Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Prières contemplatives

Vies Consacrées

N°1999-2 Mars 1999

| P. 125 -132 |

La série des Prières contemplatives qui nous a été confiée par un moine, disciple de saint Bernard » nous réserve encore de belles découvertes. Les chemins qu’elles tracent, parcourus avec recueillement, conduisent l’âme priante au plus secret de sa propre prière. Là même où Dieu seul nous guide...

Cantique 1, 6

Noircie par le dur soleil de la vie

Incomprises au monde, les beautés de l’Esprit sont exposées aux brûlures implacables de la vie du monde, des sarcasmes des satisfaits et de l’insatisfaction de l’envie. Le soleil fait briller l’or, mais calcine la terre, qui est sans reflet. La chair est faible sans l’Esprit, s’il ne la sauve, doute chair est vouée à un sort dérisoire, exposée à la lumière crue de l’ironie des plus charnels. Même les enfants de sa mère, l’Église, ses plus proches, pourront mépriser l’âme qui lui est consacrée en secret. Solitaire, sans souci d’elle-même, elle s’en va travailler chaque jour à la vigne publique comme une servante anonyme, solitaire de tous, incomprise par vocation, cachée en Dieu, elle demeure, comme toute femme, au service de la vie, de la Vigne sacrée, dont les fruits cueillis et pressés, laisseront couler le Sang du Rédempteur pour le salut du monde.

Cantique 1, 7

Dis-moi, toi que j’aime !

Parle-moi, Dieu mon Sauveur, toi que j’aime. Dis-moi une parole, ta parole, et je saurai que tu m’aimes. Dire, c’est aimer, et j’aurai l’âme guérie de sa sourde torpeur, et je courrai te rejoindre où tu voudras. Ta voix est en moi comme un grand vent de liberté. Si j’ai enfin osé te dire « toi », toi que j’aime, n’est-ce pas parce que tu m’as établie, moi ta servante, dans l’absolu de ton amour, comme en plein midi ?

Ma vie demeure terne et sans éclat, mais je n’erre plus en vagabonde, je sais en qui je crois, qui j’aime et qui m’aime. Dis-moi encore, non seulement que tu m’aimes et me sauves et que je t’appartiens, mais dis-moi, toi que y aime, où nous conduit cet amour, où tu conduis ton Église, où nous mène notre communion dans l’amour ? Où est ce repos dont tu nous as parlé, cette paix promise ? Je ne veux plus errer, laisser vagabonder mes sens et mon cœur, je veux que tu me dévoiles ton cœur et ce lieu où tu me veux avec toi et avec tous en toi. Dis-moi, j’écoute et je t’obéirai.

Cantique 1, 8

Si tu ignores ta beauté, sors de toi !

Si tu t’ignores, ô toi ma plus belle création, si tu ne sais pas ta beauté, c’est parce que tu as oublié mon amour et perdu le tien. Le mystère de l’amour est devenu ton problème, et dans ton ignorance tu me crains et tu as peur d’aimer. Sors de toi, car ta beauté c’est ton amour et comment te savoir belle sans aimer hors de toi quelqu’un ? Tu te verras alors en ma beauté, en mon amour, dont cet autre et toi sont les reflets. Sois sûre, toi qui cherches dans les voies de l’Esprit, au-delà de la chair, que l’Esprit te voit et te désire, car tu es belle à ses yeux. Ne sais-tu pas, as-tu oublié dans les larmes de tes fautes, que je suis ton Créateur et ton Sauveur, et que l’amour en toi est mon image, que l’ai faite et refaite ? Connais-toi libre, sors de la prison du dépit de toi-même, et suis-moi : ne suis-je pas un bon pasteur ? Quitte ton pays, risque l’extase d’aimer vraiment, et tu sauras aussitôt où je suis, d’où je t’appelle, car c’est moi qui suis la source et l’objet de cet immense désir en toi. Si tu t’ignores encore et ta beauté, âme inquiète, sors donc de toi, viens, quitte tout et suis-moi !

Cantique 1, 9

J’aime te voir dans ton élan vers moi

Dieu dit à l’âme donnée : « J’aime te voir comme une jeune jument altière, quand tu t’élances vers moi. Dans ton élan vainqueur d’esprit libre, ivre d’espace, hors du temps, hors de toi surtout, désormais en moi, j’aime te dire : « Mon amie ». Car en cet élan de tout ton être, je reconnais le mien, et l’ardeur de ma course sur terre, ce passage que j’y fis, cette pâque. Car c’est moi qui t’ai donné ta liberté, qui t’ai sauvée de l’exil du temps, du mal, et de l’angoisse. Je te vois bondir, mon amie, tendue pour le saut de la mort, pour le dernier obstacle vers l’au-delà. J’ai ouvert le passage à l’éternel, et, désormais, il y a une promesse de bonheur et d’espérance en tout départ, en tout élan, en tout désir d’infini, en tout amour délibéré. »

Aube de Pâques sur tous les matins du monde, fougue tranquille de tout amour sacré dans sa course infinie.

Cantique 1, 10

Tes joues et ton cou sont désirables

Je sais pourquoi Dieu m’a dit que mes joues Lui étaient désirables : c’est parce que j’ai rougi de plaisir quand j’ai su qu’il m’aimait et que le roi désirait ma beauté. Sous mon teint terne et sans éclat, Il a reconnu Son image quand la rougeur de l’amour l’a trahie. Désirée, par Dieu, choisie pour être Sienne, ayant répondu à son appel, comment les joues où se révèle l’intention foncière d’une vie offerte ne seraient-elles pas l’objet de Son désir ? À l’’esprit qui s’abandonne, l’infini donne un baiser, l’accord des volontés s’accomplit, l’unité est faite. L’amour divin s’est ému aussi en admirant la courbe du cou de l’aimée qui s’incline pour Lui tendre son visage. Ce cou, qui peut être raide comme une barre de fer, est souple comme celui d’un cygne. La gracilité d’un cou de femme ne signifie-t-elle pas toute la beauté d’une âme consacrée : consentante d’une simple inclination de sa liberté, elle se donne.

Je te rends grâce, Seigneur, pour le désir de toi que tu m’as mis au cœur et que mon corps exprime. Ma beauté n’est que le reflet de la Tienne et n’est-ce pas cette mystérieuse ressemblance qui nous fait nous désirer et nous donner l’un à autre ?

Cantique 1, 11

Nous te ferons des boucles d’or et d’argent

Quel est ce « Nous » qui me parle soudain ? C’est le « Nous » qui unit le Père à Son fils dans Son Esprit. Mon pauvre visage où s’est révélé Son amour, les Personnes divines veulent maintenant en rehausser la beauté. N’est-ce pas leur amour que reflète une âme donnée ? N’est-ce pas de leur unité qu’elle a reçu la vie dans une communauté ? Mous te ferons des boucles d’oreilles, m’ont-ils dit, car c’est par l’ouïe qu’entre la foi ; ton entendement sera l’accueil amoureux de Notre mystère. Mais l’or de Notre amour divin, Nous l’incrusterons de pointes d’argent, pour que l’éclat de l’Infini n’éblouisse pas tes yeux. Ces incrustations d’argent sont en Nous les traits d’un visage humain, pour que, par cet alliage, tu te reconnaisses facilement dans Notre Deuxième Personne, celle qui fut vendue pour trente pièces d’argent.

Ô Dieu, nous Te rendons grâce, car les paroles d’argent que nous avons entendues de nos oreilles graciées, nous ont incrustés dans le silence d’or de Ta Trinité sainte, tout simplement en Toi.

Cantique 1, 12

En t’attendant, ma vie exhale son parfum

Jusqu’à ce que Tu viennes, Seigneur, que sommes-nous sinon attente, espérance ? La vraie vie est absente sans Toi. En T’attendant notre vie n’est au fond que le désir de Toi, de Te voir et de T’aimer. Partout, et sans cesse, par nos expériences, nous sommes rappelés à Toi, et c’est ainsi que l’essence même de nos vies exhale son parfum. Ce parfum qui monte vers Toi comme un encens, n’est-ce pas notre désir d’infini qui seul peut t’atteindre ? Viens bientôt, viens nous donner ta paix en Te reposant parmi nous.

Ce nard pur d’un grand prix que la pécheresse versa sur Tes pieds était fait de plusieurs fleurs. De même le nard que T’offre Ta communauté est fait des sentiments de tous nos cœurs qui T’appartiennent. Nous le mettons, ce nard de nos souffrances, comme un baume sur Tes pieds crucifiés, sur Ton front blessé d’épines. Même nos péchés pardonnés sont dans ce nard. Le vase d’albâtre de notre cœur fermé s’est brisé et s’ouvre à Ton amour. Que l’onction de l’Esprit g descende pour qu’un parfum d’un bien plus grand prix en monte jusqu’à Toi, en action de grâce.

Cantique 1, 13

La myrrhe du souvenir de Dieu

La résine odorante de la myrrhe, je l’ai recueillie coulant de l’arbre de la vie. Je l’ai conservée au plus profond de moi et son odeur continue d’imprégner mon existence. Le souvenir de l’arbre de la croix, le souvenir de l’ensevelissement du Corps de Dieu, oint de myrrhe et d’aloès, ne me quitte pas. Te souvenais-tu, Seigneur, dans les acclamations au roi du jour des Rameaux, du roi qui T’offrit de la myrrhe au jour de Ta naissance ? Depuis ces jours-là, pour moi, pour nous tous, la myrrhe évoque le souvenir de Tes souffrances, de Ta mort et de l’attente, dans la nuit, de Ta résurrection. Comme saint Bernard, je veux que le mot de myrrhe recueille en ma mémoire tout le mystère de ce qui m’a fait libre du péché et de la mort et de moi. Que je ne l’oublie jamais ! Que je sois bien conscient que mon être est lié au Tien, Dieu, à la vie, à la mort, infiniment libre de tout, avec Toi, sur Ta croix. C’est là que Tu me laisses Te dire, audacieusement : « Mon amour ! ». Élevé de terre, Tu l’as promis, Tu attires tout à Toi. Vers Toi nous levons donc les yeux, Toi notre unique espoir, sur la croix et au ciel, pour que d’en-haut Tu nous unisses, puisque tout ce qui monte converge en Toi.

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