Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

VIe Congrès mondial des Instituts séculiers

Émilie Tresalti

N°1997-2 Mars 1997

| P. 118-125 |

Dans l’ecclésiologie de communion que nous propose de vivre plus intensément l’Exhortation Vita consecrata, il est bon de se reconnaître les uns les autres dans nos diverses formes de consécration. La consécration « séculière » des dits Instituts nous invite à bien penser et à vivre notre rapport au monde, quelles que soient nos formes d’insertion, pour qu’aucune ne soit un « privilège » mais un authentique service, car, sur tous les chemins, il est nécessaire d’être vigilant.

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Introduction : le passé et l’avenir des Instituts séculiers

C’est à Saint-Gall, en Suisse, que le 20 mai 1938 se réunirent les représentants de vingt-cinq associations de laïcs consacrés à Dieu pour l’apostolat, provenant de neuf pays d’Europe : Allemagne, Autriche, Belgique, France, Italie, Pays-Bas, Pologne, Tchécoslovaquie, Suisse. Étaient également présents des évêques, des religieux de trois ordres (bénédictin, franciscain, dominicain), des recteurs et des professeurs universitaires, ainsi que des laïcs des deux sexes.

La plus grande réserve fut maintenue sur cette réunion. Die Sache ist sehr reserviert, écrivit le P. Gemelli à ceux qui lui demandaient du matériel pour diffuser la nouvelle dans des milieux sélectionnés. Il s’agissait en effet d’une nouveauté absolue. D’où la grande difficulté d’agir pour ceux qui, sensibles à la voix de l’Esprit, recherchaient des modalités opérationnelles aptes à faire vivre une nouvelle forme de consécration qui, tout en étant aussi intense et chargée de sens que celles qui étaient connues jusqu’alors, fût tout à fait nouvelle, en dehors des schémas et des instruments juridiques connus et approuvés à cette époque.

De toute la documentation en notre possession, il ressort que, lors de cette réunion et des rencontres préliminaires, on recherchait à la fois une nouvelle forme de consécration et une nouvelle forme d’engagement des laïcs.

C’est de cette réunion que procède le « Mémoire » qui, sous le nom du P. Gemelli, devait servir de base à Provida Mater et à Primo Feliciter, dans les années 1947-48, à travers lesquels la nouvelle forme de vie consacrée, à savoir la séculière, fut reconnue pour la première fois.

1970. Après deux années de préparation difficile, le Congrès des Instituts Séculiers se tint à Rome, organisé par un comité établi par le Saint-Siège. On attendait de ce Congrès la naissance d’une union ou conférence des Instituts Séculiers. Il n’en fut pas ainsi. Une commission préparatoire fut toutefois élue, composée de quinze représentants d’instituts et de pays différents. Après deux années de travail intense, celle-ci parvint à rédiger des statuts acceptés par toutes les parties ; ils furent approuvés par l’assemblée qui eut lieu à Nemi, Rome, en 1972. C’est ainsi que la Conférence Mondiale des Instituts séculiers (CMIS) fut constituée. Deux ans après, en 1974, arriva l’approbation canonique de la part de la Congrégation pour les Religieux.

Ensuite, avec une fréquence quadriennale, on tint respectivement des congrès et des assemblées :

  • 1976 : IIe assemblée
  • 1980 : IIIe assemblée
  • 1984 : IVe assemblée
  • 1988 : Ve assemblée
  • 1992 : VIe assemblée

Toutes les assemblées et les congrès se sont tenus à Rome. C’est donc la première fois que nous nous réunissons en dehors de Rome et de l’Europe. Et certainement pas pour des raisons d’organisation ou de facilité majeure, mais plutôt pour témoigner une ouverture au monde qui se développe et grandit.

Quel est le sens de nos réunions périodiques ? Je trouve qu’il est bien exprimé dans l’Exhortation apostolique Vita consecrata, publiée le 25 mars 1996.

53. Les Conférences des Supérieurs et Supérieures majeurs et les Conférences des Instituts séculiers peuvent apporter une contribution considérable à la communion. Encouragés et réglementés par le Concile Vatican II (119) et par des documents successifs (120), ces organismes ont pour objectif principal la promotion de la vie consacrée insérée dans l’ensemble de la, mission ecclésiale. Par leur intermédiaire, les Instituts expriment la communion existant entre eux et recherchent les moyens de la renforcer, dans le respect et la valorisation des spécificités et des divers charismes, dans lesquels se reflètent le mystère de l’Église et la Sagesse multiforme de Dieu (121). J’encourage les Instituts de vie consacrée à collaborer entre eux, surtout dans les pays où, en raison de difficultés particulières, la tentation de se replier sur soi-même peut être forte, au détriment de la vie consacrée même et de l’Église. Il faut au contraire qu’ils s’aident les uns les autres pour chercher à comprendre le dessein de Dieu dans les tourments actuels de l’histoire, pour mieux y répondre grâce à des initiatives apostoliques adéquates (122). Dans cette perspective de communion ouverte aux défis de notre temps, les Supérieurs et les Supérieures « œuvrant en accord avec l’épiscopat », doivent chercher à « tirer profit de l’œuvre des meilleurs collaborateurs de chaque Institut et à offrir des services qui non seulement aident à dépasser les limites éventuelles, mais créent aussi un style valable de formation en vue de la vie consacrée » (123).
J’exhorte les Conférences des Supérieurs et des Supérieures majeurs et les Conférences des Instituts séculiers à entretenir également des contacts fréquents et réguliers avec la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, manifestant ainsi leur communion avec le Saint-Siège. Des rapports actifs et confiants devront également être entretenus avec les Conférences épiscopales de chaque pays (VC 53).

Ces rencontres mondiales en ont amené d’autres au niveau national, portant à la constitution de conférences nationales ou même internationales au niveau continental, comme en Amérique latine et en Asie. Ces rencontres ont énormément aidé les Instituts créés ou déjà présents dans les divers pays à réaliser leur vocation. Elles ont été très utiles aux instituts pour mieux comprendre et faire comprendre aux autres ce don de l’Esprit à l’Église. Elles ont notamment permis d’approfondir et de favoriser la formation des membres et celle des formateurs.

Je crois pouvoir affirmer que la compréhension de l’identité et de la spécificité du charisme des Instituts séculiers s’est affinée. Le charisme se réalise d’une manière différente dans les divers instituts mais reste toujours, dans son essence, la synthèse vitale de la consécration et de la sécularité, qui est déclinée différemment et donne lieu à une pluralité d’instituts. Cette pluralité est souvent due aux conditions historiques de fondation, diverses quant aux lieux et aux temps. Elle ne peut toutefois être telle qu’elle vide les Instituts séculiers de leur raison d’être, à savoir la sécularité.

Cette conviction profonde a été touchée du doigt à l’occasion du séminaire sur la sécularité organisé par la CMIS en août 1995 à Rome et où les groupes de travail des instituts laïcs ont unanimement traduit la base commune de la synthèse susmentionnée en termes d’expériences, et constaté qu’elle se réalise dans les divers moments et aspects de la vie des membres des instituts. Consécration et sécularité : c’est là une synthèse vitale, c’est-à-dire une synthèse vécue, qui pénètre la vie, qui donne la vie, qui donne des fruits en termes d’évangélisation et de fermentation chrétienne de la société.

La place des laïcs dans l’Église n’est pas principalement celle d’une participation majeure à l’activité pastorale ; ce n’est pas celle d’être responsable de l’administration des biens temporels de l’Église : c’est par contre celle d’apporter des valeurs évangéliques là où ils vivent et travaillent, dans leurs contacts quotidiens avec les gens, en participant d’une manière responsable à la gestion de la cité humaine, en participant d’une manière responsable à sa construction, en imprégnant des valeurs évangéliques les cultures qu’ils partagent avec tous les autres hommes et femmes, également avec les non-croyants. Les membres des Instituts séculiers, qui sont et restent des laïcs - la plénitude de la consécration qui les caractérise n’enlevant rien à leur laïcité-, contribuent en toute chose, avec les autres laïcs, à traiter les réalités temporelles selon Dieu.

On ne peut certes attribuer aux membres des Instituts séculiers une sorte de spécialisation, et d’autant moins une prédominance sur les autres laïcs. Mais il est tout aussi certain que dans leur présence naturelle et responsable dans divers milieux, ils seront soutenus par leur consécration particulière, qui optimalisera l’égoïsme et des passions non maîtrisées.

Or, le monde actuel a besoin d’être évangélisé. Les grandes institutions ont bien sûr mis en évidence l’importance de l’Église catholique, son pouvoir, mais le résultat sur le plan de l’évangélisation a été plutôt limité et certainement pas en proportion des efforts accomplis. L’Évangile n’a pas pénétré, le levain est resté hors de la pâte et celle-ci n’a pas levé. Le sel ne s’est pas mélangé à la pâte et celle-ci est encore insipide. Tant que les laïcs ne seront pas de véritables évangélisateurs, à leur manière, sans emprunter aux pasteurs ou aux religieux les modes qui sont propres à d’autres vocations, l’évangélisation ne se fera pas.

L’exhortation Vita consecrata reprend ce concept, déjà présent dans le document conciliaire sur les missions :

La mission Ad gentes offre des possibilités spéciales et extraordinaires aux femmes consacrées, aux religieux et aux membres des Instituts séculiers de s’insérer dans une action apostolique particulièrement incisive. En outre, ces derniers, par leur présence dans les divers milieux propres à la vocation laïque, peuvent réaliser une œuvre précieuse d’évangélisation des milieux, des structures et des lois mêmes qui régissent la coexistence. En outre, ils peuvent témoigner des valeurs évangéliques aux côtés des personnes qui ne connaissent pas encore Jésus, apportant ainsi une contribution spécifique à la mission (VC 78).

Les Instituts séculiers peuvent donner un grand apport en ce sens, à la condition d’être fidèles à leur vocation spécifique. Certes, les ministres de la parole et des sacrements sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas à faire en sorte que l’évangélisation se réalise. Les « limites de la terre » – « ... Allez par tout le monde et prêchez la Bonne Nouvelle à toute la création » (Mc 16,15) - doivent certes être entendues dans un sens géographique, mais elles doivent également être entendues dans le sens de milieux, de cultures, qui ne peuvent être évangélisés sans les laïcs. Et les Instituts séculiers, dont les membres sont laïcs et consacrés peuvent et doivent jouer leur rôle. Pour le faire d’une manière adéquate, ils doivent être fidèles à leur vocation spécifique.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

S’ils écoutent la parole du Seigneur : « Écoutez aujourd’hui sa voix... » C’est-à-dire s’ils vivent la synthèse « consécration-sécularité ». Une consécration dans la diaspora et non dans la vie en commun. Une consécration vécue dans la « pâte » du monde avec tous ses problèmes, en en assumant les responsabilités, les risques. Je parle des risques propres aux laïcs, à savoir ceux qui dérivent de la vie ordinaire non protégée par des modalités « conventuelles », anciennes ou modernes. En participant à la vie politique, non pas à la manière prophético-contestataire, exceptionnelle, de quelques religieux et religieuses, mais en tant que laïcs. En participant à la vie active avec les autres et comme les autres. En partageant les problèmes de la maison et de sa gestion avec les autres et comme les autres. De telle sorte que les autres ne s’en aperçoivent même pas, puisqu’ils ne jouissent pas des privilèges qu’utilisent, même à bon droit, les ministres et les religieux et religieuses.

Pour les membres des Instituts séculiers, la sécularité est une qualification essentielle. Elle ne peut être simplement décorative. Elle n’est pas un ornement moderne. Elle n’est pas quelque chose que l’on exhibe - permettez-moi de le dire - comme il me semble que cela se produit parfois dans d’autres formes de vie consacrée qui, pour se montrer plus proches des gens, se déguisent en laïcs et assument, non seulement dans la façon de se vêtir, les modes propres aux séculiers. Quant à nous, elle fait partie de notre nature même, sans rien ôter à la consécration, qui se réalise toutefois avec des modalités séculières. C’est là la grande nouveauté. Il n’est certes pas facile de la faire comprendre et accepter en quelques décennies seulement après des siècles, de longs siècles au cours desquels on pensait que sécularité et consécration étaient incompatibles.

Si l’on ne vit pas la synthèse sécularité-consécration, les Instituts séculiers n’ont aucun sens et nous pouvons rentrer à la maison. Voilà la fidélité requise : « s’ils sont fidèles à leur propre vocation... » C’est nous les premiers qui devons être fidèles. Mais l’Église, dans toutes ses composantes, est également engagée dans cette fidélité. Les pasteurs ne doivent pas demander des Instituts séculiers et de leurs membres des « prestations » non compatibles avec leur mission. Ils doivent les aider, par un soutien de formation et par la reconnaissance effective, à développer la synthèse consécration-sécularité là où ils vivent et travaillent.

On ne demande pas aux Instituts séculiers d’accomplir de grandes œuvres, ni même des petites. On demande à leurs membres d’être partout, répondant à l’appel du Seigneur, qui se manifeste dans la vocation personnelle de chacun et de chacune. Et, où qu’ils soient, ils doivent agir selon leur « être » chrétien, enrichi et fortifié par leur consécration particulière. Notre être chrétien ne remplace pas leur compétence professionnelle, leurs capacités naturelles et/ou acquises, la nécessité de respecter les opinions d’autrui dans les dynamiques politiques et sociales. Notre être chrétien et, par conséquent, notre condition de membre d’un institut de vie consacrée, ne diminue en aucune sorte nos responsabilités dans la cité humaine, qui requiert le respect des règles du jeu. Notre présence n’est pas fondamentalement organisée et pastorale. Nous sommes présents à plein titre dans les affaires de ce monde. Nous remplissons ainsi notre mission, également ecclésiale, à savoir de l’Église qui est pour le monde, pour le salut du monde. C’est à d’autres, dans l’Église, qu’il appartient d’annoncer l’Évangile par la prédication, d’administrer les instruments du salut, les sacrements, de conduire nos frères et sœurs sur les voies du Seigneur en tant que pasteurs. Nous construisons le monde pour l’homme selon le dessein de Dieu.

En outre, selon les circonstances, les membres de ces Instituts et Sociétés doivent être prêts à rentrer dans les structures éducatives publiques. Les membres des Instituts séculiers, de par leur vocation spécifique, sont particulièrement appelés à effectuer ce type d’intervention (VC 97).

Mais alors, quelqu’un pourrait dire que les Instituts en tant que tels n’ont rien à faire ! Je réponds ainsi : ils doivent accomplir une œuvre très difficile, à savoir former leurs membres d’une manière adéquate, afin qu’ils soient capables de se tenir debout tout seuls, en chrétiens, dans un monde qui rejette les valeurs de l’Évangile. Une formation appropriée à leur vocation spécifique. Un soutien adéquat pour qu’ils y restent fidèles. Un soutien qui dure toute la vie et soit approprié aux circonstances si variées et exigeantes de ceux qui sont dispersés dans l’espace géographique, culturel, social et religieux de nos pays.

Nos rencontres nationales, continentales, mondiales, servent donc également à cela et, peut-être bien, surtout à cela aujourd’hui. À nous rendre compte des exigences de l’évangélisation, à nous confronter sur les manières dont nous faisons face à ces exigences, à nous enrichir mutuellement de nos expériences. Dans le passé, elles servaient et servirent plutôt à mieux nous comprendre nous-mêmes et à mieux faire comprendre aux pasteurs où l’Esprit allait, en suscitant un projet nouveau dans le cœur de nombre d’hommes et de femmes. À faire en sorte que grâce à cette connaissance, les pasteurs puissent nous apporter une aide adéquate. Ce n’est pas que tout cela ne soit plus nécessaire aujourd’hui. Mais nous devons nous garder de nous attendrir sur nous-mêmes, si nous ne sommes pas connus ou si personne ne nous comprend. Nous devons chercher à être nous-mêmes, c’est-à-dire tels que le Seigneur nous demande d’être et tels que le magistère de l’Église a affirmé que nous devons être. Le document Vita consecrata vient de le confirmer encore une fois.

La consécration spéciale qui est confirmée par un appel particulier a une valeur en soi, au-delà des choses que l’on fait. Elle a une valeur pour la vie de l’Église. Si nous ne comprenons pas cela, notre forme de vie perd sa signification. C’est donc à nous qu’il incombe de faire fructifier notre consécration là où le Seigneur et personne d’autre nous appelle, c’est nous qui devons être fidèles à notre vocation, c’est nous qui, toutes proportions gardées, devons être le sel, le levain, la lumière.

Je termine cette introduction en citant encore une fois l’Exhortation apostolique Vita consecrata qui, à mon sens, résume et souligne à la fois ce que j’avais l’intention de vous dire :

Les personnes consacrées dans les Instituts séculiers, qui unissent en une synthèse spécifique la valeur de la consécration et celle de la sécularité, rendent un service particulier à l’avènement du Royaume de Dieu. En vivant leur consécration dans le monde et à partir du monde (68), elles « s’efforcent d’imprégner toute réalité de l’esprit évangélique pour fortifier et faire grandir le Corps du Christ » (69). À cet effet, elles participent à la fonction évangélique de l’Église moyennant leur témoignage personnel de vie chrétienne, leur engagement à faire en sorte que les réalités temporelles soient ordonnées selon Dieu, leur collaboration dans le service de la communauté ecclésiale, selon le style de vie séculière qui leur est propre (70) (VC 10).

Enfin, je ne puis omettre de mentionner les Instituts séculiers cléricaux : je vais le faire en reprenant les paroles mêmes du document pontifical :

Les « Instituts séculiers cléricaux » remplissent également une fonction précieuse. Les prêtres appartenant au presbyterium diocésain, même si on reconnaît à quelques-uns d’entre eux l’incardination à leur propre Institut, s’y consacrent au Christ moyennant la pratique des conseils évangéliques selon un charisme spécifique. Ils trouvent dans les richesses spirituelles de l’Institut auquel ils appartiennent un grand soutien pour vivre intensément la spiritualité propre au sacerdoce et, de cette manière, être le ferment de communion et de générosité apostolique parmi leurs frères (VC 10).

Texte communiqué par S. Clerqum

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