Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

De la mémoire à la prophétie : orientations et propositions

(Chapitre général des Frères Mineurs, 5-25 mai 1997)

Luigi Perugini, o.f.m.

N°1998-4 Juillet 1998

| P. 252-258 |

Il est très stimulant de prendre connaissance de ce texte de présentation des travaux du dernier Chapitre des Frères Mineurs. Il nous semble bien situer un ensemble de points importants (Fraternité et monde ; Fraternité évangélisatrice ; Unité dans la diversité ; Formation ; Partage des biens) auxquels la vie religieuse se doit d’être attentive, en ces temps de questionnements et, parfois, de crise.

L’iter redactionis du document

Du 5 au 25 mai 1997, les Frères Mineurs ont célébré leur dernier chapitre général du second millénaire à Assise, près de Sainte-Marie-de-la-Portioncule, là où François commença sa vie évangélique et conclut son pélerinage terrestre, et où naquit l’Ordre franciscain, envoyé aussitôt dans le monde entier pour témoigner et annoncer l’Évangile de Jésus Christ. Les Pères capitulaires, provenant de 103 pays et représentant les 18 000 Frères travaillant dans le monde, avaient pour objectifs, non seulement d’élire le nouveau Ministre général et son Définitoire, mais surtout de redécouvrir le trésor de leur propre vocation - être frère en mission - et de déterminer de nouveaux buts à atteindre et les moyens d’y parvenir.

La procédure à suivre avait été fixée lors de la rencontre du Définitoire général avec les présidents des quinze Conférences des Ministres provinciaux. À cette occasion, en mai 1996, il avait, en effet, été décidé que la relation du Ministre général et les relations des présidents constitueraient l’instrumentum laboris du Chapitre. Ces relations étaient ordonnées selon le même schéma : vérification du chemin parcouru par l’Ordre durant la période 1991-1997 ; problèmes, défis et perspectives pour le temps présent ; nouveaux buts pour la période 1997-2003. Tout le “matériel” avait été envoyé en avance aux pères capitulaires, avec un guide pour l’étude des documents, afin qu’ils puissent se réunir à Assise en étant prêts à partager expériences, évaluations et propositions pour le futur.

De la mémoire à la prophétie

À l’aide de ce “bagage”, enrichi à Assise du partage de la foi et du même projet de vie ainsi que de la contemplation de tant de visages différents, les 145 Pères capitulaires ont cherché à répondre à la question de fond : que faire aujourd’hui et demain, dans l’Église et dans la société, pour le Seigneur et son Règne ? La réponse à cette question se trouve dans le document De la mémoire à la prophétie : orientations et propositions, qui, en s’appuyant sur les racines du charisme et le grand héritage spirituel reçu, cherche à répondre aux défis lancés à l’Ordre par l’Église et le monde d’aujourd’hui. Il y répond en déterminant des objectifs prioritaires et des itinéraires concrets, afin que les Frères Mineurs puissent réaliser leur tâche prophétique de rappeler et de servir le dessein de Dieu sur les hommes par la Christi vivendi forma, assumée par François et ses premiers compagnons.

Ces objectifs et itinéraires sont regroupés en cinq grands domaines : 1. Fraternité et monde : situation nouvelle ; 2. Fraternité évangélisatrice ; 3. Unité dans la diversité ; 4. Formation : structures et méthodes ; 5. Partage des biens. Chaque domaine est présenté selon le même schéma : mémoire, défis, propositions et recommandations. Le traitement de la mémoire et des défis est limité à l’essentiel, dans la mesure où il existe sur le sujet un matériel déjà consistant à la disposition des Fraternités provinciales et locales. Au contraire, un large espace est consacré aux propositions et recommandations, qui visent à aider les Provinces et les Fraternités à assumer des tâches précises et coordonnées dans des secteurs retenus comme prioritaires par l’Ordre, à la veille du troisième millénaire. Ces différents points trouvent leur origine dans les chemins préférentiels empruntés par l’Ordre ces dernières décennies, surtout dans le désir de revenir à la source de sa vocation et de sa mission : “La vie des Frères Mineurs est d’observer le saint Évangile de notre Seigneur Jésus Christ” (Règle 1, 2) et “Allez, très chers, deux par deux, dans les diverses parties du monde, annonçant aux hommes la paix et la pénitence” (Tommaso Da Celano, Vita prima di san Francesco d’Assisi, 29). Ces deux dimensions - observer et aller - reçoivent une forme particulière à partir de la proposition de saint François : “L’Ordre des Frères mineurs est une Fraternité” (Constitutions 1, § 1), proposition qui trouve sa raison d’être dans “l’être envoyé” pour remplir la terre de l’Évangile du Christ.

Orientations et propositions

Les orientations et les propositions, fruits de la relecture de la mémoire et des réponses à donner aux défis d’aujourd’hui, touchent l’urgence et les modalités de l’évangélisation, à partir du charisme particulier des Frères :

  • Fraternité et monde : situation nouvelle (nos 4-8). La lecture des “signes des temps”, illuminée par l’expérience de Dieu et animée par la passion pour les “lépreux” d’aujourd’hui, et la référence constante à “l’esprit d’Assise” orientent l’action des Frères Mineurs dans deux directions. La première concerne le dialogue avec le monde et l’histoire. Se souvenant que le dialogue est “le nouveau nom de la charité” et que le pluralisme religieux exige un style dialogal dans les relations, le Chapitre approuve l’organisme Service pour le dialogue, constitué par le Définitoire général et articulé en trois commissions : dialogue œcuménique, dialogue interreligieux et dialogue avec les cultures. La seconde direction proposée par le document concerne l’engagement à être promoteur d’une nouvelle culture d’espérance et de solidarité. Elle se concrétise dans la ratification de l’option préférentielle pour les pauvres et les exclus de la société, demandant aux Frères de “partager leur vie, leur histoire et leur espérance pour être évangélisés aussi par eux”, et dans l’exhortation adressée aux Frères Mineurs, en conformité au mandat de François, à s’engager concrètement en faveur de la justice, de la paix et de la sauvegarde du créé.
  • Fraternité évangélisatrice (nos 9-17). Conscients que le geste prophétique aujourd’hui requis est de transmettre aux autres le trésor confié aux Frères Mineurs par saint François, les Pères capitulaires déclarent que l’Ordre ne peut “épargner aucune énergie personnelle et communautaire, refuser aucun bien, fuir aucun défi qui interpelle le charisme”. Mais avant d’indiquer les engagements à assumer et les choix à effectuer, ils éveillent l’attention sur ce qui rend véridique le témoignage du Dieu vivant, et efficace le service à l’homme.

Il y a, en premier lieu, la requête de donner priorité à la contemplation, “comme élément fondamental dans la vie et la mission des Frères”. Et ceci avec des “gestes” tangibles : revitaliser l’expérience spirituelle “comme première expression de la seqnela Christi” ; promouvoir l’esprit de contemplation par de nouvelles formes de prière, de fréquentes rencontres autour de la Parole de Dieu, des expériences de contemplation dans des maisons de retraite et des ermitages, et la prière partagée avec le peuple de Dieu. En second lieu, il est fait référence au soin à apporter à la qualité et à la visibilité de la note caractéristique de l’Ordre, la Fraternité, en sachant bien que “le témoignage de la fraternité est la première forme d’évangélisation”. Enfin, il est fait appel à la vertu de sagesse pour dépasser d’éventuelles tensions à l’intérieur de la Fraternité, surtout lorsque sont requis des choix courageux, pour intégrer “de manière dynamique les aspects variés de notre charisme et de notre service”, et pour sauvegarder la qualité de notre vie de Frères Mineurs, afin de rendre toujours visible et significatif notre témoignage évangélique.

Au sein de ces trois grandes “admonitions”, est mentionnée la multiple activité évangélisatrice des Frères Mineurs, qui va de la collaboration avec toute la famille franciscaine à la communion avec le laïcat “dans le respect de sa dignité et de son rôle ; de la pastorale paroissiale, à vivre en tant que Frères Mineurs, à la détermination de nouvelles formes et de nouveaux modes d’évangélisation ; de l’engagement dans les projets missionnaires de l’Ordre à la prise en charge directe, de la part des Conférences et des Provinces, de projets missionnaires spécifiques.

- Unité dans la diversité (nos 18-26). En expérimentant concrètement à Assise l’unité et l’universalité des Frères Mineurs, le Chapitre invite à mettre l’accent sur l’essentiel : la vocation de Frère Mineur et le témoignage de la communion. Cela comporte le courage – poursuit le texte – de soumettre au discernement les structures de l’Ordre, au moyen desquelles la vie s’exprime et la mission se réalise, afin que l’Ordre des Frères Mineurs soit une véritable Fraternité, que s’établisse entre nous la culture de la communion et de la solidarité, que notre mission sache répondre aux exigences des temps nouveaux”.

À cet effet, les Pères capitulaires invitent le Définitoire général à réaliser le plus rapidement possible une révision globale et organique des structures de l’Ordre, en y impliquant activement les Conférences des Ministres provinciaux. Ils invitent surtout à poursuivre le dialogue avec le Saint-Siège, afin que l’Ordre des Frères Mineurs soit reconnu, selon l’Exhortation apostolique Vita consecrata, comme institut mixte, dans lequel, en vertu de la profession religieuse et de la volonté du fondateur, tous ont des droits et des devoirs égaux. À ce propos, le document affirme que cette reconnaissance n’est pas seulement une question juridique ou technique, mais quelle touche “le recouvrement de notre identité comme Fraternité, où tous sont et s’appellent Frères”. C’est pourquoi il est nécessaire, poursuit le texte, qu’une telle prise de conscience se traduise “au niveau des principes, de la législation et de la conscientisation”. Le document apporte à ce sujet, pour chaque niveau, des indications détaillées et concrètes (cfr nos 24-26).

- Formation : structures et méthodes (nos 27-37). “Nous sentons le besoin d’une formation solide - lit-on dans le document final - pour une croissance humaine et spirituelle, pour une fidélité créatrice à notre charisme vécu au sein de la Fraternité comme lieu de rencontre avec Dieu”. Une telle formation ne consiste pas en “un simple bagage culturel, mais bien en une intériorisation contemplative qui favorise la Fraternité et habilite à la mission évangélisatrice”. En un mot, elle doit être permanente comme est permanente la conversion à l’Évangile.

Les propositions et les recommandations, en effet, visent toutes à favoriser et à promouvoir cette formation, en indiquant quelques chemins à. privilégier : la formation permanente, par l’approfondissement et la mise en pratique du document La formation permanente dans l’Ordre des Frères Mineurs ; l’étude des langues pour réaliser la communion et la communication entre les Frères ; l’attention envers les Frères âgés et les malades, afin qu’ils soient aidés à affronter “leur identité humaine et franciscaine d’une manière adaptée à leur situation concrète” ; la promotion des études et de la culture, en valorisant l’image et la qualité de l’Athénée Pontifical Antonianum, en renforçant les Centres d’études existants et en en créant des nouveaux, soit interprovinciaux, soit en collaboration avec la famille franciscaine, en encourageant l’institution de centres de spiritualité franciscaine, en favorisant la formation de nouveaux professeurs et chercheurs.

- Partage des biens (nos 38-46). “En toute confiance, que chacun s’ouvre à son frère de ses besoins, pour qu’on lui obtienne et lui procure ce dont il a besoin” (1 Reg 9, 10). Cette exhortation de saint François sollicite les frères au partage “de ce que nous sommes et de ce que nous avons”. Et le texte continue : “notre identité implique de prendre soin l’un de l’autre... Notre raison d’être exige de mettre au service de l’Évangile ce que nous avons sur la table commune. Et si cela ne suffisait pas, qu’on aille à la quête, puisque c’est l’héritage et le droit des pauvres”.

Tout en reconnaissant que la culture de la solidarité et de la collaboration au niveau des personnes, des structures, des projets, de formation ou missionnaires, et des biens matériels, a fait sensiblement du chemin ces dernières années, le Chapitre exhorte toutefois à un supplément de générosité, si on veut que “l’Ordre remplisse le service que les pauvres, l’Église et l’humanité demandent de nous et que nous désirons rendre par notre travail et notre vie”. Concrètement, le texte capitulaire propose le partage des biens et l’échange des personnes et des cultures, comme expression de la fraternité universelle qui doit circuler dans l’Ordre ; le soutien adéquat aux professeurs et à ceux qui se décident à la recherche ; l’envoi au Secrétariat général pour l’évangélisation missionnaire de cinq pour cent des offrandes récoltées dans les provinces pour les missions ; la continuation du fonds pour la formation et les études, activé par une contribution volontaire ; la récolte de fonds supplémentaires, à la charge de l’Office fund-raising, pour les projets de formation et missionnaires.

Conclusion

En confiant à toutes les Fraternités et à chaque Frère le fruit des “travaux” d’Assise, les Pères capitulaires font le vœu que celui-ci soit mémoire “du don dispensé par Dieu à l’Église et au monde en la personne du Poverello, et du cheminement accompli par l’Ordre” ; que le fruit de ces travaux soit utilisé comme clé de lecture “pour comprendre les situations contemporaines d’une manière renouvelée, de façon à nous ouvrir aux attentes et aux défis du présent” ; qu’il soit un stimulant pour que les Frères Mineurs, en tant que disciples du Christ crucifié et ressuscité, soient “des semeurs de joie et des prophètes d’espérance parmi les hommes” et aient la possibilité “d’écrire des pages nouvelles et significatives” de leur histoire.

Dans l’attente du document annoncé par le nouveau Définitoire dans sa première lettre à l’Ordre, pour aider les fraternités provinciales et locales à assimiler et mettre en pratique ce qui est demandé par le document final du Chapitre général, on peut conclure, avec le texte De la mémoire à la prophétie, qui constitue déjà un guide pour de plus amples horizons, que le fruit du travail capitulaire doit être lu dans le contexte des récents documents de l’Ordre : Le cœur tourné vers le Seigneur (1994), La formation permanente dans l’Ordre des Frères Mineurs (1995), Remplir la terre de l’Évangile du Christ (1996). Ce dernier, en particulier, devra être mis en pratique avec créativité, parce qu’il indique le munus des Frères Mineurs dans l’Église et le monde d’aujourd’hui, à partir de la vocation de la Fraternité franciscaine.

Curia Generalis

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