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Va, vends, donne aux pauvres et suis-moi ! (Mt 19,21)

Jean-Marie Hennaux, s.j.

N°1996-3 Mai 1996

| P. 180-190 |

Voici une lecture précise et forte de ce passage traditionnel de l’Évangile, où se donne à comprendre le lien spirituel entre l’injonction éthique et la singularité d’une vocation personnelle. C’est qu’il s’agit toujours de la personne même de Jésus et de celui qui vient à Lui. Morale et vocation ne sont pas disjointes dans la tradition catholique. On comprend alors en quel sens il faut entendre la corrélation entre préceptes et conseils. Vieille question que l’auteur éclaire avec beaucoup de pénétration dans un texte par ailleurs extrêmement rigoureux.

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La péricope dite “du jeune homme riche” dans l’évangile de saint Matthieu est un des textes scripturaires que la tradition de l’Église a le plus médités lorsqu’elle a voulu comprendre et justifier la vocation particulière des consacrés. N’y est-il pas question, en effet, d’un appel à la perfection (“Si tu veux être parfait...”), qui s’exprime en une suite du Christ dans la pauvreté (avec la chasteté et l’obéissance qu’implique concrètement un tel partage de l’existence quotidienne du Seigneur) ? Jean-Paul II a commencé son exhortation apostolique Redemptionis donum (25 mars 1984), adressée aux religieux et aux religieuses, par une relecture de ce célèbre passage de l’évangile. Plus récemment, le Pape a repris cette méditation de Mt 19,16-22, et en a fait le chapitre I de son encyclique Veritatis Splendor sur la morale. Le rapprochement de ces deux documents suffit à montrer que la réflexion sur la profession des conseils évangéliques à la suite du Christ est inséparable de la doctrine morale chrétienne. Les deux réalités sont indissolublement liées.

La méditation sur Mt 19 qu’on va lire cherche à mieux percevoir le bien-fondé des insistances du magistère actuel de l’Église en morale. Nous croyons qu’elle aidera du même coup les consacrés à mieux saisir certaines exigences fondamentales de leur vocation. L’ existence selon les conseils n’abolit pas, mais accomplit l’ existence selon les commandements, laquelle garde toujours en elle-même sa pleine signification et n’est jamais, à proprement parler, “dépassée”.

“Un seul est bon”

Maître, que ferai-je de bon pour avoir la vie éternelle ? Voilà, semble-t-il, la question morale par excellence : celle de l’agir, du bien à faire, et cela, en vue de la fin qui seule importe pour l’homme : vivre, vivre pleinement, et donc au-delà même de la mort, mais aussi dès maintenant, ici même : vivre d’une action qui contienne en elle l’éternité.

À cette question, Jésus répond socratiquement par une autre question : Pourquoi m’interroges-tu sur ce qui est bien ? Il commence par déstabiliser son interlocuteur, par mettre en question la question qui nous semblait proprement morale.

“Un seul est le bon.” “Écoute, Israël : unique est ton Dieu.” “Tu n’auras pas d’autre dieu que Dieu.” “Tu es créé à l’image de Dieu.” “Soyez saints parce que Je suis saint.” “Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait.”

Ta visée du bien n’est pleinement juste que si elle est visée de Celui qui seul est le bon par essence, du Père et du Créateur qui est le bien et la bonté en personne.

La morale sera donc théocentrique et personnaliste.

Le jeune homme voulait faire le bien et avoir la vie - verbes rapportés au sujet humain-, Jésus lui parle de l’être de Dieu. Aux yeux de Jésus, comme de toute la Bible, la morale s’enracine dans la métaphysique, dans l’être de Dieu et dans l’être participé de la créature et de l’enfant.

Si tu veux faire le bien, ne te cramponne pas à ton désir de faire de bonnes œuvres et d’avoir une bonne volonté, mais commence par reconnaître que le bien est hors de toi, hors de tes prises et, d’une certaine manière, hors de tes possibilités. Il est hors de toi, parce que tu n’es pas la source du bien. Commence par adorer le Créateur et la Source personnelle - une autre Personne que toi - de tout bien.

De même, ton désir de la vie éternelle après la mort, ton désir de la Béatitude, ne sera vraiment pur que si tu la désires par amour de Dieu, c’est-à-dire par amour de la Bonté qui, par pur amour d’elle-même et donc par pur amour de toi, veut te béatifier. Cherche uniquement le Royaume de Dieu : la récompense te sera donnée par surcroît.

Objet. Intention. Circonstances

Ce premier décentrement de soi opéré par Jésus en réponse à la question du jeune homme - décentrement destiné à le faire passer à l’âge adulte d’homme parfait - peut déjà nous permettre de mieux comprendre le pourquoi de l’insistance de la morale catholique sur la primauté de l’objet moral parmi les trois éléments qui déterminent la moralité de l’acte humain.

Comme on le sait, la tradition catholique, - qui recueille sur ce point l’enseignement de l’Écriture, - estime que le jugement sur la moralité d’un acte (sa bonté ou sa malice) doit faire intervenir trois éléments : l’objet choisi, la fin visée ou l’intention, les circonstances de l’action. Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle cette tradition et définit les termes :

L’objet, l’intention et les circonstances forment les sources, ou éléments constitutifs, de la moralité des actes humains.
L’objet choisi est un bien vers lequel se porte délibérément la volonté. Il est la matière d’un acte humain. L’objet choisi spécifie moralement l’acte du vouloir, selon que la raison le reconnaît et le juge conforme ou non au bien véritable.
Face à l’objet, l’intention se place du côté du sujet agissant. Parce qu’elle se tient à la source volontaire de l’action et la détermine par la fin, l’intention est un élément essentiel dans la qualification morale de l’action. La fin est le terme premier de l’intention et désigne le but poursuivi dans l’action.
Les circonstances, y compris les conséquences, sont les éléments secondaires d’un acte moral. Elles contribuent à aggraver ou à diminuer la bonté ou la malice morale des actes humains.
Il y a des actes qui par eux-mêmes et en eux-mêmes, indépendamment des circonstances et des intentions, sont toujours gravement illicites en raison de leur objet.

L’encyclique Veritatis Splendor est revenue sur cet enseignement pour insister sur la primauté de l’objet dans le jugement moral : “La moralité de l’acte humain dépend avant tout et fondamentalement de l’objet raisonnablement choisi par la volonté délibérée” (VS 78) ; “La raison atteste qu’il peut exister des objets des actes humains qui se présentent comme “ne pouvant être ordonnés” à Dieu, parce qu’ils sont en contradiction radicale avec le bien de la personne, créée à l’image de Dieu. Ce sont les actes qui, dans la tradition morale de l’Église, ont été appelés intrinsèquement mauvais : ils le sont toujours et en eux-mêmes, c’est-à-dire en raison de leur objet même, indépendamment des intentions ultérieures de celui qui agit et des circonstances” (VS, 80).

Essayons de comprendre le pourquoi de cette insistance.

L’intention et les circonstances renvoient au sujet, à la liberté, en tant que celle-ci a la capacité de se donner à elle-même ses valeurs, ses objets, ses fins (c’est l’intention), et en tant qu’elle est déterminée par les contingences historiques (ce sont les circonstances). Mais l’objet, lui, renvoie au sujet en tant qu’il est donné à lui-même par une donation fondatrice de son existence même et de son essence, par une donation fondatrice de l’histoire elle-même. Bref, en tant que le sujet est donné à lui-même par le Créateur et par autrui, d’abord par ses propres parents, et ensuite par tous ces autres qu’il faut aimer, c’est-à-dire qu’on ne peut tuer, tromper, dépouiller de leurs biens ni de leur réputation, etc. Le sujet n’y peut rien, les intentions les meilleures et les circonstances les plus dramatiques n’y peuvent rien, il y a des actes qui par eux-mêmes et en eux-mêmes, toujours et partout, sont objectivement en contradiction avec la Bonté créatrice qui nous donne à nous-mêmes et qui nous appelle. L’objectivité de l’objet moral à son fondement dans l’objectivité même de Dieu, de la création, et de l’histoire en tant que celle-ci ne résulte pas seulement du jeu des libertés humaines, mais est le lieu où la liberté divine elle-même agit et confie les unes aux autres les libertés humaines. Fondement qui se trouve dans l’objectivité du sujet lui-même, en tant que celui-ci est encore devant lui, en avant de lui, donné à lui-même et non encore reçu, en tant qu’il doit se faire.

Insister sur la primauté de l’objet moral, c’est rappeler la transcendance de Dieu, la transcendance d’autrui, la transcendance du sujet par rapport à lui-même, la transcendance du bien de la personne. C’est rappeler que l’homme est amour, à l’image de Dieu, et qu’il ne se réalise, par conséquent, qu’en se décentrant de lui-même pour se tourner dans l’amour vers Dieu, vers autrui, vers ce qu’il n’est pas encore. L’objectivité de l’objet moral est signe et garantie de l’ altérité de Dieu et d’autrui ainsi que de leur indispensable hétéronomie pour qui veut aimer en vérité.

Les doctrines [1] qui refusent, pour apprécier la moralité de l’acte humain, de délier l’objet moral des intentions et des circonstances refusent le premier moment du cheminement moral que Jésus propose au jeune homme, le moment où l’on reconnaît la transcendance de Dieu, Créateur et Père, le moment où l’on reconnaît que la source du bien est hors de nous, indépendante de nos intentions et fondatrice de toute histoire possible. Ces doctrines semblent honorer le concret, puisqu’au concret, dans tout acte humain, objet, intention et circonstances sont toujours liés ; elles semblent honorer l’histoire puisqu’elles refusent de séparer l’objet des circonstances. Mais en fait, elles réduisent le concret à un concret purement humain, duquel Dieu, en tant que transcendant, est absent, et elles nient l’histoire en tant qu’elles ne reconnaissent pas la liberté divine transcendante comme fondatrice et comme lien de l’histoire. Nier la transcendance de l’objet par rapport aux intentions et aux circonstances, c’est, sans qu’on le sache, nier la transcendance même de Dieu ; c’est ne plus voir que son immanence. La doctrine de l’objet moral et de l’ intrinsèquement mauvais précisée dans le Catéchisme et dans l’Encyclique est une implication de la doctrine de la création et de la doctrine de l’alliance.

“Garde les commandements”

Si tu veux entrer dans la vie, continue Jésus, garde les commandements. On peut donc vivre sans être encore entré dans la vie. La porte d’entrée dans la vie, ce sont les commandements. Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur. Si tu écoutes les commandements de ton Dieu, que je te prescris aujourd’hui, tu vivras. Ce n’est pas seulement une vie éternelle après la mort que Jésus propose au jeune homme, c’est la vie éternelle maintenant.

Nous avons vu plus haut comment, par ses paroles : Un seul est bon, Jésus a remis devant le cœur de son interlocuteur la première table du Décalogue, qui concerne l’adoration, le respect et l’amour de Dieu [2]. Maintenant il rappelle la deuxième table, qui concerne le respect et l’amour du prochain. L’ordre dans lequel le Seigneur donne les commandements est extrêmement remarquable. Il cite en premier lieu quatre commandements qui se suivent dans la deuxième table : Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d’adultère. Tu ne voleras pas. Tu ne feras pas de faux témoignage (Mt 19,18). Le premier commandement du Décalogue explicitement cité et que Jésus met en tête de la séquence est Tu ne commettras pas de meurtre. C’est le plus grave et le plus important. Ces quatre commandements sont des commandements négatifs. Ils valent en toute circonstance. Ils ont été donnés sur la Montagne sous une forme absolue, apodictique, bien différenciée de la forme casuistique de la plupart des commandements du Code de l’Alliance, qui fait suite aux Dix Paroles. Mais le caractère négatif de ces commandements a son fondement dans une exigence positive, celle de l’amour du prochain. C’est l’amour du prochain qui exclut certaines actions comme incompatibles avec lui-même. Après avoir cité ces quatre commandements négatifs, Jésus va donc manifester leur fondement en donnant les deux commandements qui les inspirent et qui les soutiennent, et qui ont, eux, la forme positive. Le premier est tiré du Décalogue lui-même, tandis que le second provient de la Loi de sainteté dans le Lévitique : Honore ton père et ta mère, et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Selon l’ordre biblique, le commandement Aie du respect pour ton père et ta mère appartient à la première table, les parents étant, comme source de la vie et transmetteurs de la Loi, les symboles de Dieu. En intervertissant l’ordre des Dix Paroles, afin de manifester le fondement de la deuxième table, Jésus montre que celle-ci ne se comprend bien que par en haut, par la source, par la première table. Et l’amour du prochain, avant d’être exprimé selon toute sa généralité (“... et tu aimeras ton prochain comme toi-même”) est d’abord montré en sa source familiale, en un point déterminé de l’histoire. Je ne suis pas, dans l’histoire humaine, à la source de l’amour qui de proche en proche doit s’étendre à toute l’humanité ; j’y ai été engendré.

“Que me manque-t-il encore ?”

Après cette remontée à la source, transcendante en même temps que pleinement historique, de l’amour du prochain, Jésus, semble-t-il, a parfaitement répondu à la question de départ.

Pourtant sa réponse suscite chez le jeune homme une nouvelle question : Tout cela je l’ai gardé. Que me manque-t-il encore ? Ou, plus précisément d’après le texte grec : “de quoi manqué-je encore ? En quoi suis-je encore en manque ?” Étrange question, sur laquelle nous reviendrons. Jésus lui répond : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les deux, et alors accompagne-moi.

Je ne dirai pas, comme de nombreux exégètes, que le don aux pauvres est un élément accidentel dans la réponse de Jésus, tout à fait secondaire par rapport au Suis-moi, et qu’il représente simplement la destination habituelle des richesses de celui qui veut s’en défaire afin d’accompagner le Christ dans son itinérance apostolique. Ce serait vrai si la relation du Christ aux pauvres était elle-même accidentelle, et non essentielle, dans les évangiles et en particulier celui de Matthieu. Or nous savons, par la grande scène du Jugement dernier en Mt 25, qu’il n’en est rien. Le Christ y apparaît comme s’étant identifié purement et simplement aux pauvres de toutes sortes en toutes les nations : C’est à Moi que vous l’avez fait... C’est à Moi que vous ne l’avez pas fait. Dans la logique de l’évangile, il y a donc une sorte d’identité entre le don aux pauvres et l’appel à suivre Jésus.

Tu auras un trésor dans les deux : donner ce que l’on a aux pauvres et suivre Jésus sur la terre, c’est en même temps amasser dans les deux. C’est vivre sur la terre et dans les cieux. Là où est ton trésor, là est ton cœur. Telle est la réalité de la vie éternelle commencée dès ici-bas.

L’homme avait de grands biens. Il avouait sa richesse et sa pauvreté : Tous les commandements, je les ai gardés, et pourtant il me manque encore. “Que me manque-t-il encore ?” En vérité, ce qui lui manque en premier lieu, c’est d’avoir réellement gardé tous les commandements, comme il le pense. Car si, étant riche au milieu de nombreux pauvres, il avait vraiment aimé son prochain comme lui-même, il aurait depuis longtemps partagé ses richesses avec les pauvres. Il est facile de savoir qu’on a gardé les commandements négatifs. Cet homme n’a jamais commis de meurtre, d’adultère, de vol, de faux témoignage. Mais a-t-il obéi au commandement positif d’aimer son prochain comme lui-même ? Les faits montrent que non, et pourtant il pense l’avoir fait. Nous constatons ici la relative imprécision des commandements positifs, signes du champ infini du bien à faire. Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. Le problème du discernement de la moralité des actes humains ne concerne pas que le discernement des actes mauvais à éviter, mais aussi et avant tout le discernement des actes bons à poser, à ne pas omettre.

Il est impossible d’obéir au commandement négatif de ne pas voler si l’on ne pratique pas le précepte positif de faire l’aumône. Cela, la Loi, les prophètes et les sages l’ont compris depuis toujours. Le jeune homme sans doute faisait l’aumône, mais il n’avait jamais aimé les pauvres autant que lui-même. Était-ce d’ailleurs possible ? Il ne faut pas séparer la scène évangélique que nous méditons de celle qui lui fait immédiatement suite. Les disciples sont effrayés par ce qui vient de se passer et par les réflexions de Jésus sur la richesse : Mais alors, qui donc peut être sauvé ? Aux hommes, c’est impossible, dit Jésus, à Dieu : non.

L’homme d’avant le Christ est pleinement sincère lorsqu’il confesse qu’il a gardé tous les commandements et qu’il sent cependant manquer encore. À la vérité, il lui manque la présence du Messie et du Fils de Dieu en personne. Avant la venue du Christ, nous ne savons pas vraiment ce que signifie être créé à l’image de Dieu, nous ne savons pas vraiment quel est le contenu positif des commandements. Il nous manque la mesure concrète de ce qu’est l’homme. Je suis venu non pas abolir la Loi, mais l’accomplir : cette parole signifie que le Christ n’est pas seulement venu avec une sagesse supérieure pour nous enseigner le sens ultime de la Loi, mais qu’il est venu l’accomplir en lui obéissant parfaitement. Par ses paroles, mais aussi par sa vie, sa mort et sa résurrection, le Christ a accompli la Loi. Après que nous l’avons vu vivre et mourir, nous savons ce que c’est que d’aimer Celui qui seul est bon, que d’aimer son prochain comme soi-même. Auparavant, nous ne le savions pas.

L’homme ne peut être sauvé, c’est-à-dire obéir à la Loi, s’accomplir, égaler en lui l’humanité, que par la présence du Messie et du Fils de Dieu qui accomplit parfaitement la Loi.

Pour pouvoir aimer les pauvres comme lui-même, il manquait à l’homme riche d’y être appelé par Celui qui s’est identifié aux pauvres, de pouvoir s’engager sur ce chemin de charité à Sa suite, et d’être par lui intégré à une communauté où les pauvres sont aimés et qui pratique la mise en commun des biens. Il lui manquait la condition historique de sa pleine obéissance au commandement : la présence effective dans l’histoire du Messie et du Fils de Dieu, et l’institution de l’Église. Il ne pouvait obéir pleinement au commandement d’aimer Dieu par dessus tout et d’aimer son prochain comme lui-même que par la possibilité de se mettre à la suite de Celui qui, par obéissance au Père, a donné sa vie pour la multitude des pauvres.

“Suis-moi”

En accomplissant parfaitement la Loi, le Christ l’intériorise et devient pour nous la Loi en personne. La loi perd ainsi ce qu’elle gardait d’impersonnel. Elle prend visage humain et divin. Obéir au Décalogue et suivre Jésus deviennent une seule et même chose. Les deux réponses de Jésus au jeune homme : garde les commandements et suis-moi, n’en sont plus qu’une.

Prenez et mangez, ceci est mon corps. Mon corps, c’est-à-dire ma personne. Par l’eucharistie, la Personne du Messie et du Fils de Dieu nous devient intérieure en son parfait accomplissement de la Loi d’amour et de sainteté. C’est ainsi que le peuple du Messie accomplit à sa suite la Loi et révèle la valeur et la pérennité de celle-ci jusqu’à la fin des temps.

Le passage du jeune homme riche nous montre bien en quel sens l’Ancien Testament est accompli dans la “nouvelle et éternelle alliance”. Dans sa vie et dans sa mort, Jésus a accueilli le commandement de Celui qui seul est bon, commandement d’aimer les autres comme soi-même. Il a pris sur lui nos infirmités et s’est chargé de nos maladies (Is 53, 4, cité en Mt 8,17). Il s’est identifié aux souffrants, aux pauvres, aux pécheurs, et il a versé son sang pour la multitude. L’accomplissement de la Loi ancienne, c’est la parfaite obéissance de Jésus au commandement du Père d’aimer son prochain comme soi-même. L’accomplissement de l’Ancien Testament par le Nouveau n’est pas d’abord d’ordre noétique - il ne s’agit pas en premier lieu du rapport entre deux textes-. C’est un accomplissement en acte, c’est un accomplissement de charité. Mais de telle manière que notre rapport à la personne de Jésus devient aussi notre rapport à la Loi de Moïse et à tout l’Ancien Testament. C’est donc une conception entièrement personnaliste de la morale qui doit l’emporter.

Suivre le Christ est le fondement essentiel et original de la morale chrétienne (...) Il ne s’agit pas seulement de se mettre à l’écoute d’un enseignement et d’accueillir dans l’obéissance un commandement ; plus radicalement, il s’agit d’adhérer à la personne même de Jésus (...) L’agir de Jésus et sa parole, ses actions et ses préceptes constituent la règle morale de la vie chrétienne. En effet, ses actions et, de manière particulière, sa Passion et sa mort en Croix sont la révélation vivante de son amour pour le Père et pour les hommes” (VS, 19 et 20).

Jésus et les pauvres

Revenons un instant à la description du jugement eschatologique que Jésus nous donne au chapitre 25 de Matthieu. Il s’agit du jugement eschatologique sur la moralité des actes humains. Les critères de jugement donnés par Jésus et qui valent donc pour tout le déroulement de l’histoire sont infiniment personnels. C’est la Personne du Roi, la Personne de Jésus, mais dans le mystère même de sa charité parfaite, c’est-à-dire dans le mystère de son identification à ceux qui ont faim, à ceux qui ont soif, à ceux qui sont étrangers, à ceux qui sont nus, à ceux qui sont malades, et aux malfaiteurs qui sont en prison. Nous serons jugés par Jésus et par tous les pauvres de l’histoire. Ceux-ci deviennent en Lui “règle morale personnelle” de notre agir.

Nous connaissons le Christ, mais nous ne le connaissons pas encore dans le mystère de son identification à tous les souffrants, en leur corps et en leur âme, qui nous appellent à les aimer comme nous-mêmes. Nous sommes toujours dans la situation du jeune homme auquel le Christ dit : “Suis-moi dans mon don aux pauvres.” Le mouvement de notre charité, c’est donc, jusqu’à la fin des temps, de passer de la Loi ancienne à la nouveauté de la même Loi, c’est-à-dire de ce que j’ai déjà accompli de la Loi à ce qu’elle exige encore de moi à travers le visage de tous ceux qui me demandent respect, amour, sens, évangile, vêtement et soins.

Nous connaissons le Christ et nous aimons déjà, mais nous devons encore apprendre à aimer de ceux qui ont faim et soif, qui sont nus et malades, qui sont étrangers et en prison. Le Christ nous précède en eux. En les rejoignant, nous avons à Le suivre et Il nous révélera, toujours à nouveau, ce que c’est que d’aimer, ce que c’est que d’être homme. À travers notre suite du Christ dans sa charité pour la multitude, la moralité des actes humains se révélera de mieux en mieux à nous, jusqu’au Jugement dernier. En celui-ci, il est remarquable que tous ceux qui sont condamnés le sont pour des péchés d’omission. La morale chrétienne, répétons-le, n’est pas seulement la science des actes mauvais à éviter, mais des actes bons à ne pas omettre, à poser. Elle est invention progressive de l’humanité à la suite du Seigneur.

Le Christ de l’Écriture Sainte nous tourne ainsi vers la multitude. Jusqu’à la fin des temps, la multitude des pauvres obtiendra de nous l’exégèse spirituelle du commandement d’aimer nos frères comme nous-mêmes, et donc de tous les commandements. L’Écriture n’est pas le livre-miroir de l’homme moral, réservoir de lois, de préceptes, de conseils. Sans aucun doute, elle commande et elle conseille, mais surtout elle révèle l’Amour de Celui qui seul est bon et, en Jésus, elle nous tourne définitivement vers l’extérieur, vers les affamés de toute sorte, qui seront nos maîtres en charité. Les souffrants, les malades, les désespérés, sont partout dans l’Écriture, depuis les Psaumes jusqu’aux routes de Jésus. C’est l’humanité de nos frères que la Bible nous rend présente.

Dans l’évangile de Matthieu, les derniers mots du Ressuscité sont ceux-ci : Allez : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous jusqu’à la fin des temps.

I.É.T.
Boulevard Saint-Michel, 24
B-1040 BRUXELLES, Belgique

[1Nous pensons aux doctrines proportionnalistes et conséquentialistes. Sur ces doctrines, on peut voir VS 74 et 75.

[2L’Écriture sainte parle de “deux tables” de la loi (Ex. 31, 18 ; 32, 15 ; 34, 29 ; Dt 5, 22). La première table énonce les devoirs envers Dieu, la seconde les devoirs envers le prochain. Les deux tables forment ensemble le “décalogue”, les “Dix paroles”, que nous appelons aussi les “dix commandements”.

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