Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Chronique d’Écriture Sainte

Didier Luciani

N°1997-5 Septembre 1997

| P. 325-338 |

Cette chronique dépend, évidement, des livres envoyés et n’est donc pas orientée. Mais la présentation qu’elle en donne permet d’aller là où l’intérêt nous sollicite et les appréciations nuancées et autorisées qu’elle procure sont toujours un bon guide de lecture.

Une vingtaine de livres, répartis en 4 sections, fournissent la matière de cette rubrique annuelle d’Écriture Sainte : 7 concernent l’Ancien Testament ; 8 le Nouveau ; 1, l’interprétation patristique de la Bible et, une fois n’est pas coutume, 2 sont des essais littéraires.

I

Que le Cantique des cantiques soit un livre difficile et dérangeant, nul aujourd’hui, des partisans de son interprétation naturaliste aux défenseurs de sa lecture allégorique, ne le contestent. Qu’il faille pour autant en faire un texte dérangé pour expliquer ses difficultés, voilà qui paraît beaucoup plus contestable. C’est pourtant le parti pris par M. Faessler et F. Carrillo [1], pasteurs à Genève, s’appuyant sur l’ancienne hypothèse dramatique de Jacobi proposent une nouvelle réorganisation du texte canonique. Cette hypothèse est ainsi résumée :

La structure dialoguée du Cantique des cantiques vient de ce que celui-ci raconte un petit drame dans lequel Salomon, fort de son pouvoir royal, fait rechercher pour son harem les plus belles filles du pays ; ses émissaires repèrent ainsi une Sulamite pourtant déjà fiancée à un berger, mais qu’ils emmènent de force au palais royal à Jérusalem ; toutefois, la Sulamite résiste à Salomon, et son bien-aimé, rôdant autour du palais, finit par la rejoindre pour la ramener à Sulem. L’intérêt de cette hypothèse est qu’elle oblige à démultiplier les instances énonciatrices et à imaginer des locuteurs capables de soutenir le sens des paroles proférées. Mais la difficulté provient de ce que l’ordre actuel du texte à la trame que nous venons de résumer se laisse difficilement, sans des contorsions alambiquées, ramener à la trame que nous venons de résumer. C’est pourquoi nous nous sommes demandés si certaines césures, dans l’ordonnance du texte ne nous autorisaient pas à de légers déplacements de quelques passages, créant ainsi une cohérence insoupçonnée (5).

Les auteurs ont beau justifier leur audace en prétextant que les modifications sont modestes (qu’eût été le résultat dans le cas contraire ?) et que la solution qu’ils proposent a le mérite de la simplicité : ils peuvent déployer une imagination débordante pour tenter d’expliquer les raisons idéologiques qui auraient poussé les autorités religieuses de Jérusalem à brouiller un texte jugé comme trop subversif dans sa forme dramatique première ; ils ont le droit de considérer le recours à l’allégorie comme l’expression continuée de cette même idéologie ecclésiastique et comme un escamotage de la parole prophétique, ils ne m’ont toutefois convaincu ni de la malice du rédacteur final, qui nous livre le texte tel qu’il est, ni de la supériorité de la thèse qu’ils développent pourtant avec brio, ni enfin dans l’absence de présupposés idéologiques insuffisamment critiqués dans leur propre position. Outre une traduction personnelle du texte distribué en quatre actes et un commentaire à deux voix (l’amant et la Sulamite ?), l’ouvrage contient une bibliographie raisonnée de 75 études sur le Cantique des cantiques.

Il y a dix ans, les facultés de théologie de Fribourg, Genève, Lausanne et Neuchâtel organisaient un séminaire de recherches sur le Pentateuque, débouchant sur la publication d’un volume : (Le Pentateuque en question), devenu depuis un classique auquel tout le monde se réfère. En complément et dans le prolongement logique de cette magistrale étude, les mêmes institutions, aidées des mêmes éditeurs, ont organisé, en 1995, un séminaire et ont voulu fournir un instrument de travail analogue pour cet autre grand ensemble littéraire biblique qui s’étend de Dt à 2 R et qu’on a pris l’habitude de nommer, depuis M. Noth, l’historiographie deutéronomiste [2]. Le questionnement renouvelé sur les origines et le développement du Pentateuque, ainsi que les remises en cause de la théorie documentaire wellhausénienne ne pouvaient pas manquer de rejaillir, un jour ou l’autre, sur la compréhension de cette histoire deutéronomiste et de provoquer son réexamen. 14 études très riches, mais souvent de grande technicité, composent le corps de l’ouvrage. Les spécialistes les plus éminents y traitent de sujets aussi variés que : l’historiographie antique (deuxième partie, 121-189 : S. Japhet, M. Detienne, J.-J. Glassner) ; la critique textuelle et la critique littéraire (troisième partie, 191-203 : A. Schenker, S. Pisano) ; l’apport des méthodes diachroniques et synchroniques à l’intelligence de notre corpus (quatrième partie, 265-339 : J. Briend) ; les milieux des deutéronomistes (sixième partie, 375-441 : R. Alberz, E.A. Knauf, Th. Römer) ; l’idéologie deutéronomiste et son rapport à une théologie de l’Ancien Testament (septième partie, 443-508 : M. Rose, A.D.H. Mayes). Le tout est précédé d’une remarquable introduction de 110 pages, dues à la plume de Th. Römer et A de Pury, qui établit le status quæstionis, son historique et présente les positions actuelles des chercheurs. L’heure n’est pas aux vastes synthèses, mais plutôt à l’ouverture de champs de recherches. La manière dont ce chantier est ici exploré et présenté ne peut que donner l’envie de se mettre au travail.

Sur des questions qui font souvent difficulté (le Deutéronome ; YHWH Dieu est-il mâle ? cruel ? despote et guerrier ? compréhensible ?). Th. Rômer, exégète protestant de Lausanne, apporte, dans son petit livre [3] des réponses circonstanciées qui permettront sans doute de dépasser des blocages relatifs aux représentations traînant encore dans la tête de plus d’un lecteur contemporain de l’Ancien Testament. Deux principes guident la lecture des textes problématiques (principalement : Dieu et les sacrifices humains, Gn 22 et Jg 11, Dieu qui vient pour tuer, Gn 32 et Ex. 4 ; le peuple de Dieu comme vassal, le Deutéronome, YHWH, Dieu de la conquête, le livre de Josué ; la crise du concept de rétribution, Job et Qohélet) : tout d’abord le refus d’opposer de manière non seulement simpliste, mais erronée ce “Dieu de l’Ancien testament” et le “Dieu de Jésus-Christ” ; l’attention persistante aux conditions historiques d’élaboration et de transmission de ces textes. Tout n’est pas dit par ce recours à l’histoire, mais l’auteur montre de manière irréfutable, qu’on ne peut, en aucun cas, en faire l’économie.

E. Nodet, dominicain, professeur à l’École biblique de Jérusalem, poursuit depuis plusieurs années un travail de recherche et de traduction sur les œuvres de Flavius Josèphe. L’ouvrage présenté dans cette chronique [4] accompagne et prolonge les résultats entrevus dans la traduction commentée des Antiquités juives, qui a commencé à paraître chez le même éditeur, sous la direction du même auteur (livres I à III, 1992 ; livres IV à V, 1995). La question est ici d’essayer de préciser sur quel texte du Pentateuque Flavius Josèphe s’appuie pour composer l’histoire de son peuple que veulent être ces Antiquités. La recherche permet de tirer quelques conclusions, même si le témoignage de Josèphe ne fournit qu’une contribution marginale à l’établissement du texte du Pentateuque proprement dit. Flavius Josèphe traduit bien de l’hébreu, comme il le dit, et il utilise des manuscrits vénérables, souvent altérés par l’usage, mais garnis de corrections et de gloses qu’il n’a pas voulu perdre. D’autre part, le texte qu’offrent ces manuscrits, provient peut-être d’une bibliothèque de Jérusalem, est proche de la source de la Septante, et certains éléments annexes permettent de supposer que le texte massorétique est le résultat d’une révision ultérieure opérée par les sages de Yavhé. Si cette œuvre ne peut qu’intéresser un petit nombre de lecteurs, il rappellera à tous une vérité parfois trop vite oubliée, à savoir que tout travail ultérieur de critique littéraire ne peut que reposer sur un texte critiquement établi.

Trois ans après nous avoir donné, chez le même éditeur, un commentaire de Pr 10-18 (Lectio divina - Commentaire 1), Lelièvre et Maillot poursuivent leur œuvre en s’attaquant aux chapitres 19-31 dudit livre [5]. Je dis s’attaquer, car il faut une certaine dose de courage pour entrer dans cette sagesse populaire dont les préoccupations nous paraissent souvent tellement terre à terre. En général, les chrétiens connaissent mieux et préfèrent à cette sagesse expérimentale les grandes spéculations sur la Sagesse hypostasiée telles qu’elles se donnent à lire en Si 24 ou même en Pr 1 et 8-9. Ici, le parti-pris est inverse et c’est seulement dans un troisième volume à venir que seront abordés ces textes plus sublimes de Pr 1-9, avec une introduction générale au livre des Proverbes. Y a-t-il là de la part des auteurs, un intention pédagogique, mais reconnaissons qu’en nous invitant à lire attentivement ces collections de sentences banales, ils nous offrent un puissant remède contre l’illusion séductrice et réductrice qui consisterait à jongler avec ces hypostases sans prendre en considération leur enracinement complet et même charnel dans la sagesse du quotidien. Le livre se présente de la façon suivante ; pour chaque section étudiée : une traduction qui sait innover, n’hésite pas à actualiser et même à faire preuve d’humour ; des notes philologiques sur le texte et ses difficultés, avec des comparaisons et des recours fréquents aux autres versions, ainsi qu’aux commentaires juifs, on regrettera que la liste des abréviations n’aie pas été reprise ici, obligeant le lecteur à se reporter au premier volume ; enfin le commentaire, verset par verset. Les différents recueils (22, 17-24, 22 ; 24, 23-34 ; 25, 1-29, 27 ; 30, 15-33 ; 31, 1-9 ; 31, 10-31) reçoivent chacun une brève introduction et deux excursus sur l’insolent et le paresseux clôturent l’ouvrage. À consommer à dose homéopathique.

La destinée d’une œuvre est parfois étrange. Voilà un commentaire de Thomas d’Aquin sur les 54 premiers psaumes [6], dont on nous dit, dans une introduction fort éclairante, qu’il constituait aux yeux mêmes de son auteur un de ses plus importants commentaires scripturaires (si ce n’est le plus important) et qui pour diverses raisons, avait été délaissé au point de ne susciter aucune étude approfondie et encore moins de traductions en langues modernes. C’est dire l’intérêt du travail de J.-E Stroobant qui nous offre la première traduction, faite à partir de l’édition Vivès (Opera omnia, t. 18, Paris, 1889) pour le Prologue et les Ps 1-51 et d’après l’édition Ucelli (Rome, 1880) pour les Ps 52-54, accompagnés de notes-, d’index et de tables (références scripturaires, analytiques, lieux parallèles, auteurs et ouvrages cités) pour en faciliter l’étude savante aussi bien que la lecture savoureuse. Bien que nous ne soyons plus à même de comprendre maintes subtilités contenues dans les expositions de Thomas, nous pouvons encore comprendre ce qu’elles renferment d’essentiel et percevoir comment l’Aquinate s’approprie la doctrine traditionnelle du quadruple sens de l’Écriture (littéral, allégorique, moral et anagogique) tout en la pratiquant dans le cadre propre de la prédication dominicaine. Comme le dit le préfacier :

Le Super Psalmos,...explique le psautier en tant qu’il montre une doctrine sur la condition de l’âme humaine et sur ses moyens de progresser vers sa propre fin, c’est-à-dire vers sa béatitude en Dieu. Thomas n’espère pas tant dévoiler la doctrine que la rendre plus convaincante, en la présentant dans un ordre qui en imposera à ses auditeurs. Ce commentaire n’en imposera pas en créant un engouement passager, mais en parlant un langage durable de persuasion rationnelle (12).

Pour les disciples de Thomas d’Aquin, aussi pour les autres, ce langage n’a pas perdu de son actualité ni de sa pertinence.

Prenant la suite des carnets dominicains “Horizons de la foi”, la collection des cahiers “Connaître la Bible” se propose d’offrir, en une soixantaine de pages, une introduction sommaire sur un thème biblique, un livre des Écritures ou encore une grande figure de l’histoire sainte. Le premier livre, écrit par A. Schenker, dominicain suisse, concerne La Loi de l’Ancien Testament [7] . En 12 petits chapitres sont abordés succinctement, mais avec intelligence tous les sujets nécessaires à une juste compréhension du statut et de la fonction de la Loi dans l’économie du salut : le sens du mot tora ; l’histoire des lois et des institutions bibliques ; les milieux sociologiques et les destinataires de la tora ; les sources ; les matières traitées et l’origine humaine et divine de la tora ; la fonction et l’interprétation des institutions et des lois bibliques ; les différentes lois ; leurs motivations et leurs sanctions ; les institutions liturgiques ; la Loi dans le Nouveau Testament ; et enfin, un épilogue à propos de la place que tient la loi biblique dans la théologie et dans le dialogue entre juifs et chrétiens. L’ensemble constitue une présentation positive et ouverte, qui contribuera à faire découvrir et apprécier le corpus législatif de la Bible. Bon vent à cette nouvelle collection !

II

L’Évangile de Jean est un peu l’enfant gâté des études néotestamentaires puisque, même dans notre modeste chronique, pas moins de quatre ouvrages lui sont consacrés.

Avec ce tome IV de la lecture de l’Évangile selon Jean [8], œuvre commencée en 1988, dont j’ai déjà eu l’occasion de vanter les mérites dans cette même revue (Cf. VC, 1988, 252, pour le tome I et 1994, 325, pour le tome III). Dans sa postface, l’exégète jésuite rappelle les options qui l’ont guidées et auxquelles il a tenté de rester fidèle au long de son parcours : une lecture synchronique, symbolique et qui s’ouvre à l’actualisation. Il y fait le point sur le personnage du disciple bien-aimé et les influences éventuelles du dualisme et du gnosticisme sur l’évangile. Hormis cela, point de vaste synthèse théologique qui viendrait couronner le tout, mais une invitation ultime à la lecture continue ou vagabonde, selon l’humeur, grandement facilitée, en tout cas, par l’index thématique détaillé (près de 200 entrées). On regrettera cependant l’absence d’une table des matières cumulative, reprenant le contenu des quatre volumes. Place au lecteur donc et encore merci à l’auteur.

Le deuxième ouvrage sur saint Jean est aussi une œuvre magistrale, due à un jésuite belge, enseignant à Paris, Bruxelles et Rome [9], déjà auteur d’une publication remarquée, qui portait sur les chapitres 13 à 17 de Jean (La gloire d’aimer, Rome, 1985). Les trois volumes ici présentés constituent à la fois le prolongement et l’élargissement de ce premier travail à tout l’Évangile, en même temps que l’application et la vérification des hypothèses émises alors. Plutôt que d’offrir un nouveau commentaire, il s’agit, selon les propres mots de l’auteur, d’honorer la beauté et la cohérence d’une œuvre par-delà les aléas de sa genèse hypothétique et de donner à voir, à contempler un texte qui comporte en lui-même son pouvoir d’évocation et d’actualisation, pour peu qu’il soit respecté dans sa teneur littéraire et spirituelle propre. "Unité”, “organicité”, “totalité signifiante”, “ensembles”, “forme” sont ainsi des mots qui reviennent sans cesse dans le liminaire (9-27), sous la plume d’Y. Simoens et qui expriment au mieux son projet. Résumons, au moins du point de vue de la structuration de Jn, les principaux acquis de cette recherche. Le prologue (1,1-18) occupe une place à part et apparaît moins comme une introduction que comme une synthèse de l’Évangile, qui ajuste le regard sur la réalité de foi concernée. Les chapitres 1-12 forment la première partie de l’évangile johannique (Vie de Jésus) subdivisée en deux sections soigneusement articulées, comme les volets d’un dyptique : “Qui est Jésus, le fils de Joseph ?” (7, 19-6, 71) ; “Qui est le Christ venant à son heure ?”(7, 1-12, 50). Leur point de jonction, c’est l’acte de croire. Les chapitres 13-21 constituent la seconde partie (Mort de Jésus) composée également de deux sections aussi bien construites que les précédentes : “Le Fils glorifié” (1, 1-17, 26) et “Le Christ livré” (18, 1-21, 25) sont à lire comme deux textes parallèles, obéissant chacun à une structuration concentrique qui conduit à les interpréter l’un par l’autre. Ces récits sont centrés sur l’ agapè mutuelle et sur le telos de l’amour. L’Évangile parvient ainsi à se résumer lui-même dans sa lettre par le rapport extrinsèque entre croire et aimer. Il est ramené à sa plus simple expression : une vie de Jésus indispensable à l’interprétation de sa mort et des Écritures ; une mort de Jésus, qui accomplit sa vie et les Écritures pour que nous croyions. Cette simplicité apparente du résultat (à l’instar de celle de l’Évangile lui-même) ne doit occulter ni la rigueur de la méthode exégétique, ni la minutie de la lecture théologique, ni la richesse et la fécondité de l’interprétation proposée par l’auteur ; du côté du lecteur, elle ne doit pas faire croire à un accès sans effort. Si le message est simple (une fois qu’on l’a perçu, mais l’a-t-on jamais totalement perçu ?), il l’est d’une simplicité seconde, qui assume bien des situations et rejoint bien des interrogations. De longs détours sont parfois nécessaires. À défaut d’y conduire immanquablement, la lecture de ce beau livre pourra y aider. Accompagnant les deux volumes d’interprétation, une traduction préférant à la pureté formelle du français, une fidélité plus littérale, rappelle au lecteur la primauté de la lettre.

Réédition d’un livre couronné par le prix Suzanne de Dietrich, ce guide de lecture [10], se fondant sur des recherches savantes, ne se prétend pas pour autant un commentaire scientifique. Comme l’ouvrage de Léon-Dufour, mais sous une forme plus légère et accessible, il propose une lecture synchronique, s’attachant à mettre en lumière la structure littéraire et la cohérence thématique du quatrième évangile en son état final. Il laisse donc délibérément de côté les problèmes de milieu historique, de datation, d’auteur, de style, comme il évite, autant que faire se peut, les discussions critiques, les commentaires théologiques ou même les tentatives d’actualisation. Son ambition n’est pas de soutenir des thèses exégétiques neuves, mais d’offrir simplement, là où le texte semble le requérir, des conseils de lecture ou des principes simples d’interprétation, “comme un bibliste de terrain est amené à le faire pour répondre aux questions des groupes qu’il anime (9)”. Un exemple de vulgarisation réussie qui rendra service aux pasteurs, et aux fidèles, dans la préparation des homélies comme dans la méditation personnelle.

De facture résolument spirituelle, ce volume du P. Arminjon (y aurait-il une connivence particulière entre les jésuites et saint Jean ?) sur Jean 12-21 [11], prend la suite de celui que j’avais présenté l’an dernier dans la chronique d’Écriture sainte (cfr Vie consacrée, 1995, 330). Pour ceux qui ont aimé le précédent.

Gerd Theissen, professeur de Nouveau Testament à l’Université de Heidelberg, s’est déjà fait un nom parmi le public francophone, et bien au-delà, avec la publication de son excellent L’ombre du Galiléen (voir aussi, plus ancien, Le christianisme de Jésus. Ses origines sociales en Palestine. Paris, 1978). Il nous offre aujourd’hui un recueil de 10 articles scientifiques parus d’abord en allemand entre 1973 et 1992 [12]. Bien que de genres très différents, le rapprochement de ces deux livres manifeste, s’il en était besoin, et le poids d’érudition que nous voilait la fiction du premier et les qualités pédagogiques de l’auteur pour nous communiquer le savoir contenu dans le second. Tous deux, en tout cas, relèvent clairement de la même approche socio-historique du Nouveau Testament On comprendra mieux ce que cela signifie en citant un passage de la préface de D. Marguerat, qui définit précisément en quoi consiste cette méthode mise en œuvre par notre auteur :

L’exégèse socio-historique se donne pour tâche de comprendre et d’interpréter les multiples corrélations qui se sont nouées entre un écrit (son contenu, son idéologie) et son milieu de production. Elle vise à circonscrire le lieu de naissance du langage théologique des premiers chrétiens, dans l’hypothèse que ce milieu a fonctionné comme une matrice sociale. Il s’agit donc de reconstruire le tissu social, économique et culturel dans lequel (et duquel) s’est levée la parole des premiers chrétiens.

Les différentes contributions peuvent être regroupées sous les trois noms de Jésus (3 articles), Paul (4 articles) et Jean (1 article), les deux derniers chapitres (“Valeur et statut de l’homme au sein du christianisme primitif” et “Vers une théorie de l’histoire sociale du christianisme primitif”) constituant une synthèse et ménageant une ouverture à ce qui précède. À défaut de pouvoir rendre compte, dans le cadre de cette chronique, de la richesse des points de vue développés, je relèverai un élément qui me semble caractéristique du travail de Theissen : l’histoire sociale du christianisme politique est analysée globalement en termes de tensions et de conflits. Il suffit d’ailleurs, pour s’en rendre compte, de décliner quelques-uns des thèmes abordés : tensions entre l’enseignement des prédicateurs charismatiques itinérants et les communautés bien établies (17-46) ; tension entre ville et campagne à propos de l’annonce de la ruine du Temple (47-59) ; conflits que suppose la révolution charismatique des valeurs provoquées par le mouvement de Jésus(71-90) ; rivalités entre forts et faibles à l’intérieur de la communauté de Corinthe, caractérisée par sa stratification sociale(90-138 et 139-160) ; antagonisme qui conduit au schisme entre judaïsme et christianisme(151-192) ; conflits d’autorité dans les communautés johanniques(209-225). Ces analyses n’épuisent pas la réalité et l’auteur le prétend moins que tout autre. Elles fournissent un éclairage précieux sur les mécanismes cachés qui furent à l’œuvre dans l’élaboration de la parole théologique, sans pour autant nier le caractère inspiré de son origine. Elles nous redisent le réalisme de l’incarnation.

À 90 ans passés, O. Cullmann, qu’il n’est plus besoin de présenter, publie un ouvrage sur la prière qu’il considère lui-même comme la conclusion de son travail théologique [13]. Ouvrage d’exégète, mais dont l’objectif avoué est de trouver dans le Nouveau Testament des réponses aux problèmes dogmatiques et pastoraux relatifs à la prière. C’est pourquoi la première partie (23-43) s’attache à présenter, outre les difficultés inhérentes à la faiblesse humaine, (paresse, routine, manque de temps, sécheresse), les objections, à la fois contemporaines et de toujours que lui opposent même ceux qui croient : à quoi cela sert-il ? n’est-ce pas pur monologue, fuite de ses responsabilités morales ? pourquoi prier alors que Dieu sait tout à l’avance ? comment peut-on encore prier après Auschwitz ? etc. Sans viser l’exhaustivité d’une concordance, la deuxième partie, la plus importante, s’efforce de ne manquer aucun passage important qui aurait trait à notre thème dans les synoptiques (49-127), le corpus paulinien (129-159) et les écrits johanniques (161-191). Un bref aperçu est également fourni sur les autres écrits du Nouveau Testament (193-202) avant la synthèse finale (troisième partie, 203-244), qui s’essaye, à partir de données précédemment recueillies, à proposer une doctrine néotestamentaire de la prière et à répondre aux objections ci-dessus énoncées. Parce qu’il arrive à dominer une matière particulièrement abondante, l’ouvrage de Cullmann ne se laisse pas facilement résumer. Qu’il suffise de signaler qu’au milieu de tant de propositions plus ou moins frelatées, le Nouveau Testament et la Bible restent la meilleure école de prière.

Dès 1951, dans La Bible et l’Évangile (Lectio divina 7, Paris, Cerf, 245-246), L. Bouyer attirait l’attention sur cet illogisme qui consiste souvent, pour les catholiques, à ne vouloir, à juste titre, lire le Nouveau Testament qu’à la lumière de la Tradition vivante qui le porte, mais à refuser d’appliquer le même principe quand on passe à la lecture de l’Ancien, comme si celui-ci était tombé du ciel et qu’il faille au contraire l’isoler du peuple où reste vivant l’Esprit qui l’avait inspiré. Depuis nous avons fait des progrès, et la Commission Biblique Pontificale a rappelé récemment encore (L’interprétation de la Bible dans l’Église, Paris, Cerf, 1994,46-47), l’intérêt du recours aux traditions juives d’interprétation pour une meilleure compréhension de l’Écriture. M. Vidal, dans un ouvrage qui se présente vaillamment comme la première lecture talmudique des évangiles [14], entend bien ne pas en rester au niveau des déclarations, mais de mettre en application ces principes. C’est tout à son honneur ! Pourquoi alors cet essai, malgré quelques trouvailles intéressantes (par exemple, le parallèle établi, à partir de l’hapax, rouler la pierre entre la visite de Jacob et Rachel et la visite des femmes au tombeau), ne m’a-t-il pas convaincu et m’a parfois même agacé ? J’avoue, au moment où j’écris cette recension, ne pas me l’expliciter encore entièrement et peut-être ferai-je montre, à cause de cela, de trop de sévérité. Sans doute y a-t-il ce mélange d’élaboration apparemment rigoureuse (commencer son livre par un B et l’achever par un L, sous prétexte que la Bible hébraïque agit ainsi ; mais au fait pour un bibliste catholique, la Bible ne contient-elle pas aussi les deutérocanoniques ?), d’affirmation gratuite (l’exégèse typologique définie comme méthode d’interprétation d’origine pharisienne ; (cfr les travaux de Fishbane sur l’’inner biblical exegesis) et d’approximation hasardeuse (l’étymologie de Marie entre amertume et abondance) ; sans doute aussi, l’imbrication constante entre le matériau traditionnel et les commentaires personnels dont on regrette parfois le caractère gnostique (dans le sens de réservé à des initiés) et militant. À certains égards, on n’est pas très loin des ouvrages de A. de Souzenelle, publiés dans la même collection. Comme quoi, les bonnes intentions et le bricolage suffisent rarement à promouvoir une cause qui, en soi, mérite pourtant qu’on s’y attelle. Peut-on décharger M. Vidal en rappelant que, si elle n’est pas tout à fait la première à l’avoir fait, elle emprunte, avec courage, une voie qui est encore trop peu fréquentée par les chrétiens.

Suite de l’imposant commentaire de Luc [15], entrepris par F. Bovon en 1991, ce deuxième volume, aussi gros que le premier, s’ouvre sur ce tournant capital de l’évangile que constitue la décision de Jésus de monter à Jérusalem (9,51) et aborde des textes aussi importants que le Notre Père, l’épisode de Marthe et Marie ou la parabole du Samaritain. Comparée à celle du premier volume, la structure est restée la même pour chaque péricope : une traduction, une bibliographie, une analyse littéraire particulièrement développée (fonction, forme, composition du récit et état du texte grec), qui examine la relecture lucanienne de l’évangile de Marc ou de la source des logia ; une explication du passage, un point souvent complet sur l’histoire de la réception (depuis les Pères de l’Église, jusqu’aux auteurs contemporains en passant par les théologiens de la Réforme ou les grands peintres du Moyen Âge) ; et enfin une conclusion plus théologique, qui marque les étapes du récit évangélique. On aura compris, au terme de cette brève présentation, que nous disposerons dans 10 ans et dans un bon millier de pages du maître-commentaire sur Luc pour les années à venir. En attendant, profitons de ce qui nous est offert.

III

Dans la collection Les Pères dans la foi, la dynamique équipe de l’Association Migne nous offre un précieux florilège de textes sur l’interprétation patristique de l’Écriture [16]. Le livre contient une substantielle introduction de A.G. Hamman, qui permet de situer chaque auteur dans le contexte de son époque, des textes annotés de Justin, Irénée, Origène, Hilaire, Éphrem, Grégoire de Nysse, Ambroise de Milan, Jean Chrysostome, Jérôme, Nil d’Ancyre, Jacques de Saroug, Césaire d’Arles, Raban Maur et enfin Bonaventure ; un guide thématique, des index (écrivains chrétiens anciens, auteurs païens, citations bibliques) et une bibliographie. Le temps n’est plus où il fallait justifier la fécondité de cette exégèse des Pères. Il est heureux que soit mis à la disposition du grand nombre des instruments de qualité pour aborder ces grandes figures de la tradition.

IV

Exceptionnellement, je terminerai cette chronique avec deux ouvrages qui revisitent un personnage de l’Ancien Testament. Le premier de M. Tournier [17], met en scène Éléazar, pasteur protestant irlandais qui pour fuir la famine et la justice, a tué un riche éleveur, émigre avec sa femme Esther (catholique) et ses deux enfants vers le Nouveau Monde en quête d’une terre promise (la Californie) où coulent le lait et le miel, reparcourant ainsi, à son propre compte, les étapes du voyage initiatique de Moïse vers la terre de Canaan. Moïse chez les Indiens, pour certains qui ont apprécié ce récit de salut et de perdition (Le Figaro littéraire) Moïse chez les Dalton, pour d’autres qui ont jugé sévèrement ce roman parabole (Le Monde des livres), il est clair, en tout cas que la référence au fils d’Amram et de Yokébed domine l’ensemble de la narration. Il ne me revient pas ici de me prononcer sur l’échec ou la réussite d’un tel essai, chaque lecteur en jugera selon ses propres critères, mais je me contenterai de livrer la réflexion d’un bibliste qui lit le roman de Tournier avec l’arrière-plan de sa connaissance du texte de l’Exode. Tout d’abord je remarque que la culture biblique de l’auteur est parfois prise en défaut, comme lorsqu’il recense sept plaies d’Égypte sur le chemin de la libération (43). Ceci n’est pas trop grave. Plus factice par contre, me paraît être en regard du texte biblique, l’opposition, qui fournit au livre son sous-titre, entre la source (le profane) et le buisson (le sacré), opposition qui traverse et déchire le cœur du héros de Tournier, placé d’ailleurs davantage en position d’intermédiaire que de médiateur. La Bible n’est pas manichéenne qui ignore ces oppositions simplistes et il suffit de retrouver, par exemple, jusque dans le N.T. les traces d’une tradition, qui indique comment le rocher auquel les Israélites s’abreuvèrent les accompagna tout au long de leur périple (Nb 20, 1Co 10).

Le second essai met en scène Jonas [18], projeté en notre XXe siècle finissant. Ici, la familiarité de l’auteur (journaliste à La Croix), avec la Bible dans sa totalité et avec l’histoire du prédicateur de Ninive en particulier, est peut-être plus grande. La trame de ce drame en 4 actes est respectée, mais au moins l’intention profonde du récit est partiellement dévoilée. Autant la langue de Tournier est fluide, épurée, limpide, essentielle, autant celle de J.-F Bouthors est chargée, sophistiquée, répétitive et pédante, quand elle est compréhensible. Au bout de 10 pages, l’expression de ce Jonas nous lasse (“Ouais, z’avait un peu la trouille. Drelin, drelin. La clochette du diable. Crr, crr, crr” (10). Les bonnes intentions, une plume facile, de la culture biblique et journalistique ne suffisent pas à faire une œuvre.

188 rue Henri Blès
B-5000 NAMUR, Belgique.

Errata

Plusieurs fautes et omissions se sont “glissées” dans la Chronique d’Écriture Sainte de notre collaborateur Didier Luciani. Nous prions l’auteur, et nos lecteurs, de bien vouloir nous en excuser.

Voici les principales corrections :
- page 327, à la ligne 3, après “263-339”, ajouter : S. L. McKenzie, W, Dietrich, F. Smyth) ; les sources de cette historiographie (cinquième partie, 341-374)
- page 328, à la ligne 16 à partir du haut, remplacer “Yahvé” par Yavné.
- page 328, à la ligne 3 à partir du bas, remplacer “complet” par concret
- page 329, à la ligne 8, dans la suite des références, ajouter 30, 1-14
- page 330, à la ligne 11 en commençant par le bas, après “Jean 8”, ajouter : le P. Xavier Léon-Dufour achève sa somme magistrale sur le quatrième évangile,
- page 331, ligne 11 à partir du bas, remplacer le 7 du “7,19” par 1 ; de même que à la ligne 6 à partir du bas, remplacer “1,1” par 13,1
- page 331, ligne 1 à partir du bas, remplacer “extrinsèque” par intrinsèque
- aux pages : 333, ligne 1 à partir du bas, remplacer (47-39) par (47-69) ; 334, lignes 3 et 6 à partir du haut, remplacer (131-192) par (161-192) et (209-223) par (209-226)
- page 337, ligne 3, remplacer “le a tué un riche éleveur”, par “il a tué un riche éleveur”
- aux pages 337 en bas et 338 en haut, remplacer la phrase commençant par “La trame...” par “Non seulement la trame de ce drame en 4 actes est respectée, mais encore l’intention profonde du récit est, au moins partiellement, dévoilée. Par contre...”
- enfin, à la page 338, la fin de cette chronique se termine en ajoutant après “œuvre”, “et même pas un pamphlet”.
N’est pas Léon Bloy qui veut !

[1Faessler, M. ; Carrillo, F. L’Alliance du désir. Le Cantique des cantiques revisité. Genève, Labor et Fides, 1995, 24 x 18, 88 p., 30 CWF.

[2Israël construit son histoire. L’historiographie deutéronomiste à la lumière des recherches récentes. Coll. Le Monde de la Bible 34, Genève, Labor et Fides, 1996, 22 x 15, 539 p.

[3Th. Römer. Dieu, obscur. Le sexe, la cruauté et la violence dans l’Ancien Testament. Coll. Essais bibliques 27, Genève, Labor et Fides, 1996, 21 x 15, 118 p.

[4E. Nodet. Le Pentateuque de Flavius Josèphe, Paris, Cerf, 1996, 20 x l 3, 240 p., 150 FRF.

[5A. Lelièvre ; A. Maillot, Commentaire des Proverbes II, chapitres 19-31. Coll. Lectio divina-Commentaires 4, Paris, 1996, 22 x 14, 377 p., 230 FRF.

[6Thomas d’Aquin. Commentaire sur les Psaumes. Introduction, traduction, notes et tables par J.-E Stroobant de Saint-Éloy, Paris, Cerf, 1996, 23 x 18, 796 p.

[7A. Schenker. La Loi de l’Ancien Testament, visage de l’humain,. Coll. Connaître la Bible 1. Bruxelles, Lumen Vitae, 1997, 21 x 14, 64 p., 220 BEF.

[8X. Léon-Dufour, Lecture de l’Évangile selon Jean, IV, L’heure de la glorification (Chap. 18-21). Coll. Parole de Dieu 34. Paris, Seuil, 1996,14 x 20, 354 p., 190 FRF.

[9Y. Simoens. Selon Jean, 3 vol. 1. Une traduction, 2 et 3. Une interprétation, Coll. IÉT 17. Bruxelles, Institut d’Études théologiques, 1997, 24 x 16, 99 et 1013 p.

[10Ch. L’Eplattenier. L’Évangile de Jean. Genève, Labor et Fides, 1993, 21 x 15, 423 p., 42 CWF.

[11B. Arminjon. Nous voudrions voir Jésus, Jn 12-21. Coll. Christus 85. Paris, DDB, 1996, 20 x 13, 203 p., 115 FRF.

[12G. Theissen. Histoire sociale du christianisme primitif. Jésus-Paul-Jean. Coll. Le Monde de la Bible 33, Genève, Labor et Fides, 1996, 22 x 15, 294 p.

[13O. Cullmann. La prière dans le Nouveau Testament. Essai de réponse à des questions contemporaines. Paris, Cerf, 1995, 23 x 14, 260 p., 149 FRF.

[14M. Vidal. Un juif nommé Jésus. Une lecture de l’Évangile à la lumière de la Torah, Paris, Albin Michel, 1996, 23 x 15, 325 p., 120 FRF.

[15F. Bovon. L’Évangile selon sant Luc (9, 51-14, 38). Coll. Commentaires du N.T. 2e série IIIb. Genève, Labor et Fides, 1996, 24 x 18, 492 p., 78 CWF.

[16Lire la Bible à l’école des Pères, de Justin, martyr, à saint Bonaventure. Coll. Les Pères dans la foi 66. Paris, Migne, 1997, 20 x 13, 278 p., 90 FRF.

[17M. Tournier. Éléazar ou la source et le buisson. Paris, Gallimard, 1996, 21 x 14, 139 p., 78 FRF.

[18J.-F Bouthors. Jonas l’entêté. Coll Littérature ouverte. Paris, DDB, 1996,21 x 11,136 p., 82 FRF.

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