Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Crise révolutionnaire et initiatives religieuses féminines dans la France du XIXe siècle

Gérard Cholvy

N°1997-1 Janvier 1997

| P. 43-56 |

Voici un véritable « feu d’artifice » éclairant les années sombres et le temps des reprises de l’époque post-révolutionnaire du XIXe siècle. Déjà Claude Langlois nous avait sensibilisés à l’extraordinaire efflorescence congrégationnelle de cette période. Ici, Gérard Cholvy, dont les travaux d’historien font autorité en la matière, complète le tableau. On peut vraiment apprécier l’apport phénoménal, à tous les plans de la vie ecclésiale, d’une présence féminine active et diversifiée. Peut-être demandera-t-on encore à l’auteur de « conclure » et de tirer quelques leçons pour notre présent ? Il s’efface devant les faits rapportés et nous laisse le soin de rester dans cette créativité que les mutations socioculturelles actuelles appellent.

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Il est courant d’entendre dire, et la plupart de nos contemporains le pensent, que le rôle des femmes dans l’Église est un fait très récent, au demeurant limité à des fonctions subalternes. Cette vision fait assurément partie de cette conscience malheureuse qui est le fait d’un grand nombre de chrétiens des générations qui ont connu la Seconde Guerre mondiale et ses séquelles, et cédé parfois à l’attrait exercé par d’autres modèles de société, qu’il s’agisse de l’hédonisme matérialiste à l’Ouest ou du communisme à l’Est. Mais cette vision, qui relevait pour Pascal Bruckner du Sanglot de l’homme blanc (1983), correspond-elle au réel ? Ne faut-il pas nuancer sérieusement le tableau et montrer, comme l’exemple qui va être présenté ci-dessous le montrera, que c’est maltraiter l’histoire que d’ignorer la réalité et le poids des initiatives qu’à diverses époques des femmes surent prendre.

Dans la résistance à la déchristianisation révolutionnaire en France, il n’est guère contestable que la part des femmes fut prépondérante. Dispersées, les religieuses ont cherché à survivre et, à la première accalmie, elles ont voulu reprendre la vie commune en privilégiant alors le service des malades et l’enseignement, où les besoins étaient immenses. Sans doute, en 1791, Adélaïde Champion de Cicé avait-elle fondé, avec le P. de Clorivière, la Société des Filles de Marie, préfiguration des Instituts séculiers pour le service des pauvres, sans la clôture ni le costume. Mais la vie religieuse, tout en évoluant de la « religieuse » à la « sœur », membre d’une congrégation de filles séculières vouées à l’apostolat actif, n’a pas encore privilégié cet engagement discret.

Voici Sophie Barat qui, dès 1800, entre dans une communauté de jeunes filles se préparant, dans la clandestinité, à la vie religieuse dans le quartier du Marais : « Il faut nous vouer à l’éducation de la jeunesse » écrit la fondatrice des Dames du Sacré-Cœur (1803). Loin de là, et l’année précédente, Anne-Marie Rivier a fondé « son couvent » en Vivarais, à l’origine de la Présentation de Marie. En 1799, Jeanne-Antide Thouret, ancienne congréganiste, fonde la Charité de Besançon. À Barfleur (Manche), Marie-Madeleine Postel, pour éviter un prêtre jureur, a reçu l’autorisation de garder le Saint-Sacrement et de distribuer la communion. La tourmente passée, elle organise des équipes de catéchistes pour les campagnes et... en 1806 les Pauvres Filles de la Miséricorde prononcent leurs premiers vœux.

Des services que les femmes peuvent rendre à la religion

C’est le titre du livre publié à Paris en 1801 par l’abbé Gaspard Jauffret. Il analyse le rôle de la femme dans le monde. Femmes chrétiennes, vous êtes responsables de la conversion de vos époux. Ancien et Nouveau Testament serviront, avec le Catéchisme, à l’instruction religieuse d’enfants, qu’il faut conduire aux offices « avec la prudence nécessaire », en évitant « qu’ils ne se prolongent trop pour les adolescents ». Quand les serviteurs verront que « vous êtes prêtes à les servir vous-mêmes dans les maladies, à être hospitalières dans leur vieillesse, alors ils seront assurés que vous les aimez en Jésus-Christ, que vous voyez des frères en eux ». Sous la direction du curé, les femmes sont invitées à s’unir pour visiter les malades et les prisonniers, à entretenir linge et ornements d’église, à travailler à l’instruction religieuses des filles. Elles propageront de bons livres, exhorteront à rétablir la prière commune dans la famille, faisant en sorte que les jeûnes et les abstinences se traduisent par un surplus de nourriture pour les pauvres. À la campagne, il est utile de « tenir une petite pharmacie » et de réunir et occuper les jeunes filles. Après « la cessation absolue des catéchismes, il faut rendre ce peuple de nouveau chrétien ». Cet objectif est commun à de nombreux pasteurs. Ainsi à Chavagnes-en-Paillers (Vendée) le Père Baudouin, dès 1802, avec une ancienne religieuse, Mère Saint-Benoît, jette-t-il les premières bases des Ursulines de Chavagnes : « Il faudrait commencer le grand ouvrage de relèvement de la France par l’éducation de la jeunesse... Les femmes pourraient beaucoup... C’est à leurs soins que le premier âge est confié... il importe de former des mères chrétiennes. »

Dans quelle mesure ces appels ont-ils été entendus ? Et comment ces initiatives spontanées se sont-elles manifestées ? Nous ne le saurons jamais en ce qui concerne les laïcs, la trace s’en étant perdue. Nous sommes beaucoup mieux renseignés dès lors qu’un groupe de jeunes filles a débouché sur une congrégation. Mais il est important de ne pas perdre de vue la réalité d’une action multiforme dont la géographie religieuse contrastée de la France vers 1860 est le révélateur.

Un religieux italien qui connut son heure de grande célébrité, le Père Ventura, ne s’y est pas trompé, lui qui publie, à Paris, en 1855, deux volumes consacrés à La femme catholique. "C’est à la femme que la France doit de ne pas être restée dans la religion du schisme, du déisme ou de l’idolâtrie que l’impiété... lui avait successivement octroyée... ce que le clergé ne put faire alors... les femmes le firent... Le sacerdoce nouveau, pour avoir été exercé par des femmes, n’en fut pas moins sérieux et n’en eut pas moins les plus grands et les plus heureux résultats. »

Dans la France de l’Ouest, en Lorraine comme aussi dans le Massif Central, une forme de présence religieuse féminine adaptée aux moyens limités des communautés s’était développée depuis le milieu du XVIIe siècle avec l’existence de « pieuses filles », « tertiaires » (relevant du tiers-ordre du Mont-Carmel, de Saint-Dominique, de Saint-François...), « Filles du travail », « Filles de l’Union », « sœurs du bouillon », « sœurs de plein vent », « sœurs des rues », « béates ».

En 1648, le jésuite Jean-Pierre Médaille avait fondé, au diocèse de Saint-Flour, les Sœurs de Saint-Joseph du Bon Pasteur. Celles-ci, établies dans les villes, dirigeaient un réseau de « sœurs agrégées » et « associées », ces dernières étant de pieuses filles (Marguerite Vacher). Après la Révolution, Mère Saint-Jean Fontbonne rétablit les Sœurs de Saint-Joseph (1807-1816) ; les petites communautés, ne comportant le plus souvent que deux sœurs, étaient rattachées à une maison plus importante. Le succès vient de la polyvalence des sœurs, ce qui correspond aux besoins des communes rurales des régions pauvres. Au Puy, en 1667, Anne-Marie Martel avait fondé les Demoiselles de l’Instruction chrétienne, sorte de « séminaire de filles » (règlement de 1730) destiné à former des responsables d’ Assemblées, c’est-à-dire des femmes parfois sans costume particulier et sans vie commune, pouvant vivre chez elles mais relevant d’une organisation qui dépasse l’initiative individuelle ou simplement locale. Ayant traversé la Révolution, une partie de ce réseau de « pieuses filles » - mais que sont devenues les « Pizoches » de Corse ? - renaît avec vigueur et assure une présence d’Église au hameau durant les premières décennies du XIXe siècle. Au Puy, Marie Fonfreyde reprend leur formation à partir de 1806. Le recteur de l’Académie de Lyon atteste leur présence, en 1819, dans « leur pauvre maison dite l’ assemblée ». L’enquête Guizot sur la situation scolaire (1833-1834) ne les ignore pas. Ainsi, au diocèse de Saint-Flour (Cantal) on compte, en 1837, 138 tertiaires de Saint-Dominique, 103 de Sainte-Agnès, dites « Menettes », quelques tertiaires franciscaines, trente-deux tertiaires de l’Instruction chrétienne (du Puy) et, au niveau supérieur, treize communautés de Sœurs de Saint-Joseph et deux couvents de Dames de Nevers. Catinon Menette, emprisonnée deux fois sous la Révolution, donne ici son nom à cet ensemble de tertiaires qui soignent malades et orphelins, assistent les mourants, font la toilette du mort, catéchisent les enfants, les initient au moins à la lecture comme aux travaux d’aiguille. Elles président au mois de Marie et parfois réunissent au son de la cloche jeunes filles et femmes dans les ouvroirs ; elles entretiennent le linge d’église et fleurissent les autels. Elles dépendent du curé et de la communauté des habitants, qui fournit local, bois, grains ; les parents complètent par d’autres dons en nature. Chaque année, une retraite réunit ces pieuses filles. En Haute-Loire, jusque vers 1880, les béates sont les seules à tenir école au hameau : Saint-Ilpize en compte six, en 1845, « parce que la commune est très dispersée ». Dans l’Aveyron, Julie Chauchard, née à Cruéjouls en 1793, y fait ses premières classes avant de « s’amuser elle-même à faire la classe et à apprendre les prières ». À partir de 1810, elle ouvre une école, obtient un brevet de capacité, est à l’origine de la congrégation des Sœurs Minimes du Saint-Cœur-de-Marie (1843). Sept diocèses de l’Ouest au moins sont concernés par l’institution ; « ces filles rendent de réels services », consigne le recteur de l’Académie de Rennes (1817). En Morbihan, le recrutement a repris dès 1797. En 1814, dans l’Ille-et-Vilaine, la retraite de Bécherel rassemble 600 de ces « bonnes sœurs ». Vatelottes en Lorraine, elles sont près de 200 en Meurthe, Moselle et Bas-Rhin. Les paysans les appellent « Sœurs de la divine Providence », vocable qui sera retenu lors de la transformation en congrégation en 1852. Leur rôle social est reconnu, ces « institutrices » vouées au célibat et coûtant peu aux communes, sont respectées. Le passage au couvent correspond à un type plus riche d’organisation : il faut des locaux plus importants, un costume, des revenus, des supérieures, une règle approuvée. Un passage qui correspond à l’enrichissement des campagnes entre 1840 et 1880.

Anne-Marie Rivier (1768-1838), née à Montpezat-sous-Bauzon (Ardèche) est illettrée au jour de sa première Communion, mais « Entendez la petite Rivier comme elle répond bien ! ». En 1792, elle tient école, anime les veillées, fait le catéchisme ; « elle abattait la besogne de trois vicaires ». En 1794, à 25 ans, à Thueyts, « son couvent », est une réunion de quatre compagnes. La transition se fait de la « pieuse fille » à la congréganiste avec l’aide d’un Sulpicien, M. Pontanier. En 1819, alors que les fondations se sont multipliées, la maison mère de la Présentation de Marie se transporte à Bourg-Saint-Andéol. L’accent a été mis, au début, sur la lecture et le catéchisme. À partir de 1803, Mère Rivier instaure des retraites ouvertes aux femmes et aux filles des paroisses où il y a des écoles. Elle-même les instruisait. À la mort de la fondatrice, les 141 établissements de la congrégation comptent plus de 300 sœurs : « Soyons un Évangile ouvert où chacun puisse lire Jésus Christ », c’est le message, inspiré directement de l’École française, que lègue Mère Rivier. Sa contemporaine, l’Alsacienne Louise Scheppler (1763-1837), est entrée à quinze ans au presbytère du pasteur Oberlin à Waldersbach, au Ban-de-la-Roche. Cinq ans plus tard, la voici en charge des sept orphelins de madame Oberlin. Elle fait profiter toute cette paroisse luthérienne de ses dons pédagogiques, reprenant les « poêles à tricoter » ouverts par Oberlin dès 1770. Ils forment des « conductrices de la tendre enfance », ancêtres de nos assistantes maternelles : religion, lecture et travaux d’aiguille sont associés. Louise obtient le prix Montyon en 1829. Quant à Angélique Le Sourd (1767-1835), bergère à treize ans, elle s’est improvisée maîtresse d’école et catéchiste des bergers de son âge. Pendant la Révolution, elle aide les prêtres réfractaires. Après le Concordat, avec d’autres jeunes filles, elles deviennent les auxiliaires de leur curé. En 1816, elles vivent en communauté, en 1828 elles prennent l’habit des Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus de Saint-Jacut (Morbihan).

La vague des fondations de congrégations féminines

Elle déferle en effet sur la France, très en avance en ce domaine sur l’Italie ou l’Espagne et ceci en raison du développement des congrégations de Filles séculières à vœux simples et à supérieures générales étudiées par Claude Langlois : trente-cinq congrégations fondées par décennie avant 1820 ; six congrégations chaque année entre 1820 et 1860 ; encore trois par an entre 1860 et 1880, une formidable mobilisation des femmes avec des centaines de fondatrices, des milliers de sœurs (130 000 en l880), des millions de jeunes filles instruites et catéchisées, d’orphelins pris en charge, de malades et de vieillards soignés à l’hôpital ou à domicile. La « Sœur » est enfin présente au village alors que la « religieuse » (à vœux solennels, apportant une dot) était essentiellement présente en ville avant 1790. Parmi les fondatrices, ce qui surprend, eu égard d’une part au respect des rangs traditionnels dans la société française, et d’autre part à l’importance de l’analphabétisme féminin, c’est la présence de cinquante-trois femmes (soit 30,5 %) issues de la paysannerie et de l’artisanat, sinon même, pour quelques unes, du monde des domestiques. Parmi les très grandes fondatrices et donc les personnalités d’exception, Sophie Barat, fille d’un tonnelier de Joigny (Yonne) ; Anne-Marie Rivier, fille d’un négociant en vin et petite-fille d’un aubergiste ; Anne-Marie Javouhey dont le père est fermier à Chamblanc (Côte d’Or) dans une relative aisance. Julie Chauchard a un père forgeron, Alexandrine Conduché (Dominicaines de Bor et Bar, Aveyron) un cordonnier. Jeanne-Antide Thouret ne sait pas écrire, Jeanne Jugan (Petites Sœurs des Pauvres) est servante, Élisabeth Eppinger (Sœurs de Niederbronn) est fille d’un laboureur. La noblesse est présente, avec trente-neuf fondatrices comme Thérèse de Bavoz, qui restaure la tradition bénédictine à Pradines puis à Jouarre après 1815. Mais ces vocations ont parfois été freinées par la famille, comme pour Émilie de Vialar (Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, à Gaillac, Tarn). La bourgeoisie avec soixante-quatorze fondatrices arrive en tête ce qui pourrait surprendre si l’on ignorait le clivage qui existe dans cette classe entre les comportements masculins et féminins. Assentiment social et enracinement local sont les deux raisons de succès en un temps où la société civile ne reconnaît pas la condition de la femme célibataire en dehors d’une tutelle.

Parmi ces fortes femmes au caractère bien trempé, derrière l’anonymat de leur légendaire cornette, les Filles de la Charité comptent sœur Rosalie, venue du Pays de Gex au quartier Mouffetard en 1803, respectée de tous, crainte de quelques-uns. Elle conseille aux jeunes gens de visiter les pauvres à leur domicile et ouvre, en 1850, les premiers patronages de filles. La Bourguignonne Anne-Marie Javouhey (1779-1851) a fait reconnaître dès 1806 les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Envoyant des sœurs au « service des colonies », où elle se rend elle-même, très en avance sur son temps, elle souhaite l’ordination de prêtres noirs et prépare en Guyane l’émancipation des esclaves qu’elle a rachetés : les noirs s’étonnent de ne pouvoir l’élire en 1848 lorsqu’est rétabli le suffrage universel...masculin. À sa mort, la congrégation compte plus de 1 000 sœurs dont 300 en mission lointaine. L’option pour la mission extérieure est un fait nouveau pour les congrégations féminines. En 1818, Philippine Duchesne part pour la Louisiane à la demande de Mgr Dubourg, évêque de la Nouvelle-Orléans. L’année suivante commence l’expérience sénégalaise des Sœurs de Cluny. En 1835, Émilie de Vialar est en Algérie. Quatre ans plus tard les premières Filles de la Charité arrivent dans l’Empire Ottoman à la demande des Lazaristes. Une humble tertiaire lyonnaise, Françoise Perroton, décide de partir pour l’Océanie en 1845.

Des femmes dans le monde

Des initiatives de femmes laïques, nous ne savons pas grand chose. Il faut en traquer les indices au travers de diverses biographies ou monographies. Il y a des cas connus, tel celui de Charlotte Dupin (1770-1805), une domestique lyonnaise. Emprisonnée sous la Terreur, elle y découvre l’univers carcéral et sa misère. Libérée, elle visite les détenus. Autour d’elle, de « pieuses filles » la secondent. Une de ses compagnes va structurer les « Charlottes » : en 1826 elles sont agrégées aux Sœurs de Saint-Joseph et, en 1841, forment une congrégation spécialisée dans cet apostolat, les Sœurs de Marie-Joseph. À Lyon, encore, cette Société des Veilleuses, à laquelle la femme du docteur Ozanam apporte tous ses soins avant que ne se développent des Congrégations de Sœurs Garde-Malades comme le Bon-Secours de Troyes (1840) ou Notre-Dame-Auxiliatrice de Montpellier (1845). Il y aurait à mieux connaître ce qu’à pu être le rôle des veuves, tout au long du siècle : veuve à vingt-quatre ans, en 1835, Jeanne Garnier-Chabot fonde en 1842 l’Œuvre des Dames du Calvaire, qui ne prononcent pas de vœux et dont le but est la sanctification des veuves en les vouant aux incurables. La Lyonnaise Pauline Jaricot (1799-1862) est à l’origine de « l’œuvre du sou » qui perfectionne une collecte hebdomadaire pour les missions dont l’idée venait d’Angleterre. Elle groupa les donateurs en dizaines et les dizainières, vraies militantes, contribuèrent de façon décisive à l’essor de l’Œuvre de la Propagation de la Foi née à Lyon en 1822. Il ne faut pas ignorer les « demoiselles » qui ont consacré une partie de leur vie aux congrégations d’Enfants de Marie dont l’essor se situe très exactement en ce siècle. Issue de la bourgeoise libérale de Rodez, Désirée Montseignat (1803-1888) est la fille d’un député au Conseil des Cinq Cents et la nièce d’un général d’Empire. Sa sœur aînée, passionnée par les questions religieuses, correspond avec Mgr Frayssinous, enfant du Rouergue et Ministre des Affaires ecclésiastiques sous la Restauration ; une autre sœur devient la belle-sœur de l’archevêque de Paris, l’Aveyronnais Mgr Affre ; une autre encore est Fille de la charité. Désirée, élevée durant sept ans aux Demoiselles de la Légion d’honneur, se consacre à son retour à Rodez aux œuvres de sa paroisse. Elle commence par apporter sa collaboration au catéchisme de persévérance des jeunes filles. En 1828, elle parvient à convaincre son curé de fonder une congrégation d’Enfants de Marie, ce qui n’existait pas alors encore dans la région. Elle en sera la présidente au long de sa vie, dirigeant les réunions mensuelles, organisant la retraite annuelle et le pèlerinage à Notre-Dame-de-Ceignac. L’ouvroir qu’elle tient chez elle est tout à la fois éducatif et récréatif : on écoute, on chante pendant que les mains travaillent ; la formule est commune aux catholiques et aux protestants. On ne s’étonnera pas qu’elle ait été attractive, si l’on songe à la surveillance que les familles exerçaient alors sur leurs filles : n’était-il pas plus agréable de broder et de coudre, y compris son trousseau, avec des compagnes ? Mademoiselle Montseignat, dont la vie austère était en harmonie avec ses convictions, n’oubliait pas les visites à l’hôpital, y compris auprès des militaires. Ses funérailles furent « une glorification unanime et spontanée ».

Née en 1807 au sein d’une famille aisée du village de Vendémian (Hérault), Noémie Cellier a été initiée par sa mère et son père (le fait mérite d’être ici souligné) aux observances et aux vertus chrétiennes. À partir de 1816, le village n’eut souvent plus de curé en raison du déficit de prêtres que connaît alors le diocèse. Madame Cellier, tante de Noémie, se fit alors catéchiste et traduisit même en patois le catéchisme afin de le mieux faire apprendre. C’est elle qui prépara sa nièce à la première communion faite en 1820. La jeune fille, après trois années en pension chez les Dames de Saint-Maur, retrouva sa paroisse à nouveau sans curé. Associée aux bonnes œuvres de sa tante, elle visite les malades, tient une pharmacie et, à vingt ans, poursuit seule l’œuvre entreprise. En 1841, elle traduit en patois à son tour le catéchisme que venait de publier Mgr Thibault : elle sait attirer au catéchisme une partie de ceux qui avaient déjà fait leur première communion. Vers 1860, quand on demandait à des hommes et des femmes de la paroisse « qui vous a préparés à votre première confession ? », ils répondaient « Mademoiselle Noémie ». Celle-ci était la responsable du chœur de chant, elle retenait de préférence des chants simples et populaires. Une congrégation de jeunes filles avait été fondée, Mademoiselle Cellier exerçait vis-à-vis d’elles, dit son biographe « une sorte de direction », ce qui traduit l’embarras qu’éprouvent beaucoup devant l’ascendant qu’avait pris certaines femmes. L’évêque toutefois l’avait encouragée et quand il envoya un nouveau curé, il lui dit : « vous trouverez là-bas une personne très remarquable. Elle est adjointe au maire, aide au médecin, vicaire au curé, laissez-là faire ! » Ses lectures ? Le Nouveau Testament d’abord, ensuite, « je dois lire l’Ancien Testament, l’ Imitation, le Combat spirituel », ce qu’elle cherchait à faire vingt minutes par jour. Mais c’est en 1856 seulement qu’elle fut reçue tertiaire de saint François.

Il est quelques femmes aussi dont l’ascendant intellectuel et spirituel a beaucoup compté dans cette France d’après la Révolution. Nous évoquerons la personnalité de deux d’entre elles. Louise Humann (1766-1836) tout d’abord, qui est une Strasbourgeoise et dont un frère devint évêque de Mayence et un autre ministre de Louis-Philippe. Une autodidacte qui alliait les convictions, les connaissances et le mysticisme aux engagements pratiques - durant la Révolution en particulier-, pensait que « la vérité de la science repose sur la vérité de l’idée à partir de laquelle elle se développe. Cette idée ne se laisse pas découvrir à la raison de l’homme, elle est révélée à son intelligence ». Elle fit forte impression sur Louis Bautain et « les Messieurs de Saint-Louis », Gratry, Ratisbonne, Bonnechose... Quant à Sophie de Swetchine (1782-1857) passée de l’orthodoxie au catholicisme en 1815, elle fait de son salon parisien, rue Saint-Dominique, pendant plus de trente ans (1826-1857), un des hauts lieux de la vie spirituelle. On a pu dire d’elle que « rien des affaires importantes de l’Église de France n’a été entrepris sans qu’elle ait été consultée » (A. Rayez). Et de citer Tocqueville, Armand de Melun, Montalembert, Dom Guéranger, Lacordaire, Falloux... Selon le Prince Albert de Broglie, elle était une véritable « directrice de conscience » pour les derniers. Son neveu, le prince Jean Gagarine, devenu jésuite, fonde la revue Études en 1856.

Il y aurait d’autres noms à évoquer, par exemple dans la littérature destinée aux enfants et jeunes gens, avec le genre du « livre de prix », où se distinguèrent une Joséphine Maillot, grand-mère du Général de Gaulle, ou, dans le protestantisme, Henriette de Witt-Guizot, auteur d’ouvrages d’éducation et de morale et Madame de Gasparin. Autre auteur d’un genre élevé, Madame Craven (née Pauline de La Ferronnays (1808-1891), dont Le récit d’une sœur (1868) obtint un succès retentissant. D’elle, le chanoine Mugnier, bon connaisseur, a pu dire :« Plus tard, quand on comptera les apologistes chrétiens de notre temps, on découvrira que ce fut une simple femme sans prétention à la science théologique qui sut mieux que personne élever un impérissable monument à sa foi ». Sait-on que c’est une femme, Anne Le Bastard de Mesmeur qui fit connaître leur histoire aux Bretons avec l’ Istor ar Vreiz (1855) à lire à haute voix au coin du feu en vingt-quatre veillées ?

Le réveil protestant a pris pied à Paris dans le salon de Madame de Staël, repris en 1817 par sa fille Albertine (1797-1838) duchesse de Broglie. La section féminine de la Société biblique est animée par la baronne Mallet, née Oberkampf, auteur des Prières chrétiennes à l’usage des familles (1836). Autres grandes dames du Réveil, la baronne Pelet de la Lozère, née Otto, ou madame Luteroth, qui dirige le chant à la chapelle Taitbout et fournit au Réveil son premier recueil de cantiques, Chants chrétiens (1834). En 1841, Catherine Malvesin, fille d’un riche négociant marseillais, fonde les Diaconesses de Reuilly qui, pratiquant le célibat et la communauté des biens, se livrent à l’action sociale. En 1846, Coraly Hinsh (épouse Armengaud 1801-1890) fonde sa propre Église évangélique à Sète. On publiera ses Lettres pastorales. La femme d’un pasteur « double la valeur du ministère de son mari ou bien la diminue de moitié » (W. Monod). Élise de Pressensé (1826-1901) pourrait se situer dans le premier cas. Elle découvre chez les Communards de 1871 les mêmes « mauvaises passions » que chez leurs adversaires et se convainc alors que la question morale prime sur la question sociale. Elle crée l’Œuvre de la Chaussée du Maine et devient l’une des pionnières des colonies de vacances. Elle est l’auteur de romans éducatifs à succès, destinés à la jeunesse. Sa religion est celle de l’amour et de la souffrance.

Le tournant de 1882

Si la dame d’œuvres du Second Empire n’a pas eu toujours bonne presse - mais méfions-nous quand même de l’anachronisme - et si l’inflation congréganiste tendait finalement à réduire l’espace laissé au laïcat, la laïcisation de l’enseignement primaire public, en 1882, a relancé très fortement l’appel à la collaboration des femmes. L’instituteur, désormais, ne fait plus apprendre le catéchisme, un maillon essentiel a sauté. Dans les grandes villes, le clergé paroissial ne peut faire face, d’autant que les vicaires sont alors invités à créer des patronages d’enfants et que s’ouvrent des écoles libres, charge nouvelle imposée en partie à ce clergé. Dès 1882, deux jeunes filles se présentent au Recteur de l’Institut catholique de Paris : Mgr d’Hulst, qui ayant été vicaire, n’ignorait pas les difficultés et l’urgence d’y remédier. Ainsi se fit la rencontre entre une vocation et un besoin : les demoiselles Saurin de Bonne et Aubineau sont à l’origine de l’Œuvre des catéchistes volontaires (1886), dont le siège chez les religieuses du Cénacle, au 17 rue de Varenne, rappelle combien cette congrégation, fondée par Thérèse Couderc en Vivarais, était vouée dès l’origine à l’instruction religieuse des femmes au moyen de retraites. Des catéchistes ? Des jeunes filles ou des femmes qui ont de la piété, de la culture et des loisirs. Beaucoup d’entre elles, on le comprend, de ce fait, ne se contenteront pas d’être de simples répétitrices. En 1893, le Pape Léon XIII érige l’Œuvre en archiconfrérie, ce qui lui donne une reconnaissance plus large vis-à-vis du clergé. L’élément moteur est la Secrétaire-générale, Melle de Bonne. En 1905, Pie X (encyclique Acerbo nimis) demande à chaque paroisse de créer une confrérie associant les laïcs à la catéchèse. Dès 1912, il existe soixante-treize confréries diocésaines ; le premier Congrès national s’est tenu en 1908. Il y a à cette époque plus de 20 000 catéchistes volontaires en France. Des retraites sont organisées, une formation est donnée. Alors, s’effectue la prise en charge des « marginaux », enfants déficients, non scolarisés, petits Auvergnats ou Savoyards, et forains. Dans les quartiers populaires, les catéchistes font plus facilement du porte-à-porte que ne le feraient peut-être les prêtres. À Roubaix, est organisée la catéchèse à domicile. Cet apostolat, dont l’équivalent protestant se retouve avec les monitrices de l’École du dimanche, a conduit des femmes à prendre conscience d’un rôle nouveau dans l’Église et qui vient compléter celui de la mère et celui de la religieuse.

Ce rôle accru, la nécessité de pourvoir en enseignantes qualifiées les écoles libres, l’élévation générale du niveau de l’instruction, autant de facteurs qui poussaient les esprits lucides à développer l’éducation des femmes. C’est en 1913 que Madeleine Daniélou, agrégée de Lettres, fonde à Neuilly une École normale pour les institutrices libres et le collège secondaire Sainte-Marie, appelé à la plus grande renommée. Françoise Mayeur a montré que, dès avant 1914, la cause du baccalauréat féminin est gagnée dans les meilleurs établissements libres catholiques.

En 1906, mourait au Carmel de Dijon Élisabeth Catez, cette « louange de gloire » qui contribuera plus tard à la remise en valeur de la dimension trinitaire au sein d’un catholicisme latin alors plus sensible à la tension entre théocentrisme et christocentrisme. Mais, dès 1899, l’ Histoire d’une âme, écrite par une autre carmélite, Thérèse de Lisieux, a voulu montrer que les élans mystiques n’étaient pas réservés à une élite enfermée dans les cloîtres mais accessibles à tous les croyants qui prient.

Une autre innovation à mettre au crédit des femmes catholiques, c’est la naissance des premiers syndicats féminins et le rôle précurseur joué, à Lyon, par Marie-Louise Rochebillard en 1899. En 1911, Andrée Butillard, l’une des promotrices de ces syndicats, fonde à Paris l’École normale sociale qui forme des responsables de syndicats et est à l’origine des assistantes sociales. En 1905, Léonie Chaptal ouvre une École d’infirmières formées aux visites à domicile : c’est une réponse aux mesures qui frappent les sœurs hospitalières.

Au féminisme, les catholiques ont en effet préféré la promotion féminine. En 1900, dans La femme catholique et la démocratie française, madame d’Adhémar développe l’idée d’une action des femmes et madame Chenu crée l’ Action sociale de la femme. C’est le moment où, ulcérées par la politique anticléricale des gouvernements, des femmes, qui n’ont pas le droit de vote, s’associent pour lutter contre la discrimination que la loi de 1901 sur les associations vient d’opérer au détriment des congrégations. Ce mouvement de protestation donne naissance aux deux premières ligues féminines : en 1901 à Lyon, la Ligue des Femmes Françaises à l’initiative de madame Lestra ; en 1902 à Paris, la Ligue Patriotique des Françaises. À la veille de la Grande Guerre, la première, présidée par la Comtesse de Saint-Laurent, rassemble quelques 300.000 adhérentes ; la seconde, présidée par la Vicomtesse de Velard, en compte près du double, diffuse Le Petit Écho des Françaises (400.000 exemplaires en 1913), organise conférences, retraites et récollections, ouvre des bibliothèques et multiplie les créations sur le terrain social (crèches, garderies, jardins d’enfant, colonies de vacances, écoles ménagères, ouvroirs, secrétariats du peuple...). À la base, les sections sont paroissiales avec une pyramide passant par le canton, l’arrondissement, le département pour aboutir au Bureau central. Cette structure est indépendante à l’égard de l’épiscopat mais les responsables interviennent lors des nombreux congrès diocésains qui se tiennent à partir de 1908. Des « dizainières » des jeunes sont en place en 1913 sous la direction de Marie du Rostu. Les ligues échappent à l’écueil du cléricalisme mais leurs dirigeantes n’entendent pas toujours la mise en garde que leur adressait en 1904, le pape Pie X que des origines populaires avaient mis en éveil. « Il ne suffit pas qu’elles s’enferment dans des œuvres de bienfaisance où toujours l’on sent l’écart des rangs, la hauteur de celui qui donne... Non, je leur demande d’aller au peuple selon l’esprit évangélique lui-même ». Le mot d’ordre est donc de mêler les rangs, ceci passe pour une innovation, pas si facile à mettre en pratique.

Du côté des jeunes filles, après la création des premiers groupes noëlistes en 1903, soucieux d’élever le niveau culturel et religieux des collégiennes, on voit naître à partir de 1904 les premières Fédérations diocésaines de jeunes filles : Pamiers où l’abbé Julien lance « l’idée d’un syndicat des congrégations d’Enfants de Marie de l’Ariège » (1904) ; Tours (1908), Châlons-sur-Marne (1909) avec la première Union Jeanne d’Arc, puis Nancy, Autun, Le Mans, qui précèdent Reims, Coutances, Grenoble, Sées... (J. Roux).

Sans grand risque d’erreur, on peut conclure qu’au XIXe siècle en France le rôle des femmes dans l’Église a toujours été sensiblement plus grand que celui que la société civile lui reconnaissait au même moment. Alors que le Code civil tient la femme en tutelle, c’est par l’Église et ses œuvres que de nombreuses femmes exercent une influence hors du cercle familial et qu’une élite d’entre elles agit sur un théâtre à la mesure de ses talents. Durant les premières décennies du XXe siècle et grâce aux organisations de jeunesse chrétienne (Unions chrétiennes de Jeunes filles, Éclaireurs Unionistes, Fédé étudiante pour les protestants, Guidisme, mouvements d’Action catholique spécialisée formant les jocistes, jacistes, jécistes, jicistes) et à l’Action catholique générale, ce mouvement va s’amplifier. Il n’est pas surprenant dès lors que les femmes chrétiennes aient joué un rôle important aussi bien dans les Églises (Marie-Louise Monnet fut la première femme auditrice laïque au Concile) que dans la société : la première femme ministre (1947), Madeleine Poinso-Chapuis, est démocrate-chrétienne et, lorsqu’en 1974, est créé un Secrétariat d’État à la condition féminine, c’est à une ancienne des Guides de France qu’il fut fait appel.

Université Paul Valéry
B.P. 5043
F-34032 Montpellier Cedex 1, France

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