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“Institutions démocratiques” ?

Simples notes pour provoquer la réflexion

Louis Renard, s.j.

N°1996-3 Mai 1996

| P. 169-179 |

D’un autre point de vue, celui du gouvernement dans la Compagnie de Jésus, cette étude, bien au-delà de l’analyse précise et indispensable du droit propre qui en est faite par l’auteur, lui aussi impliqué, à divers niveaux, dans le gouvernement de son Ordre, nous sensibilise et nous provoque même à une prise de conscience renouvelée portant sur l’essentiel en ce domaine de l’autorité/obéissance religieuses : le mystère proprement dit de l’instauration d’une societas amoris (saint François Xavier). La tâche difficile est donc de "prendre au sérieux un idéal de cette nature et de s’inspirer dans les mêmes domaines d’une mentalité démocratique”.
Ces pages n’ont pas été rédigées d’abord en vue de la présente publication. L’auteur les destinait à des lecteurs jésuites ou membres de telle ou telle famille religieuse d’inspiration ignacienne. Et non pas comme un discours achevé, mais à titre d’essai, d’amorce susceptible de susciter les mises au point autorisées que la conjoncture rend hautement souhaitables.

Une assemblée comme le chapitre général de maints instituts religieux ou comme la “Congrégation Générale” de la Compagnie de Jésus présente plusieurs traits d’un parlement. Elle est formée en majeure partie de membres élus ; elle procède elle-même à plusieurs élections ; à tous ses membres elle ménage une égale faculté d’intervention et elle prend ses décrets à la majorité des suffrages. Ne constitue-t-elle pas une institution démocratique ?

Un terme comme démocratie, si fréquemment utilisé de nos jours, est en réalité susceptible d’acceptions assez diverses. Pour parer à des malentendus toujours plus ou moins dommageables, une certaine clarification s’impose.

Un sens propre

Dans sa défense des droits de l’homme, l’Église catholique se montre favorable au choix de la démocratie comme régime des États. Pour une société dont les membres sont incorporés par nécessité, comme une nation, on considère communément, du moins en Occident, que le régime le plus viable, le plus propre au maintien de la paix civile - le commun des gens étant ce qu’il est-, c’est la démocratie, entendue, selon l’étymologie, comme fondée sur le principe de la souveraineté du peuple. Nous nous tiendrons à cette notion-là, estimant préférable de ne pas employer le mot en des sens moins propres.

Dans la démocratie dont nous parlons, chaque citoyen détient sa part de pouvoir. D’ordinaire le peuple exerce sa souveraineté par l’intermédiaire de représentants élus : démocratie parlementaire. En principe chaque adulte dispose d’une voix dans les élections. De même dans les référendums, où entre en jeu une forme de démocratie directe. C’est la majorité qui fait la loi. Pour la défense et la promotion d’intérêts communs à différents groupes ou catégories de personnes, se forment les partis. “Établissez une démocratie, nous disait tel politologue chevronné, du coup vous admettez la naissance de factions, la constitution de partis.”

Contentons-nous de ces traits essentiels pour caractériser ce que nous paraît être la démocratie au sens le plus propre du terme. Volontiers on y parle d’“État de droit”. Chacun y cherche son assurance dans la revendication de ses droits et non pas dans une supériorité de force. La vertu requise de tous pour e fonctionnement normal du régime, c’est la justice, vertu morale qui fait respecter l’autre comme autre, avec pour emblème la balance, qui vérifie une égalité aussi parfaite que possible [1].

Et pour l’Église elle-même ?

On nous permettra de rester en dehors des débats actuels relatifs à l’admission éventuelle et au dosage opportun d’éléments “démocratiques” en son sein. Notons simplement ceci : dans les temps modernes, des ecclésiologues et apologistes comparaient volontiers l’institution ecclésiale à un État “comme le Royaume de France ou la République de Venise” (Bellarmin). Vatican II a fortement réagi contre l’assimilation, faite sans assez de correctifs, de l’Église à une societas perfecta, c’est-à-dire souveraine en son ordre. Lumen gentium commence par la notion de mystère (et donc objet de foi : “Je crois en l’Église...” - s’en souvient-on toujours quand on se réclame du concile ?), mystère d’auto-communication de Dieu et de communion entre les hommes dans le Christ et l’Esprit. L’Église est en même temps, bien sûr, une société. Mais on n’y entre et l’on n’y demeure point par nécessité de naissance ou autre. Son existence ne résulte pas de l’association d’un certain nombre d’hommes, et son importance ne se mesure pas au montant de ses effectifs. Si tel de ses adhérents la quitte, c’est lui, pour l’essentiel, qui va y perdre. Les chrétiens sont frères parce qu’ils ont été faits enfants du Père. Divine de ce fait, “descendant d’en haut”, elle est aussi humaine (un peu comme nous sommes âme et corps, ces deux réalités non juxtaposées mais ne formant qu’un), un organisme social, avec ses indispensables structures juridiques ; de même qu’en nous l’âme fait la cohésion des éléments et multiples fonctions du corps, dans l’Église c’est l’Esprit Saint, et l’Amour qu’il personnifie, qui se sert des institutions comme d’instruments et fait l’unité u Corps du Christ Homme-Dieu.

De l’État de droit à l’union par amour

Venons-en à une association religieuse comme la Compagnie de Jésus [2]. Si l’on ébauche un rapprochement avec la société étatique, qu’observe-t-on ? Ce n’est pas par contrainte qu’on entre dans un institut religieux et qu’on y reste. L’institut lui-même n’existe pas sans approbation ou création par la hiérarchie de l’Église. L’autorité, même si son titulaire est désigné par élection, ne s’y exerce qu’au nom du Christ, en subordination à l’autorité de l’Église. Saint Ignace, que nous appelons fondateur de la Compagnie, tient lui-même à déclarer que cette association ne résulte pas d’efforts humains, mais d’une initiative gratuite de Dieu et ne peut se maintenir que par sa faveur (Constitutions de la Compagnie de Jésus, 134, 812).

On n’y est pas soustrait aux obligations de la justice à l’égard de la société humaine ainsi que dans les rapports internes ; on les observe et l’on tend à les honorer d’une façon “pleine et surabondante” ; cela par motif d’amour chrétien envers Dieu et les frères. Le ressort ne peut plus être l’intérêt personnel ou collectif mais l’amour-charité, vertu théologale, qui traite l’autre non plus comme autre mais comme faisant un avec moi. En éthique naturelle, l’obéissance n’est qu’une vertu morale, forme particulière de la justice. L’obéissance religieuse, spécialement dans la conception millénaire reprise par saint Ignace, ne participe-t-elle pas de la valeur théologale de la foi, de l’espérance et de l’amour, qui l’animent ?

Quand saint François Xavier écrivait “Societas Iesu, societas amoris”, il ne traduisait sans doute pas un simple sentiment, mais la conscience de ce qui fait vivre la Compagnie comme corps. Ignace le premier manifeste cette conviction dès le Prologue des Constitutions : l’existence même, la santé, la fécondité apostolique de la Compagnie tiennent à la “loi d’amour”, opération de l’Esprit, que la législation vient seconder (134). Cet amour sera le plus puissant des liens qui assureront l’union entre tous ; il est à son tour garanti par la libération intérieure résultant d’une totale désappropriation (671). De sorte que saint Ignace peut envisager sans paradoxe une “diversité qui s’unifie dans la charité”. Celle-ci commande la promotion des intérêts communs, chacun ayant renoncé à la revendication de ses intérêts propres (ibid.). On l’a remarqué : pour caractériser le renoncement consenti par le Frère Mineur pour suivre le Christ, François d’Assise, le Poverello, n’a pas d’abord nommé la pauvreté ; il écrit “sine proprio”, désappropriation, un terme beaucoup plus englobant : non-revendication d’un bien quelconque (avoir, pouvoir, prestige, etc.) en tant qu’il m’est propre. C’est un tel désintéressement qui est attendu de volontaires engagés dans un institut approuvé par l’Église. Le document fondateur qu’est la Formula Instituti adoptée par Paul III en 1540 le laisse entendre dès la première phrase : qui veut militer dans cette association se disposera à être partie (se partem esse) d’un corps et c’est ce corps comme tel qui va se vouer à l’accomplissement d’une mission d’Église.

Comment prendre au sérieux un idéal de cette nature et s’inspirer dans la pratique d’une mentalité proprement démocratique ?

Le recours à des procédures parlementaires

Pour autant la Compagnie ne saurait se passer de certains types de démarches familières aux régimes démocratiques : des élections - le moins possible, certes, pour saint Ignace ; mais il lui a bien fallu en admettre quelques-unes-, des décisions arrêtées par vote majoritaire, notamment lors d’une Congrégation Générale. Matériellement, celle-ci emprunte largement les méthodes et procédés d’un parlement moderne : présidence responsable de l’ordre du jour et du déroulement régulier des opérations, commissions chargées d’un premier examen des projets et d’un rapport introduisant un schéma de loi, débats en séance plénière, amendements, motions d’ordre etc.

Quand le jésuite interviendra dans la discussion et donnera finalement son suffrage, ce sera dans un esprit bien particulier, l’esprit de charité qu’on vient de caractériser [3]. Il exerce là, de fait, un certain pouvoir, mais moins comme un droit que comme un devoir, et en instrument de l’Esprit. Plus libre que l’adhérent d’un parti. Les partis, du reste, divisent la société et pratiquent entre eux la compétition ; c’est un effort de coopération que doivent représenter pour le religieux les discussions et les votes.

Liberté et responsabilité personnelles

Chacun vote en âme et conscience, selon sa propre conviction, jamais suivant un mot d’ordre, une consigne de parti ou un accord négocié. Saint Ignace et la tradition qui a prolongé ses directives se montrent gardiens farouches de l’indépendance du choix à opérer pour chacun. Pour les élections en particulier, jamais de campagne déclarée ou souterraine, limites étroites imposées aux démarches entourant les votes : ne jamais demander ni donner de conseil ; ne pas chercher de renseignements non nécessaires et n’en pas fournir qu’on ne demande pas ; ne jamais révéler le vote qu’on va émettre ou qu’on a émis. Que l’électeur qui reçoit une information “l’écoute d’une oreille, réservant l’autre à un autre son de cloche et son cœur à Dieu”.

N’est-ce pas un trait personnel d’Ignace, maître spirituel et “politique”, d’exiger de son disciple en retraite, de tous les jésuites et des supérieurs en particulier, des décisions où l’homme s’engage seul, exerçant pleinement sa liberté et du même coup assumant toute la responsabilité de son option, sans la faire partager par qui que ce soit ni la diluer dans celle d’un groupe [4] ? De cette position, “personnaliste” si l’on peut user de ce terme, viennent les consignes de réserve adressées au directeur des Exercices [5] ; de là, dans l’Examen général et les Constitutions, l’attente d’une réponse claire à une question comme celle-ci : “celui que la Compagnie envisage de recevoir ou de laisser avancer vers un engagement irrévocable est-il, quant a lui, dès le premier pas puis durant son noviciat et toute la période de formation, inconditionnellement déterminé à vivre et à mourir dans la Compagnie ?” (50-52 ; 94, 100, 126, 133, 193, etc.).

De là encore - et surtout dans la perspective du présent essai - ce qu’on a pu appeler le caractère “monarchique” du gouvernement. Si l’on cherche ici une analogie avec un régime politique - analogie forcément imparfaite-, on proposerait la formule de la monarchie constitutionnelle (ou, avec Léo Moulin, du régime présidentiel, avec ce correctif que d’ordinaire la décision du Supérieur jésuite, pourvu qu’elle soit conforme aux statuts de l’ordre, n’est pas conditionnée par l’accord d’un conseil). Hors le cas extraordinaire d’une Congrégation Générale [6] décidant collégialement (sous l’autorité monarchique du Saint-Siège), ou le cas des élections, la Compagnie ignore dans son gouvernement la décision collégiale. L’avis des conseillers n’est que consultatif [7]. Impossible pour le Supérieur d’échapper à son devoir de “décideur”. Il s’illusionnerait et fausserait le fonctionnement de l’obéissance, s’il prenait le parti de se rallier à une majorité d’avis (“le conseil a décidé... on a décidé en conseil...”) ou de s’en couvrir. Le service propre que la charité impose au Supérieur consiste précisément à commander. En prononçant le vœu d’obéissance religieuse “selon les Constitutions”, le jésuite s’est engagé à conformer sa conduite, en esprit de foi, d’humilité, de confiance et d’amour, aux ordres du Supérieur légitime, et non pas aux poussées d’un groupe. C’est en les dirigeant dans le même esprit que le Supérieur témoigne adéquatement à ses frères le respect qu’il leur doit (85).

Prudens caritas, discreta caritas

Qui dit forme monarchique de gouvernement ne dit pas pour autant autocratie ; de son côté, le régime démocratique porte parfois au pouvoir un gouvernement autoritaire, sinon dictatorial. Autant saint Ignace tient au caractère réellement personnel des actes de gouvernement (une note rappelée encore en 1966 par la 31e Congrégation Générale), autant sa sagesse les veut entourés de toutes les lumières, aides et garanties possibles. La décision incombe au seul Supérieur, mais il ne la prend pas dans l’isolement ; d’une façon ou d’une autre, la Compagnie se doit de l’assister [8]. À tous les Supérieurs, à commencer par l’échelon le plus élevé, les Constitutions assignent un auxiliaire dont elles ne délimitent pas taxative (comme dans un “rolet”) les attributions (les canonistes parlent d’officium fiducie) : pour le Général, celui qu’on appellera secrétaire (sorte de chef de cabinet) : ne s’éloignant guère de son chef, il lui sert de “mémoire et de mains pour toutes les tâches de sa charge”, entrant en quelque sorte dans son rôle, sans aucune part d’autorité et prenant sur lui “tout le poids de cette charge” (800-802). On en dira autant du compagnon (le “socius”) traditionnellement adjoint au Provincial. Une fonction similaire est dévolue au “ministre” du Supérieur local (431). Dans le même esprit, dans le cas de missions où l’envoyé sera parfois amené à prendre seul certaines décisions, “il convient d’y affecter non pas un homme seul”, mais deux ou plusieurs (624).

Le Supérieur sera entouré de conseillers à entendre régulièrement (431, 667, 803-805), sans détriment des avis que le Supérieur demande à qui bon lui semble. Et encore un Père chargé de l’avertir éventuellement d’écarts à éviter. C’est pour le Général que les Constitutions précisent davantage les modalités d’exercice de cette “autorité” et “vigilance” (providentia) par lesquelles la Compagnie doit l’aider (770, 810 s.).

Saint Ignace est allé jusqu’à imaginer la figure - jamais réalisée, que l’on sache - du “collatéral” placé à côté d’un Supérieur pour faciliter, le cas échéant, ses rapports avec la communauté ou certains de ses membres. Et aussi la charge de “surintendant” rarement exercée dans les premiers temps et très tôt disparue (659-661).

Le Supérieur confiera des services particuliers à différents titulaires, auxquels il laissera la latitude convenable, sans se dispenser de superviser leur activité (428-430, 806 s.). Au besoin il déléguera une part de son autorité à un alter ego “en qui il a confiance comme en lui-même” (661, 747).

Pour mieux conduire, connaissance et affection

Parmi les “Propositions” formulées par le P. P.-H. Kolvenbach, Préposé Général, le 8 septembre 1993 à l’intention de la 34e Congrégation Générale, on a pu remarquer le rappel de l’importance, pour le Père Général, d’une écoute attentive de la “base”. Fidèle écho, actualisation particulière d’une préoccupation très accusée chez saint Ignace. Au Supérieur de commander (proecipere), mais modeste et circumspecte, non sans avoir bien regardé alentour. Rien de plus éloigné de l’erreur pédagogique, si courante, hélas ! qui consiste à supposer acquis, dans le sujet à faire grandir, précisément ce qu’il aurait encore à acquérir ! Le maître des Exercices tient constamment compte de l’état réel et présent du subiectum, le retraitant : santé, humeur, dispositions intérieures... Le Supérieur jésuite, spécialement le Père Général, souhaitera connaître le plus possible les siens et tout ce qui les touche. Jamais il ne saurait être trop informé (190, 196). Surtout à distance, tant de données risquent d’échapper [9] ! Entre autres précautions, les Constitutions détaillent tout un programme de rapports à envoyer régulièrement à Rome des endroits les plus reculés (673-676). Des Congrégations Provinciales - assemblées tenues dans les différentes circonscriptions de l’ordre - et d’autres groupes proviennent des messages instructifs.

Encore s’agit-il là plutôt d’informations concernant une collectivité ou provenant d’une collectivité. Et l’on sait avec quelle réserve il convient d’accueillir des assertions comme “le groupe pense...”. Il ne faut pas, dit-on, que les arbres cachent la forêt ; en l’occurrence il ne faudrait pas que la forêt cache l’arbre. À côté des voix collectives demeure donc irremplaçable le son des voix personnelles, renseignant le Supérieur et sur toute sorte de situations et sur le locuteur lui-même. Or pas mal de religieux répugnent à faire valoir leur point de vue dans une réunion ; il en est sans doute encore davantage qui jamais ne prendront la plume pour informer l’autorité, même touchant des problèmes graves [10]. Que de choses le Supérieur n’apprendra qu’au cours d’un entretien confidentiel ! Le “compte de conscience” largement entendu a toujours été - les exigences du secret étant rigoureusement observées - une aide sans équivalent pour un gouvernement non pas plus facile mais plus respectueux des personnes, humain et spirituel à la fois (91-93, 424, 551, 764). Sans quoi le Supérieur ne connaît qu’imparfaitement le fort et le faible de chacun, ses dons et ses limites, ses risques et ses virtualités. C’est en esprit de charité que le compte de conscience est rendu et reçu. Et une psychologie élémentaire nous dit à quel point l’ouverture humble et confiante suscite l’intérêt cordial, la sympathie compréhensive.

Aujourd’hui comme dans le passé, la meilleure occasion - sinon la seule ou peu s’en faut - d’accueillir et de recueillir les communications plus ou moins confidentielles dont le Supérieur désire faire son profit, ce sont les “visites” des maisons. Certes la visite comporte aussi une sorte d’“inspection” de caractère plus extérieur. De plus, à partager pendant quelque temps la vie ordinaire de la communauté, à en respirer l’atmosphère, un Provincial - et son compagnon - apprennent à “sentir” l’air et en emportent une perception plus réaliste et une compréhension que rien d’autre ne procurerait. Ici cependant notre insistance porte plutôt sur les entretiens en tête-à-tête, où le religieux est encouragé à s’exprimer en tout abandon... et sans la contrainte d’un horaire serré. En bien des cas Supérieurs et Visiteurs se gardent de fixer d’avance le terme de leur visite.

Selon les Constitutions (670), la visite de sa circonscription est pour le Provincial une tâche qui “appartient très particulièrement à son office”. La visite est prévue aussi parmi les attributions du Général (669) et, jadis du moins, le Droit canonique en faisait une obligation aux Supérieurs Généraux. Lesquels s’en acquittent éventuellement par des délégués, les Visiteurs, dont le mandat peut être plus ou moins limité [11].

Coresponsabilité

Dans les multiples formes d’écoute - on dirait volontiers d’”auscultation”-, de dialogue et de consultation dont on vient d’évoquer quelques exemples, faudrait-il voir des emprunts ou des concessions à la pratique de la démocratie ? À ce terme ne préférera-t-on pas celui de participation [12] ?

La responsabilité du bien commun incombe en réalité à tous, au Supérieur au titre de l’autorité qui sert en assumant le poids de certaines décisions, mais également à chacun des membres de la famille religieuse, sous la forme du devoir d’informer, de suggérer, d’alerter, de représenter, d’ aider de toute façon. Les Constitutions le supposent constamment et parfois le rappellent explicitement (305) à la manière dont saint Ignace s’y exprime souvent : à l’occasion d’une recommandation de détail s’énonce un principe de grande portée.

N’est-ce pas le fondement de la subsidiarité ? À chacun sa tâche et sa compétence propres, mais point de cloisons étanches. Un même objet peut ainsi concerner, sous des angles divers, la responsabilité de plusieurs personnes, de niveaux différents. Plusieurs membres, un seul corps, un même esprit d’amour.

Pour achever de situer la forme de gouvernement que réclame la cohésion du “corps” de la Compagnie et la santé de son esprit, relisons, au ch. 1 de la VIIIe partie des Constitutions, ces lignes du très dense article 8 :

Le lien essentiel unissant à la fois tous les membres entre eux et avec leur tête, est l’amour de notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ. En effet, si le Supérieur et les inférieurs sont très unis à sa divine Bonté, ils s’uniront très facilement entre eux, grâce à ce même amour qui, descendant d’Elle, s’étendra au prochain et particulièrement au corps de la Compagnie (671 ; cf. 424, 672, 812-814).

Et jetons un regard sur l’opération apparemment la plus “démocratique” qui s’effectue dans la Compagnie, l’élection du Préposé Général. Une scène dont, espérons-le, jamais aucune caméra ne viendra s’emparer ; du reste rien n’y bouge durant près d’une heure. Enfermés dans l’austère salle des Congrégations, les Pères électeurs, quasiment coude à coude, figés dans une prière silencieuse. Ils implorent la faveur d’une vue “bonne et saine” et arrêtent enfin leur choix personnel, qu’ils ont dû suspendre jusque-là. Le vote de chacun ne devra jamais être connu que de Dieu. Aucune campagne n’a précédé, aucun candidat n’a été présenté, aucun accord négocié ; le jésuite qui serait convaincu d’avoir en quelque façon brigué le poste serait définitivement privé de tout droit de voter ou d’être élu. Chacun des électeurs a pu simplement recueillir des compléments d’information en respectant des règles très strictes. Dans la salle règne le silence jusqu’à la fin de la séance ; on n’y entendra que la voix du président et celle du secrétaire.

Expérience singulière d’une communion profonde dans la diversité possible des avis et en l’absence de toute communication extérieure. Illustration du sens qu’un geste comme celui de remplir un bulletin de vote doit à l’esprit qui le dicte.

“Le fer ne s’amalgame pas avec l’argile” (Dn 2,43).

Rue Grafé 4, Bte 1
B-5000 NAMUR, Belgique

[1Une sagesse réaliste et pratique vous fait peut-être demander : quelle motivation portera à respecter constamment la justice exigée ? Laquelle sinon l’intérêt, à garantir par voie directe ou indirecte ? À moins qu’on ne parle de solidarité - laquelle demande plus que la justice. Quel sera donc le motif dernier ? En fin de compte l’alternative s’impose : recherche de soi ou bien amour. Paul VI est allé immédiatement au fond du problème en réclamant - cela sur un plan simplement naturel et humain - une “civilisation de l’amour”.“Expression et garant du peuple, et d’abord de sa sécurité, l’État n’est pas de l’ordre de la charité, mais de celui du droit, national ou international, en ce qui concerne les relations avec les autres ; droit élaboré, accepté et contrôlé par un Parlement élu” (Guy Labouérie, dans Études, avril 1995, 479 ; nous soulignons).

[2Qu’il n’est pas question de traiter comme une église dans l’Église ! On se gardera aussi d’exagérer la nouveauté qu’elle apporte dans l’évolution millénaire de la vie consacrée et sa singularité par rapport à l’ensemble des instituts religieux, en méconnaissant ce qu’elle doit par exemple à la tradition bénédictine et à l’idéal franciscain.

[3Il respectera scrupuleusement les règles qui garantissent la correction du jeu : ce ne sont pas de simples observances religieuses, parfois susceptibles d’excuse ; elles comportent généralement une exigence de justice, d’équité, de loyauté.

[4La liberté en question, la “liberté des enfants de Dieu” si souvent invoquée - celle dont parle Vatican II déclarant par exemple libérateur l’engagement de l’obéissance religieuse - n’a évidemment rien à voir avec l’émancipation par rapport à une norme ou à une obligation (la licence morale) ; c’est du déterminisme intérieur des passions qu’elle affranchit le sujet.

[5Lors de la fameuse “Délibération des premiers Pères” qui en 1539 aboutit à la résolution unanime de former un nouvel ordre religieux, ne faut-il pas noter l’alternance de temps de prière solitaire, temps de discernement spirituel permettant de dégager un avis personnel motivé, et de séances où l’on échange et débat ?

[6Laquelle, à lire les Constitutions, limiterait ses activités aux problèmes pour la solution desquels elle est seule compétente.

[7Dans les cas rarissimes où l’avis des conseillers conditionnerait la décision à prendre par le Supérieur, celle-ci, à proprement parler, ne mérite pas d’être qualifiée de collégiale. Si elle est prise, c’est l’initiative du supérieur qui la constitue ; si l’avis des conseillers est non conforme au projet du supérieur, il le bloque, mais ne produit rien d’autre.Le principe de la responsabilité personnelle du Supérieur dans la décision rencontre des difficultés d’application dans certaines circonstances. Ainsi le Droit civil de nombreux États ignore le Droit canonique et le statut réel des communautés religieuses et de leurs œuvres propres. Pour assurer à celles-ci une existence légale et la protection des lois, les instituts religieux recourent à la figure légale la mieux adaptée, par exemple celle d’une association non commerciale. Mais la loi peut exiger que dans l’administration d’une telle société les décisions se prennent collégialement, par vote majoritaire. Cependant il ne faut pas confondre les plans : celui du Droit canonique obligeant en conscience, et celui du Droit civil, que nous entendons bien respecter lui aussi en âme et conscience (sans fraude aucune, sans recours à une théorie des “lois purement pénales”), mais qui ne demande rien d’autre que l’accomplissement matériel des démarches et formalités qu’il prescrit : De internis non iudicat  : il se désintéresse des intentions et des mobiles, par exemple de la motivation d’obéissance qui dicte tel vote. Concrètement, la consultation prévue par la règle religieuse et la décision du Supérieur précéderont la réunion du collège “légal”, au cours de laquelle on assurera la majorité requise pour traduire au civil la décision prise. Cela ne semble poser aucun problème dans le cas d’associations dont les membres sont au moins en majorité des religieux.

[8Il peut arriver, et c’était plus souvent le cas autrefois, que soient assignées aux jésuites des missions à grande distance, sans possibilité de contact avec un Supérieur, et que les envoyés aient à prendre sans assistance des décisions importantes. Est-ce une des raisons qui détournent d’envoyer un homme seul ? On veillera autant que possible à une certaine complémentarité entre les associés (624).

[9C’est, paraît-il, un Père assez haut placé qui avouait : “Parfois il nous faut bien gouverner à tâtons.”

[10Il est cependant toujours loisible à n’importe quel jésuite d’adresser au Père Général informations, demandes ou suggestions, cela directement et sous le sceau du secret, sans aucun contrôle ni filtrage. Pareillement, à la Congrégation Générale des propositions peuvent être soumises non seulement par les assemblées des Provinces mais aussi par des particuliers. Cette dernière faculté fut parfois remise en question ; il s’agissait de réserver à la “Congrégation Provinciale” le droit de proposition. Parmi les partisans d’une telle restriction de la liberté figurait quelqu’un qui parlait volontiers d’“institutions démocratiques”...

[11“Per tria, si, so, vi/Cartusia permanet in vi.” : la vitalité de la chartreuse tient à une triple sauvegarde : le silence, la solitude, la visite ; l’adage ne mentionne pas les chapitres, si importants dans l’ordre.

[12Sur quoi marquent leur accord des politologues avertis, comme Léo Moulin, bien connu par son intéressant ouvrage Le monde vivant des religieux, où il tente des comparaisons entre différents régimes politiques et la structure de quelques ordres. Il intitule le chapitre sur la Compagnie “Un régime présidentiel équilibré”. Il fait état d’entretiens personnels qu’il eut à Rome avec le P. J. Janssens.

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