Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Prières contemplatives sur le premier poème du Cantique des Cantiques

par un moine disciple de saint Bernard

Vies Consacrées

N°1998-3 Mai 1998

| P. 187-193 |

L’auteur lui-même, par deux citations judicieusement choisies, légitime suffisamment son propos pour que nous n’ayons à le faire encore. Nous sommes sûrs, pour l’avoir vérifié à plusieurs, que la vertu, et de la contemplation, et de son expression, conduira d’autres aussi à ce seuil au-delà duquel, aller plus avant ne dépend pas de nous-mêmes.

« Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit, en Dieu mon Sauveur »

Nous commençons, dans cette livraison deVie Consacrée , la publication de textes où la contemplation chrétienne et l’expérience spirituelle qu’elle accueille ne peuvent adéquatement trouver la forme qui leur convient que dans l’expression poétique. Expression poétique qui est ici comme en écho à celle qui, dans le Cantique des cantiques, s’est laissée habiter de la Parole de Dieu. Il n’en est pas de même pour toute écriture poétique, mais on accordera volontiers que s’y trouve souvent, pour peu qu’elle soit authentique, comme une connivence apte à exprimer, au plus près des mouvements de l’âme et de son corps les secrets frémissements de l’Esprit [1].

L’auteur justifie lui-même son entreprise en citant quelques autorités en la matière. Il n’en était nul besoin, tant l’œuvre s’authentifie, pensons-nous, par elle-même. Mais soit, recevons ces préambules comme marques de modestie et, comme tels, qu’ils nous préparent à la prière.

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Le Cantique est interprété ici comme celui de la consécration religieuse par laquelle l’Esprit de Dieu et l’esprit créé se cherchent plus intensément et se trouvent mutuellement dans l’amour.

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“Votre itinéraire personnel doit être comme une réédition originale du célèbre poème du Cantique des Cantiques. (...) Dieu n’abandonne pas son peuple, mais stimule ses désirs et purifie son cœur par le cours des péripéties de l’histoire. Il y a là une théologie profonde de la conversion qui rend compte à la fois de la toute-puissance de la grâce de Dieu et de la coopération de l’homme, le point de vue collectif trouvant tout naturellement un écho dans la situation personnelle de chacun. Ce n’est donc pas en vain que le Cantique est devenu l’un des livres les plus souvent médités et commentés par les auteurs spirituels” [2] .

“L’interprétation traditionnelle du Cantique des Cantiques identifiant le Bien-Aimé et la Bien-Aimée au Christ et à l’Église, en son acceptation collective et personnelle, semblerait rendre impossible a priori toute nouveauté et condamner la lecture à la répétition. Or, l’histoire de l’interprétation spirituelle du texte montre le contraire en déployant, à partir de cette interprétation initiale des possibles, une intelligence multiforme ayant associé le Cantique aussi bien à la vie baptismale qu’à la consécration religieuse, à l’expérience de la présence de Dieu autant qu’à la méditation sur l’amour trinitaire” [3] .

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Cantique 1, 2

Qu’il me donne un baiser !

Qu’attendre d’autre, de plus beau dans une vie donnée à Dieu, que ce baiser dans lequel Dieu se donne aussi ? Quelle autre image exprimerait mieux, Seigneur, le désir que j’ai de Toi et le Tien ?

Tant d’autres avant moi T’ont répété ces mots. Enhardie mon âme l’ose à son tour. « Donne-moi un baiser d’infini ! » Éternel est Ton amour, et Tes lèvres sur les miennes scelleront mon vœu, l’éterniseront. Qu’aux jours mauvais où l’on se met à détester la vie, je me souvienne de ce baiser, de mon désir et du Tien. Que le souffle de Ton Esprit, Ton dernier souffle, Seigneur crucifié, en ce bouche à bouche sacré, me ressuscite. Et que je demeure en Toi, et que nos deux esprits n’en fassent qu’un, comme ces deux souffles unis en un baiser.

Cantique 1, 2

L’amitié divine plus capiteuse que le vin

Toute joie sensible, comme celle du vin qui monte à la tête, évoque le bonheur, mais aucune n’égale Ton amitié, Seigneur. Elle me donne plus de joie qu’a ceux qui fêtent les vendanges, avec le vin nouveau.

Quand j’ai préféré un vin capiteux à portée de la main, n’ai-je pas su aussitôt qu’il ne pouvait étancher ma soif et à quoi bon alors g goûter ? Si parfois, j’ai insisté, le vin devenu aigre à mon palais prit le goût amer du péché. Donne-moi Ton sang : j’élèverai la coupe de Ton immense pardon.

N’ai-je pas appris de Toi, que l’amitié est sacrée depuis que Tu l’as consacrée. N’ai-je pas connu la joie des amitiés humaines quand Tu t’g trouves ? Tout comme en Ton amour il g a parfois, furtive et rare, la grâce d’une sobre ivresse, Tu nous a donné de la connaître aussi dans l’amitié où deux êtres Te suivent, Toi la lumière sur leur route. Les fruits de l’arbre de la croix n’ont-ils pas remplacé ceux qui nous ont perdus ? Je te rends grâce pour tant de merveilles.

Cantique 1, 3

Les jeunes t’aiment

De génération en génération s’est répandu Ton amour et des jeunes ont entendu Ton nom. Ils ont respiré Ton parfum d’absolu, ils ont reçu Ton baiser d’infini. Comment n’auraient-ils pas reconnu Ton nom dès qu’ils l’ont entendu puisqu’en eux l’amour est plus jeune et plus généreux. Ces jeunes gens et ces jeunes filles qui rêvent de se donner à l’amour, n’est-ce pas Toi qui se cache dans leur amour fou ? S’ils ont l’air parfois désabusés, tristes et désenchantés, ne serait-ce pas de dégoût devant des ébauches ratées de l’amour véritable ?

Dis-leur Ton nom, Dieu qui est amour. Qu’ils sachent que Tu les aimes depuis toujours et pour toujours. Seigneur, nous Te prions pour eux et pour elles : dis-leur comme à nous : « Viens ! »

Cantique 1, 4

Prends-moi, courons !

Prends-moi, Seigneur, prends-moi avec Toi. Quittons ce monde trop étroit vers la beauté et la Joie. Guide-moi sur tes chemins, vers les montagnes du Thabor ou des Béatitudes, prends-moi avec Toi jusque sur Ta croix, pour que je Te retrouve ensuite au jardin de la résurrection.

Frères et sœurs, si nous a pris, courons dans la voie de Ses commandements, le cœur dilaté, sans nous retourner en arrière.

Seigneur, si nous faiblissons, prends-nous par la main et reprends-nous si nous nous égarons.

Rappelle-moi Ta promesse et rappelle-moi la mienne, notre alliance. Et s’il m’arrive d’aller perdre mon temps dans une région lointaine et loin de Toi, viens me chercher et me faire rentrer en moi-même, pour que je coure à ta suite dans les bras de Ton Père, qui est aussi le mien.

Cantique 1, 4

En Toi ma joie demeure

En nous donnant à Toi, en voulant T’aimer le premier, nous cherchons notre bonheur, et ne l’as-tu pas voulu ainsi ? Venez à moi, Je vous donnerai la paix. Si nous restions sans joie, comment pourrions-nous Te ressembler ? Venez, votre joie sera parfaite. N’était-ce pas pour nous donner la Joie que Tu nous as enlevé ce qui n’étaient que des plaisirs, J’entends le “Jésus, que ma joie demeure”, de Jean-Sébastien Bach, et je Te prie ainsi, dans une totale confiance et une joie profonde. Demeure en moi, Seigneur, Toi qui est ma joie. Dans mes détresses et mes lassitudes, Ta paix a toujours gardé mon âme. Je T’ai mis au plus haut de ma joie et Tu es descendu au plus profond de mon être. Que ma joie rayonne comme une étoile dans la nuit. Et si l’on me questionne, fais-moi dire après Toi : “Si tu savais le don de Dieu”.

[1(NDLR) Nous faisons appel, en proposant pour la première fois ce genre de textes, à d’autres auteurs (ou auteures, comme on dit au Canada) qui auraient des écrits semblables à nous proposer. Peut-être aussi, nos lectrices et lecteurs ont-ils des souvenirs de lectures frémissantes de l’enthousiasme de l’Esprit à nous partager. Que chacun et chacune se sente invités à nous les communiquer (avec les références utiles à une éventuelle publication). Le comité de lecture de la revue les examinera avec attention. Merci !

[2Jean-Paul II aux religieuses de France (31 mai 1980). (Dans un compte-rendu de Robert et Tournay, Le Cantique, 1983).

[3Anne-Marie Pelletier, “Exégèse et histoire – Tirer du nouveau de l’ancien”, in Nouvelle Revue Théologique 110, 1988, pp. 661-662.

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