Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Moins de prêtres, plus d’Église ?

Alphonse Borras

N°1996-5 Septembre 1996

| P. 284-294 |

Sous un titre interrogateur et quelque peu provocant, l’auteur propose une réflexion pastorale stimulante à propos de la question des ministères dans la situation actuelle de nos communautés chrétiennes (paroissiales en particulier). La situation de pénurie est décrite sans dramatiser et les attitudes concrètes demandées à tous, sont suggérées avec un sens sûr de la communion ecclésiale et, pour les consacré(e)s, du Mutuae relationes si souvent invoqué.

Cette question est provocante à plus d’un titre. Tout d’abord, elle choque par la corrélation qu’elle établit entre les deux termes et par le soupçon qu’elle semble jeter sur la nécessité des prêtres. Par ailleurs, cette question, qui porte en définitive sur l’Église, centre d’emblée l’attention sur les prêtres, et eux seuls. On peut se demander si une telle focalisation sur les prêtres ne traduit pas une majoration de leur rôle dans l’Église au détriment de la vocation commune des baptisés et, le cas échéant, de la place des fidèles consacrés par la profession des conseils évangéliques. On pourrait aussi dire que, par le souci organisationnel qu’elle semble tacitement contenir, cette question reflète une préoccupation trop interne à l’Église et insuffisamment, voire nullement soucieuse de sa dimension missionnaire.

Cette question laisse, par surcroît, planer l’équivoque : vu son ambiguïté, elle peut en effet être lue d’une double façon. D’une part, elle signifierait que la diminution du nombre de prêtres entraînerait la disparition de l’Église : la pénurie ferait qu’il n’y aurait plus d’Église ou, pour le moins, qu’elle perdrait du terrain en voyant, par défaut de prêtres à la direction des communautés, s’amenuiser son impact culturel et se restreindre sa visibilité sociale. D’autre part, l’ambiguïté de la question suggérerait que la raréfaction des prêtres entraînerait un “plus” ecclésial, une Église de meilleure qualité grâce à une plus large prise de responsabilité des laïcs.

La perplexité engendrée de quelque façon par cette question est sans doute révélatrice des attentes et des inquiétudes de chacun. La question posée est, de toute évidence, susceptible de recevoir des réponses diverses, différentes, voire divergentes. En tout cas, ainsi formulée, elle donne à penser. Telle est en effet mon intention. Je me suis déjà interrogé sur la situation du clergé et des paroisses dans d’autres cadres [1].

Mon propos est ici plus modeste : offrir quelques éléments de réflexion et des pistes d’action accessibles, en quelque sorte, au tout-venant, à tout baptisé désireux de prendre sa part, aujourd’hui, dans la mission de l’Église. D’entrée de jeu, je dirais au lecteur que le présent et l’avenir de l’Église ne se lisent pas purement et simplement en termes de personnel presbytéral. Une telle lecture reste prisonnière du clivage prêtres-laïcs, clergé-laïcat. Il n’y a pas que les prêtres dans l’Église : il y a tous les baptisés, notamment ceux et celles qui prolongent leur consécration baptismale par la profession des conseils évangéliques. “Le problème sacerdotal le plus urgent”, écrit Mgr Rouet, évêque de Poitiers, “n’est pas dans l’organisation de la pénurie, mais dans la manifestation, par tous les chrétiens, de l’amour de Dieu pour tous les hommes” [2].

“Moins de prêtres, plus d’Église ?” Mon exposé contient essentiellement cinq points : le premier traite de notre état d’esprit face à la situation présente, les quatre autres concernent des attitudes qui dépassent le constat de la pénurie des prêtres et engagent nos responsabilités propres quant à l’avenir de l’Évangile et de nos communautés [3].

Gémir ou enfanter ?

La diminution du nombre de prêtres suscite chez certains des regrets nostalgiques, voire l’idéalisation d’une situation passée. Le passé ainsi exalté est jugé à l’aune du nombre important de prêtres. Outre le peu de recul critique qu’elle traduit, cette attitude trahit une mentalité a priori cléricale qui fait du nombre de clercs, en l’occurrence les prêtres, le critère de la prospérité de l’Église, sinon la garantie de l’efficacité de l’évangélisation.

D’autres sont agacés par les lenteurs à réagir à la situation présente. Leur irritation, à bien des égards compréhensible, a pour objet l’aveuglement de beaucoup face à la pénurie et le manque d’audace pour affronter aujourd’hui déjà certaines de ses conséquences. À cela s’ajoute le constat d’une difficulté à prendre des décisions pastorales de la part des autorités diocésaines certes mais aussi sur les plans plus locaux des doyennés ou des secteurs. N’est-ce pas du reste le cas dans le domaine politique où les processus de décision devenus extrêmement complexes s’avèrent particulièrement laborieux ? Si l’on ajoute enfin l’impression - parfois le sentiment plus que le fait - de ne pas être entendu par les responsables autant que le dialogue de sourds qui s’instaure parfois avec ceux-ci, on comprend aisément l’amertume de certains et la déception de beaucoup.

Quelle que soit l’attitude adoptée ou la perspective dans laquelle on s’inscrit, bon nombre de chrétiens, des prêtres en particulier, viennent grossir les rangs des grognons et des grincheux. On se plaint. Et à force de gémir, on glisse dans la morosité, l’aigreur ou la résignation. Le cœur n’y est plus. On perd la confiance dans les autres, notamment à l’égara des responsables pastoraux mais aussi dans les communautés. On court aussi le risque de perdre la confiance que l’on avait en soi. On abandonne ses illusions, voire ses idéaux. Au bout du compte, le danger n’est pas mince de désespérer de Dieu en désespérant de son Église.

Gémir ou enfanter ? Telle est la question qui se pose pour ne pas se laisser aller à la morosité... Bien plus, telle est l’alternative à affronter. N’est-il pas temps de regarder au loin avec le regard de l’espérance (Rm 5,2b.5) ? Les lamentations, qui sont quelquefois l’effet de notre idéalisme et de notre difficulté de consentir au réel, nous interrogent sur la qualité de notre foi. Elles sont un défi pour éprouver notre foi, notre attachement à Dieu qui peut, avec notre libre coopération, faire toutes choses nouvelles. Faudrait-il remettre en cause la fidélité de Dieu ? Si celle-ci n’a pas de raison d’être moins grande aujourd’hui qu’hier, ne sommes-nous pas appelés à consentir à une vision dynamique de l’Église et de sa mission ? Dieu n’est-il pas capable, par son Souffle, de nous ouvrir un avenir (Éz 37,12-14) ?

Le témoignage des fidèles consacrés par la profession des conseils évangéliques est ici d’une singulière importance : au cœur de leur vocation, il y a à la fois l’émerveillement face à l’initiative de Dieu qui le premier nous a aimés, la joie de sa rencontre déjà possible dans le Christ par l’Esprit et l’espérance de sa pleine réalisation. Leur témoignage n’est-il pas un antidote à la résignation et au fatalisme, un remède salutaire pour nos plaintes et nos gémissements et surtout la douce assurance de la fidélité de Dieu ?

Prendre la parole

Une vision dynamique de l’Église et de sa mission ne peut aucunement faire l’économie de la réalité. Elle doit s’appuyer sur des constats et des analyses en même temps que sur des projets. Or un premier constat sur la réalité ecclésiale dans nos régions et même dans plusieurs pays n’est-il pas le fait que bon nombre de nos communautés, principalement paroissiales, sont en panne d’échange ? D’une part, on s’y côtoie mais on ne se parle pas. Certes, la qualité d’intégration d’une communauté comme une paroisse ne suppose pas nécessairement que tout le monde se connaisse [4].

Mais il s’agit bien plutôt de l’accueil au sein ou, du moins, au contact de la communauté. Le cercle des “pratiquants” et a fortiori des “engagés” ne court-il pas le risque de croire qu’il est le tout de la communauté ? Je parlerai plus loin de l’accueil à l’égard des “autres” (non pratiquants, réguliers ou occasionnels) en terme de reconnaissance.

En panne d’échange : cela désigne surtout à mes yeux le déficit de communication dans la communauté. Qui a la parole dans nos communautés ? Les fidèles ou pour mieux dire les laïcs ne sont-ils pas encore réduits à être instruits, enseignés, éduqués ? Quels sont les lieux et les moyens où ils peuvent prendre la parole pour dire la force de la grâce dans leur vie, les résistances à l’Évangile, leurs raisons d’espérer ? Quelles sont les instances où ils peuvent interpeller leurs communautés sur l’urgence de la mission et renouveler leur espérance à l’écoute de l’Évangile ? En termes savants, la théologie dira s’il y a ici un déficit de synodalité. Les laïcs seront véritablement des partenaires dans la fraternité ecclésiale quand ils prendront la parole pour traiter avec les clercs de ce qui les concerne aussi : l’annonce de l’Évangile. Tant que ceux-ci ne joueront pas le jeu du débat ecclésial, les laïcs n’auront pas vraiment droit de cité et continueront à être des assistés. Pour des raisons culturelles liées à nos sociétés démocratiques autant que pour des raisons ecclésiologiques liées au renouveau conciliaire, des communautés ecclésiales où les laïcs sont des membres passifs sont destinées à glisser dans l’insignifiance ou le folklore.

Là où ils sont insérés dans l’Église locale diocésaine, notamment dans les paroisses, les institutions temporelles chrétiennes ou dans les services d’Église, les religieux peuvent apporter leur contribution spécifique à partir de leur expérience communautaire. Le patient et parfois laborieux apprentissage de la vie communautaire développe en eux l’attention aux personnes, l’écoute de leurs souffrances et de leurs espoirs, l’accueil de leurs questions et interpellations. Les religieux peuvent surtout nous rendre sensibles à discerner pour découvrir ensemble ce que l’Esprit dit aux Églises. La vie synodale de nos paroisses et diocèses ne manquera pas d’être enrichie par leur sensibilité spirituelle et les charismes propres à leur état de vie et à leur institut. Sont-ils suffisamment écoutés dans les différentes instances synodales parfois trop soucieuses de l’efficacité à court terme, de l’organisation ecclésiale et du fonctionnement pastoral ?

Goûter la différence

Outre le manque de circulation de la parole dans nos communautés en panne d’échange, l’observateur attentif de la vie ecclésiale constatera également la difficulté éprouvée par beaucoup de catholiques face au pluralisme de convictions, à la diversité légitime des opinions et aux tensions, notamment doctrinales. Cette difficulté sera d’autant plus sensible en temps de crise où, sous l’effet des mutations et des remises en question, la recherche de sécurité se traduira par le refus de la confrontation d’opinions ou du débat d’idées. Le réflexe identitaire et le repli sur soi qu’il comporte risquent de rendre malaisée la nécessaire ouverture des catholiques aux réalités d’aujourd’hui, aux défis de la société comme aux questions des gens.

Dans cette perspective, les “autres” risquent bien de ne pas avoir ni une place, ni la parole parmi nous ou dans nos communautés. Ces “autres” sont de différentes catégories. Il y a tout d’abord des gens de milieu populaire qui ne s’y retrouvent pas culturellement dans l’Église ni dans les paroisses. Il y a les très nombreux baptisés non pratiquants qui ne s’adressent à l’Église qu’à certains moments de leur existence et pour certains rites bien précis. Il y a ceux et celles qui mesurent l’écart entre des pratiques autoritaires de l’Église et la mentalité démocratique de nos contemporains. Il y a aussi les catholiques qui se sentent jugés ou en marge à cause de certains choix de vie ou de leurs situations moralement irrégulières. Il y a encore ceux et celles qui, malgré leur passion évangélique et leur zèle missionnaire, ne se sentent pas écoutés. Il y a ceux et celles dont les choix politiques en faveur des pauvres les mettent comme à distance du public traditionnel des paroisses. Face à ces catégories de personnes et a fortiori à l’égard de nombreux contemporains incroyants ou indifférents, nos communautés ne sont-elles pas en panne de reconnaissance ?

Il ne s’agit pas ici de la reconnaissance de la part des “autres” car, s’ils se tournent vers les communautés chrétiennes ou, pour le moins, s’ils sont déçus ou blessés de ne pas être vraiment chez eux dans l’Église, c’est qu’ils attendent quelque chose d’elle. C’est qu’ils la reconnaissent pour ce qu’elle est ou ce qu’elle devrait être.

Il s’agit bien plutôt de la reconnaissance de la part des catholiques et des communautés à l’égard des “autres”, de ceux et celles qui sont ou se sentent différents. Nos communautés sont-elles vraiment accueillantes ou suffisamment ouvertes, pour reconnaître que ces “autres” baptisés sont aussi l’Église et que, par leurs différences, ils peuvent interpeller les fidèles pratiquants et les laïcs engagés, empêchant ainsi qu’ils se replient sur leur bonne conscience et oublient la condition nécessairement itinérante de l’Église ? À défaut d’une reconnaissance des autres, la théologie dira qu’il y a ici un déficit de catholicité. Dans fine culture très sensible aux valeurs de tolérance et de dialogue et dans la foulée d’un Concile soucieux d’une Église en conversation avec ses contemporains, les communautés plutôt fermées aux “autres” et incapables de “goûter la différence”, sont destinées à se singulariser par leurs exclusives. Le repli qui en résulte traduit l’oubli du dynamisme trinitaire fait d’échange dans la différence et de reconnaissance dans l’altérité.

Témoins de l’absolu de Dieu, les religieux n’ont-ils pas à traduire dans toute leur vie, personnellement et en communauté, la communion à laquelle nous prenons tous part en vertu de notre baptême : leur vie communautaire ne doit-elle pas refléter la fraternité à laquelle Dieu nous invite ? Ou pour le dire autrement : leurs communautés sont-elles pour leurs membres d’abord, mais aussi pour ceux qui les côtoient, des lieux où l’on approfondit le compagnonnage de la foi et où l’on expérimente le caractère itinérant de la vie chrétienne ? Par ailleurs, on peut se demander si les Églises locales, très légitimement soucieuses de la place des laïcs en leur sein et dans la société, ont un égal empressement à reconnaître la place des fidèles consacrés dans la mission et leur rôle face aux défis du monde d’aujourd’hui ?

Vivre la blessure du pauvre

Où sont les pauvres dans nos communautés ? Force est de constater qu’ils y sont peu présents, du moins peu visibles. Non pas qu’il faille les montrer, mais au sens où ils devraient avoir leur place dans nos communautés, notamment paroissiales. Ils sont peu visibles alors qu’ils devraient être chez eux dans l’Église, Les circonstances économiques actuelles et certains choix politiques accentuent la précarité des conditions de vie des couches plus modestes de la population. Point n’est besoin d’être grand clerc pour remarquer que les pauvres deviennent plus pauvres. De plus, certaines catégories socio-professionnelles que l’on croyait à l’abri des difficultés économiques se trouvent menacées dans leur bien-être. Il suffit de peu pour que sous l’effet conjugué de difficultés professionnelles, affectives ou conjugales, du poids des nombreux crédits assurant un train de vie, ainsi que d’un manque de confiance en soi ou d’un relâchement des solidarités familiales, des personnes jouissant d’un certain bien-être, voire d’une aisance certaine, basculent dans la pauvreté. On les appelle les “nouveaux pauvres”.

Certes, plus qu’on ne le dit, il existe une réelle solidarité sociale et ecclésiale : loin de nous l’idée de déprécier l’aide publique, la sécurité sociale et le rôle caritatif de l’Etat ainsi que l’entraide assurée par les chrétiens et les Églises locales et le partage effectif avec les pauvres sans cesse encouragé par les pasteurs. Cette entraide et cette solidarité sont réelles mais insuffisantes. Nos communautés sont sans doute trop vite contentes d’elles-mêmes : les paroissiens pratiquants sont facilement satisfaits des prétendus bons résultats des collectes, notamment d’avent ou de carême, alors qu’ils n’ont toujours donné que de leur superflu... D’où le risque de bonne conscience. À la vérité, dans notre aptitude à partager avec les pauvres et notre capacité de donner généreusement, se jouent certes la qualité de notre amour du pauvre et notre proximité à leur égard, mais aussi et tout autant notre véritable liberté. Le partage avec les pauvres interroge en définitive notre liberté : nos biens, matériels ou culturels, nécessaires ou superflus, ne sont-ils pas des chaînes qui nous tiennent prisonniers de nous-mêmes, de nos besoins de sécurité et de l’illusion d’y trouver le salut ? Nul ne peut servir deux maîtres, dit Jésus (Mt 6,24). Mieux encore, celui qui n’avait pas de pierre où reposer sa tête nous rappelle que là où est notre trésor, là aussi est notre cœur (Mt 6,21 ; Lc 16,13).

Tout ne se réduit pas à donner ou à partager généreusement, ni même à aider les pauvres grâce à un personnel compétent et des institutions appropriées aux besoins. Les pauvres nous interpellent quant au regard que nous portons sur eux : sont-ils des nécessiteux en attente d’une aumône, des assistés bénéficiant de la solidarité sociale ? Ou bien sont-ils des frères et des sœurs aimés de Dieu auxquels le Christ s’est identifié et chez qui il se laisse pressentir et rencontrer aujourd’hui ? Il ne s’agit peut-être pas de distribuer davantage. Il s’agit sans doute surtout de construire davantage de dignité et de coresponsabilité dans le monde des pauvres.

Dans cette perspective, on peut se demander précisément si nous ne sommes pas en panne de charité. Celle-ci ne se réduit ni au caritatif, ni à l’humanitaire. Le caritatif fait du pauvre l’objet de notre générosité sans le rendre sujet de son histoire. L’humanitaire fait de la pauvreté une mise en scène pour apaiser notre mauvaise conscience sans résoudre le problème sur le plan politique. La charité [5], c’est l’exigence de la fraternité qui, depuis Jésus-Christ, a été visitée par Dieu et habitée par son Esprit d’amour. La charité est désormais un seul amour et du prochain et de Dieu parce que, d’une part, celui-ci en Jésus-Christ s’est identifié aux laissés-pour-compte (Mt 25,40-45) et que, d’autre part, tout être humain à qui nous sommes appelés à nous rendre proches (Lc 10,36) vérifie la vérité de notre amour de Dieu que nous ne voyons pas (1 Jn 4,20-21). Il nous revient non pas de “faire la charité” mais de vivre la charité : aimer les autres en Dieu jusqu’au don de nous-mêmes comme Jésus et par son Esprit, aimer Dieu dans les autres puisque c’est par eux qu’il évite que nous nous trompions à son sujet.

Porter la blessure du pauvre c’est donc à la fois porter le pauvre blessé dans sa dignité de fils de Dieu et porter en nous ce désir de sauver en lui l’honneur de Dieu. Pour ce faire, si nous n’avons pas la charité, nous ne sommes rien (1 Co 13,2).

Ayant fait profession de pauvreté, les fidèles consacrés manifestent que Dieu peut combler toute une vie parce qu’il est source de tout amour. Leur radicale liberté à l’égard des richesses peut, avec la grâce de Dieu, les rendre proches de ceux qui souffrent de privations de toutes sortes, les pauvres de biens, miséreux et exclus, les pauvres de santé et d’affection, meurtris dans leur corps ou dans leur cœur, les pauvres de dignité, bien sûr, blessés dans leur être. Les fidèles consacrés nous rappellent ainsi que “la charité est la loi dans sa plénitude” (Rm 13,10).

Apprécier le choix pour Dieu

Une quatrième attitude s’impose, à mes yeux, pour que l’Évangile ouvre un avenir à nos communautés : elle consiste à apprécier le choix pour Dieu. Alors que les attitudes précédentes profitent à bien des égards de certaines conditions culturelles qui les favorisent - dans une culture du débat, de la tolérance et de l’humanisme-, cette attitude n’emporte pas nécessairement la faveur populaire. On objectera que nous nous trouvons dans une société qui est plus religieuse qu’on ne le pense. Je le concède volontiers. La religiosité de nos contemporains n’est pourtant plus canalisée dans une institution religieuse comme on a pensé qu’elle le fut jusque dans un passé récent. Elle semble plus diffuse, sinon plus sauvage. À la vérité, être religieux ne signifie pas d’office apprécier le choix pour Dieu. D’ailleurs, les mots sont piégés. Le Dieu des chrétiens se laisse-t-il seulement rencontrer dans le religieux ? La religiosité ne doit-elle pas être touchée par l’Évangile pour être christianisée ? Bien plus, ne faut-il pas à la limite concéder qu’en réalité le christianisme est la religion d’après la religion ?

Qu’avons-nous à offrir à nos contemporains ? Quel est le trésor (Mt 13,44) qu’il nous a été donné de découvrir et que nous sommes appelés à partager avec eux ? Quelle est la Bonne Nouvelle qu’il nous revient d’attester aujourd’hui dans nos vies et au cœur de ce monde ?

Nous n’avons pas d’abord à communiquer une sagesse pour bien vivre, ni à transmettre un savoir pour tout comprendre. Nous n’avons pas non plus à prêcher une morale aussi sublime soit-elle, ni à présenter un programme pour sauver une civilisation ou retrouver nos racines culturelles. Il nous revient d’abord de dire en paroles et en actes la Bonne Nouvelle d’un Dieu passionné depuis toujours de notre humanité au point de la rejoindre en Jésus-Christ, chair de notre chair. Celui-ci a partagé notre misère pour nous en guérir, jusque dans l’absurde de la souffrance et de la mort, mais dans la fidélité et avec le souffle de l’Esprit de Dieu. Dieu a partagé notre humanité pour que nous prenions part à sa divinité. Notre humanité se trouve dès lors honorée de cette démarche de Dieu vers nous. Elle se trouve même transformée de l’intérieur par cette alliance de Dieu. Elle peut savoir désormais que là où il y a des raisons de perdre cœur, face au mal, à l’orgueil, au péché, elle a été précédée par l’Innocent persécuté dont la confiance au Père, par l’Esprit Saint, ouvre un salut pour tous, sans exception et sans exclusive. Les croix des hommes sont dès lors à l’ombre de la croix du Christ. La vie des hommes est ainsi éclairée par la lumière de la croix. La puissance de Dieu se révèle paradoxalement dans la faiblesse du crucifié, qui n’est vainqueur du mal qu’en l’assumant, dans cet amour qui va jusqu’au pardon en passant par la croix vers le matin de Pâques.

À nos contemporains, nous n’avons rien d’autre à offrir que cette passion de Dieu qui rend tout homme aimable. Telle est la particularité du christianisme qui le délivre de tout particularisme. Tel est le trésor que nous portons dans des vases d’argile (2 Co 4,7). Telle est la Bonne Nouvelle qui rend Dieu adorable. Nous pouvons alors légitimement nous demander si, en réponse libre et joyeuse à ce Dieu qui vient à notre rencontre, par la Parole de Jésus et le souffle de son Esprit, nous prenons le risque du choix pour Dieu. Quel est notre désir de le rencontrer ? Au-delà de la frénésie militante de certains, de l’activisme moral d’autres, nos communautés sont-elles vraiment brûlées par cette passion de Dieu ?

Le choix pour Dieu conduit en principe à une critique des idoles : l’argent, le pouvoir, le succès, etc. Il conduit à une remise en question de nos comportements et de nos mentalités pour nous ouvrir à une confiance plus forte en Dieu, à un abandon confiant en lui, à un don plus grand de nous-mêmes... Il s’agit de mourir à nous-mêmes pour vivre en Dieu et pour les autres. C’est le chemin pascal pour tout disciple digne de ce nom. C’est le passage obligé pour l’Église. Mourir pour vivre. Si tel est le chemin parcouru par les saints, ne serions-nous pas aujourd’hui, dans nos paroisses culturelles et nos associations culturelles, en panne de sainteté ?

Grave question. L’estime que nous portons à la vie consacrée dans l’Église, - devant Dieu et pour le monde-, est peut-être révélatrice de l’attention au choix pour Dieu dans nos communautés. Consacrés à Dieu dans la pauvreté, la chasteté et l’obéissance, des hommes et des femmes nous rappellent que tout passe. Ils nous signifient la radicalité de l’Évangile et l’urgence de la conversion. Ils anticipent librement une triple mort, à laquelle fatalement aucun de nous n’échappera : l’abandon des richesses, de l’épouse et des enfants ainsi que de toute maîtrise sur son destin. Les religieux et religieuses sont comme les oligoéléments dans l’Église : ils lui permettent de bien digérer l’Évangile. Leur témoignage nous renvoie en principe à notre choix pour Dieu. Dans ce sens, notre estime de la vie consacrée serait comme le baromètre de notre estime de la sainteté de l’Église. La raréfaction de chrétiens consacrés par la profession des trois conseils évangéliques n’est-elle pas en définitive plus pénible pour nos communautés que la pénurie des prêtres ? N’est-elle pas un indice qu’elles sont en panne de sainteté ?

Reste à savoir si les fidèles consacrés, en particulier les religieux, ont une conscience suffisamment aiguë de leur rôle dans l’Église et pour le monde. Ce rôle est d’abord de l’ordre du signe : ils nous rappellent que Dieu peut combler toute une vie : Dieu seul suffit. Certes, ils ne doivent pas s’enorgueillir vainement car leur vocation est un charisme que l’Église a reçu de Dieu et qu’elle reconnaît en eux pour le bien de tous. Mais, en ces temps où la tentation serait l’excessive modestie ou une critique maladive de leurs limites, les fidèles consacrés ne doivent-ils pas plutôt “garder une sage estime” d’eux-mêmes (cf. Rm 12, 3) ? Comment les autres fidèles apprécieront-ils la vie consacrée à sa juste valeur, si ceux et celles qui ont fait profession des conseils évangéliques n’estiment pas suffisamment leur choix pour Dieu et leur bonheur de vivre “devant lui et pour le monde” ?

Moins de prêtres, plus d’Église ? Rien n’est si sûr si nous prenons l’Évangile au sérieux. J’ai le sentiment que nous nous trouvons entre le coucher du soleil et l’aube. Nous pouvons regretter la splendeur qui s’éteint ou penser qu’il nous est donné de voir un jour nouveau. Nous pouvons gémir sur le présent ou enfanter l’avenir. Cela dépend aussi de nous. Il n’est pas question de vivre un christianisme par procuration. C’est à chacun de nous et à chacune de nos communautés de vivre aujourd’hui ce que nous voulons pour demain : “Dieu comme un rendez-vous, l’homme comme une chance” (J. Debruynne).

Séminaire épiscopal
Rue des Prémontrés, 40
B-4000 LIÈGE, Belgique

[1Cf. “La paroisse : vivre aujourd’hui ce que nous voulons pour demain”, dans La Foi et le Temps 23, 1993, 249-280 ; “De parochie : vandaag in praktijk brengen wat wij willen voor morgen”, dans Kerkplein 3, 1994/1,4-7 ; “Ministres d’une Église en voie de dépouillement”, dans Prêtres diocésains n° 1320, 1994, 266-273 ; “Vivre aujourd’hui la paroisse de demain”, dans Lumen Vitae 49, 1994/4, 459-464 ; “Vivre la paroisse de demain”, dans La Libre Belgique du 24.1.1995, 18.

[2“Moins de prêtres, plus de prêtres heureux, plus de prêtres”, dans Prêtres diocésains n° 1325, janv. 1995, 8-16, ici 16 (c’est moi qui souligne). On tirera grand profit de la lecture de cet article très tonique !

[3Je ne traite pas ici de la vie associative en Église, notamment des mouvements, dont les communautés où les équipes sont de ce fait marquées par une dynamique participative plus nette.

[4Pour être satisfaisante, la communication ne doit pas nécessairement passer par les relations courtes entre les membres. Ceux-ci s’identifient d’emblée à la communauté en adhérant à ses finalités, ses valeurs, ses projets, sans toutefois devoir connaître personnellement les autres membres.

[5Cf. V. Carraud, “Ordonner la charité”, dans Communio 19, 1994/6, 7-10 ; J.-H. Sautel, “De l’amour au sacrifice : la charité vécue par le Christ”, ibid. 43-52.

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