du sacrifice du Fils que le chrétien peut se tourner vers le Père et lui consacrer toutes les dimensions de sa vie.

La spiritualité de saint Jean-Baptiste de la Salle (1651-1719), en tant qu’inspiratrice d’une consécration de vie, est un bon exemple de médiation dans la recherche du Père. C’est ce que nous essayerons de montrer dans un premier temps. Les frères des écoles chrétiennes sont invités par leur fondateur, dans de nombreux textes, à passer par la médiation du Fils pour aller au Père et pour aller vers les jeunes. Cette médiation du Fils ne se comprend pas seulement dans la perspective de l’incarnation, mais surtout dans celle du salut. Nous essayerons de montrer que, dans la spiritualité lasallienne, aller vers le Père est inséparable de l’union à Jésus Christ, et en quoi cette attitude fonde une dimension essentielle de la vie religieuse des frères. Aller vers le Père suppose ici comme dans la perspective post-tridentine en général, la « connaissance » des vérités de foi relatives à la Trinité, mais aussi et surtout les attitudes pratiques de l’adoration et de la prière qui sont entourées d’une démarche de foi. Ici se posent plusieurs questions : chez Jean-Baptiste de la Salle, dans le chemin qui conduit au Père, quels sont la place et le mode de la connaissance des vérités de foi à l’égard du mystère trinitaire ? Quelle est la tonalité de l’acte d’adoration, de la prière et de l’amour envers la bonté du Père ? Enfin, de la Salle préconise-t-il une forme d’abandon à l’égard du Père et cela a-t-il un rapport avec la vie consacrée ? Dans un second temps, il faudra interroger les textes de Jean-Baptiste de la Salle afin de voir quel visage du Père ils nous proposent. Là, il est très important d’essayer de valider l’hypothèse selon laquelle ce Père est centre d’initiative et de Salut dans l’œuvre des « écoles chrétiennes ». Ainsi, la connaissance du Père concerne l’annonce du Salut. Ce qui permettrait de donner un contenu à ce Salut qui, sans cela, risque d’apparaître comme une tentative un peu désespérée de correspondre à un modèle jamais atteint. L’expérience vécue de la paternité de Dieu dans l’école chrétienne fonderait ainsi une dynamique vivante dans cette démarche de Salut. Dans un troisième temps, nous rechercherons si l’on peut dire que le frère devient à la suite du Christ, à son tour, médiateur entre Dieu et les jeunes, et si les textes lasalliens permettent de dire qu’il exerce à leur égard une forme de paternité. Ou alors, est-ce surtout le caractère de fraternité qui domine chez le frère, et comment le qualifier spirituellement dans ce cas ?

Aller vers le Père

Par et avec Jésus Christ

Dans les écrits de Jean-Baptiste de la Salle, en particulier dans les Devoirs d’un chrétien [1], et dans l’Explication de la méthode d’oraison, la connaissance et l’amour du Père sont inséparables de la médiation du Fils. On peut dire que, de ce point de vue, de la Salle suit à la lettre la tradition de l’Écriture Sainte (saint Jean et saint Paul) et celle des Pères de l’Église et des théologiens ; cette attitude est influencée également par le christocentrisme de l’École française. La personne du Christ est centrale dans la spiritualité lasallienne, selon des modalités bien spécifiques : il est celui qui apporte le salut et il est le médiateur par excellence. Cette spiritualité privilégiant dans la vie active le rapport au Christ médiateur et sauveur est née de l’expérience et de l’inspiration d’un saint, saint Jean-Baptiste de la Salle, mais, à la fin du XVIIe siècle, elle vient au terme de tout un courant de spiritualité qui insiste sur ces aspects. Ainsi, il paraît important de resituer ce chemin spirituel lasallien avec le Christ, vers le Père, dans son contexte théologique et spirituel.

Si l’on remonte à Thomas d’Aquin, on s’aperçoit que la médiation du Christ n’est pas d’abord regardée pour elle-même à travers les actes du Christ dans sa nature humaine, mais qu’elle est conséquente à ce qu’est Jésus Christ. Et ce qu’est Jésus Christ ne peut se comprendre qu’en référence à sa personne, qui est la personne du Fils de Dieu. Saint Thomas a eu le génie de montrer qu’en Dieu, « l’essence » divine est commune aux trois personnes, sans partage ni division. Pour cela, il distingue dans le mystère trinitaire le quod et le quo, le sujet qui reçoit la substance divine, et « ce par quoi » ce sujet est dit « Dieu » (Somme théologique, la, qu. 27-32). Ainsi, le Père Le Guillou a pu écrire de cette distinction qu’elle « permet de mettre en lumière la Paternité comme origine de la divinité : le Père est en effet à la fois le sujet ultime de l’essence divine et le principe des personnes du Fils et de l’Esprit. Le Père est la preuve que la personne ne découle pas d’une procession originaire de l’essence. Il est sans origine, ne reçoit pas l’être divin par la procession d’un autre, et pourtant il est première personne... En distinguant l’ordre de l’essence de l’ordre de l’hypostase, saint Thomas peut recentrer toute l’économie divine sur les missions trinitaires et rattacher l’humanité du Christ à la Personne du Fils de Dieu (...) selon un authentique théandrisme » (1973, 117-118). Ainsi apparaît l’idée d’instrumentalité parfaite, mais aussi la mise en exergue de l’accord volontaire de la nature humaine, qui culmine dans l’obéissance pascale du Fils, un thème que reprendra toute l’École française. Voyons ce qu’il en est à l’époque de Jean-Baptiste de la Salle. On peut dire que le concile de Trente, confronté aux conséquences du courant scotiste et surtout du luthéranisme, a remis en valeur l’équilibre entre la mission du Fils de Dieu et l’instrumentalité de l’humanité du Christ, des sacrements, de l’Église. Toutefois, sous le choc du luthéranisme, la préoccupation du Salut devient première. La contemplation de la Trinité est suspendue à la nécessité de « faire son Salut », et non l’inverse. De la Salle, qui intègre dans sa spiritualité Trinité et Salut, est-il arrivé à un équilibre lorsqu’il présente le Christ dans son double rapport à nous-même et au Père ?

Dans les Devoirs d’un chrétien, ce qui frappe est la place centrale accordée au mystère de la passion du Christ, à son sacrifice. Il est clair que, pour Jean-Baptiste de la Salle, le lieu de la médiation par excellence, ce n’est pas seulement l’incarnation comme telle, c’est le sacrifice. Cette insistance sur le sacrifice est manifeste dans le chapitre IV (première partie, premier traité) qui traite de la rédemption (particulièrement, p. 42-58), dans le chapitre V (deuxième partie, premier traité) « De l’eucharistie comme sacrifice » (p. 261-273), dans le chapitre VI (deuxième partie, premier traité) « De la pénitence » (particulièrement, p. 326-327), dans les chapitres II à V (deuxième partie, second traité), qui traitent de la prière (particulièrement, p. 423-464). Le premier passage prend place dans les chapitres IV à IX sur la vie de Jésus (p. 24-61). Dès le début de ce chapitre IV de la Salle met en valeur l’intention miséricordieuse de Dieu [2] à l’égard des hommes : « Dieu n’a pas abandonné l’homme dans son péché, comme il a fait des mauvais anges, et après avoir exercé sur eux sa justice, il a exercé sa miséricorde envers Adam et ses descendants, en envoyant son propre Fils, pour les délivrer entièrement de l’esclavage du péché... » (p. 24). Il résume ensuite la doctrine de l’Église sur les deux natures assumées par la personne du Fils de Dieu. À partir des pages 25-26, il se produit un décentrement : depuis le début du catéchisme, le sujet principal était Dieu, c’est maintenant Jésus Christ qui est le sujet des actions qui sont décrites. En d’autres termes, une fois posées l’intention du Père et « ce qu’est » Jésus Christ, le lieu d’accès au mystère de Dieu est plutôt du côté de l’humanité du Christ [3]. Le Père Éternel semble alors s’effacer, après que sa paternité à l’égard de Jésus Christ ait été affirmée (p. 26 et 30) pour reparaître au début de la Passion. Commentant l’arrivée de Jésus à Jérusalem, il évoque « l’heure même que le Père Éternel avait arrêtée pour sacrifier son Fils à la rigueur de sa justice » (p. 42.) Cette « rigueur » de la justice de Dieu survient d’ailleurs cette fois sans autre explication et sans que soit évoquée la miséricorde (cf. p. 24), tellement cela faisait partie du climat de l’héritage augustinien, tel qu’il était compris à l’époque. Commentant Mt 26, 39 [4], le rapport de la volonté du Christ à la volonté de son Père est abordé en termes de soumission et d’exemple : « C’était la répugnance naturelle que comme Homme il avait à souffrir, qui lui fit dire les premières paroles, et la soumission qu’il avait aux ordres et à la volonté de son Père, qui lui fit dire les dernières, et il en usa ainsi pour nous faire connaître que les souffrances lui étaient aussi sensibles qu’aux autres hommes, et pour nous donner exemple de vaincre généreusement toutes nos répugnances » (p. 47). Cette obéissance du Christ n’est pas vue ici en termes d’accord entre la volonté humaine et la volonté divine du Christ, ni en termes de finalité (mettre toute l’humanité en possession du Bien divin), mais en termes de soumission à des ordres et d’exemplarité morale. Ainsi, la volonté divine du Christ est quelque peu mise entre parenthèses. L’équilibre Père-Fils est soumis à une tension, qui apparaît certes dans l’évangile de Matthieu, mais qui mériterait d’être relativisée au mystère de la mission trinitaire du Fils, et de l’élection divine des hommes dans le Fils [5]. Ceci étant dit, on retrouve bien dans un tel texte le thème, propre à toute l’École française, de l’instrumentalité de la nature humaine réalisée par excellence dans le mystère pascal. Du point de vue de la finalité, le sacrifice du Fils, outre la justification et le salut, a valeur à la fois d’exemple de vertus et d’incitation à un amour réciproque et sans limites : « Le Père Éternel a voulu livrer son Fils unique à la mort de la croix, à laquelle il s’est aussi offert volontairement, pour nous mieux faire concevoir l’énormité du péché, pour mieux témoigner l’excès de son amour, pour nous donner en la personne de son Fils un grand exemple d’humilité et de patience, et pour nous exciter à l’aimer de toute l’affection de notre cœur, et à souffrir volontiers toutes les peines qu’il lui plaira de nous envoyer » (p. 56). La médiation du Christ semblerait aussi se résumer par ses « mérites » qui nous sont attribués : « Les secours qui nous sont nécessaires pour fuir le mal et pour faire le bien », « la grâce d’être délivré du péché et préservé de l’enfer, et d’être bienheureux dans le Ciel pendant toute l’éternité » (p. 57). Tout au long des textes du saint fondateur, les frères sont invités à rendre leurs actions conformes à celles de Jésus Christ et à ses mérites. Ainsi cette médiation a une efficacité nécessaire, elle est comprise par ses conséquences, l’est-elle aussi à l’intérieur d’une relation ? La réponse à cette dernière question exigera le recours à un autre ouvrage : L’explication de la méthode d’oraison.

Le second passage est le chapitre V (deuxième partie, premier traité) sur l’eucharistie (p. 261-273), vue comme sacrifice du Christ « au Père Éternel » (il n’est pas question de faire mémoire de la cène, ni même de l’actualiser, mais seulement de renouveler le sacrifice de la croix). L’action de grâces culmine dans cette « offrande qu’on fait à Dieu [6] de son propre Fils » (p. 269). La messe est aussi le lieu où nos prières sont portées dans la prière même du Christ : « Nos prières, y étant unies à celles de Jésus Christ, et présentées par lui à Dieu son Père, ne peuvent lui être désagréables, ni être refusées de lui » (p. 270). Le troisième passage sur la pénitence s’intègre dans les chapitres II à V (deuxième partie, second traité, p. 274-351). Le rapport du chrétien au Père y est situé dans la même logique que dans la prière eucharistique : les « fruits de pénitence tirent de lui [Jésus Christ] leur force et leurs mérites, sont offerts par lui au Père, et par son entremise sont reçus et agréés du Père [7] » (p. 327). Il faut aussi signaler, dans les chapitres qui traitent des sacrements, une vision de la médiation du Christ qui est davantage relative au mystère de l’adoption de l’humanité en Dieu. À propos du sacrement de mariage et en citant saint Paul (Épître aux Éphésiens), de la Salle écrit que « ce sacrement est grand en Jésus Christ et en l’Église, et en effet il représente le mariage indissoluble de Jésus Christ avec l’Église, et l’union de la nature humaine avec le Verbe dans l’incarnation, qui ne s’y est uni que pour donner à Dieu son Père des enfants qui soient dignes de lui... » (p. 378). Le quatrième passage est tiré des chapitres II à V (deuxième partie, second traité, p. 405-494). Dans le chapitre II, qui traite des circonstances et des dispositions à la prière, il est fait référence à la prière de Gethsémani. Ainsi l’humilité et la résignation [8] qui doivent entourer toute prière ont marqué la prière de Jésus au Jardin des oliviers (cfr p. 430). Plus encore, c’est cette prière elle-même et ses mérites qui permettent à notre propre prière d’être agréée du Père Éternel (cfr p. 432 et 460). L’attitude physique du Christ à Gethsémani est même la mesure de toute prière chrétienne : « [Jésus Christ] étant dans le jardin des olives fléchissait les genoux, le visage prosterné contre terre, voulant paraître devant son Père au nom de tous les hommes comme un criminel ». On retrouve dans ce geste, non pas premièrement un acte d’adoration exprimant une dépendance existentielle à l’égard du créateur (à l’image de ce qu’on pourrait trouver dans l’islam, par exemple), mais un acte d’abord pénitentiel. Ce geste exprime le poids d’une responsabilité écrasante que Jésus prend sur lui, celle de l’offense faite par le péché de l’homme à un Dieu infiniment bon. Quoi qu’il en soit, la prière du Christ est essentiellement le lieu de notre prière et de notre salut : « Si les saints sont nos médiateurs..., ce n’est qu’en Jésus Christ et par Jésus Christ, qui selon saint Paul intercède toujours pour nous devant son Père, les saints ne pouvant l’exciter à nous faire du bien que par la considération des mérites infinis de Jésus Christ son Fils ». Ainsi, toute médiation dans la prière se ramène à la médiation du Christ comme à sa source.

Dans ces textes, l’équilibre théologique entre la Trinité et l’économie du Salut n’est pas d’évidence. Il semble qu’ici le salut de l’homme sous la forme dramatique qu’il a prise, ne soit pas replacé dans le mystère de l’adoption, au cœur même de la Trinité et de toute éternité. Le mystère de la souffrance du Christ est rarement replacé dans cette perspective, mais est plutôt vu comme conséquence du péché. Ainsi, on peut avoir l’impression que la relation filiale éternelle du Fils au Père a tendance à disparaître pour faire place à ce qu’on pourrait appeler la théologie du « Minuit, Chrétiens », l’humanité du Christ dans ce texte de saint Jean-Baptiste de la Salle semblant totalement absorbée par la nécessité « d’effacer la tache originelle, et de son Père apaiser le courroux [9] ». Il faut cependant être conscient du fait que les textes que nous venons d’évoquer renvoient aussi à la richesse de la médiation centrale du Christ, dans sa gratuité et sa bonté à notre égard, et donc dans l’ouverture sur le mystère du Père. Les Devoirs d’un chrétien sont un texte destiné à des catéchistes, de la Salle ne pouvait donc qu’y redonner la doctrine du catéchisme du concile de Trente [10], même si la présentation et l’ordre d’importance sont parfois différents. On retrouve d’ailleurs dans les Instructions et prières pour la sainte messe, la confession et la communion [11], les mêmes insistances sur le sacrifice (p. 5-6, 12, 14, 87), et sur la fonction de médiation du Christ dans la prière et dans l’eucharistie (p. 23, 31, 35, 36-37, 83) ; on y note aussi l’emploi du mot « victime » [12] (p. 5-6, 14).

L’explication de la méthode d’oraison [13] est un texte destiné plus spécifiquement à nourrir la vie religieuse des frères. Notre hypothèse est que la relation des frères au Père par le Fils y est présentée différemment, et est davantage située par rapport à la relation éternelle entre le Père et le Fils. Nous pouvons déjà noter que, dans les passages que nous avons relevés et qui nous disent quelque chose du Père, les références à saint Jean sont beaucoup plus fréquentes que dans les autres écrits lasalliens ; dans l’ensemble du texte, il est même l’évangéliste le plus cité. Les passages les plus explicites se situent essentiellement dans les quatre chapitres préliminaires (sur les modes de la présence de Dieu), et dans la seconde partie (sur l’application sur un mystère, une maxime ou une vertu). Dès le premier « mode » de présence de Dieu dans l’oraison (« en considérant Jésus Christ présent », p. 9), on trouve une référence à la prière sacerdotale (Jn 17). Ce qui est central ici, ce n’est pas l’attitude sacrificielle de Jésus priant le Père que sa volonté se fasse, mais l’unité divine du Père et du Fils, qui doit créer l’unité entre les frères. La médiation est envisagée alors du côté de la personne divine du Christ qui introduit dans l’unité : « Il est au milieu d’eux pour les unir ensemble, accomplissant par lui-même ce qu’il a demandé pour eux à son Père avant sa mort, par ces paroles en saint Jean (ch. 17) : Faites qu’ils soient un en nous, comme vous mon Père et moi sommes un, et qu’ils soient consommés dans l’unité, c’est-à-dire, tellement un et unis ensemble n’ayant qu’un même esprit, qui est l’esprit de Dieu » (p. 9). Ainsi, le Christ médiateur est ici le Christ johannique qui, à travers son humanité, dévoile son action divine, et introduit les frères dans la vie et l’esprit de Dieu. Dans le même chapitre, de la Salle illustre cette action du Christ par l’image de la vigne et des sarments (Jn 15), ce qui s’inscrit bien dans la même perspective. Lorsque de la Salle traite de la présence eucharistique comme source de préparation à l’oraison (p. 24), il dresse un tableau très complet de la médiation du Christ. Il est très intéressant d’analyser les différents aspects présents dans cette médiation, pour y percevoir un mouvement de la divinité à l’humanité. Jésus Christ « a établi son tabernacle parmi les hommes » (p. 23, citation de Ap 21), « c’est cette faveur que Notre Seigneur fait aux hommes, qui est cause qu’on le nomme leur Dieu ». À la fin du paragraphe (p. 25), de la Salle écrit : « Comme Jésus Christ selon son humanité est une fournaise ardente d’amour envers son Père, il est en état de nous en faire participant dans le temps que nous rendons nos devoirs à sa très sainte humanité. » Nous serions donc en présence d’une christologie beaucoup plus équilibrée dans laquelle nous sommes appelés à adorer Dieu le Fils, mais aussi de donner à cette adoration sa valeur en nous disposant à participer à l’humanité de Jésus Christ. Il offre alors nos prières au Père Éternel (p. 24 ; cf. p. 55 où il « présente nos besoins »), en tant que médiateur et intercesseur ; toutefois, l’accent est mis davantage sur l’efficacité de cette médiation eucharistique du Dieu fait homme que sur l’introduction de l’homme au sein des relations trinitaires, au sens contemplatif. Pendant toute la seconde partie (p. 59-93), c’est le mystère de l’adoption divine qui est longuement contemplé. Le frère se reconnaît « régénéré et adopté en Jésus Christ par le Père Éternel » (p. 85) dans l’acte d’union. Cet acte d’union implique une communication très forte de la vie même du Christ qui doit fonder et imprégner la vie religieuse du frère ; en ce sens, il y a un christocentrisme qui est de l’ordre de la réception dans notre vie de la vie du Christ : « Imprimez-moi, Seigneur comme le cachet sur la cire ; que je sois en vous et que vous soyez en moi véritablement et efficacement : que je ne vive plus en moi et par moi, mais en vous et par vous... » (p. 85). Il est fondamental dans notre travail de comprendre que c’est cette attitude à tout moment de la vie, et particulièrement dans l’oraison, qui nous dispose progressivement à la rencontre avec le Père : « Lorsque cet acte d’union à Notre Seigneur sur un mystère est bien fait intérieurement, et que nous lui sommes intérieurement et intimement unis, nous sommes alors bien disposés à nous présenter devant Dieu le Père avec une confiance filiale... » (p. 86). Ainsi, c’est la vie dans le Christ qui introduit près du Père. Dans beaucoup de ces textes, le Père lui-même reste l’ultime et l’inconnaissable : on lui voue amour (p. 86), obéissance (p. 87), confiance (p. 88, 120), mais ce sont là des attitudes subjectives liées à la vie de la grâce et au lien avec le Christ. La paternité elle-même reste distante et le chrétien se sent encore un peu en dehors de cette relation du Père et du Fils (ce qui est assez normal d’ailleurs) : « Père Céleste Éternel qui voulez bien me permettre, en considération de votre Fils bienaimé, de vous appeler mon Père... » (p. 120).

Dans les Méditations pour tous les dimanches de l’année et Méditations sur les principales fêtes de l’année [14], Jean-Baptiste de la Salle se centre sur les relations entre le Père des Lumières, qui est « source de toutes grâces excellentes » et de « tout don parfait », le Fils « auteur du salut éternel » et le chrétien qui reçoit la grâce, et donc doit prendre un chemin et des moyens adéquats pour se sanctifier (cf. M.D. 3, p. 14). D’emblée Dieu trinitaire est présent dans les méditations, mais c’est un Dieu qui agit et nous invite à agir à sa suite dans « l’économie du Salut ». On retrouve, comme dans le catéchisme, la vie de Jésus réglée par la « volonté du Père », notamment pendant la dernière semaine ; il subsiste dans cette vision un risque de « dualité » entre la volonté de Dieu - qui est celle du Père-, d’une part, et la volonté humaine du Christ. La personne divine du Fils semble disparaître dans le troisième point de la méditation pour le Lundi saint : « Il souhaitait qu’on n’eût point d’égard à sa volonté, mais à celle de son Père... Ô aimable abandon de la volonté humaine de Jésus, soumise en tout à la volonté divine, et n’ayant de mouvement, soit pour la vie, soit pour la mort, soit pour le temps, soit pour le genre de supplice où il devait expirer, que celui que le Père Éternel lui imprimait » (M.D. 24, p. 84). On peut toutefois éclairer cette méditation [15] par un aspect complémentaire, que Jean-Baptiste de la Salle découvre dans la méditation pour la veille de l’Ascension (M.D. 39, p. 120) : « Jésus Christ demande au Père Éternel... qu’il les sanctifie par la grâce et par la communication de la Sainteté divine, qui est en Jésus Christ... Il ajoute que c’est pour cela qu’il s’offre à son Père. » Ce qui est central, c’est donc bien la communication à l’humanité de la grâce divine, communication qui commence par l’incarnation et qui se réalise réellement dans le mystère pascal, communication dont le vecteur est l’humanité sainte de Jésus Christ. C’est la même communication de grâce qui doit être à l’œuvre dans la vie des frères auprès des enfants : ceci étant spécialement explicité dans les Méditations pour le temps de la retraite [16].

En conclusion, il semble possible de dire qu’à part quelques textes de l’Explication de la méthode d’oraison, qui insistent sur une certaine introduction des frères dans la vie même de Dieu, les autres approches du Père sont toutes centrées sur le caractère instrumental de l’humanité du Christ. Dépassant à la fois l’état de victime de cette humanité et la relation entre l’âme humaine et l’âme divine du Christ, c’est la communication de la grâce qui paraît centrale, et son efficacité en vue du Salut, donc en vue de l’accomplissement ultime et dernier du mystère de l’adoption divine. À la différence de certains Pères et théologiens, de la Salle ne voit pas ce Salut à l’intérieur des intentions de Dieu, mais à l’œuvre dans une histoire, dans des relations et des actions.

Dans la foi

Dans la perspective du concile de Trente, il y a des vérités de foi que tout chrétien doit « savoir », s’il veut être sauvé, donc échapper à l’enfer éternel. Ce savoir semble bien être matériellement une mémorisation de définitions, avec un certain rapport à la lecture ou à l’audition de la parole de Dieu et à la vie chrétienne, et formellement un jugement de foi dans lequel l’accent est mis sur la certitude. À propos du Père, dans le premier tome, on note une définition du Père par « l’engendrement » du Fils (p. 17-18), « terme de la connaissance qui est l’expression de lui-même ». Jean-Baptiste de la Salle semble ici télescoper quelque peu la théologie classique en définissant le Père par l’analogie de l’opération vitale, et non pas par la relation. De manière classique, la procession du Verbe est une génération, qui fonde les deux relations de paternité et de filiation, celles-ci permettant de déterminer les personnes (Ia, qu. 28, art. 4). La paternité, dans ces résumés doctrinaux que fait de la Salle dans son catéchisme, se définit en Dieu directement par « l’engendrement » ou « la production ». En fait, en télescopant la relation, on ne peut plus vraiment fonder la distinction des personnes ni notre manière de les connaître, si ce n’est par argument d’autorité ; par contre, en utilisant abondamment la transcendance de Dieu-Père et l’engendrement, et en ayant recours constamment à l’écriture, on peut fonder une connaissance catéchétique de Dieu et une spiritualité. Dans cette perspective, que peut-on dire de la pratique de l’adoration envers Dieu le Père, telle que de la Salle la préconise ? Dans les Devoirs d’un chrétien, lorsqu’il traite des « différentes manières de prier », de la Salle parle de l’adoration en se référant au chapitre IV de l’évangile de saint Jean : « Dieu étant un esprit, lorsque nous voulons lui rendre nos devoirs, nous devons l’adorer en esprit : L’heure est venue que les vrais adorateurs adoreront le Père Éternel en esprit et en vérité » (p. 471). « Adorer Dieu en esprit, c’est l’adorer en vérité », c’est une prière « bonne et utile par elle-même » (p. 472). Dans l’ Explication de la méthode d’oraison, l’acte d’adoration suppose d’abord la reconnaissance de la présence de Dieu dans une manière spécifique, ainsi qu’un acte de foi sur cette présence. On aurait pu penser à un ordre différent : reconnaître Dieu présent appelle immédiatement la reconnaissance d’une dépendance dans l’ordre de l’exister, ce qui implique l’acte d’adoration ; l’acte de foi au Dieu qui se révèle dans ses mystères viendrait après. Mais de la Salle veut, semble-t-il fonder l’oraison sur l’adhésion à la présence d’un Dieu qui se révèle par sa parole et à travers une histoire [17]. Les actes de foi proposés s’appuient tous sur une parole biblique ou évangélique mettant en valeur un certain mode de la présence de Dieu. Ensuite viendrait l’adoration, car l’exercice chrétien de l’adoration ne peut se faire que dans la foi au Dieu qui se révèle, et tel qu’il se révèle par sa parole et à travers une histoire. Cette adoration s’adresse d’ailleurs à Dieu selon « l’excellence » de la « divine essence » (p. 46), et met l’accent sur la distance entre l’homme et Dieu, mais elle ne s’adresse pas à une personne particulière. Dans la seconde partie de l’ Explication..., un acte vise spécifiquement le Père, c’est l’acte de demande. Cet acte suppose la reconnaissance de la toute puissance du Père : « Père Éternel, qui êtes le Seigneur du ciel et de la terre », mais vise le Dieu-Père dont la bonté fonde sa relation avec l’homme, son enfant. « Je vous supplie très humblement... de me donner pour l’amour de lui [Jésus Christ] un cœur et un esprit d’enfant, afin que je vous aime comme mon vrai et unique Père, que je vous craigne et honore, et que je vous obéisse comme un bon enfant à son Père... » (p. 87). Ce Dieu de bonté est un Dieu qui « régénère », qui donne l’esprit, dont la « bonté paternelle » accorde les « moyens » d’aller vers la béatitude à la suite de son Fils (cf. p. 87). La confiance et l’abandon envers le Père Éternel marquent la fin de la seconde partie. À condition d’être unis à Jésus, « nous devons avoir cette confiance d’obtenir du Père Éternel ce que nous lui demandons » (p. 88). Un nouvel acte de demande, à la fin de la seconde partie, s’adresse au Père pour obtenir la grâce de rentrer dans la pratique de la vertu ou de la maxime que l’on vient de méditer (p. 106, 120). Il faut noter aussi que l’adoration dans la seconde partie s’adresse au Christ en tant que Dieu, et non pas au Père (p. 75, 100, 114). Ce christocentrisme est bien dans la suite de l’École française : on n’adore pas un Dieu inconnaissable, ni le Père indépendamment de celui qu’il a envoyé, mais on adore Dieu le Fils en le reconnaissant présent à travers l’humanité du Christ.

Qu’en est-il dans les Méditations... ? Quelques textes invitent à prier Dieu le Père de nous « conduire », et notamment la méditation pour le troisième dimanche de l’avent : « Comme dit saint Jacques, toutes grâces excellentes et tout don parfait vient d’en haut, et descend du Père des Lumières. Demandez donc à Dieu qu’il vous conduise dans le chemin du Ciel, par la voie qu’il vous a tracée lui-même... » (M.D. 3, p. 14). Un tel texte met en valeur les intentions de Dieu, qui est assimilé au « Père des Lumières » : il « nous a donné pour arrhes son Saint-Esprit », « c’est à Dieu seul à former pour le Ciel nos voies droites, pour y pouvoir arriver sûrement ». Ainsi, Dieu le Père est celui qui conduit, et nous « inspire » de suivre le chemin de son Fils. Enfin, dans les Méditations pour les dimanches, ou les Méditations pour le temps de la retraite, imiter Jésus Christ, c’est aussi être conforme à la « volonté de Dieu son Père » (MD. 6, p. 24), en tant qu’il a déjà manifesté sa volonté et sa bonté par des faits historiquement repérables. À la suite de l’expression « la volonté de Dieu son Père », de la Salle écrit : « C’est ainsi que nous devons nous comporter quand il s’agit d’entreprendre quelque chose, ou de se désister de quelque entreprise. Dieu vous a mis dans la retraite et dans un lieu saint, et dans la maison même où il rassemble ceux qu’il a choisis pour être à lui ; si vous en sortez, ce ne doit être que parce que Dieu le veut, etc. » Ici, l’appel et la vocation du frère sont rapportés à Dieu-Père et servent de référence pour la conduite future. Et le modèle proposé est la famille de Nazareth à laquelle le « Père Éternel » a destiné une vie « abjecte [18] et inconnue ». Dans les Méditations pour le temps de la retraite, le même raisonnement est proposé : Dieu qui est « si bon » (Mi. 193, p. 7) se révèle à nous par Jésus Christ, et « veut que tous les hommes soient sauvés » (ibid., p. 8) : Il s’agit donc bien du Père, dont nous allons voir au paragraphe II, qu’il est toujours chez de la Salle, le centre d’initiative et de salut. Ce Dieu « a eu la bonté de remédier a un si grand inconvénient [19] par l’établissement des écoles chrétiennes, où l’on enseigne gratuitement et uniquement pour la gloire de Dieu » (M.R. 194, p. 12). De la Salle fait donc remonter à Dieu l’initiative de la fondation des écoles, événement historique repérable, et en tire, comme une conséquence, une ligne de conduite pour les frères. Nous avons là une caractéristique de la paternité de Dieu chez de la Salle : le Dieu Père s’intéresse à l’histoire des hommes, parce qu’il veut les sauver ; il envoie son Fils, et il intervient régulièrement dans l’histoire et fait connaître ainsi ce que réclame sa volonté de Salut ; dans la durée, l’homme est appelé à lui être fidèle.

Le Père, centre d’initiative et de Salut

C’est surtout dans les Méditations pour les dimanches et dans les Méditations pour le temps de la retraite que le Père est présenté comme source active de Salut et origine d’initiatives d’amour envers les hommes [20]. Cependant, dans les Devoirs d’un chrétien, on trouve déjà quelques indices de cette vision de Dieu, même si le « Salut » chez de la Salle est plus souvent lié à la mission du Fils qu’à celle du Père. Frère Luke Salm écrit à ce propos : « De la Salle retourne souvent à la volonté de Dieu pour sauver, à son amour pour ses créatures humaines. C’est spécialement manifeste dans la mission de son Fils, Jésus Christ, qui pour notre Salut a institué les sacrements... » (1993, 231). Dans le second tome des Devoirs d’un chrétien, le passage sur les qualités de la prière permet d’établir un lien entre la prière de demande, la paternité de Dieu et le Salut. Quand nous prions Dieu, « la résignation est fondée sur ce que nous savons que Dieu étant notre Père, il a soin de nous, et qu’il connaît mieux que nous ce qui est nécessaire pour notre salut » (p. 258). Dans la suite, de la Salle explique que cette résignation regarde surtout les biens temporels, dont la nécessité est subordonnée à celle du Salut et à la recherche du « Royaume de Dieu ». Finalement, il semble que la paternité de Dieu soit la plupart du temps abordée par de la Salle comme source et volonté de Salut pour les hommes. Toutefois, parvenus à ce point de notre travail, il faut éviter le blocage entre « paternité » et « Père ». Il semble en effet que dans certains textes, la « paternité » de Dieu à notre égard est aussi bien attribuable au Père qu’au Fils. Le commentaire que fait saint Jean-Baptiste de la Salle sur le « Notre Père » est très instructif à cet égard. « Qui est celui que nous appelons notre Père au commencement de l’oraison de Notre Seigneur ? C’est Dieu le Père, le Fils, et le Saint-Esprit » (Devoirs d’un Chrétien, II, p. 277). Il ne faut donc pas confondre la paternité comme constituant une personne à l’intérieur même du mystère trinitaire et la paternité de Dieu à notre égard. Dans ce dernier sens, la paternité est attribuable d’abord au Père, mais aussi au Fils et à l’Esprit. Saint Jean-Baptiste de la Salle rejoindrait ici toute la tradition des Pères de l’Église qui ont fait cette analyse [21]. Il poursuit ainsi : « Pourquoi appelons-nous Dieu notre Père au commencement de l’oraison de Notre Seigneur ? C’est pour trois raisons : 1. Parce qu’il nous a créés à son image et à sa ressemblance. 2. Parce qu’il nous conserve et nous donne tout ce qui est nécessaire. 3. Parce qu’en nous donnant la grâce, il nous a fait ses enfants. » Il est très frappant que de la Salle renvoie ici à des actes (la création, la conservation, la communication de la grâce) qui sont imputables à Dieu en tant que Dieu, et non pas uniquement à la première personne de la Trinité. Ce nom de Père suppose que nous nous adressions à la Trinité toute entière avec cette « même confiance que les enfants parlent à leur père » (p. 278).

Revenons aux Méditations... Dans la méditation pour le troisième dimanche de l’avent (M.D. 3, p. 14), que nous avons déjà citée, le Salut éternel est attribué à Jésus Christ comme Fils de Dieu, et le « Père des Lumières » est celui de qui viennent « toutes grâces excellentes et tout don parfait » (cf. aussi M.F. 95, p. 6-7). Le Père apparaît donc dans ces méditations comme l’envoyeur et le destinateur par excellence : il dispense ses grâces et ses dons, il destine tel genre de vie (M.D. 6, p. 24), il envoie son ange (M.D. 27, p. 89), il donne l’Esprit « tout pénétré d’amour et de bonté pour nous » (M.D. 42, p. 127), il donne « le véritable pain céleste » (M.D. 48, p.139)... Selon le temps liturgique, le Père Éternel est présenté dans une action particulière à l’égard des hommes : Il donne à chacun ce qui lui est nécessaire pour prendre le chemin du Royaume (Avent), il envoie son ange pour donner la force dans l’épreuve (Semaine sainte), il répand son Esprit pour renouveler la face de la terre (Pentecôte), il donne son Fils en nourriture pour faire participer à la vie divine (octave du Saint Sacrement), etc. Les initiatives du Père en vue du Salut apparaissent encore plus nettement dans les Méditations pour le temps de la retraite, même si le mot « Père » est moins employé. Comme nous l’avons déjà mentionné (p. 9), le Dieu dont il est question dès la première ligne apparaît comme Père : « Dieu est si bon, qu’ayant créé les hommes, il veut qu’ils parviennent tous à la connaissance de la vérité, cette vérité est Dieu même et ce qu’il a bien voulu nous révéler, soit par Jésus Christ, soit par les saints apôtres, soit par son Église » (M.R. 193, p. 7). Il choisit les frères « pour annoncer l’évangile de son Fils » aux enfants (M.R. 193, p. 10), ceux-ci sont « les ministres de Dieu », et « même de Jésus Christ et de l’Église » (M.R. 201, p. 44), il leur donne « la grâce de Jésus Christ » (M.R. 193, p. 9), il leur confie les enfants comme il confie aux anges gardiens le soin d’éclairer les hommes (M.R. 198, p. 30). Dans les Méditations pour le temps de la retraite, les initiatives du Père semblent sortir de la sphère de la vie individuelle, théologale ou morale, du chrétien. C’est un Père qui fait irruption dans un groupe d’hommes à un moment donné de l’histoire. Il les choisit et les envoie comme il a envoyé les anges gardiens, son Fils, les apôtres. Il n’est pas indifférent à leurs moindres actions, lesquelles sont toujours rapportées au salut des enfants et à la gloire de Dieu, indissolublement liés. Quant aux enfants, « Dieu prend soin d’eux comme étant leur protecteur, leur appui et leur père, et ce soin, c’est sur vous qu’il s’en décharge » (M.D. 37, p. 116).

Le Père n’est pas seulement celui qui envoie, agit, prend soin des hommes, il est aussi celui qui accueille ou qui réprouve. Dans la méditation pour la fête de l’octave du Saint Sacrement, saint Jean-Baptiste de la Salle écrit : « C’est vous-mêmes que le Père Eternel convie à venir aujourd’hui à son Festin pour y recevoir Jésus Christ, dans l’Eucharistie » (M.D. 50, p. 144). L’attitude d’accueil du Père à l’égard de l’âme suppose un certain nombre de conditions : « Le Père Éternel ne la reconnaîtra pour bienaimée, autant qu’elle aura d’amour pour les souffrances et qu’elle donnera des marques de cet amour » (M.F. 152, p. 122). C’est toujours le thème de la « conformité » au Christ, en particulier au Christ souffrant, particulièrement présent dans cette méditation pour la transfiguration et qui revient comme un passage obligé dans le chemin qui conduit au Père. Cet « amour pour les souffrances » est cependant évoqué par de la Salle à la suite de l’expérience spirituelle de l’âme qui « ne sera occupée que de Dieu » (II. point) et de l’appel du Père : « Celui-ci est mon Fils bien aimé, écoutez-le ». On peut donc affirmer que dans cette méditation, c’est Dieu, et en particulier le Père, qui prend l’initiative de nous transfigurer intérieurement, comme il a rendu témoignage extérieurement à son Fils sur la montagne, et de nous préparer à prendre la suite du Christ. Cela ne va pas sans une acceptation et une coopération à l’action de Dieu, que l’on exprimerait différemment aujourd’hui.

Pour saint Jean-Baptiste de la Salle, fidèle en cela à l’évangile, deux pôles sont fondamentaux dans la relation au Père, dans la perspective du Salut : le Père qui accueille et l’homme qui se tourne vers lui. Le Père ne se contente pas de donner et d’envoyer, d’émettre, il reçoit. Il « est » foncièrement ces deux attitudes à la fois. Le Père est d’abord accueil dans la mesure où il est source de salut : « Il fait largesse de ses grâces, avec une bonté et une miséricorde toute particulière » (M.F. 188, p. 267), ce qui revient à affirmer deux lignes plus bas qu’il « reçoit à bras ouverts l’enfant prodigue ». Cela suppose évidemment de la part de l’homme une démarche de conversion : dans cette méditation pour la dédicace d’une église, de la Salle ira jusqu’à parler de consécration à Dieu de tout ce que nous sommes.

Le ministère du Père et la paternité spirituelle

Tony Anatrella (1998, 7) écrit : « Il n’y a pas de vraie fraternité sans paternité. » Ainsi, loin d’opposer paternité et fraternité, l’ambition de ce paragraphe est de préciser l’existence d’une relation de paternité qui s’instaure entre le frère et l’élève - souvent appelé disciple. Je crois qu’en formulant cette hypothèse, qui paraîtra peut-être hasardeuse, il faudrait dire que cette paternité a peut-être un objet précis qu’il s’agit de découvrir. Si le frère par rapport à ses élèves exerce une certaine paternité spirituelle, cela voudrait dire qu’il engendre quelque chose en eux. Cela ne l’empêche pas d’avoir une relation fraternelle à l’égard des personnes dans la communauté éducative. Ainsi, on pourrait formuler l’interrogation initiale de la manière suivante : Frère des jeunes en tant qu’il vit sa vie consacrée avec eux et pour eux dans une institution à structure communautaire, le Frère des Écoles Chrétiennes est-il appelé par son Fondateur (et par Dieu !) à exercer à l’égard des personnes prises individuellement, une forme de paternité spirituelle, distincte de celle des prêtres ? et si oui, quelle est-elle ?

Pour poser cette question, Jean-Baptiste de la Salle ne part pas de la révélation, ni de la théologie de la vie consacrée, ni même des écrits des spirituels de son temps, il part de la vie familiale et sociale de la fin du XVIIe siècle, et du début du XVIIIe siècle. « Il est de la providence de Dieu et de sa vigilance sur la conduite des hommes de substituer aux pères et aux mères, des personnes qui aient assez de lumière et de zèle pour faire entrer les enfants dans la connaissance de Dieu et de ses mystères, se donnant tout le soin possible pour poser dans le cœur de ces enfants le fondement de la religion et de la piété chrétienne » (M.R. 193, p. 9). Les pères et les mères n’ayant ni le temps, ni les aptitudes requises, Jean-Baptiste de la Salle contemple pratiquement la providence de Dieu : il s’agit ici d’une sorte de vision de sagesse, à partir de Dieu, où les frères sont substitués aux pères et aux mères sur deux points bien précis, l’intelligence de la foi, la « connaissance de Dieu et de ses mystères », et l’éducation de l’affectivité chrétienne, « poser dans le cœur » des enfants le germe de « la piété chrétienne ». On trouve dans un autre texte des Méditations pour le temps de la retraite cette affirmation déconcertante que le frère pourrait adresser aux parents : « Donnez-nous les âmes et prenez le reste pour vous » (M.R. 201, p. 47). Toute paternité vient de Dieu : Dieu, pour de la Salle, a donc la liberté de déléguer aux frères l’aspect proprement spirituel de la paternité et de la maternité, l’introduction à la vie chrétienne. Mais ce qui est encore plus déconcertant à l’aube du XVIIIe siècle, c’est que Jean-Baptiste de la Salle, contemporain de Fénelon et de Mme de Maintenon, ose affirmer que les frères sont aussi substitués « aux pasteurs de l’Église » (M.D. 61, p. 173 ; M.R. 199, p. 33 ; M.R. 203, p. 56), le « ministère » (M.R. 195, p. 16) qu’ils exercent s’arrête tout juste à la porte du confessionnal, car c’est aux frères que revenait la charge de « leur procurer (à leurs disciples) un bon confesseur ». On a presque l’impression que le « ministère » de la « conduite des âmes » des enfants passe avant le ministère proprement sacerdotal du prêtre. On a là un intuition très forte sur la vocation de religieux-laïc au ministère de l’éducation chrétienne, ministère qui pourrait inclure une forme d’accompagnement spirituel pour des jeunes qui ne sont plus des enfants. En réalité, de la Salle ne voit pas d’opposition entre le ministère du frère et celui du prêtre, mais plutôt une complémentarité ; c’est un ministère d’évangélisation qui dispose à la réception des sacrements et à la participation à la communauté ecclésiale. Les frères devaient mener les enfants régulièrement à la paroisse et les éduquer à participer à la vie de la communauté chrétienne ; c’est surtout à partir du XIXe siècle que les grands pensionnats formeront des entités, avec un ou plusieurs aumôniers, et donc se sépareront un peu de la paroisse. Au début du XVIIIe siècle, la participation de l’école à la vie paroissiale était très appréciée.

L’attitude affective et morale du frère doit être marquée à la fois par la paternité et la maternité s’il veut que son message et les valeurs qu’il veut transmettre « passent » : La méditation sur saint François de Sales décrit bien cette attitude : « Si vous avez envers eux la fermeté d’un père, pour les retirer et les éloigner du désordre, vous devez aussi avoir pour eux la tendresse d’une mère, pour les recueillir et leur faire tout le bien qui dépend de vous » (M.F. 101, p. 19). Dans les Méditations pour les fêtes, cette méditation inaugure une série de réflexions sur les conditions et la réalité de l’engendrement à la vie spirituelle. Au sujet de saint Joachim, de la Salle écrit : « Si ce saint a été choisi pour être le père de la très Sainte Vierge, vous êtes destinés de Dieu pour engendrer des enfants à Jésus Christ, et même pour produire et engendrer Jésus Christ même dans leurs cœurs. Peut-on dire que vous soyez entrés en cela dans les desseins de Dieu sur vous ? [22] » (M.F. 157, p. 35). Le choix de Dieu et ses « desseins » précèdent donc cette mystérieuse fécondité, mais requièrent une docilité et une fidélité à la prière, ainsi qu’un renoncement aux satisfactions, même légitimes, de l’affectivité (ibid., p. 35-36). C’est ainsi que saint Jean-Baptiste de la Salle situe la fécondité apostolique dans la ligne d’une authentique consécration. En d’autres termes, la fécondité apostolique ne va pas sans renoncement. C’est aussi le thème de la méditation sur sainte Monique. « Cette sainte mère a eu beaucoup plus de peine à l’engendrer (Saint Augustin) selon l’esprit qu’elle n’en avait eu à la mettre au monde selon la chair, ne cessant de prier et de pleurer pour sa conversion... Est-ce ainsi que vous donnez tous vos soins, pour donner à Dieu ceux qui vous sont confiés, lorsque vous les voyez portés au libertinage ? » (M.F. 122, p. 57). De la Salle insiste dans ses écrits sur une sorte de souci permanent, qui confine parfois à la fébrilité, en vue de donner aux jeunes la vie de Jésus Christ, de les rendre enfants de Dieu. La paternité spirituelle, au sens où l’on pourrait l’entendre dans les écrits lasalliens, n’est pas une simple direction de conscience. Elle n’est pas non plus seulement une relation d’engagement social, aussi noble soit-il, où le frère suppléerait généreusement à des carences familiales et sociales, permettant ainsi au jeune d’accéder à une dignité plus grande. Elle requiert tout l’engagement d’une consécration pour la vie véritable de l’autre, c’est-à-dire pour sa croissance chrétienne. Dans la septième méditation pour le temps de la retraite, l’analogie de « l’ouvrage » vient compléter celle de « l’engendrement » : « Saint Paul dit fort justement que ceux à qui il a annoncé l’évangile, sont son ouvrage, et qu’il les a engendrés en Jésus Christ ; vous pouvez dire sans vous comparer à ce grand saint, que (suivant la proportion qui se trouve entre votre emploi et le sien) vous faites la même chose, et que vous exercez le même ministère dans votre profession » (M.R. 199, p. 33). L’emploi du frère est un ministère, qui s’accompagne du don de la vie spirituelle aux enfants ; mais, ce que le frère fait, son œuvre, laisse une trace évidente dans la personnalité de ceux qu’il éduque. La paternité spirituelle qu’exerce le frère n’est pas la même que celle d’un contemplatif dans un couvent : elle implique de créer, de former quelque chose en l’autre. Elle implique un contact qui est un « faire » en même temps qu’il est transmission de vie.

Conclusion

Au terme de ce travail, il est tentant de faire un rapprochement : la paternité de Dieu a quelque chose à voir avec la relation du frère à l’élève. Comme Dieu est bon et cherche par tous les moyens à sauver les hommes, le frère, à son tour ne doit rien négliger pour sauver ses élèves, et pour faire grandir en eux la vie divine. Cette forme de « paternité spirituelle » entendue dans un sens très précis serait alors l’une des dimensions de la vie consacrée du frère. Aujourd’hui, ce ministère n’est pas seulement exercé par des frères : il faudrait préciser comment l’éducateur ou l’éducatrice lasallien y participe selon sa vocation propre dans l’Église.

Nous avons vu que le mot de « Père » a souvent deux sens chez de la Salle. Dieu est Père d’une manière générale et tout ce qui est dit de ce Dieu Père à l’égard des hommes, n’est pas attribuable exclusivement à la seule personne du Père (cfr ce que nous avons dit du « Notre Père », en nous appuyant sur les Devoirs d’un chrétien). Toutefois, nous pouvons dire à la suite de toute la tradition de l’Église, que la paternité de Dieu est réalisée de manière ultime et spécifique chez le Père. Inversement, quand de la Salle dit « Dieu », il s’agit assez souvent du Père, même s’il ne le dit pas explicitement. Enfin, cette relation au Père ne doit pas faire oublier que dans la spiritualité lasallienne, celui qui tient la place centrale, c’est Jésus Christ, en tant que médiateur et que canal de la grâce par son humanité sainte. Ainsi, c’est plus souvent la « conformité à Jésus Christ » dans l’éducation et la catéchèse qui a été vue comme constitutive de la consécration du frère.

Le frère Olivier Perru, Frère des Écoles Chrétiennes, est actuellement enseignant-chercheur à l’Institut Supérieur Agricole de Beauvais (I.S.A.B.) dans des domaines-frontières où se conjuguent la philosophie, l’éthique, l’étude de la culture chrétienne. On peut lire de lui de nombreuses recensions critiques dans la revue Esprit et Vie à propos de divers livres d’actualité touchant à ces domaines. Un des thèmes de sa recherche actuelle à trait au concept « d’association » en lien avec la vie économique et politique. Des articles à ce propos sont annoncés « à paraître » dans le Supplément et dansPhilosophiques.

Annexe bibliographique

Anatrella T., Famille Chrétienne, n° 1066, 1998, p. 7.

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Saint Jean-Baptiste de la Salle, « Méditations pour tous les dimanches de l’année », Cahiers lasalliens n° 12, reproduction anastatique de l’édition originale de ( ?) 1730, Rome, Frères des Écoles Chrétiennes, 1962.

Saint Jean-Baptiste de la Salle, « Méditations pour les principales fêtes de l’année », Cahiers lasalliens n° 12, reproduction anastatique de l’édition originale de ( ?) 1730, Rome, Frères des Écoles Chrétiennes, 1962.

Saint Jean-Baptiste de la Salle, « Méditations pour le temps de la retraite », Cahiers lasalliens n° 13, reproduction anastatique de l’édition originale de ( ?) 1730, Rome, Frères des Écoles Chrétiennes, 1963.

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Salm L., 1993, « Le Salut », Thèmes lasalliens, II, 229-234, trad. fr. de J. Chambert, Rome, Frères des Écoles Chrétiennes.

[1Nous utilisons essentiellement le premier volume des Devoirs d’un chrétien envers Dieu et les moyens de pouvoir bien s’en acquitter dans l’édition de 1703. Ce volume, par discours suivis, était destiné aux frères et est reproduit dans les Cahiers lasalliens n° 20. Le deuxième volume, par questions et réponses est reproduit dans les Cahiers lasalliens n° 21, et était destiné aux élèves.

[2Il s’agit en fait, comme nous le montre le texte, de la personne du Père. Ce texte est un exemple flagrant de l’équivalence que de la Salle suppose entre Dieu et le Père, dans le langage qu’il emploie.

[3La vie de Jésus est abordée essentiellement à partir des évangiles de Mathieu et de Luc. L’évangile de Marc est totalement absent, comme il l’est du cycle des lectures liturgiques après le concile de Trente. Les pages 27-30 sont consacrées à la naissance et à la vie cachée, les pages 31-42 à la vie publique, les pages 42-58 à la dernière semaine (la Passion occupant les pages 46 à 58), les pages 58-62 au temps pascal. Du simple point de vue de l’équilibre du texte, on peut remarquer le même centrage dont nous avons parlé sur le sacrifice.

[4« Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. »

[5Le mystère de l’élection dans le Fils (Jn 1, 34 ; Lc 9, 35 ; Lc 23, 25) est réalisé « avant tous les siècles » (2 Tim 1, 10), « dès avant la fondation du monde » (1 P 1, 20).

[6On retrouve ici l’équivalence déjà soulignée à la note 2 entre Dieu et le Père.

[7Et pour assurer l’autorité de son enseignement, le saint fondateur ajoute : « Tout ceci est du saint concile de Trente ».

[8Ce mot signifie aux XVIIe-XVIIIe siècle « abandon que l’on fait radicalement de soi entre les mains de Dieu » (Dictionnaire de Spiritualité XIII, 414).

[9De la Salle se situe forcément dans le contexte de la théologie de son temps, même s’il apporte parfois une ouverture contemplative sur la bonté de Dieu. Au sujet de cette théologie, R. Laurentin (1998,300) écrit : « Quelle est la part du Père au sacrifice rédempteur du Christ ? La théologie dramatisante et décadente de la renaissance en donnait volontiers une image caricaturale, pour mieux inspirer la crainte de Dieu : une crainte panique plutôt que filiale. Sa justice intransigeante exigeait réparation, sinon vengeance, satisfaction égale à l’affront subi. Il immolait son Fils à la mesure de l’immense péché du monde. » Dans ce contexte, le Père Éternel tel que le présente de la Salle dans l’ensemble de son œuvre, apparaît plus comme un Dieu de bonté et d’amour que comme un justicier.

[10Fr. Jean Pungier écrit, au sujet du second tome des Devoirs d’un Chrétien : « À l’origine, il y a bien sûr, le concile de Trente qui est encore, plus de cent ans après, la référence obligée dans les domaines de la doctrine catholique et de la discipline ecclésiastique. »

[11Nous utilisons la reproduction dans les Cahiers lasalliens n° 17 des Instructions et Prières, de l’édition de 1734. Le premier texte a été imprimé du vivant du fondateur (1702).

[12Cette notion de « victime » semble préciser encore davantage « l’état » de Jésus Christ sur les autels, et entraîner de la part du chrétien une attitude pratique de conformité au Christ : « Un chrétien revêtu de Jésus Christ et animé de son esprit, doit aller à ce grand sacrifice avec les mêmes sentiments avec lesquels Jésus Christ s’y offre comme victime à son Père » (p. 14).

[13Nous utilisons la reproduction dans les Cahiers lasalliens n° 14 de l’Explication de la méthode d’oraison, de l’édition de 1739.

[14Nous nous référons à la reproduction dans les Cahiers lasalliens n° 12 de la première édition connue (1730 ?).

[15Cette méditation se comprend, comme toutes les autres, en rapport à un aspect particulier d’un mystère et à un temps liturgique donné.

[16Nous nous référons à la reproduction dans les Cahiers lasalliens n° 13 de la première édition connue (1730 ?).

[17M. Campos et M. Sauvage (1989), écrivent (p. 205) : « Le Dieu dont il est question n’est pas le Dieu des philosophes. Ce n’est pas un Dieu cosmique. Ce n’est même pas le Dieu d’une théologie abstraite. De la Salle ne développe pas une réflexion doctrinale sur l’omniprésence divine. Le Dieu qu’il évoque, c’est le Dieu de l’Écriture, c’est-à-dire le Dieu qui intervient dans l’histoire de son peuple, le Dieu qui vient à la rencontre de l’humanité. Le Dieu de l’Économie... »

[18« Abject » a, au XVIIe siècle, le sens d’oublié et considéré comme n’ayant aucune valeur.

[19La mauvaise éducation des « enfants des artisans et des pauvres ».

[20Chez de la Salle, comme chez Bérulle dans les Grandeurs de Jésus, c’est le Père qui a l’initiative du salut, en même temps qu’il est la référence ultime de toute adoration (cf. Krumenacker, 1998, 176-188).

[21Il est remarquable que, dans les chapitres sur le prière du premier tome des Devoirs d’un Chrétien, de la Salle s’appuie énormément sur les Pères de l’Église : d’abord saint Jean Chrysostome (en particulier dans les premiers chapitres), puis saint Augustin (la source essentielle du commentaire sur le Notre Père), enfin, Tertullien, saint Cyprien, saint Jérôme, saint Jean Damascène...

[22Le même raisonnement est suivi pour la méditation sur sainte Anne : « Comme l’ancienne Anne a engendré Samuel par ses prières, ainsi sainte Anne a engendré la très Sainte Vierge par son assiduité à l’oraison. Dieu qui vous a choisi pour apprendre à le connaître, veut aussi que vous produisiez pour ainsi parler, dans les cœurs de ceux que vous instruisez, la très Sainte Vierge sa mère » (M.F. 146, p. 107).

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