Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’exhortation Vita consecrata

Sa réception par la “base”

Pier Giordano Cabra, s.f.n.

N°1997-6 Novembre 1997

| P. 364-375 |

Il ne faut pas s’y tromper, le texte du P. Cabra, malgré l’aspect forcément télégraphique que comporte la présentation raisonnée d’une information de ce genre (réactions à la présentation de l’ exhortation devant divers publics), est très précieux et devrait être lu par ceux et celles qui ont pour mission de préciser, d’approfondir, de questionner même la doctrine présente dans Vita consecrata. La brièveté, pour ne pas dire l’inexistence, de la “conclusion” souligne l’urgence de ce travail.

Sa réception par la “base”

Avec l’aimable accord de l’auteur, nous publions sous leur forme “impressionnistes” (et traduites de l’italien) les pages suivantes d’un observateur particulièrement qualifié, le P. Cabra. Comme tel, ce “document de travail” est très intéressant car il y est fait état de multiples contacts personnels, l’auteur ayant eu a présenter l’Exhortation en divers pays, de l’Italie au Chili, et du Mozambique au Japon, à des institutions universitaires, des conférences de Supérieurs Majeurs, des assemblées de religieuses et de religieux, des membres du clergé diocésain. Il a recueilli les observations de personnes chargées d’une mission analogue en diverses régions d’Europe et d’Asie, celles qu’a pu rassembler la Congrégation romaine pour la Vie consacrée, celles enfin que transmettent les bulletins des conférences des Supérieurs Majeurs et d’autres publications.

Certes, parce que incomplète (le monde anglophone est peu rencontré) d’abord, mais aussi a cause de la limitation interne de notre enquête, nous ne prétendons pas proposer une analyse exhaustive de la “réception” de Vita consecrata, exercice d’ailleurs très difficile, mais les quelques points soulevés sont évocateurs et ouvrent des pistes de réflexions fort pertinentes.

Notre sujet a l’ampleur même de la vie consacrée, réalité étendue aux dimensions du monde. Innombrables furent donc les réactions suscitées par le récent document pontifical. Leur masse se prête malaisément à un inventaire et une classification. C’est une information forcément limitée qu’utilise l’essai ici proposé.

1. Qu’attendait-on de ce document ?

Assez diverses les attentes, des plus pessimistes à celles où dominait l’espoir.

a) Les pronostics sombres et les attitudes pessimistes s’inspiraient des motifs les plus divers, allant du manque de confiance envers Rome comme auteur de documents à la perte plus radicale de confiance en la possibilité de ranimer la vie consacrée.

L’état de celle-ci dans telle ou telle région étant ce qu’il est, d’aucuns jugent vaine la tentative de maintenir son existence à l’aide de documents plus ou moins pieux. L’avenir, disait-on ça et là en haut lieu, l’avenir est aux mouvements laïcs, à la spiritualité familiale, etc. La vie consacrée se situe dans une figure de chrétienté, ou de christianisme, qui est nettement à son déclin. Inutile, par conséquent, de dépenser son temps en synodes et, pis encore, en documents, qui, en définitive, représentent des placébos, bons à entretenir des illusions.

Moins grave, le pessimisme qui n’escomptait pas grand-chose de la part de Rome, spécialement au lendemain d’un synode que certaines opinions qualifiaient de médiocre, dépourvu de grands élans et surtout stérile en modifications concrètes et pratiques. C’était chez plus d’un la crainte de voir le Magistère réaffirmer les positions les plus traditionnelles, sans accueillir les nouveautés surgies - en si petit nombre que ce fût - du synode ou de groupes qualifiés qui s’étaient réunis à différents niveaux en prévision du synode.

Chez ceux qui le partageaient, ce pessimisme avait ses raisons : ou bien le peu d’attention accordé par le synode aux demandes d’ordre théologique émanant des réunions des Supérieurs généraux, ou bien les premières indiscrétions relatives à la composition de l’Exhortation - fuites publiées par la presse comme “de source bien informée”. Ces indiscrétions conformaient dans certains esprits le bien-fondé de leurs appréhensions quant à un raidissement en matière dogmatique et théologique.

Plus généralement s’observait l’attitude résignée pour laquelle il n’y avait guère à espérer d’un texte de plus, destiné à se perdre dans l’accumulation inflationniste de documents officiels “qui s’empilent les uns sur les autres”, “à vous en couper le souffle”. Pareille disposition se justifiait de surcroît par l’expérience, si peu encourageante selon d’aucuns, des précédents documents postsynodaux.

L’ensemble de ces données ne pèsera pas peu sur la “précompréhension” avec laquelle sera accueilli le document une fois paru.

b) Quant aux attentes davantage colorées d’optimisme, elles s’appuyaient sur certaines données tenues pour positives :

  • Tout d’abord le vif intérêt éveillé par le synode à la “base” de la vie consacrée. Dès la phase de préparation, on s’était grandement intéressé aux thèmes et aux problèmes - anciens et nouveaux - qu’on voyait surgir d’un jour à l’autre. Puis la célébration même du synode, les observations formulées sur les “propositions” - secrètes en principe, mais immédiatement divulguées - mirent les esprits en mouvement, donnant matière à des interventions, des propositions, des précisions, de la part des bulletins réservés à l’information et à la formation des religieuses et des religieux. Non seulement aucun synode n’avait jusqu’ici occupé à ce point la base qu’il concernait directement (le secrétariat reçut plus de 14 000 pages de réponses à l’enquête préalable mais au cours de ces sept mois d’attente de l’Exhortation, on a vu paraître une foule de publications, d’articles, et jusqu’à des livres, allant d’un sobre commentaire des travaux du synode aux interprétations plus colorées, reflétant d’ordinaire les convictions et les attentes personnelles de leurs auteurs.
  • Autre motif sérieux d’espoir, la publication récente du document Congregavit nos in unum sur la vie fraternelle en communauté. Le texte avaitété d’abord accueilli avec quelque réserve, notifié comme il l’était indépendamment du synode ; mais on venait à y reconnaître un bon instrument pour l’animation des communautés en raison de son allure concrète et encourageante. D’où l’espoir de recevoir un autre document parallèlement apte à relancer l’animation de la vie consacrée. C’était d’ailleurs un document du même genre, positif et concret qu’avaient souhaité les Supérieurs généraux lors d’une de leurs réunions.
  • C’était chez les jeunes une attente mêlant espoir et inquiétude. Avec une curiosité toute particulière, on le comprend, leur regard se portait et se porte sur l’avenir qui sera le leur dans la vie consacrée. Ils attendaient une confirmation de la valeur de l’état choisi par eux, une confirmation en termes clairs, offrant un fondement solide à cet état de vie. En majorité, ces jeunes n’ont pas “fait” ni vécu personnellement l’après-concile ; tous ne comprennent qu’assez vaguement certaines discussions traditionnelles qui se prolongent et à leurs yeux se perdent en subtilités. Ce qui les intéresse, c’est une doctrine solide sur laquelle fonder leur propre existence, en cette époque qui n’est sûrement pas facile à vivre.

2. L’accueil du premier moment

a) L’Exhortation fut publiée dans les jours qui précédèrent la Semaine Sainte, à un moment où les consacrés, surtout du côté masculins, sont généralement pris par les soucis de la pastorale liturgique et sacramentelle. Les plus empressés à organiser des rencontres, à penser à des commentaires, furent les organismes officiels, les conférences de supérieures et de supérieurs majeurs : elles préparèrent des assemblées en bonne et due forme aux niveaux national, régional ou diocésain. L’invitation rencontra une réponse massive qui surprit les organisateurs ; les locaux prévus se trouvèrent insuffisants. Une première impression : toute proportion gardée, la participation des sœurs l’emporta sur celle des religieux.

b) Cette phase première de la présentation (d’avril à la fin de l’automne) se distingue par l’approche globale du document, de ses “nouveautés”, des confirmations qu’il apporta, des traits propres à ses différentes sections. Dans quelques pays cette phase s’est prolongée jusque dans les premiers mois de l’année suivante : ainsi, c’est toute une première année qui se caractérise par l’étude de l’ensemble du document.

c) L’accueil que les assemblées firent à celui-ci fut vraiment enthousiaste, là où furent présentés les apports profonds de l’Exhortation et clairement dégagées ses finalités (nn. 4 et 13). La manière de présenter le document a donc déterminé pour une part la façon de l’accueillir. Une approche positive et un simple exposé des contenus si riches de Vita consecrata ont suscité dans la base une réaction positive et un grand contentement.

d) Une première réaction, un peu surprenante et pourtant peut-être la plus fréquente lors des assemblées susdites, pourrait se traduire ainsi : “Grâce à Dieu, le Saint-Père nous a dit ce que nous sommes. Ces dernières années nous ne le savions plus. Il nous fallait vivre quasiment en religieuses ou religieux honteux”. Ou encore : “Voilà qui est heureux : l’Église a de l’estime pour nous. Voilà bien longtemps que nous n’avions entendu des paroles si claires et qui nous prennent décidément pour ce que nous sommes. Nous devons être reconnaissants au Saint-Père : il nous conforta dans notre vocation”.

Ce genre de réaction réjouie, née d’une sorte d’“identité retrouvée”, a montré, le bien fondé du réalisme qui inspirait au Saint-Père de donner une “forte identité” aux chrétiens consacrés. En un temps d’incertitudes graves, d’ailleurs compréhensibles, en ces années où l’on cherche des équilibres plus heureux en théologie pastorale, une nouvelle synthèse était nécessaires. La réaction enregistrée, comme tout premier mouvement, fait voir qu’une des causes principales du malaise affectant en ces temps récents la vie consacrée, c’était la perte d’une identité claire, assez facile à comprendre. S’ajoutant aux difficultés du dehors, ce malaise compromettait souvent, d’une manière notable, le climat d’enthousiasme de la vie consacrée.

e) Si l’on veut opérer des distinctions entre catégories diverses des personnes consacrées :

  • Siles religieuses furent les premières à répondre à l’appel, désormais l’intérêt va croissant, semble-t-il, du côté des religieux à mesure qu’on découvre les richesses du document.
  • Les formateurs ont été particulièrement satisfaits de l’enseignement de l’Exhortation et des perspectives qu’elle ouvre. Comme s’ils disaient : à présent, nous avons à enseigner quelque chose de sûr, une doctrine qui n’est ni problématique ni trop compliquée, c’est précieux pour fonder la formation. Lessupérieurs, surtout les plus soucieux de formation permanente, y relevaient des indications concrètes et pratiques dans le contexte d’aujourd’hui.
  • La jeunesse religieuse - si éloignée, on l’a dit, des débats théologiques qui semblent passionner les religieux d’âge moyen et les plus âgés - a apprécié la valorisation d’un genre de vie qu’elle est appelée à mener et auquel elle désire voir reconnaître une signification théologique et ecclésiale. Dans les réponses du pape, elle a trouvé des motivations qui soutiennent solidement le choix austère et l’effort ardu que requiert la persévérance. Ces jeunes ont saisi l’essentiel des problèmes et ne souhaitent pas vivre dans l’incertitude.
  • Enfinles consacrés qui ne sontplus tout jeunes ont manifesté le contentement d’une “identité retrouvée”.

f) Une réflexion massive immédiate a dégagé d’autres motifs de l’accueil positif fait au document :

  • la façon d’associer le lecteur à la réflexion et leton encourageant ;
  • la manière, pour une part assez neuve, de présenter la vie consacrée :manière contemplative, plutôt qu’intellectualiste ;
  • la considérationchristologique et trinitaire appliquée aux conseils évangéliques ; on est loin de la vision principalement morale et juridique ;
  • la vie consacrée expliquée comme “représentation de la forme de vie du Christ vierge, pauvre et obéissant”. Cette explication, quand elle était proposée dans des salles combles, était régulièrement accueillie par l’assemblée dans un silence ému et recueilli ;
  • la vision unitaire de lamission, qui permet de dépasser les antinomies d’autrefois entre être et agir, consécration et mission, Marie et Marthe, contemplation et action, perfection personnelle et apostolat ou activité charitable ;
  • la présentation organique desdifférents états de vie : elle vient lever des incertitudes que laissaient subsister les documents postsynodaux précédents ;
  • lesouvertures confiantes à l’égard de l’avenir, qui encourage la dimension prophétique de la vie consacrée ;
  • le sentiment, créé chez beaucoup de personnes, d’un moment derévision de vie, à l’enseigne de la “paraclèse”, de l’encouragement, de l’exhortation, d’un renforcement de la vigueur spirituelle en vue de la parrhésia toujours plus nécessaire.

g) Un problème perçu de façon diffuse : comment engager le clergé diocésain dans l’effort à faire pour connaître le document ? Que le clergé se fasse de la vie consacrée une conception conforme aux vues de l’Exhortation, est une exigence fondamentale non seulement pour la pastorale des vocations, mais aussi pour une vision moins partielle de l’Église et de sa mission. L’éveil d’un tel intérêt parmi le clergé dépend en bonne partie de la conviction des évêques, qui ont pris ou non la peine d’organiser des rencontres concernant ce thème. Là où ils l’ont fait, le clergé en a profité avec un réel intérêt. Reste ouverte la question d’un cours sur la vie consacrée dans les séminaires.

Inutile de dire que l’insuffisance, parmi les laïcs et le clergé séculier, de notions sur la vie consacrée, limiterait la portée de l’Exhortation à un secteur particulier, comme à une catégorie professionnelle.

3. Quelques objections plus immédiates

Il s’agit ici de difficultés soulevées dès l’abord par des représentants de la “base” :

a) Le fait de nous dire ce que nous sommes cause une impression favorable. Mais d’aucuns n’y trouvent pas de réponse à la demande : “que faire !”. D’un côté le document est éclairant quant à notre identité, mais tel ou tel le trouve - du moins en première approche - réticent quant à notre mission. Remarquons que la demande d’éclaircissements relatifs au “que faire ?” était formulée plus fréquemment dans l’hémisphère sud, où se fait moins sentir la crise des vocations. Tandis qu’au nord, le problème sera souvent de préciser “que faut-il abandonner ?”

b) Le document romain sur la “vie fraternelle” a préparé les esprits en faveur de l’Exhortation attendue ; on avouera que tel ou tel ne retrouve pas dans celle-ci la même clarté et le même caractère concret dans l’exposé des différents thèmes. Certaines pages, spécialement dans la première partie, apparaissent assez denses, peu aptes à être immédiatement assimilées par les personnes et les communautés que leur culture y prédispose moins. Sans doute le souci de rendre plus bref un exposé qui, de soi, prenait de l’ampleur a empêché de déployer les richesses de thèmes d’une forte densité.

Il n’en est pas moins sûr que le texte révèle sa grande richesse, sinon à la première lecture, du moins moyennant des approches successives, mieux encore après des méditations sereines. C’est le cas de dire que le temps joue en faveur de l’Exhortation : c’est la réflexion paisible qui en fait découvrir les perspectives enrichissantes. Celles-ci sont nombreuses et importantes.

c) Les objections plus communément formulées du point de vue théologique portent sur un point précis : l’affirmation de l’excellence objective de la vie consacrée ; ces difficultés venaient spécialement de personnes consacrées d’âge moyen. Normalement, la plupart des auteurs de ces critiques étaient satisfaits de l’explication fondée sur la continuité de l’enseignement, de saint Paul à Vatican II (cf. Lumen gentium 42 et Optatam totius 10) concernant la précellence de la virginité.

d) Une des premières réactions à chaud (on ignore si elle s’est confirmée lors de lectures plus attentives) fut celle de représentants, d’ailleurs peu nombreux, d’un secteur particulier : ils ne retrouvaient pas dans l’Exhortation la richesse de leur propre tradition. De par sa nature, un document qui avait à embrasser près de deux mille ans d’une expérience diversifiée et souvent d’une vitalité très féconde ne pouvait s’arrêter à des particularités si importantes fussent-elles pour spécifier telle forme de vie.

4. Quelques résultats concrets et durables

a) La célébration du 2 février comme journée de la vie consacrée. Dûment préparée et célébrée, nul doute que cette journée puisse devenir un temps, non seulement de rencontre pour les consacrés, mais aussi de conscientisation pour d’autres milieux d’Église.

b) “La vie consacrée, un des trois états de vie voulus par le Seigneur Jésus” : la réaffirmation de cette vérité devrait amener à repenser certains chapitres de l’ecclésiologie en faisant place à la vie consacrée comme à une composante nullement secondaire dans l’étude de la réalité ecclésiale.

5. Où en est la réception de l’Exhortation de la part de la base

a) Jusqu’à ces derniers temps (été 1996), cette réception concerne de façon globale l’ensemble du document. Pour la majorité, elle répond à une simple audition de ce qui a été communiqué verbalement. La majorité poursuit l’assimilation par la voie de rencontres, de récollections, de retraites prêchées, de cours organisés par différentes autorités.

b) Un peu plus d’un an après la publication de Vita consecrata, on peut dire que les lecteurs de “questions de vie consacrée” (ils ne forment pas une majorité) rencontrent des écrits de plus en plus nombreux sur le sujet : grosso modo et moyennant quelque simplification (sans retenir les nuances de positions intermédiaires), on peut distinguer deux groupes ou deux tendances.

  • Un premier groupe propose des explications du texte pris tel quel et s’efforce de mettre en lumière, en premier lieu, les demandes auxquelles le document a voulu répondre. Il s’attache à présenter les véritables richesses du texte et à déployer la portée de ses importantes “nouveautés”. Il parle volontiers de progrès doctrinal, d’avancée dans l’enseignement du Magistère, touchant certains problèmes de la vie consacrée - cela par rapport au concile lui-même-, l’Exhortation ayant tenu à satisfaire des demandes précises du synode et à éclaircir des points controversés. On peut ajouter : l’Exhortation s’y est appliquée, après les réflexions réservées successivement aux autres états de vie, à la lumière des Exhortations sur les laïcs et sur les prêtres.
  • L’autre groupe est soucieux, semble-t-il, de ne pas se laisser conditionner par l’Exhortation dans sa libre réflexion ; il suggère des pistes nouvelles suivant lesquelles il faudrait approfondir la recherche ; ou bien il fait une lecture sélective des thèmes ; ou encore il ignore tel autre point à propos duquel on n’aurait pas résolu correctement la question ; ou enfin il propose de nouvelles clés de lecture. Sont peu nombreux ceux qui contestent l’ensemble du document : on se borne à marquer plus ou moins de désaccord sur des questions qu’on aurait résolues autrement. Ce second groupe se réfère de préférence à certains énoncés du concile : il donne l’impression d’y chercher de quoi relativiser plus facilement certaines positions doctrinales de l’Exhortation, en faisant état d’indications d’ordre pastoral ou de faible intérêt doctrinal.
  • Avec un peu de dramatisation et, redisons-le, en simplifiant les choses dans l’essai tenté pour mettre un peu de clarté en une matière compliquée, on verrait se dessiner un “conflit des interprétations” entre qui voit dans le texte unenseignement autorisé et qui n’y reconnaît qu’une simple exhortation pastorale, susceptible de libre discussion, et donc à lire et a expliquer à la lumière des options théologiques de l’interprète. Tandis que le premier des deux groupes lit désormaisle concile à la lumière des éclaircissements de l’Exhortation, l’autrerelativise les déterminations de celle-ci en se réclamant de l’autorité du concile ou, comme tel ou tel le déclare, à partir de sa propre interprétation de Vatican II.
  • D’aucuns manifestent une exigence de clarification, née du souci de ne pas retourner aux incertitudes d’autrefois, provoquée aussi par la pluralité d’interprétations excessivement divergentes touchant certains points essentiels. Au fond, il s’agirait de mesurerla valeur normative de l’Exhortation ainsi que la pensée doctrinale de ses mises au point et de ce qu’elle ajoute aux enseignements conciliaires. Et en dernière analyse, on éprouve le besoin de tirer au clair la position qui donne son coefficient à tout le reste : le pape a-t-il voulu engager son autorité pour éclairer quelques points de doctrine, ou bien prononcer simplement une exhortation pieuse, sans portée doctrinale de quelque importance ?

Ou, en d’autres termes, le pape a-t-il voulu proposer quelques points fermes en matière de vie consacrée, ou bien l’ensemble de ses affirmations se ramène-t-il à des suggestions valables pour l’heure actuelle - son intention étant de proposer de simples considérations pour la conjoncture présente, sans que cela implique une révision de certaines positions ?

Il s’agit enfin de comprendre exactement et d’harmoniser entre eux les deux avis complémentaires formulés par le pape au n. 13 :

  • d’un côté, accueillir “en une adhésion cordiale, en pleine harmonie avec l’Église et son Magistère”, comme le souhaite le document lui-même,les apports de l’Exhortation,
  • et d’autre part, poursuivrel’approfondissement du don précieux de la vie consacrée en sa triple dimension de consécration, de communion et de mission”.

Deux requêtes, deux moments importants, étroitement liés l’un à l’autre, le second ne pouvant logiquement contredire nettement le premier. L’approfondissement que nous sommes conviés à promouvoir devrait se concevoir comme un enrichissement, comme l’apport de perspectives neuves, non sans contact avec l’évolution accélérée des réalités. Mais ce progrès ne pourrait pas aboutir à vider le texte de sa substance ou à remplacer par d’autres ses indications doctrinales et pratiques. L’invitation à prolonger la réflexion suppose qu’avec le courage nécessaire pour la créativité souhaitée, on promeuve un développement organique et harmonieux.

c) En certaines régions, par exemple en Amérique latine, se pose d’emblée le problème d’inculturation et de réception inculturée de l’Exhortation. On y insiste généralement sur quelques thèmes dus à la réflexion traditionnelle d’assez nombreux théologiens- notamment les défis lancés par la globalisation de l’économie avec en conséquence l’exclusion et la marginalisation de divers pays et de classes sociales. Ainsi également s’impose à l’évidence la nécessité de vivre de façon prophétique la dimension mystique de la vie consacrée dans un contexte d’indigence matérielle, de vivre une mystique capable d’engagement avec et pour les pauvres.

d) Un point qui fait quasiment l’unanimité dans l’éloge, est l’apport de l’Exhortation à la spiritualité de la vie consacrée. Tel ou tel voit là “la dimension fondamentale” du document, “le point de convergence qui unifie toutes les perspectives théologiques, bibliques, pastorales, un élément qui traverse tout l’ensemble”. Appréciation reposant, curieusement, des considérations opposées : pour les uns, les propos relatifs à la spiritualité sont valables malgré certaines faiblesses de la doctrine ; pour d’autres, au contraire, la spiritualité de Vita consecrata mérite une haute estime, précisément, pour sa cohérence avec le discours théologique et les conséquences qui en découlent.

À noter à ce propos que l’Exhortation n’a pas voulu traiter de spiritualité dans une section à part. Elle a préféré faire surgir cet enseignement des prémisses théologiques, comme spontanément, par manière d’application immédiate des affirmations doctrinales.

e) Le débat en cours entre tendances diverses sera, pensons-nous, d’autant plus fécond que l’on respectera ces deux exigences fondamentales : d’une part, ne pas altérer l’identité si claire assurée à la vie consacrée, d’autre part agir en sorte que cette identité ne favorise pas isolément une tendance à “se séparer” ; concourir plutôt à une conception de cette vie qui la tourne vers la mission, en communion harmonieuse avec les autres composantes de l’Église. Cette vie a effectivement besoin d’une notion nette de son identité et de garder celle-ci “ouverte”, c’est-à-dire capable de rencontrer les différentes cultures et de réagir avec créativité aux mouvements, si complexes et pour une part totalement nouveaux, qui désormais affectent le monde entier. Bref, une identité ouverte à la mission, au dialogue, à la rencontre, au témoignage prophétique, à une diaconie toujours renouvelée, pour une vie consacrée fidèle et riche en même temps de créativité.

f) Nous arrivons, semble-t-il, au moment délicat : après l’enthousiasme du début, après la phase de croissance réelle, quoique peu bruyante, de l’intérêt accordé à notre document, il s’agit de mettre en chantier les instruments qui appliquent et traduisent en actes certaines des multiples indications de Vita consecrata. Voici devant nous une tâche délicate, qui s’annonce comme de longue haleine, et qui mobilise les commissions prévues par l’Exhortation, la formation permanente, les divers programmes de formation (“Ratio institutionis”), les formes adaptées de collaboration avec les laïcs et avec les autres composantes de l’Église. Il s’agit encore, pour quelques-uns, d’œuvrer à l’aggiornamento de l’ecclésiologie et de certaines formulations liturgiques, à partir des prières eucharistiques elles-mêmes. Cependant, sur ces derniers points, tout le monde n’est pas du même avis.

Pour conclure

Un sentiment général, partagé par ceux-là même qui gardent quelque réserve personnelle, est que l’Exhortation aidera la vie consacrée à s’engager dans les premières années, certainement difficiles et sûrement décisives, du troisième millénaire ou, plus modestement, de la prochaine décennie. Cela, évidemment, à la mesure de la connaissance et de l’étude approfondie du document parmi les consacrés mais aussi dans les divers états de vie de la communauté ecclésiale. Tel est le souhait que nous formons du fond du cœur et que nous exprimons devant tous, alors même qu’en certains milieux de l’Église les préoccupations dominantes ne laissent, semble-t-il, qu’une place marginale à cette belle Exhortation apostolique mais aussi à la non moins belle vie consacrée.

Via Piamarta, 6
I-25123 Brescia
ITALIE

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