Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’Esprit Saint et l’état religieux

selon saint Jean-Baptiste de la Salle

Olivier Perru, f.s.c.

N°1998-3 Mai 1998

| P. 194-204 |

C’est à partir de l’expérience même de la vie religieuse apostolique enseignante que Jean-Baptiste de la Salle médite et réfléchit sur le rôle propre de l’Esprit Saint dans la vie consacrée. Pour le saint, celui-ci a été fortement éprouvé lors de sa prise de responsabilité des écoles qu’il a fondées et il l’a exprimé dans le vocabulaire de la spiritualité sulpicienne. C’est donc en climat “d’Ecole française” - on en connaît le christocentrisme affirmé - que se déploie le charisme propre de Monsieur de la Salle. Sa référence nécessaire à l’Esprit Saint sera donc non pour en discourir, mais en goûter l’action qui le conforme au divin Maître. Cela dit, l’exposition de la doctrine des dons du Saint- Esprit en lien avec la vie consacrée au service de l’enseignement et dans son rôle au service du Royaume reste très belle et bonne à entendre. Il en va d’un sens chrétien de l’école. Est-ce inactuel ?

Introduction

On connaît peu la vie et les écrits de saint Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719). Fondateur des frères des écoles chrétiennes, à partir des années 1679-1683, il est plus connu par cet Institut et par toute la tradition éducative qui se réclame de lui que par sa vie et ses œuvres spirituelles. Pour l’année 1998, consacrée à l’Esprit Saint, il nous a paru intéressant de regarder comment Jean-Baptiste de La Salle, fondateur d’une nouvelle forme de vie religieuse dans l’Église, a envisagé la vie consacrée sous la motion de l’Esprit Saint. Il n’a pas écrit sur l’Esprit Saint en faisant œuvre de théologien, c’est-à-dire à partir de la révélation considérée pour elle-même. On peut alors situer deux points de départ de sa méditation sur l’Esprit Saint : son expérience de prise de responsabilité des écoles d’abord, des maîtres ensuite en 1679-1682 ; sa formation sulpicienne, dans la droite ligne de l’École française.

Dans sa propre expérience avec les frères, il est confirmé aux appels de Dieu en lien avec les besoins des jeunes. À ce sujet, il est habituel de citer le texte de Blain [1] se rapportant au “Mémoire sur les commencements” : “Dieu, qui conduit toute chose avec sagesse et douceur, et qui n’a point coutume de forcer l’inclination des hommes, voulant m’engager à prendre entièrement le soin des écoles, le fit d’une manière imperceptible et en beaucoup de temps, de sorte qu’un engagement me conduisit dans un autre, sans l’avoir prévu dès le commencement”. Blain [2] a donné un commentaire de cette attention à la conduite de Dieu, dans lequel il évoque la providence et l’Esprit Saint : “Il ignore où la main de Dieu le conduit, lorsqu’elle le mène dans les écoles : il se trouve engagé à en prendre soin, il ne s’en aperçoit pas, et il le veut encore moins. Un engagement le fait entrer dans un autre ; et lorsqu’il se trouve dans la voie où la divine providence l’a conduit à l’aveugle, les volontés divines lui sont déclarées par les Annanies qu’il consulte, et qu’il écoute comme les oracles du Saint-Esprit”. Cette recherche de la volonté divine à travers des événements, des situations, des paroles humaines, sans véritable conscience d’un projet à long terme, fait explicitement référence à une action de l’Esprit Saint sur l’affectivité et sur un nouvel exercice de la vertu de religion. Tout cela suggère une prédominance de l’exercice du don de piété chez de La Salle. Cette hypothèse est étayée par les expressions utilisées par de La Salle lui-même dans le Mémoire sur les commencements. Lorsqu’il donne les étapes vécues par de La Salle dans les années 1679-1683, Blain (p. 124) évoque longuement l’abandon du canonicat et l’attitude de l’archevêque de Reims : “Il (Mgr Le Tellier) connut enfin qu’il y a encore dans l’Église de ces hommes nouveaux que le Saint-Esprit forma le jour de la Pentecôte pour composer l’Église naissante, qui cherchaient des trésors dans la pauvreté, et que le Bienheureux de La Salle en était un. Il ne put s’empêcher de marquer son étonnement et d’abandonner le suppliant à l’Esprit de Dieu, pleine liberté d’en suivre tous les mouvements. C’était tout ce que souhaitait le pieux chanoine”. Cette démarche d’engagement en engagement n’est pas réductible à l’humain, à l’œuvre sociale ; elle débouche, selon l’expression même de de La Salle dans la méditation n° 43 pour les dimanches et les fêtes (MDF 43-1) “à ne vivre et agir que par le mouvement de l’Esprit de Dieu”.

L’École française de spiritualité marque toute cette époque et imprègne les textes de notre Saint fondateur (malgré leur originalité propre, et sans qu’il en ait toujours eu conscience). Si Bérulle évoque continuellement “l’Esprit de Jésus Christ”, Olier emploie à la fois les expressions “Esprit Saint” et “Esprit de Jésus Christ”. Il donne cependant, dans “l’Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes”, la distinction entre la divinité de l’Esprit Saint et son action sur notre humanité : “Lorsque le même Esprit opère en nous les vertus de Jésus Christ, qui sont les vertus chrétiennes, qui portent avec elles l’abaissement et l’humiliation, (...), alors cet Esprit Saint s’appelle Esprit de Jésus Christ”. L. Varela, dans l’article “Esprit du Christianisme” (Thèmes lasalliens, 1993, 245-249) affirme que cette expression “Esprit de Jésus Christ”, qui se retrouve chez saint Jean-Baptiste de la Salle (formé par les Sulpiciens) s’applique également à la pratique d’actes et de vertus qui sont conformes à celles de Jésus Christ. Toutefois, il faut préciser le sens de “Esprit de Jésus Christ” ou “Esprit du Christianisme” dans certains textes lasalliens (M.D. 4-3 ; M.R. 195, 2-3). L. Varela (1993, 248) écrit ; “précisément, comme le signale avec raison S. Gallego (1960, 99 sq), ces textes, au premier abord ambigus, loin de faire cette identification, montrent comment la personne divine de l’Esprit Saint est la cause de cette manière de connaître, de sentir et d’agir que La Salle appelle “Esprit du Christianisme”. Il y a donc, comme chez Olier, une utilisation précise d’expressions qui se réfèrent à une manière d’agir conforme à celle de Jésus Christ, et due à la motion de l’Esprit Saint. Telle est, très succinctement, une première filiation que l’on peut établir entre l’un des maîtres de l’École française et saint Jean-Baptiste de La Salle.

Les dons du Saint-Esprit et leur mouvement propre chez le frère des écoles chrétiennes

Il importe de rappeler que l’Esprit Saint est l’accompagnateur et le guide de la vie de tout chrétien, comme l’a promis le Christ lui-même : “Quand il viendra l’Esprit de Vérité, il vous conduira dans toute la Vérité. Il ne parlera pas avec sa seule autorité, mais il dira tout ce qu’il aura entendu, il annoncera ce qui doit arriver” (Jn, 16, 13). C’est le baptême et la confirmation qui donnent à tout chrétien d’être temples de l’Esprit, puis de vivre de la plénitude de ses dons. Ce n’est pas du côté de la vie religieuse en général, mais du côté de la spécificité du frère, que l’on doit rechercher à préciser une manière de vivre. A partir de là, on peut décrire une modalité de vie chrétienne ; donc, on découvre un certain lien avec l’Esprit Saint.

Le thème de la consécration dans la charité, précisé dans un lien personnel avec le Christ, ne se comprend comme caractère d’une vie religieuse que s’il implique un exercice particulier des vertus théologales. Au niveau de la détermination surnaturelle de notre vie, tout chrétien est consacré dans la charité, tout chrétien est aimé personnellement par le Christ, et a reçu en partage les dons de l’Esprit... Mais, tout chrétien ne choisit pas de consacrer sa vie à travers telle ou telle modalité, tel service, selon une règle de vie et en vue de telle finalité spécifique. C’est justement à ce niveau que le Christ nous demande de choisir des moyens surnaturels d’abord, naturels ensuite, qui vont nécessairement privilégier l’une ou l’autre des dimensions de la vie humaine. Alors que le laïc doit s’efforcer de sanctifier toutes les dimensions de sa vie personnelle et sociale, le religieux doit accepter bien souvent que certaines dimensions de sa vie soient mises entre parenthèses, pour en intensifier d’autres. C’est particulièrement clair chez les religieux de vie contemplative, mais c’est aussi explicite, si l’on en accepte toute l’exigence, chez le frère enseignant qui vit selon l’esprit de saint Jean-Baptiste de La Salle. Il est bien net que le frère cherche à répondre à l’appel d’une consécration propre. Dans cette consécration, c’est le besoin des jeunes, vu dans le regard de Dieu, qui doit polariser, finaliser, l’agir du frère. Toutefois, ce besoin des jeunes n’est pas toujours immédiat. Il est perçu par la prière dans l’esprit de foi, vivifié par les dons d’intelligence et de science.

À partir de là, nous voyons que l’Esprit Saint n’est pas simplement à situer au niveau d’une emprise plus grande de la vie de grâce chez le religieux. Les dons du Saint-Esprit permettent à notre vie théologale et à nos facultés humaines de s’adapter à la motion de l’agir divin. Citons saint Thomas, dans la question sur le don de piété (II-II, qu. 121, art. 1) : “Les dons du Saint-Esprit sont des dispositions habituelles de l’âme qui la rendent prête à se laisser mouvoir par le Saint-Esprit. Entre autres impulsions, le Saint-Esprit pousse à l’amour filial envers Dieu”. Chez le frère, comme chez tout consacré, ils vont donc jouer un rôle de moyens efficients surnaturels, disposant à la plénitude de la vie chrétienne et à la réalisation d’une mission particulière dans l’Église.

Chez tout chrétien, les dons sont donc à situer au niveau de l’exercice, de la mise en œuvre de notre vie de foi, d’espérance et de charité ; ils doivent disposer à vivre non pas d’une manière humaine, mais au rythme même de la vie trinitaire. En effet, même si nous avons reçu par la grâce la vie même de la Trinité, nous ne pouvons pas de nous-mêmes vivre de cette vie, sinon nous la rabaisserions au niveau de nos facultés humaines. Les dons du Saint-Esprit sont donc nécessaires pour nous permettre de vivre réellement de la vie divine. On peut très bien vivre de foi humainement, selon notre rythme propre, nos conceptions, notre liturgie, nos œuvres (a fortiori aujourd’hui où tout est très individualisé)... et ainsi diminuer l’œuvre de Dieu. On peut aussi chercher à en vivre comme ouverture à Dieu et à nos frères, ce qui appelle une “mise en œuvre” qui nous dépasse forcément, et où nous sentons toute notre impuissance humaine. C’est en ce sens, que pour vivre pleinement sa vie d’oraison et sa mission propre d’éducateur chrétien près des jeunes, le frère des écoles chrétiennes a besoin de cette motion de l’Esprit, parce que l’intensité et l’étendue de sa vocation le dépasseront toujours. À la limite, on pourrait donner la distinction suivante : tout laïc a besoin, dans l’ensemble de ses divers engagements, d’appeler sur lui le mouvement de l’Esprit pour les vivre divinement ; le religieux, le frère, en a besoin pour vivre un état et une mission particulière dans l’Église, et pour ordonner toute sa vie à cela. C’est probablement en ce sens qu’il faut comprendre ce qu’écrit saint Jean-Baptiste de La Salle, à la méditation n° 43, pour le jour de la Pentecôte :

“C’est en ce saint jour que l’Esprit de Dieu doit se reposer sur vous pour vous mettre en état de ne plus vivre et de ne plus agir que par son mouvement : attirez-le en vous par un cœur bien disposé” (MDF 43-1). “Vous avez besoin de la plénitude de l’Esprit de Dieu dans votre état, puisque vous ne devez y vivre et vous y conduire que selon l’esprit et les lumières de la foi, et qu’il n’y a que l’Esprit de Dieu qui puisse vous mettre dans cette disposition” (MDF 43-2).

C’est par la découverte de l’exigence intense du ministère du service éducatif des jeunes que Jean-Baptiste de La Salle est amené à constituer une forme de vie qui lui soit ordonnée, et qui soit ordonnée à Dieu à travers eux. C’est en replaçant cette découverte dans l’optique du commandement nouveau (Jn 13, 37), et dans une dimension d’œuvre et de service, qu’on peut comprendre la nécessité de la présence de la “plénitude de l’Esprit”. Il est toujours urgent que cette forme de vie atteigne, dans l’Esprit Saint, une “plénitude” en vue d’une réponse à un appel ; car, la relation théologale à ce Dieu qui appelle est déjà une réponse à l’intensité des besoins des jeunes, et permet d’assumer l’activité qui en découle.

Pour que la vie et la personne du frère soit pleinement transformée (ne plus “vivre que de Dieu et pour Dieu”, MDF 62-3), l’Esprit Saint a un rôle d’efficacité quasi-substantielle, rôle qu’il assure de l’intérieur.

“Le Saint-Esprit qui réside en vous doit pénétrer le fond de vos âmes : c’est en elles que cet Esprit divin doit prier plus particulièrement. C’est dans l’intérieur de l’âme que cet Esprit se communique à elles, qu’il s’unit à elles, et qu’il leur fait connaître ce que Dieu demande d’elles pour être toute à lui” (MDF 62-3).

Saint Jean-Baptiste de La Salle connaît bien cette action de l’Esprit Saint qui, du fond de l’âme, la détache insensiblement des “créatures” pour la tourner vers Dieu et vers sa volonté d’amour. Il l’a expérimentée aux grands moments de sa vie, et comme l’écrit Frère Clément-Marcel [3] “en lisant ces quelques lignes, on ne se trouve plus en présence de simples conseils d’ascèse, mais plutôt devant le témoignage d’un mystique dévoilant inconsciemment ses expériences intimes”. Il juge donc cette pénétration de l’Esprit indispensable, et il lui attribue une gradation, une progression :

  • l’Esprit prie dans l’âme,
  • il s’y communique à elle,
  • il s’y unit à elle,
  • il lui fait connaître ce que Dieu demande d’elle.

Alors, “il en fait son sanctuaire, les occupant toujours de Dieu, ne les faisant vivre que de Dieu et pour Dieu”. On trouve, dans l’explication de la méthode d’oraison, en plusieurs endroits, l’essentiel des trois premiers points. Par exemple (C.L. 50, p. 378), il faut prier Jésus de nous donner l’Esprit Saint “pour ne faire oraison que par sa conduite”, afin qu’il “inspire” les pensées qu’il lui plaira ; enfin, “ce sera ce même Esprit qui fera monter mon oraison à vous”.

On note donc dans cette action de l’Esprit, d’abord un mouvement de prière, comme si l’offrande au Père de toutes nos facultés vitales ne pouvait se faire que dans un mouvement de l’Esprit Saint vers le même Père. Puis, l’Esprit, toujours dans l’intériorité, se communique jusqu’à une unité avec l’âme. Jean-Baptiste de La Salle ne dit d’ailleurs pas ici ce qu’est cette unité, qui suppose de notre part une coopération dans la durée, un lent travail d’unification de nos désirs et de nos potentialités. L’Esprit Saint peut évidemment s’unir à nous plus particulièrement à certains moments, dans une unité d’acte, afin de nous faire progresser dans une volonté d’aimer Dieu et le prochain. Mais l’unité avec l’Esprit Saint est toujours une unité d’acte et d’exercice, qui réclamera de notre part dans la durée, un travail de toute notre personne et de toute notre vie. Effectivement, après l’unité entre l’Esprit et l’âme, de La Salle affirme que l’Esprit Saint fait connaître à l’âme sa mission propre, l’exigence de l’amour de Dieu sur elle. Il peut donc y avoir, dès lors, un nouveau mouvement pour répondre à l’appel du Père. On retrouve donc bien les deux mouvements de la spiritualité lasallienne, avec en filigrane, l’ouverture à l’autre vue dans la volonté de Dieu.

On pourrait s’interroger à ce niveau et se demander si ce double mouvement d’offrande de nous-mêmes au Père, et d’envoi en mission, ne correspond pas au souffle de l’Esprit Saint dans l’âme humaine bien disposée par le don de piété. En effet, lorsque Thomas d’Aquin nous donne sa grande vision de l’enracinement des dons dans nos facultés humaines, il note bien que la piété perfectionne la volonté (vue comme capacité d’aimer) en ce qui regarde autrui (I-II, qu. 68 ; art. 4, ad 2m). De même, le fait de voir le service et l’appel de Dieu à travers le service et l’appel des jeunes, n’est-il pas propre à saint Jean-Baptiste de La Salle, et à toute spiritualité liée aux institutions d’éducation. On peut encore citer (II-II, qu. 121, art. 1, ad 3m) “De même que la piété qui est un don, rend ses devoirs et son culte non seulement à Dieu, mais encore à tous les hommes en tant qu’ils se rattachent à Dieu... Par suite, c’est encore elle qui vient au secours des pauvres...”

Toutefois, à la béatitude des miséricordieux, saint Thomas hésite à adapter le don de piété ou le don de conseil. Effectivement, le don de conseil perfectionne l’intelligence pratique dans les choix et les décisions que nous devons prendre, dans un rapport particulier à la prudence. On pourrait voir, dans les diverses étapes de la vie de saint Jean-Baptiste de La Salle, à la fois l’homme miséricordieux à l’égard des jeunes, et l’homme prudent, parfois à l’excès, qui a besoin du don de conseil, avant de faire un pas de plus sur la route que lui trace l’Esprit Saint. L’adéquation juste de la fin et des moyens employés dans l’éducation chrétienne des jeunes, relève du don de conseil, en ce qu’il sanctifie la prudence humaine. À la limite, la mise en place des programmes d’enseignement et des pédagogies dans les écoles doit, sans ignorer une prudence humaine nécessaire, relever aussi du don de conseil. Il semble donc que la spiritualité lasallienne s’appuie sur les dons de conseil et de piété, et illustre particulièrement bien la béatitude des miséricordieux. Cependant, il faut insister sur le fait que ce n’est là qu’un essai de compréhension d’une manière de vivre des dons de l’Esprit. Les dons étant connexes, tous sont présents chez le chrétien sans qu’on puisse les séparer. Par ailleurs, l’action de l’Esprit relève d’un tel mystère qu’il serait présomptueux d’attribuer à tel type de vie chrétienne la prééminence de tel don. On peut simplement chercher à distinguer les dons (sans les séparer) et à illustrer une vocation, une spiritualité en vue de mieux la comprendre.

En résumé, saint Jean-Baptiste de La Salle ne fait pas autre chose que de reprendre un regard classique sur l’Esprit Saint dans la vie chrétienne, et de l’adapter à l’état de vie particulier du frère. Par la charité théologale, c’est déjà à l’Esprit de Dieu qu’on attribue le fait de “donner au cœur la vie de la grâce”, rappelle de La Salle à la méditation 45. Puisqu’il nous est donné à la fois une nouvelle vie au baptême et une nouvelle exigence dans la vie religieuse, c’est “par le mouvement de l’Esprit” que toute notre conduite doit être réglée. Cette nouvelle vie appelle un exercice constant et surnaturel, à travers l’acquisition d’une nouvelle liberté personnelle (MDF 45-1 et 2), l’ancrage de plus en plus ferme de notre intelligence et de notre vie dans le Bien (MDF 4-3), la docilité à la parole de l’Esprit Saint, et donc à celle du supérieur (MDF 21-2). La multiplication des exemples à travers les méditations, n’ont pas d’autre but que de marquer la caractère éminemment pratique de la vie selon l’Esprit, dans la forme propre de vie de ceux auxquels le saint s’adresse.

L’annonce du royaume de Dieu par le mouvement de l’Esprit

Il est quelque peu artificiel de faire un clivage entre l’exposé sur le mouvement propre de l’Esprit Saint dans la personne du frère, et l’annonce du royaume de Dieu aux jeunes par le mouvement de ce même Esprit. En réalité, nous avons déjà vu plusieurs fois qu’il conviendrait de parler de l’unité d’un double mouvement qui conduit à la fois vers Dieu et vers les jeunes, sans jamais se séparer – au moins intentionnellement – de l’un de ces deux termes. Comme l’écrit Frère Michel Sauvage [4] : “Son élan vers les hommes est le rayonnement de la transformation spirituelle qu’il a lui-même expérimentée, et qu’il expérimente grâce à la présence intime de l’Esprit”. “S’il se présente en prophète, en homme de Dieu, ce n’est pas en vertu d’une sorte de délégation ; il parle du dedans d’une relation d’amour”. Le frère, ambassadeur et ministre de Jésus Christ (3 MTR 2) doit à la fois “se donner” à l’Esprit de Dieu, et “éclairer” les jeunes par ce même Esprit, “n’agir en cela que par lui”. C’est donc bien une finalité apostolique qui apparaît ici, lorsqu’il est question de vie selon l’Esprit. F. Imier de Jésus (Supérieur général des frères de 1913 à 1923) écrit (1914, 52) : “Un apostolat auquel manquent ces vues de foi, cet esprit surnaturel, n’est qu’un apostolat amoindri... Quand l’éducateur s’élève aux vrais principes, ses horizons s’étendent et s’illuminent ; son zèle s’affirme pur, ardent, intrépide. Heureuses les âmes que cet Esprit du cénacle inspire.”

Malgré la tonalité négative de certaines expressions de de La Salle dans les Méditations pour le temps de la retraite (triompher de tous les obstacles, leur faire éviter tout ce qui peut lui déplaire, vous acquitter de ce devoir que le vôtre [esprit] n’y ait aucune part), on ne peut évidemment pas affirmer que le Saint fondateur envisage ici l’apostolat comme un pur devoir ascétique réclamant une sorte d’abnégation austère et où l’amour n’aurait aucune part. Bien au contraire, toutes les Méditations pour le temps de la retraite réclament du frère une attitude de bonté, voire de tendresse, qui appellent une participation de la sensibilité humaine au mouvement de l’Esprit. A travers les exhortations de de La Salle à éduquer selon la douceur, la piété, la patience, la modestie, etc., on peut encore attribuer au don de piété l’attitude éducative du frère, fruit de sa coopération personnelle avec l’Esprit Saint. Frère Imier de Jésus écrit (1914, 52) : “L’apostolat surnaturel est une œuvre qui réclame un concours simultané de moyens humains et de moyens divins”. Il ne s’agit donc pas d’éducation stoïcienne, selon une vertu idéalisée, mais du rayonnement de l’amour qui s’adapte à l’âge, au caractère, à la faiblesse aussi, de ceux qu’il atteints.

C’est bien d’une coopération qu’il s’agit. “Coopérateurs de Jésus Christ” dans leur enseignement et dans toute leur attitude éducative, les frères entrent dans l’intention de Jésus Christ, et exercent leur ministère sous la motion de l’Esprit. Il s’agit donc, non pas d’abord de transformer ce ministère par des moyens humains (même si ceux-ci peuvent vite s’avérer nécessaires), mais il s’agit d’abord d’être suffisamment souples à l’égard de la motion de l’Esprit pour que la vie chrétienne puisse se révéler contagieuse. On touche ici à la fois le caractère complexe de l’apostolat du frère et son unité ; on sent bien que cet apostolat est inséparable d’une œuvre, d’une institution, qui permette la pratique de “l’esprit de foi et de zèle”, sous la motion de l’Esprit Saint, dans une communauté. Cette communauté institutionnelle doit sa caractériser par un tissu de relations éducatives et chrétiennes, résultant d’une certaine transparence de ses membres à l’action de l’Esprit Saint. On ne doit donc pas en premier lieu promouvoir l’uniformisation d’une pédagogie par des méthodes, toujours liées à l’efficacité et à un point de vue socioprofessionnel, même si cela peut se révéler utile et important. Il faut en premier lieu que, dans l’école, à partir de la communauté des frères, de la vie spirituelle et de la “grâce propre à chacun”, s’établissent des relations de charité fraternelle. C’est bien ce que saint Jean-Baptiste de La Salle demande au troisième point de la sixième Méditation pour le temps de la retraite : “Qu’ils soient doux et qu’ils aient de la tendresse les uns pour les autres, se pardonnant mutuellement comme Dieu leur a pardonné en Jésus Christ. Et qu’ils s’aiment les uns les autres de même que Jésus les a aimés”. L’école est le lieu de l’éducation à la charité fraternelle. On pourrait même dire que, comme le frère participe, par son zèle, au zèle de l’Église pour la sanctification des fidèles, de même l’école comme communauté participe au corps de l’Église. Elle est une petite Église, par sa nature d’institution catholique, et elle l’est de plus en plus, dans la mesure où les éducateurs qui la composent “se donnent à l’Esprit de Dieu” avant d’agir. C’est bien là ce que de La Salle demande au maître chrétien : permettre à l’Église d’agir à travers lui dans la mesure où son agir touche en profondeur les potentialités de l’âme du jeune. Il n’y a certes pas de mathématiques chrétiennes ! Il peut cependant exister une manière chrétienne d’enseigner les mathématiques. Il y a en tout cas une manière chrétienne d’éduquer. Cette manière chrétienne doit être le véhicule de l’action du Saint-Esprit, et spécifier la communauté d’Église qu’est l’école.

12-14, allée des Grouettes

F-95000 CERGY, France

[1J-B. Blain, La vie de Monsieur Jean-Baptiste de La Salle, instituteur des frères des écoles chrétiennes (1773), reproduction de l’édition originale. Cahiers lasalliens n° 7, Rome, 1961, 169.

[2J-B. Blain, La vie du bienheureux serviteur de Dieu Jean-Baptiste de La Salle, instituteur des frères des écoles chrétiennes (1733), 3° édition, p. 73. Paris, Procure Générale des Frères, 1889.

[3Clément-Marcel (frère), Par le mouvement de l’Esprit. La dévotion au Saint-Esprit dans les écrits de saint Jean-Baptiste de La Salle, Paris, Lethielleux, 1952.

[4M. Sauvage, M. Campos, Jean-Baptiste de La Salle, Annoncer l’Évangile aux pauvres. Paris, Beauchesne, 1976.Références bibliographiques : S. Gallego, Théologie de l’éducation chez saint Jean-Baptiste de La Salle. Salamanque, 1960 ; Imier de Jésus (frère), Circulaire n° 1992 (1914), Circulaires instructives du frère Imier de Jésus. Volume 1. Paris, Procure Générale des Frères, 1923 ; J-J. Olier, Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes. Œuvres complètes. Paris, Migne, 1856 ; Jean-Baptiste de La Salle, Méditations pour les dimanches et les fêtes. Paris, Région France, Frères des écoles chrétiennes, 1982 (MDF). Méditations pour le temps de la retraite ; idem, Explication de la méthode d’oraison, texte présenté par M. Campos et M. Sauvage, Cahiers lasalliens n° 50, Rome, 1989 (EMO) ; Thomas d’Aquin, Somme théologique, Paris, Cerf, 1984.

Mots-clés

Dans le même numéro