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“Hors du monde ?”

La vie monastique questionnée

Colette Friedlander, o.c.s.o.

N°1996-3 Mai 1996

| P. 151-154 |

Séparation du monde, fuga mundi, autant de formules pour essayer de rendre compte de la visée monastique depuis les déserts d’Égypte jusqu’aux “moines des villes”. Comment comprendre cette séparation qui caractérise les monachismes ? L’article publié ici (écho déjà lointain de notre Conseil de 1993, cf. V.C., 1994, 3 et 4) se penche de manière neuve et stimulante sur ce rapport au monde particulier, que met en œuvre, de façons historiquement variées, la vie monastique. Les situations nouvelles de notre monde questionnent l’être monastique.

La vie monastique et “contemplative” pourrait paraître moins affectée que la vie religieuse apostolique par l’état de la société. Cette forme de vie se veut, en effet, témoin avant tout de la dimension transcendante, donc éternelle, du christianisme, et pour cette raison, les moines et les moniales ont peut-être moins conscience que les autres religieux du fait que leur vocation ne se vit pas “hors du monde”. La séparation du monde, au sens strict et littéral du terme, est une impossibilité : le “monde” a façonné les personnes qui entrent dans les monastères, il conditionne leurs moyens d’existence, le travail qu’elles font, les objets qu’elles utilisent dans leur vie quotidienne, et ainsi de suite. Tout au plus peut-on retarder l’impact des changements en se coupant strictement de l’extérieur, mais on ne parviendra par là qu’à vivre pour un temps dans le monde d’hier plutôt que dans celui d’aujourd’hui - jamais “hors du monde”.

Cela étant, et puisque le monachisme fait partie de la société globale, qu’il le veuille ou non, la question qui se pose est celle de l’authenticité du rapport qu’il entretient avec cette société. Or, les moines et les moniales réagissent souvent comme si la question était : “Comment pouvons-nous vivre notre vie monastique dans les conditions du monde d’aujourd’hui ?” Cette façon de poser le problème suppose que l’on sait ce qu’est la vie monastique, que celle-ci constitue un donné préexistant et bien fixé, auquel il faut frayer un chemin en jouant au mieux des circonstances, tantôt favorables, tantôt adverses, qu’offre la société moderne. (Problématique d’autant plus dangereuse qu’elle n’est pas totalement erronée : la vie monastique a effectivement une tradition ancienne, avec laquelle il ne s’agit pas de rompre, et qui n’est évidemment pas un simple reflet des conditions ambiantes.) Un tel rapport au monde est inauthentique parce qu’il se situe sur un plan utilitaire : nous, moines, nous utilisons les conditions du monde moderne pour faire ce que nous avons à faire ; nous n’avons rien à en apprendre. Il est sans doute particulièrement difficile pour la vie monastique d’accepter que “l’état de la société... (l’)interroge dans son être”, pour citer la question posée aux membres de ce conseil. [1]

Quels sont donc les faits de société qui interrogent spécialement la vie monastique actuellement ?

Le plus fondamental me paraît résider dans cette constatation, banale à première vue au moins dans le ‘‘premier monde”, la durée de la vie s’est beaucoup allongée et la grande majorité de la population peut raisonnablement espérer un certain bienêtre. D’où un changement de mentalité relevé, voici vingt-huit ans déjà, par le P. Louis Cognet. En concluant en 1968 son cours d’histoire de la spiritualité à l’Institut Catholique de Paris, il notait qu’un fossé nous sépare désormais de toute la tradition spirituelle qu’il venait de passer en revue, jusqu’à Thérèse de Lisieux inclusivement : en effet, cette tradition ne voit dans la vie présente qu’un passage, sans consistance ni valeur propres. Or la vie religieuse et tout particulièrement la vie monastique est née et s’est développée dans cette tradition-là ; elle en représente même à certains égards l’expression la plus achevée. Le changement de mentalité que je viens d’évoquer entraîne donc pour elle une véritable révolution dont nous sommes loin d’avoir mesuré et surtout assumé les conséquences. Il importe de relever deux symptômes de ce retournement :

  • Immédiatement après le Concile (vers 1965-1970), la vie monastique et contemplative a été contestée parce qu’elle apparaissait dénuée d’utilité sociale ; d’où des expériences de vie monastique ouverte ou insérée dans le monde, dont beaucoup ont fait long feu. Leur échec est peut-être dû au fait qu’elles se sont déroulées dans un contexte de contestation du principe même de la vie monastique.
  • Ensuite, à partir de 1975, on assiste au retour en force d’une recherche de la contemplation et à l’essor de certaines communautés de type monastique, notamment des communautés nouvelles liées au mouvement charismatique ou d’inspiration orientale. Point commun : elles proposent une voie ou une pédagogie spirituelle visant une transformation de la personne par l’Esprit Saint ici-bas. (Il est significatif qu’aux USA les monastères trappistes, qui attirent et surtout retiennent des jeunes actuellement, sont ceux qui font une grande place à l’apprentissage de la prière comme ouverture à l’action transformante de Dieu, même si la vie communautaire y est souvent plus difficile que dans d’autres abbayes où domine une spiritualité plutôt ascétique.)

Ces deux mouvements - contestation du principe même de la vie monastique au nom de l’utilité sociale et retour en force de la “contemplation” - peuvent paraître opposés ; ils procèdent en fait d’une seule et même racine, qui est la réinterprétation de la vie monastique en fonction d’une visée d’accomplissement humain et spirituel dans la vie présente. On aurait donc tout à fait tort de voir dans le second mouvement un retour au passé, même s’il revêt souvent des formes extérieures abandonnées comme désuètes par de nombreuses communautés religieuses.

À première vue, le retour à la “contemplation” semble avoir complètement supplanté la mise en cause de la “vie contemplative” au nom de l’utilité sociale. La réalité est plus complexe. Dans les communautés nouvelles, on rencontre souvent une vie de type monastique mais comportant une activité au service du prochain (c’est notamment le cas des Béatitudes, ex-Lion de Juda) ou un travail à “l’extérieur” (Fraternités de Jérusalem/Saint-Gervais). Les communautés et Ordres anciens font une plus grande place à l’accueil que par le passé. C’est fort heureux, car la quête d’un accomplissement spirituel personnel doit s’accompagner d’un souci correspondant du prochain, sous peine de sombrer dans un égoïsme qui n’aurait rien de chrétien. Autrefois l’équilibre existait sous une autre forme : on entrait au monastère pour “faire son salut” à l’abri des tentations du “monde”, mais aussi pour prier et faire pénitence pour le salut de ce monde. Une certaine littérature apologétique présentait les cloîtres comme des “paratonnerres” grâce auxquels les foudres de la colère de Dieu épargnaient l’humanité pécheresse, voire comme des “dynamos de prière”. Ces images peuvent nous faire sourire ; il reste que cette perspective a été vécue avec une immense générosité par des générations de moines et de moniales. Mais elle était tout à fait compatible avec une parfaite méconnaissance du “monde” pour lequel on priait et se sacrifiait.

Moines et moniales d’aujourd’hui peuvent-ils et doivent-ils continuer à vivre selon ce modèle de stricte séparation ? La réponse est simple : il y a belle lurette qu’ils ne le font plus. Les contacts avec “l’extérieur” se sont multipliés de façon exponentielle depuis une quarantaine d’années. On sort ou on reçoit des personnes “extérieures” au monastère pour se soigner, pour gagner sa vie, pour s’instruire et se cultiver, pour assister à des réunions, et ainsi de suite. Tous ces contacts ont un dénominateur commun : ils servent les besoins et les intérêts (légitimes) du monastère, non ceux d’autrui (à de rares exceptions près). Pour citer un vieil abbé d’une grande sagesse : “On traverserait la France pour acheter une vache, mais il n’est pas question de traverser la rue pour dépanner son voisin.” Autrement dit, nous avons laissé se créer une situation où nous n’assumons plus les sacrifices entraînés par une stricte séparation d’avec l’extérieur, mais où nous en acceptons encore les avantages, quand nous ne les revendiquons pas. Nos ancêtres dans la vie monastique vivaient dans une grande pauvreté matérielle, intellectuelle et culturelle et mouraient faute de soins médicaux plutôt que d’assouplir leur clôture. Moyennant quoi, ils pouvaient refuser des services au nom de cette même clôture sans paraître égoïstes, et surtout sans le devenir. Nous ne pouvons en dire autant aujourd’hui. Nous retrouvons en fait le rapport au monde que j’ai qualifié plus haut d’inauthentique parce qu’il se caractérise par l’utilisation et non par le service.

L’avenir de la vie monastique et contemplative me paraît dépendre essentiellement de la façon dont les moines et les moniales réagiront devant cette situation nouvelle. Pour l’instant, peu d’entre eux semblent en avoir conscience. Le mouvement de recherche de la contemplation, l’apparition ou le succès de communautés d’allure plutôt conservatrice sont interprétés - à tort, on l’a vu - comme des retours au passé. D’où la tentation de ‘ ‘reprendre les bonnes vieilles formules”, accentuée par un certain essoufflement du renouveau post-conciliaire, par la lassitude et les doutes engendrés par l’insuffisance du recrutement. Mais il ne s’agit pas de survivre pour survivre ; avec une rare perspicacité, un historien anglican [2] voit dans pareille attitude la définition même de la décadence. La vie monastique doit surmonter cette tentation pour renouer avec ses racines ; pour ce faire, il lui faut d’abord poser les vraies questions. Trente ans après la clôture du Concile Vatican II, nous commençons tout juste à les entrevoir.

Monastère du Jassonneix
F-19250 MEYMAC, France

[1Voir Vie Consacrée 1994, 3-4, qui publia les textes du Conseil de 1993.

[2Le Professeur A. J. Krailsheimer ; la remarque citée ici se trouve dans son remarquable ouvrage sur l’abbé de Rancé, dont on attend encore une traduction française.

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