Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Congrès international des jeunes religieux et religieuses

Amaury Bégasse de Dhaem, s.j.

N°1998-5 Septembre 1998

| P. 300-304 |

Voici encore une réflexion, de tonalité plus directe, mettant à jour les tensions présentes dans ce type de rassemblement. L’analyse est plus tranchée, mais non pas en opposition désolée ou désolante qui viendrait du mauvais esprit. Au contraire, c’est dans un mouvement qui procède aussi de la volonté de donner à ces manifestations “spectaculaires” leur qualité spécifique de rayonnement proprement évangélique.
Ce texte a été publié dans le n° 593 (1er novembre 1997) des Nouvelles mensuelles de la Province Jésuite de Belgique Méridionale. Nous remercions l’auteur et l’éditeur responsable des Nouvelles de nous avoir permis de le reproduire ici.

J’ai participé, avec des confrères d’Angleterre, des États-Unis, du Congo-Kinshasa, de l’Inde, de la Thaïlande, de l’Indonésie et de la Pologne, au Congrès des jeunes religieux et religieuses qui a eu lieu à Rome, du 29 septembre au 4 octobre. Nous nous sommes retrouvés 800 à 900 jeunes des cinq continents pour une semaine d’échanges sur le thème “Nous avons vu le Seigneur”. Assemblée très diversifiée, où l’on nota cependant l’absence ou la très discrète présence de plusieurs “poumons” de la vie religieuse contemporaine : le “poumon” de la vie monastique, le “poumon” des Congrégations nouvelles et des branches religieuses des “Communautés nouvelles”, le “poumon” de l’Europe orientale sous-représentée par rapport à sa consœur occidentale.

Le programme ordinaire – très dense – commençait par une conférence suivie généralement de témoignages de jeunes religieux, de “flash” de tables tirées au sort dans l’assemblée plénière, de l’eucharistie, célébrée dans la même salle du congrès, et du repas. Dans l’après-midi avaient lieu des échanges en petits groupes linguistiques (une dizaine de personnes), souvent de très bonne qualité, puis en “constellation linguistique” anglaise, espagnole, italienne, française ou allemande. Chaque “constellation” eut son mode propre de fonctionner et ses propres préoccupations. Un exemple fut celui des deux constellations” de langue anglaise où se manifestèrent les préoccupations d’un certain courant de la théologie féministe, réclamant l’usage généralisé de l’ inclusive language dans les interventions.

Le mardi eut lieu une messe très recueillie à St Pierre suivie d’un spectacle dans la salle Paul VI et de la rencontre avec le Pape. Le samedi fut réservé à écouter les messages des diverses “constellations” linguistiques suivies de la réaction spontanée de quelques participants (interrompue pour permettre une ultime communication commerciale sur l’acquisition de la cassette-vidéo et du CD-Rom du Congrès et sur le respect des droits de reproduction...), du salut des présidents de l’U.I.S.G. et de l’U.S.G. et d’une “para-liturgie” finale. Vous trouverez ci-dessus le texte de la “constellation” francophone, enfanté non sans douleur à travers une intéressante expérience du combat des esprits, de la désolation et de la consolation finale.

Le Congrès a été organisé de manière très “professionnelle”. Il avait lieu dans un hôtel quatre étoiles de la périphérie. Chacun reçut un sac “Samsonite” contenant divers badges, foulards, porte-monnaie, posters, autocollants et programmes en papier glacé. On ouvrit un site sur Internet et on mit l’accent sur les moyens de communication modernes : cassettes-vidéo, CD-Rom du Congrès, etc. Des feuillets circulaient ensuite dans le public pour passer la commande. Depuis les exposés jusqu’aux moments de fêtes et aux liturgies, tout était soigneusement programmé et ne laissait guère de place à l’improvisation. En laissait-on assez à l’Esprit Saint ?

Un certain nombre de choix furent faits par les organisateurs. Le plus fondamental fut sans doute celui de présenter une image du religieux jeune, dynamique, talentueux, moderne : une image dépoussiérée, “vendable”, en termes de marketing, au monde de la communication contemporaine. Le ton se voulait résolument positif et porté à souligner la beauté de la vie religieuse et l’enthousiasme de ses membres, ce qui traduit le titre même du Congrès : “Nous avons vu le Seigneur”. La dimension de la croix et du mystère pascal, celle du combat spirituel quotidien et des difficultés personnelles auxquels nous sommes confrontés furent dès lors peu soulignées. De là naquit chez plusieurs cette question : “la joie de notre vocation est-elle une joie euphorique et programmée, la beauté de notre vocation est-elle la beauté plastique du monde hellénistique ? Ou est-ce une joie et une beauté qui naît dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore ?”

Une bonne illustration de cette volonté de montrer un visage beau et jeune de la vie religieuse qui puisse être “reçu” par “le monde”, fut la fête organisée le mardi dans la salle Paul VI. Confiée à des religieuses et religieux spécialistes en matière de médias et de communication, elle nous valut deux heures de fête très organisée, pendant que nous attendions l’arrivée du Saint-Père. Un spectacle mi “show à l’américaine”, mi “show de la RAI”, avec danses rap, chants en play-back... nous fut proposé. Ce fut un grand repos d’esprit, car on nous disait quand il fallait lever les mains et quand les baisser, quand agiter les foulards à droite et quand à gauche, quand applaudir et quand ne pas applaudir, quand être joyeux et quand être triste, quand être enthousiaste et quand ne pas l’être... Beaucoup regrettèrent le caractère orchestré de la fête et ce désir de “faire jeune” (ne le sommes-nous donc pas ?) en confondant les jeunes adultes que nous sommes avec l’animation d’un groupe d’adolescents. Plusieurs de ceux qui, comme moi, ont participé aux récentes JMJ notèrent le contraste entre la spontanéité de la ferveur et de l’enthousiasme nés à Paris et le caractère fictif ou artificiel de la fête qui nous fut organisée.

L’image du religieux véhiculée dans les gestes et les paroles de ce spectacle, à l’instar de l’ensemble du Congrès, me fit penser à l’image publicitaire ou à celle du “jeune cadre dynamique” transposée, mutatis mutandis, à la vie religieuse : le jeune religieux beau, intelligent, dynamique, ce que nos amis italiens appellent le “religieux in gamba. L’expérience de notre vie religieuse ne nous enseigne-t-elle pas au contraire la fécondité secrète que Dieu donne souvent aux plus humbles de ses consacrés ? Les trop faibles, les très pauvres, les Saintes Bernadette de tous les temps et de tous les lieux, “juste bonne - selon ses propres termes - à être rangée comme un balai dans une armoire”, n’auraient-ils pas leur place parmi nous, au sein de nos ordres et de nos congrégations ?

Seuls tranchèrent dans cette atmosphère fébrile le profond témoignage d’un Père Trappiste de l’Atlas, méditant sur le martyr de ses confrères en Algérie et celui de sœur Nirmala, nouvelle supérieure des “Missionnaires de la Charité”. Le témoignage de cette dernière fut malheureusement interrompu pour permettre à d’autres animations d’avoir lieu : une vidéo, l’arrivée d’un clown, etc. Le discours du Saint-Père s’inscrivit dans la ligne des deux témoignages et non dans celle du show, de sorte que deux “dynamiques” se croisèrent sans vraiment se rencontrer : chacun naviguait à des profondeurs différentes... Image du congrès ?

Dans le but de ne pas blesser les sensibilités essentiellement anglo-saxonnes et d’un certain courant de la théologie féministe, on refusa aussi la concélébration aux jeunes prêtres qui la demandèrent et il n’y eut pas d’eucharistie à la fin du congrès, mais ce que les organisateurs appelèrent une “para-liturgie”.

Ce congrès fut important pour un bon nombre de jeunes religieux et religieuses qui, appartenant quelquefois à de petites congrégations ou à des congrégations très vieillissantes, ont eu pour la première fois l’opportunité de rencontrer d’autres jeunes religieux et de partager avec eux leur expérience de la vie religieuse. Ils en retirèrent une confiance plus grande dans la valeur de leur vocation et un enthousiasme renouvelé. Ce fut l’aspect le plus positif.

Je terminerai en soumettant à votre sagacité et à votre prière quelques observations, suggestions ou questions :

  • Ne conviendrait-il pas à l’avenir de veiller à une meilleure représentation des ordres contemplatifs, des congrégations nouvelles et des branches religieuses des communautés nouvelles et de certaines parties du monde dans l’assemblée, afin que celle-ci respire plus amplement de l’ensemble de ses “poumons” ?
  • Ne faudrait-il pas favoriser davantage, comme beaucoup semblaient spontanément le désirer, les échanges personnels sur ce qui fait le prix et la beauté de notre vie religieuse : un combat spirituel intense de tout l’être avec Dieu dans le service de sa mission ? Ne vaut-il pas mieux renoncer à tout désir excessif de “vendre” une vie religieuseclean et chatoyante dans un monde commercial ?
  • Dans le but de se sentir plus “libre” par rapport à l’institution ecclésiale - telle fut la justification avancée – on a choisi d’organiser ce Congrès, non dans une maison religieuse ou au Vatican, mais dans un hôtel quatre étoiles de la périphérie. Est-ce un signe prophétique pour notre monde désenchanté et pour la foule immense des très pauvres ? Est-ce cohérent par rapport à nos déclarations unanimes de vouloir aimer, servir et vivre l’Église dans la pauvreté, la chasteté et l’obéissance ? De quelle conception de la liberté parle-t-on ?
  • Ne faut-il pas apprendre à hiérarchiser, d’une part une sensibilité, plus ou moins vive selon les groupes et les régions (comme celle d’un certain courant de la théologie féministe, par exemple) et d’autre part la foi et la liturgie de l’Église, comme dans le cas de la concélébration, fruit de la réforme conciliaire, ou de la possibilité d’avoir une Eucharistie finale, “source et sommet de la vie chrétienne”, comme le dit le dernier Concile, “centre de notre vie” comme le rappelle le texte de la “constellation” francophone ?

Afin que, comme nous le rappelle cette belle prière du Père Arrupe, que “nous ayons vu le Seigneur” ou que, plus modestement, “nous l’aimions sans l’avoir vu”, notre mode d’agir soit toujours son mode d’agir.

Via del Quirinale, 29

I-00187 ROMA, Italie

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