Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Lanza del Vasto

Précurseur du dialogue inter-religieux

Frédéric Vermorel

N°1999-2 Mars 1999

| P. 94-107 |

On s’étonnera peut-être de la parution dans Vie Consacrée d’un article sur Lanza del Vasto. Pourtant, plus d’un religieux, plus d’une religieuse ont été en contact fraternel ou interrogateur, avec la communauté de l’Arche (à ne pas confondre avec celle de Jean Vanier) fondée par Lanza del Vasto. Et peut-être même, à l’inverse, cette communauté nous a-t-elle quelque peu fascinés. Apporter un éclairage sur son itinéraire en toute objectivité est donc un premier point qui peut être utile. Mais, il y a plus. Vita consecrata, aux nos 102 et 103, nous fait un devoir d’être, au titre même de notre vie consacrée, très attentivement ouverts et engagés dans un dialogue inter-religieux sérieux. Présenter Lanza del Vasto comme un représentant de ce dialogue ne prétend évidemment pas en faire le modèle à suivre dans notre propre démarche. D’autres enseignements et d’autres pratiques nous sont proposés par notre Église et sous la responsabilité de nos Ordres et Congrégations qui, selon leur charisme propre, ont depuis longtemps déjà œuvré à ce dialogue. Nous ne voulons pas non plus proposer l’approche doctrinale de Lanza del Vasto (à propos de son « analogie trinitaire » par exempte) comme ce à quoi nous pouvons sans plus consentir. Il reste qu’une présentation, à la fois respectueuse et très documentée, valait la peine d’être proposée. Ce texte précis et exigeant, nous vous le soumettons « pour favoriser la connaissance mutuelle, le respect réciproque et la charité... » (VC, 102) dans le dialogue inter-religieux. L’importance des notes, précieuses et que nous n’avons pas voulu supprimer, nous oblige à publier cet article en deux parties.

...Et cher te soit l’homme qui vient de loin.
Vénère la distance en lui.
La distance est comme une allusion à l’infini...

Il est des hommes dont on perçoit, dès le premier regard, dès la première rencontre, qu’ils viennent de très loin, du plus profond d’eux-mêmes. Lanza del Vasto fut de ceux-ci, qui donna à tant d’hommes et de femmes le goût du voyage intérieur comme celui de la rencontre avec ceux et celles qui nous sont tout à la fois semblables et autres. Les lignes qui vont suivre ne voudraient être qu’un très modeste hommage à cette forte personnalité ; une brève incursion dans sa pensée complexe et sa vie si riche, relues sous l’angle du dialogue inter-religieux dont il fut l’un des précurseurs.

Esquisse biographique

Né en 1901 à San Vito dei Normanni (Pouilles) d’un père d’origine sicilienne, don Luigi di Trabia (lui-même fils illégitime du prince de Trabia) et d’une mère belge, Anne-Marie Nauts, Giovanni Giuseppe Lanza di Trabia grandit entre Italie, France, Belgique et Angleterre. L’instabilité affective de son père, qui abandonne le domicile conjugal quand il n’a que dix ans, affectera profondément la jeunesse et marquera d’une trace indélébile toute la vie du futur Lanza del Vasto. Âme inquiète et intelligence très ouverte, il perd la foi de son enfance à la lecture de Spinoza, Comte, Darwin, Nietzsche et quelques autres. Très tôt il développe une pensée fort personnelle [1] qui se cristallisera vers 1928 dans sa thèse de doctorat en philosophie à l’université de Pise. Intitulée « Les approches de la Trinité spirituelle », cette thèse sera par trois fois remise en chantier pendant les quarante années qui suivront ! À la faveur de son travail philosophique, Lanza retrouve la foi de ses pères : la « vision trinitaire de l’homme et du monde » qu’il déploie dans sa thèse reçoit une étonnante confirmation à la lecture de saint Thomas d’Aquin. Il vit ce qu’il appellera sa « conversion par contrainte logique [2] » Pendant les années qui précèdent son départ en Inde (fin 1936), voyage qui marque la césure la plus fondamentale de son existence, amours et amitiés creusent l’âme du jeune poète (car Lanza est aussi poète [3]) ! : d’une part, l’amour impossible pour une jeune américaine, blessure que ni les diverses liaisons (bien au contraire !), ni les années ne guériront jamais ; et, d’autre part, l’amitié pour Luc Dietrich, un jeune écrivain de dix ans son cadet. Celle-ci constitue un chapitre dont l’histoire de la littérature n’offre point d’exemple comparable : pendant de nombreuses années Lanza renoncera à son œuvre littéraire propre pour que celle de son ami voie le jour [4].

Une amie, Lou Albert-Lasard [5] offre à Lanza le billet de bateau pour se rendre en Inde ainsi qu’il le désire depuis qu’il a lu la biographie du Mahatma Gandhi écrite par Romain Roland. Depuis plusieurs années Lanza cherche pour lui-même et pour autrui une issue aux maux qui affligent le monde occidental. Il se rend donc auprès de Gandhi « pour y apprendre à devenir meilleur chrétien [6] », pour rencontrer « celui qui seul dans le désert de ce siècle a montré une pointe de verdure [7] », celui qui « est venu nous montrer le pouvoir sur cette terre de l’innocence absolue [8] ». Le Pèlerinage aux Sources, publié en 1942, nous raconte non seulement la rencontre avec Gandhi mais encore le pèlerinage aux sources du Gange, les premiers pas du novice yogi sur les chemins de la vie intérieure sous la direction de son maître et ami le sâd-houk [9] Sharma. Ce même livre reste fort discret sur l’appel que Shantidas – c’est le nom, Serviteur-de-Paix, que lui a donné Gandhi – entend dans la nuit du 16 au 17 juin 1937 : « Rentre et fonde ». Ce n’est qu’en 1975, avec la publication de L’Arche avait pour voiture une vigne, que Lanza lèvera un coin du voile sur ce qui se déroula cette nuit-là au pied de l’Himalaya.

Sept ans passeront, la guerre passera, avant que la fondation ne prenne visage et nom : L’Ordre Patriarcal et Laborieux de l’Arche. Ces sept années seront fécondes en voyages (Turquie, Terre Sainte, Mont Athos), rencontres (Simone Weil), amitiés (Daumal, Madaule, etc.) et publications (Judas, un récit biblique qui explore les « pires tentations de l’intelligence [10] », Le Chiffre des Choses, recueil de poésies plusieurs fois réédité et augmenté depuis, Principes et Préceptes du retour à à l’évidence, un petit manuel de vagabondage ascétique [11] commencé sur les routes d’Italie et achevé entre jungle et glacier la nuit de Noël 1937) mais non exemptes d’atermoiements parfois surprenants...

Un premier groupe se constitue autour de Lanza au sortir de la guerre ; fidèles et visiteurs se réunissent dans un atelier de filage et tissage, rue Saint-Paul, à Paris ; c’est là que Lanza commente l’Évangile pendant deux ans [12]. Une première communauté rurale établie selon le modèle des ashrams gandhiens naît à Tournier-en-Saintonge en 1948, mais doit fermer dès 1952. 1948, c’est aussi la date du mariage de Lanza del Vasto avec Chanterelle, une musicienne rencontrée à Marseille pendant la guerre. Chanterelle sera la compagne fidèle et sage des vingt-sept années qui suivront. En 1954, Lanza retourne en Inde pour y rencontrer Vinôbâ, le successeur de Gandhi. De ce nouveau voyage, Lanza tirera un nouvel ouvrage intitulé Vinôbâ ou le Nouveau Pèlerinage [13]. À cette même époque, la communauté nouvellement installée à Tourrettes-sur-le-Loup déménage d’abord à Bolène avant de se fixer définitivement (1962) à La Borie Noble, dans le Haut-Languedoc. Jusqu’à sa mort, le Pèlerin va voyager pour propager les vérités auxquelles il a voulu obéir, fonder des groupes d’amis ou des communautés ; il continue de publier : Les Quatre fléaux [14], un ouvrage de réflexion socio-politique, paraît en 1959, Noé [15], pièce de théâtre qu’il tenait pour son chef-d’œuvre, en 1964, et la version définitive de La Trinité Spirituelle [16] en 1971. Surtout, il continue à lutter pour que la voix de la non-violence se fasse entendre jusqu’au cœur des consciences des bonnes gens dont les « vertus » sont cause des plus grands maux : avec Danilo Dolci, il jeûne dans les taudis de Partinico, près de Palerme, contre la violence mafieuse, et, en cette même année 1957, il jeûne et manifeste contre la torture en Algérie. Suivront encore d’autres jeûnes : celui contre la bombe atomique, le jeûne de quarante jours pendant le Concile (c’est alors que Jean XXIII lui enverra la primeur de Pacem in Terris, accompagnée de sa bénédiction), le jeûne encore au milieu des paysans du Larzac (1972) ou bien devant le surgénérateur de Malville (1976). Pendant toutes ces années, Lanza del Vasto voyage beaucoup, dans les deux Amérique (dont une année entière, en compagnie de Chanterelle, en 1966), en Inde, en Afrique, au Japon et en Australie. Entre deux avions, il rédige les Lettres de l’Arche qui constituent par leur volume la part la plus considérable de son œuvre littéraire.

Les dernières années de Shantidas sont marquées par deux grandes épreuves : en 1973, l’Arche traverse la crise la plus grave qu’elle ait connue depuis la fermeture de la communauté de Saintonge. Lanza del Vasto prend la décision de suspendre les vœux des compagnons. Cette suspension durera deux ans, jusqu’à la Saint-Jean 1975. La fin de cette même année 1975 voit s’abattre la seconde épreuve, plus terrible encore que la précédente : le 12 novembre, Chanterelle, la compagne frêle et forte, la « mère et la cofondatrice de l’Arche [17] » s’éteint, emportée par le cancer. Pendant les cinq dernières années de sa vie, Lanza del Vasto portera au cœur cette blessure du veuvage. Toute l’humanité, toute la fragilité de ce prince de Sicile, de ce maître spirituel, de cet écrivain célèbre, de ce fondateur « à la fois libertaire et féodal [18] » se révèle au grand jour [19]. Le 5 janvier 1981, en la veille de l’Épiphanie, le vieux patriarche s’endort du dernier sommeil, laissant un impressionnant héritage humain (l’Arche), littéraire, philosophique, spirituel et artistique.

Une expérience et une pensée

La brève notice biographique qui précède ne donne qu’une faible idée de la dimension et de la complexité de l’œuvre de Lanza del Vasto. Il est hors de question d’analyser en quelques pages un œuvre qui ne comporte pas moins de quarante titres [20] ! Je voudrais simplement tenter quelques « sondages » dans ce qui constitue d’une part l’expérience concrète, vivante de Lanza del Vasto [21] et d’autre part sa pensée proprement dite. Il peut sembler quelque peu artificiel de procéder ainsi : n’est-ce pas séparer ce qui ne doit pas l’être ? En fait, l’œuvre même de Lanza del Vasto nous y invite et nous y autorise : telle page du Pèlerinage aux sources nous le montre posant « sur le monde hindou un regard aimant, compréhensif, non prévenu de préjugés : l’attitude originale de ce pèlerin c’est une charité de l’intelligence, lucide mais bienveillante, presque unique en son genre [22] » ; ces mots d’Arnaud de Mareuil le disent fort bien : avant que de se caractériser comme pensée, la position de Lanza del Vasto se marque comme attitude. Cette attitude est à la fois spirituelle et poétique, ce qui nous conduira à lire et relire tel poème, telle prière particulièrement significatifs. La pensée vient en second, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit secondaire, bien au contraire ! mais comme le dit le mot même, elle est « pesée [23] », mise en rapport, réflexion, retour sur soi et donc toujours acte second

Attitude spirituelle de Lanza del Vasto

Commençons par écarter quelques malentendus : par attitude spirituelle, j’entends indiquer la manière d’être de la personne dans son intégralité ; il ne s’agit nullement d’opposer ici le corps et l’esprit : non seulement une telle manière de procéder ne serait pas correcte en soi, mais surtout ne correspondrait nullement à l’anthropologie foncièrement non-dualiste de Lanza del Vasto [24]. Par attitude spirituelle, j’entends donc, comme Lanza del Vasto lui-même, la manière dont la personne entre en relation, ou, pour mieux dire, se découvre en relation avec soi-même, avec autrui, avec le monde et avec Dieu.

Mais revenons à Lanza lui-même. Quand il s’embarque à Gênes, le 22 décembre 1936, il ne se doute guère de l’aventure spirituelle qu’il va vivre. « Des mains prévoyantes » avaient placé dans sa valise « toutes les pièces d’un équipement élégant, rationnel et pratique ». Tout cela restera « à Madoura chez les disciples de Gandhi [25] » grâce auxquels il abandonne ses vêtements européens au profit d’une robe et d’une écharpe de coton. Ce geste pourrait apparaître bien puéril et non exempt de vanité esthétisante, or Lanza en parle comme de sa « première délivrance [26]. ». Dès avant son départ, il avait compris qu’il n’accomplissait ni un voyage d’agrément, ni un voyage d’étude : « Ils croient que je vais aux Indes chercher l’aventure, mais je cherche à sortir de l’aventure, à marcher dans le vrai [27] » Aucun exotisme dans sa démarche, mais bien un désir de vérité et c’est ce désir de vérité, cet accueil du réel qui caractérise l’approche que Lanza a de l’Inde et de ses religions. « Vérité oblige (...) Elle exige de nous autre chose qu’un acte de locution. (...) Nous lui devons l’adhésion de tous nos actes [28] ». Le geste de quitter ses vêtements d’occidental pour revêtir ceux des disciples de Gandhi n’est pas un geste « quelconque » : il marque l’entrée dans une nouvelle disponibilité d’esprit. « Du jour où je ceignis (ma robe), la prison de verre où je me trouvais enfermé s’évanouit et j’entrai de plein pied dans le champ des relations humaines [29] ». À cette disponibilité répond celle de ses vis-à-vis : « Tous ceux qui craignent de se souiller au contact des étrangers - et c’est le cas de tous les Hindous qui se conforment à leur tradition - me devinrent accessibles : je pus entrer dans leur confiance, pénétrer dans leurs maisons. J’acquis l’amitié de quelques-uns [30] ». La seconde libération que connaît Lanza est la perte de son argent qu’on lui vole tandis qu’il prend son bain au fleuve. « Il est des moments dans notre vie, rares et choisis, où Dieu prend soin de nous montrer avec évidence qu’il est notre seul soutien [31] ». En Inde, il est du devoir de tout maître de maison de pourvoir au besoin du renonçant. « La Loi de Manou dit : Celui qui prépare son repas pour soi seul mange le péché [32] ». Et de fait, la Providence interviendra toujours pour que le Pèlerin ne manque de rien : que ce soit le « Philosophe » rencontré à Shrirangam, son maître et ami le sâdhoek Sharma, ou tel membre du parti du Congrès croisé dans le train, tous auront à cœur d’être cette Providence à laquelle le Pèlerin s’est remis corps et âme.

Abandon et ouverture ; on pourrait traduire par pauvreté, obéissance et chasteté. Rien de tout cela n’est évident pour cet aristocrate du sang et de l’esprit. Mais la grâce seconde toujours les hommes de bonne volonté et, au-delà de l’Inde et des personnes que Lanza rencontre, c’est Dieu lui-même qui se révèle à lui au fil des jours. Tout comme l’islam révéla Dieu à Charles de Foucauld et à Louis Massignon, l’hindouisme va donner à Lanza de « devenir meilleur chrétien ». Précisons : l’hindouisme et certains hindous qui reconnaîtront dans le Pèlerin un frère et lui donneront de reconnaître en eux autant de visages de Dieu. Certaines de ces rencontres auront un tour plus philosophique, d’autres conserveront une tonalité plus existentielle, telle celle du « Brahmane fainéant [33] » qui lui éclata de rire à la figure quand Lanza lui demanda de prendre garde à ne pas égarer sa bourse... Autre rencontre, à la fois fort humaine et fort philosophique, celle décrite au troisième chapitre du Pèlerinage - justement intitulé « Shrirangam ou le Philosophe sur le toit ». Bravant tous les préjugés de caste, pour être fidèle à l’enseignement de Gandhi, le « Philosophe » reçoit chez lui le Pèlerin et lui offre à manger. S’ensuit une conversation où Lanza a la surprise d’entendre son hôte parler de l’abandon de la volonté propre ou de la grâce en des mots qui semblent tirés de l’Imitation de Jésus Christ ou de saint Augustin, ou bien encore de « la différence spécifique qui subsiste jusque dans l’extase et l’union, entre l’âme humaine et la nature de Dieu [34] », ou bien encore de comment « dégager l’homme de la passion [35] » par un amour voué à Dieu seul ; or on ne peut aimer « l’Un, l’ineffable, l’inconcevable (...), c’est pourquoi Dieu en son infinie bonté a condescendu à l’amour de l’homme en sincarnant [36] ».’Et le Philosophe de confesser Jésus Christ, Fils de Dieu incarné. « Et pourquoi, je vous prie, le Tout-Puissant ne pourrait-il pas s’incarner ? (...) Il l’a fait tant de fois [37]. » Lanza qui nous décrit la scène ne la commente pas. Il écoute, il accueille et suspend le jugement. Cette attitude de suspension du jugement caractérisera toujours sa spiritualité. « Rien n’est faux ni vrai de par la pure raison (...) La logique ne peut juger que de l’enchaînement des propositions, non de la vérité des principes, lesquels, par définition, ne s’enchaînent à rien (...) La seule chose qui démontre la vérité de ce qu’un philosophe affirme, c’est cela qu’il est capable d’en réaliser par tous les actes de sa vie [38] » : cette affirmation du philosophe de Shrirangam, rien n’interdit de penser que Lanza la fasse sienne. Cette suspension du jugement sur autrui et les positions d’autrui ne lui interdit pas de choisir pour lui-même l’air qui convient à sa poitrine : après trois jours à l’ermitage de Ramana Maharshi [39], il juge qu’il y a en lui-même « une inquiétude chrétienne qui se préfère, quoique boiteuse, à la sérénité parfaite [40] » dont il voit le modèle en ces lieux. Il tient que « charité vaut mieux encore que sagesse [41] », et c’est pour cela qu’il se rendra chez Gandhi.

Une des plus belles pages du Pèlerinage aux sources est celle où Lanza del Vasto nous dépeint sa première rencontre avec celui qu’il n’appellera plus désormais que Bapou-dji, titre qui tient à la fois de Papa et Monseigneur... Gandhi est celui qui « est venu nous montrer sur cette terre le pouvoir de l’innocence absolue. Il est venu prouver qu’elle peut arrêter les machines, tenir tête aux canons, mettre en péril un empire [42] ». Gandhi n’est pas un théoricien en chambre. Il se définit lui-même comme « un idéaliste pratique ». Au jeune européen venu se mettre à son service et au service de sa cause, il conseille « fortement » de mettre de côté tout travail intellectuel, mais de se consacrer exclusivement au travail manuel, commencement et principe de toute honnêteté. Gandhi n’est pas un métaphysicien ; ses préoccupations sont avant tout d’ordre moral. Sa vision du christianisme est d’ailleurs avant tout éthique : comme beaucoup d’Hindous, il n’accorde guère d’importance au fait que le Christ Jésus soit historiquement situé ; ce qui a du prix à ses yeux, c’est la doctrine et singulièrement celle du Sermon sur la montagne. La force de Gandhi tient à cela qu’il est l’homme d’une seule idée, inlassablement reprise, répétée, commentée et surtout appliquée. De la conviction qu’amour et vérité sont une seule et même réalité découle toute sa doctrine spirituelle, morale, politique, sociale et économique. La non-violence gandhienne est une charité en acte. « C’est la seule entrée du Royaume, car Dieu est Vérité et la Vérité est le but ; mais l’Amour est la voie. C’est pourquoi l’amour de Dieu qui ne s’exprime pas par le service de l’homme est un leurre [43] ». À l’aristocrate qui se proclamait « seul partisan de son parti [44] » parce que « n’ayant point part à la chose publique [45] », Gandhi va enseigner un authentique amour des pauvres et des exclus. Que Dieu se cache et se révèle dans les plus petits, que nous devions nous approcher de chacun avec infiniment d’humilité, que l’amour soit vainqueur du monde, de nous-même et de nos ennemis : « cette vérité-là, nous la savions depuis toujours, nous chrétiens. Mais elle est restée chez nous si dépareillée, si étrangement contraire à tout ce que le monde et les hommes nous ont enseigné que nous ne savions qu’en faire. Nous la tenions entre des murs d’église et dans l’ombre du cœur. Il a fallu qu’il vînt, lui, l’Hindou, nous apprendre ce que nous savions depuis toujours [46] ».

Lanza del Vasto n’est pas allé chez Gandhi pour s’enquérir de quelque doctrine ésotérique ; il n’est pas davantage allé chez Gandhi pour y découvrir les énoncés théologiques de la foi chrétienne (fort vagues et de type tolstoïen dans la pensée de ce dernier), mais bien pour y apprendre à devenir meilleur chrétien. Sa rencontre avec Gandhi constitue un passage et une sorte de nouvelle naissance, ce que marque bien le fait que Gandhi lui donne un nouveau nom : Shantidas, ce qui veut dire « serviteur de paix ».

L’Esprit souffle où il veut et l’Esprit va ramener le Pèlerin dans ses patries. D’une certaine manière, l’Inde ayant rendu Lanza del Vasto à lui-même ne pouvait que le reconduire chez lui. « Les problèmes de la mécanisation, de l’asservissement à la commodité, du lucre, de la violence et de l’irréligion [47] » avaient conduit Lanza auprès de Gandhi. Il pensait terminer ses jours auprès du Mahatma ou bien en quelque village où celui-ci choisirait de l’envoyer ; « mais en vertu du principe même de Swadeshi [48], la place d’un disciple occidental de Gandhi était en Occident, et sa tâche de semer le grain dans la terre la plus ingrate : chez lui. N’était-ce pas là que la nécessité de la doctrine se faisait le plus sentir ? [49] » « L’Inde l’a ramené à ses racines [50] ». Gandhi et sa doctrine ne sont d’ailleurs pas l’unique cadeau de l’Inde à notre Pèlerin, c’est pourquoi je voudrais m’arrêter un instant sur la très belle figure du Sâdhoek Bhairâb Sharmâ.

Lanza est resté fort discret sur son « vénérable ami », respectant en cela son humilité. Une lettre à sa mère, que cite Arnaud de Mareuil [51], nous en apprend davantage que Le Pèlerinage aux sources : « Mon maître a environ dix ans de plus que moi (...) Quoique marié, il vit en moine. (...) Il est journellement visité de visions, qui bouleversent son frêle organisme. Il lui arrive, en méditation, d’être soulevé un peu au-dessus de terre. Il connaît la vertu des herbes, des talismans et des formules. Et je l’ai vu opérer des guérisons... » Cet homme aussi surprenant qu’effacé va aider Lanza del Vasto à consolider l’extraordinaire expérience spirituelle qu’il vient de vivre en accomplissant le pèlerinage aux sources du Gange et de la Djamna. Un mois plus tôt, alors qu’il redescendait des monts, il a entendu une voix qui lui disait : « Shantidas, que fais-tu là ? Rentre et fonde [52] » « Voilà que m’apparaît comme une révélation ce que je savais depuis toujours », note-t-il dans ses carnets [53]. Mais entendre des voix célestes ne suffit pas à fonder quelque entreprise que ce soit ; il y faut encore une solide préparation. La grâce n’agit pas contre la nature mais « sur » elle. Et cette préparation va consister dans l’apprentissage du yoga, tout d’abord à l’école du swami Shivananda puis sous la direction du sâdhoek Sharma. Arnaud de Mareuil résume fort bien cette aventure spirituelle : « L’intervention du sâdhoek doit confirmer, purifier cette expérience, l’enraciner à longueur de temps dans l’âme visitée par la grâce. N’est-ce pas le but de toute discipline spirituelle ? C’est l’exacte signification du mot yoga : yôg, racine sanscrite proche du mot latin jugum, joug et joint [54] » C’est avec ardeur que le novice s’attelle aux brancards du yoga royal [55], non sans mise en garde de la part de son maître. De fait, les accidents de parcours ne manqueront pas : tentations extrêmes, visions hallucinatoires, périodes d’extrême sécheresse... et au sortir des marécages et des déserts [56] : la joie et la suprême tentation : « Seul, libre, pauvre, nu, conforté de sagesse et content de moi-même, c’est le moment qu’il me faut prendre garde de ne pas être parti comme un voleur [57]. La raison du voyage, c’est le retour », note-t-il à la même page.

Toute son expérience indienne va conforter Lanza del Vasto non seulement dans sa foi en la non-violence [58], mais encore dans sa native ouverture de cœur et largesse d’esprit : comment seulement imaginer qu’un homme ou un groupe d’homme puisse s’affirmer exclusif détenteur de la vérité quand on a vécu ce qu’il lui a été donné de vivre ? Comment, d’autre part, ne pas inviter d’autres à le suivre dans la grande aventure ?

Ah, frère humain, si ton œil est ouvert,
Tente le continent que je t’ai découvert...

Né au Mans en 1958, Frédéric Vermorel découvre à l’âge de treize ans les figures de Gandhi, Lanza del Vasto, Martin Luther King et Dom Elder Camara. Études à l’Institut National des Langues Orientales et à l’Institut d’Études Politiques à Paris. Service civil à l’Arche de Jean Vanier. C’est là qu’il découvre la mission de réconciliation des personnes handicapées. En 1984, il devient membre de la communauté de Santa Maria delle Grazie, une fondation italienne récente qui s’insère dans la triple filiation de Taizé (monastique et œcuménique) de Pax Christi (spiritualité de la paix) et Spello (insertion, accueil et vie fraternelle). Il s’y laisse façonner par la Parole de Dieu, son amour pour la liturgie, sa préoccupation particulière pour le dialogue entre chrétiens et musulmans. En 1996, il revient pour un an à l’Arche avant de commencer des études à l’Institut d’Études Théologiques (I.E.T.) de Bruxelles. Il vit actuellement à La Viale Europe, une communauté de vie formée de pères jésuites et de laïcs, engagée dans l’apostolat auprès des jeunes et des institutions européennes.

[1Comme en témoigne le livre 1 du Viatique intitulé Enfances d’une pensée (Éd. du Rocher, 1991).

[2Titre du livre 3 du Viatique.

[3Lanza del Vasto a publié deux recueils de poésies italiennes et un recueil en langue française : Le Chiffre des Choses aux éditions Denoël (4. édition : 1972).

[4De Luc Dietrich, deux romans autobiographiques sont particulièrement poignants : Le Bonheur des Tristes et L’Apprentissage de la ville, tous deux publiés en collection Folio.

[5D’origine juive, elle avait été l’amante du grand poète autrichien Rilke.

[6Le Pèlerinage aux Sources, Le Livre de Poche, 1964, p. 144,

[7Ibid., p. 150.

[8Ibid., p. 150.

[9Sâdhoek, c’est-à-dire « pénitent », second échelon dans la hiérarchie ascétique hindoue, au-dessus du brahmatchari (chaste ou novice) et en-dessous du sâdhou (délivré).

[10Préface au Judas.

[11Principes et Préceptes du retour à l’évidence, Denoël, 1945, huitième édition sous le titre Éloge de la vie simple, Le Rocher, 1996.

[12De ces causeries naîtra le livre justement intitulé Commentaire de l’Évangile. Vingt ans plus tard paraîtra un commentaire des premiers chapitres de la Genèse intitulé La Montée des Âmes Vivantes.

[13Vinôbâ ou le nouveau pèlerinage, Denoël, 1954 ; Gallimard, coll. Folio, 1982.

[14Les Quatre fléaux, 4° éd. Le Rocher, 1993.

[15Noé, Denoël, 1965.

[16La Trinité spirituelle, Le Rocher, 1994.

[17Arnaud de Mareuil, Lanza del Vasto, sa vie, son œuvre, son message, Daneles, 1998, p. 200.

[18Arnaud de Mareuil, op. cit., p. 456.

[19Ce n’est pas le moindre mérite de la biographie qu’Arnaud de Mareuil, compagnon de l’Arche, a récemment publié, que de mettre en lumière la profonde humanité d’un Lanza trop souvent perçu comme hautain et orgueilleux.

[20On trouvera en annexe la liste des principales œuvres en français de Lanza del Vasto.

[21C’est ici qu’il faut se souvenir du beau titre (anglais) de l’autobiographie de Gandhi : The Story of my experiments with truth.

[22A. de Mareuil, op. cit., p. 122.

[23Cfr La Trinité spirituelle, p. 56.

[24Cf. La Trinité spirituelle, p. 31 : « L’esprit est tout entier sensible. L’esprit est tout entier intelligent. L’esprit est tout entier volontaire ».

[25Le Pèlerinage..., p. 403.

[26Ibid., p. 37.

[27Viatique, cité par A. de Mareuil, op. cit., p. 122.

[28Le Pèlerinage..., p. 45.

[29Ibid., p. 38.

[30Ibid., p. 39.

[31Ibid., p. 110.

[32Ibid., p. 330.

[33Le Pèlerinage..., chapitre II.

[34Ibid., p. 112.

[35Ibid., p. 116.

[36Idem.

[37Idem.

[38Le Pèlerinage..., p. 112-113.

[39Un des plus grands mystiques advaïta de l’Inde contemporaine, qui sera le maître de dom Le Saux.

[40Le Pèlerinage..., p. 143.

[41Idem.

[42Ibid., p. 150.

[43Ibid., p. 174.

[44Le Chiffre des Choses, Portrait de Chrysogone.

[45Idem.

[46Ibid., p. 150.

[47Le Pèlerinage.... p. 388.

[48Swadeshi : autonomie, dépendance de soi.

[49Le Pèlerinage..., p. 389.

[50René Doumerc, Dialogues avec Lanza del Vasto, Cerf, 1980, p. 72.

[51A. de Mareuil, op. cit., p. 137.

[52L’Arche avait pour voilure une vigne.

[53Viatique.

[54A. de Mareuil, op. cit., p. 134.

[55Râdj-yôg, un des cinq yoga de la tradition, avec le yoga de la connaissance, le yoga des macérations, le yoga de l’action et celui de la dévotion. En occident, on ne connaît le plus souvent qu’une forme appauvrie du yoga royal, réduit à l’état de gymnastique visant au simple bien-être.

[56Le parcours spirituel de Lanza n’a rien de très surprenant. Les apophtegmes des Pères du désert ou la vie de saint Benoît nous offrent de semblables épisodes.

[57Le Pèlerinage..., p. 388.

[58Non-violence qui, ne l’oublions pas, constitue le cœur de sa propre doctrine et la racine de tous ses engagements ultérieurs.

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