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La mission sacerdotale de la vie consacrée

Dominique Nothomb, m.afr.

N°1996-1 Janvier 1996

| P. 20-31 |

Si une des insistances du dernier Synode a été de nous inviter à mieux cerner le lien de l’être et de l’agir dans la mission de la vie consacrée, il était sûrement utile d’exposer les rapports existant entre les trois “fonctions” (munera) du sacerdoce des fidèles tel que celui-ci est mis en œuvre de manière particulière par la “vie consacrée”. Sans minimiser l’urgence de la parole et des actes prophétiques que l’on évoque souvent à propos de l’existence “risquée” des consacrés, l’auteur, ici, ouvre une perspective complémentaire qu’il est bon que nous gardions présente à la conscience vive de ce qu’“est” notre vie en son fond le plus intime : une union à Jésus s’offrant au Père en Eucharistie à laquelle son Esprit nous conjoint. De là tout découle.

On a beaucoup insisté, ces derniers temps, sur la “mission prophétique” de la vie consacrée [1]. Le Titre VI du Message final du Synode de 1994 sur la vie consacrée, s’intitule : “La dimension prophétique des consacrés” [2]. Cette ligne de réflexion est stimulante. Beaucoup de religieux y trouvent une source d’inspiration.

Dans la brève étude qui va suivre, j’aimerais souligner la nécessité de fonder la mission prophétique de la vie consacrée sur sa mission sacerdotale qui, selon le Concile Vatican II, nous allons le voir, la précède et l’éclaire. Peut-être n’a-t-on pas assez remarqué cette priorité et n’a-t-on pas assez exploité, dans la réflexion actuelle, cette dimension sacerdotale dont le contenu pourtant est si riche.

Les trois munera Ecclesiae selon Vatican II

Une des approches les plus fécondes du mystère de l’Église proposées par Vatican II est l’application, en elle, de la triple mission du Christ “Voie, Vérité, Vie” (Jn 14,6. Cité dans DV 2, AG 13 et NA 2). À l’instar de son Seigneur, l’Église entière est pourvue de trois munera, ou trois fonctions, ou missions : la mission sacerdotale (la Vie), la mission prophétique (la Vérité) et la mission royale (la Voie). Mais ce qui est tout à fait remarquable - mais peut-être pas assez remarqué - c’est que la séquence des trois fonctions est énoncée, dans les textes du Concile, de deux manières différentes selon qu’il s’agit d’une part de l’Église dans son ensemble ou de chaque chrétien envisagé à partir de son baptême, et d’autre part des ministères ordonnés.

Lorsqu’il s’agit du peuple des baptisés, donc des christifideles ou des laïcs, la séquence est toujours : d’abord la mission sacerdotale, ensuite la mission prophétique, et enfin la mission royale. Voici les références principales :

  • LG, chapitre II : le Peuple de Dieu. Sa mission est décrite aux nn. 10 à 13 : 1) mission sacerdotale, 10 et 11 ; 2) mission prophétique, 12 ; 3) mission royale, 13.
  • Au chapitre VI, les Laïcs. Au n. 30, ils y sont définis comme “ceux qui sont incorporés au Christ par le baptême, intégrés au peuple de Dieu, et faits participants, à leur manière, de la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ...”. Ce schéma est développé ensuite aux nn. 4 à 36 : fonction sacerdotale au n. 34, prophétique au n. 35 et royale au n. 36.
  • AA, au n. 2 : les laïcs participent de la charge (munus) sacerdotale, prophétique et royale du Christ. La priorité de la fonction sacerdotale est reprise au n. 3, a. Au n. 10 : “Participant à la fonction (munus) du Christ sacerdos, prophète, roi.”
  • AG, n. 15 : “Les assemblées de fidèles, menant une vie digne de l’appel qu’elles ont reçu, soient telles qu’elles puissent exercer les fonctions (munera) à elles confiées par Dieu : sacerdotale, prophétique, royale...”
  • L’exhortation apostolique Christifideles laid du 30 décembre 1988 reprend explicitement notre séquence au n. 14. Énoncé général au deuxième paragraphe : les fidèles laïcs participent à la triple fonction de Jésus Christ : sacerdotale, prophétique et royale... Suit une analyse plus détaillée : au § 5, le munus sacerdotale ; au § 6, la fonction prophétique et au § 7, la fonction royale. Le § 8 conclut en répétant la séquence : participation des laïcs à la triple fonction de Jésus-Christ : sacerdos, prophète et roi.
  • LeCatéchisme de l’Église Catholique ne pouvait pas parler autrement. Le peuple de Dieu, enseigne-t-il, au n. 783, est un peuple sacerdotal, prophétique et royal. On reprend alors : sa fonction sacerdotale au n. 784, sa mission prophétique au n. 785 et sa mission royale au n. 786. Quant aux laïcs, leur participation à la charge sacerdotale du Christ est exposée aux nn. 901 à 903, à la charge prophétique du Christ aux nn. 904 à 907, et à la charge royale du Christ aux nn. 908 à 913.

Il est donc bien établi que le premier munus des baptisés en tant que tels est le munus sacerdotal. La fonction prophétique est toujours citée en second lieu.

Mais il en va autrement lorsqu’il s’agit des ministères ordonnés, spécialement de l’épiscopat et du presbytérat. Pour eux, la séquence est toujours : d’abord le munus prophétique, ensuite le sacerdotal et enfin le royal. Voici les références principales :

- LG, au chapitre IV sur l’épiscopat. Déjà, au début du n. 24, il est dit que la mission des évêques est d’abord d’enseigner, et de prêcher. Vient ensuite la célébration du baptême, et enfin l’accomplissement des commandements. Puis l’analyse se déploie en trois temps : au n. 25, la fonction prophétique d’enseignement qui est vraiment première ; au n. 26, la fonction de sanctification, (donc sacerdotale), qui est seconde ; au n. 27, la fonction de gouvernement (donc royale), qui est troisième. Lorsqu’au n. 28 il s’agit des prêtres, la séquence est la même : ils annoncent la parole (prophétie), ils célèbrent l’eucharistie et les autres sacrements (sacerdoce), enfin “ils exercent pour la part d’autorité qui est la leur la charge du Christ Pasteur et Chef” (mission royale).

Dans Christus Dominus, au n. 2, notre séquence est énoncée deux fois : enseigner... sanctifier... guider ; authentiques maîtres de la foi (prophétie), pontifes (sacerdoce), pasteurs (mission royale). Analyse détaillée ensuite : aux nn. 12 à 14, le munus docendi (la prophétie) ; au n. 15, le munus sanctificandi (le sacerdoce) et au n. 16 le munus pastoris (la mission royale). Au n. 30, il s’agit cette fois des curés : leur fonction est celle d’enseigner d’abord, puis de sanctifier et de gouverner, ce qui est détaillé dans le même n. 30, sous le 2.

Dans PO, le chapitre II traite des ministères des prêtres. Il commence par énumérer leurs fonctions. Au n. 4, il s’agit de la fonction d’enseignement, donc prophétique ; au n. 5, de la fonction sacerdotale, et au n. 6 de la fonction de chef et de pasteur. Répétition au n. 7 : les prêtres sont docteurs, sanctificateurs, pasteurs. Et au n. 13 : ministres de la parole ; ministres de la liturgie ; et pasteurs du peuple de Dieu.

Dans Optatam totius : au n. 4, encore la même énumération : ministère de la parole, ministère du culte et de sanctification, ministère de pasteur.

L’exhortation apostolique Pastores dabo du 25 mars 1992 n’est pas construite selon cette approche du ministère du prêtre mais selon d’autres paradigmes. Cependant, au n. 26, le document reprend à son compte la séquence conciliaire : le prêtre est avant tout ministre de la parole, il célèbre les sacrements et conduit la communauté ecclésiale.

De nouveau, le Catéchisme de l’Église Catholique entérine cette perspective. Des évêques et des prêtres, enseigne-t-il, la première tâche est la charge d’enseignement (donc la mission prophétique), aux nn. 888 à 892 ; la seconde est celle de sanctifier (donc la mission sacerdotale), au n. 893, et la troisième celle de régir (donc la mission royale), aux nn. 894 à 896.

Il est également bien établi que, selon le Concile Vatican II, la fonction sacerdotale est reconnue au prêtre après la fonction d’enseignement, donc prophétique qui, pour lui, est première.

Cette distinction entre les deux séquences n’est évidemment pas le fruit du hasard ou de la fantaisie des rédacteurs. Elle est manifestement intentionnelle et significative. Des théologiens ont-ils exploité cette distinction pour en justifier le fondement, ou pour en tirer des conséquences ? Là où je vis - dans le Tchad profond - ne disposant pas d’instruments de travail adéquats et fort limité dans mes possibilités de lecture, je n’ai trouvé jusqu’ici aucune étude sur ce point, et je m’en suis souvent étonné. Quoi qu’il en soit, s’il s’agit de mettre l’emphase sur la fonction prophétique, c’est aux ministères ordonnés qu’il faut penser en priorité : Le prêtre, ce prophète, comme le P. André Manaranche titrait un de ses livres. Serait-ce aussi la spécificité prioritaire de la vie consacrée ?

Les munera de la vie consacrée

La vie consacrée ne relève pas du sacrement de l’ordre, c’est évident. Elle s’enracine dans ceux du baptême et de confirmation. La profession religieuse est un acte du sacerdoce baptismal : nous allons y revenir. Au Synode, on a souligné plus d’une fois que la majorité (des membres des instituts de vie consacrée et des sociétés de vie apostolique) est formée de femmes et de frères laïcs, soit environ 82,2 % de laïcs (Instrumentum laboris, n. 8). Les faits rejoignent la doctrine.

Il semble donc évident que les munera dont sont pourvus les religieux en tant que tels sont ceux que le Concile Vatican II attribue aux baptisés, à savoir, par priorité, la mission sacerdotale, puis la mission prophétique, et enfin la mission royale.

C’est exactement ce que l’Instrumentum laboris expose dans le très beau texte du n. 71 :

Par leur dignité de Christifideles les personnes consacrées, hommes et femmes, participent à l’office sacerdotal, prophétique et royal du Christ et l’expriment dans la particularité de leur propre vocation et mission.

Cette doctrine si importante pour la compréhension de la vocation chrétienne en communion avec le Christ, et à son service, a été mise en relief par Vatican II pour tous les baptisés, et souvent reproposée pour les laïcs. Il convient cependant de rappeler, comme beaucoup le désirent, qu’elle a été aussi explicitée pour la vie consacrée (ibid., n. 71. Éd. Cité du Vatican, 84).

Il semble donc que la réflexion théologique destinée à cerner la spécificité de la vie consacrée et à orienter les activités propres aux consacrés devrait se porter par priorité sur la fonction sacerdotale de la vie consacrée, avant de se concentrer sur la fonction prophétique, même si celle-ci est également importante.

La consécration religieuse

Il n’est pas hors de propos d’y revenir ici. De multiples voix se sont élevées pour contester la spécificité, ou le contenu propre, de la consécration religieuse. Le Message final du Synode rappelle, à juste titre, que chaque chrétien est consacré à Dieu par le baptême et la confirmation [3]. Mais quand il ajoute que par la profession religieuse “cette consécration... reçoit une force d’une manière spéciale”, il ouvre, me semble-t-il, une mauvaise piste. Il ne s’agit pas de force ou d’intensité, mais d’autre chose.

Un petit livre déjà ancien du P. Martelet, Sainteté de l’Église et vie religieuse, suggérait une autre piste, très éclairante à mon avis. Il distinguait, dans l’Église, une sainteté d’institution, objective, acte de Dieu l’Époux, et une sainteté de réponse, donc subjective, acte de l’Épouse s’offrant à l’Époux. À l’amour donné répond l’amour rendu. À la sainteté d’initiative divine correspond, dans l’Église, une sainteté de retour et de réponse dans la liberté et l’amour. La sainteté objective est celle des structures hiérarchiques et sacramentelles, et la sainteté subjective est celle à laquelle chaque baptisé est appelé et qu’il exprime par l’élan de sa foi et de son amour-charité. Les deux se correspondent (ibid., 15 à 30, passim.).

Il en va de même pour la consécration. La consécration objective est celle opérée par le baptême, la confirmation et d’autres sacrements, particulièrement celui de l’Ordre. Elle est l’œuvre de Dieu, don d’amour de Dieu l’Époux à son Épouse le peuple de Dieu, l’Église. La consécration subjective est la réponse offerte par un baptisé mu par l’Esprit, don d’amour de l’Épouse à l’Époux divin. Lorsqu’elle embrasse la vie entière, elle devient ce qu’on appelle la consécration religieuse [4].

Or c’est cela qui est enseigné par le Concile Vatican II. Les baptisés, par la régénération et l’onction de l’Esprit Saint, sont consacrés (consecrantur : à la voix passive, donc par Dieu)... (LG, 10). De même, les prêtres ont été, par le sacrement de l’Ordre, consacrés à Dieu et par Dieu (PO, 12 consecrati). De cette consécration objective par le baptême, le Concile parle encore en LG 34, 44 et en AA 3 (consecrantur) et par le sacrement de l’Ordre en LG 28 (consecrantur), et PO 3 (ut consecrentur) et 5 (consecrantur a Deo).

Mais quand le Concile parle de la consécration religieuse, il utilise de préférence la forme réfléchie du verbe : Deo soli se devoveant : LG 42. Le religieux, dit-il, “s’oblige, il se livre, il veut se libérer, il se consacre, il se voue...” 44. Il s’agit d’une consécration à Dieu : nn. 45 et 46 (deux fois). Dans PC 1 : une vie dédiée à Dieu ; ils se vouent (se dévouent), par une donation d’eux-mêmes ; vie consacrée par la profession des conseils évangéliques (donc par une offrande de soi, ce qui est un acte humain). Au n. 5 : Soli Deo vivant ; “ils ont dédié entièrement leur vie...” ; “cette donation d’eux-mêmes...” ; et au n. 12 :“de se consacrer sans réserve” (sese dedicent) et au n. 14 : “l’offrande totale de leur propre volonté”.

Il n’y a donc ni identification, ni confusion, ni opposition entre consécration objective, acte de Dieu, par et dans un sacrement, et consécration religieuse, subjective, acte de liberté humaine comme celle qui est réalisée par la profession religieuse, donc par don de soi en réponse d’amour au don de Dieu, mais bien distinction et complémentarité. La seconde est impossible sans la première. Elle s’y enracine mais s’en distingue, étant un acte du sacerdoce baptismal. La consécration religieuse a donc sa consistance propre. Si tous les baptisés sont consacrés par Dieu (et à Dieu, bien sûr, par cet acte même), tous ne sont pas consacrés à Dieu par une donation entière d’eux-mêmes, ce qui est le propre de la consécration religieuse.

Consécration et mission

Le lien entre consécration et mission a été souligné bien des fois dans les documents récents concernant la vie religieuse. On se réfère tout naturellement à deux textes. D’abord, et avec raison, à Lc 4,18. Je remarque cependant que le concile Vatican II cite ce texte soit à propos du Christ lui-même [5], soit à propos de la consécration (objective) baptismale (PO 2), soit à propos de la consécration (objective aussi) du sacrement de l’Ordre (ibid., 17). Jamais à propos de la vie religieuse. On se réfère également à Jn 10, 36. De nouveau, Vatican II le cite au sujet du Christ (AG 3), du baptême (PO 12), et des prêtres (LG 28. PO 12) ; jamais au sujet de la vie religieuse.

C’est la consécration par Dieu qui inclut, en elle, une mission. Quand Mgr Duval dit au Synode : “La consécration moyennant la profession des conseils évangéliques est une consécration pour la mission” [6], il confond consécration sacramentelle et consécration d’oblation de soi. Quand il ajoute : “Dans la vie consacrée, la mission a la priorité”, il fait un raccourci, à mon avis erroné. Sauf si, par “mission”, il entend la “mission sacerdotale” dont nous allons maintenant préciser le contenu. Mais il visait manifestement autre chose.

La mission sacerdotale des consacrés

Cette mission est décrite dans un très beau texte de l’ Instrumentant laboris, au n. 71 : “Dimension sacerdotale et cultuelle (elle est envisagée avant les deux autres, comme il se doit). Les religieux et les autres membres des instituts de vie consacrée exercent, par leur vie, un sacerdoce et un culte spirituel, en vertu de la profession des conseils évangéliques. Vivant à l’exemple du Christ, ils font de leur vie une offrande, un sacrifice agréé par Dieu, sanctifié par l’Esprit (cf. Rm 12,1). Avec l’oblation de leur propre corps et la totale offrande d’eux-mêmes à Dieu, avec un cœur sans partage dans la chasteté (cf. 1 Co 7,32-34) ; avec le choix de la pauvreté du Christ qui les rend libres de l’idolâtrie pour servir Dieu (cf. Mt 6,24) et ouverts aux besoins des frères ; avec le don d’eux-mêmes dans l’obéissance en communion avec le Christ pour faire en tout la volonté du Père, ils font par tout cela un sacrifice agréé et efficace pour le salut du monde. La vie consacrée en communion avec le Christ est eucharistique et cultuelle”. Telle est bien la première fonction, ou mission, de la vie religieuse : sa mission sacerdotale, fondement de la fonction prophétique et de la fonction royale.

On devine en filigrane le texte bien connu (mais curieusement non cité ici) de la première épître de Pierre :

Vous aussi... vous êtes édifiés en maison spirituelle,
pour constituer une sainte communauté sacerdotale,
pour offrir des sacrifices spirituels
agréables à Dieu par Jésus Christ...
... Vous êtes la communauté sacerdotale du roi,
la nation sainte,
pour que vous proclamiez les hauts faits
de Celui qui vous a appelés... 1 P 2, 5 et 9.

L’exercice de la mission sacerdotale d’un baptisé comporte d’abord toute son activité adorante, de louange et de culte, puis l’offrande de lui-même dans l’élan de son cœur vers la sainteté selon l’Évangile. Il s’agit donc de la dimension théologale, verticale, cultuelle, de la vie entière : le don de lui-même à Dieu. Faire de toute sa vie une “eucharistie”. Telle est la vocation première de tout baptisé, et donc de tout religieux, d’où procèdent sa mission prophétique et sa mission royale. L’homme est créé, enseigne saint Ignace, pour louer, vénérer (= mission sacerdotale) et servir Dieu (missions prophétique et royale) (Exercices Spirituels, 23).

Le consacré, au sens que nous avons précisé plus haut, trouve là non seulement sa première vocation, mais - en tant que tel - son unique vocation. Le religieux (ou le “consacré”) est ce chrétien qui ne cherche qu’une seule chose : être chrétien le plus parfaitement possible, donc la “recherche de la charité parfaite” [7] et rien que cela, mais tout cela, et le plus directement possible.

Je me souviens d’un moine bénédictin qui interprétait avec humour le sigle de son Ordre : OSB : "Ordre sans but”. Boutade sans doute, mais d’une grande vérité. Le moine, et par dérivation tout religieux, en tant que tel (donc en deçà du charisme propre de son institut) n’a pas d’autre but que celui de son baptême, mais c’est là tout le but de sa vie, et rien d’autre. Au Synode, un porte-parole des instituts séculiers disait : “Si quelqu’un me demande : ‘Que faites-vous ?’, je réponds spontanément ‘rien’” [8]. Et d’expliquer que leur consécration se situe au plan de l’être et non à celui du faire. Il en est ainsi pour toute forme de vie consacrée, on l’a d’ailleurs souvent souligné ces derniers temps.

La réflexion théologique ne devrait-elle pas exploiter davantage cette dimension sacerdotale de la vie consacrée, son élan vers la louange de Dieu et la sainteté personnelle, expression de celle de l’Église entière ? Le pape Jean-Paul II, me semble-t-il, a souvent orienté l’attention en ce sens et encore dans l’homélie d’ouverture du Synode, où il faisait remarquer : “La majeure partie des saints canonisés ne vient-elle pas des Ordres et des Congrégations religieuses ?” (ibid., 941). D’aucuns s’en émeuvent et trouvent cela presque anormal. L’Église ne devrait-elle pas privilégier les béatifications et les canonisations de laïcs ? disent-ils. C’est le contraire qui serait anormal et presque scandaleux. Puisque la vie religieuse est une école de sainteté [9], il serait surprenant que parmi ceux qui s’y engagent, peu nombreux soient ceux que l’Église reconnaît comme saints.

Nous venons de rappeler que la vie religieuse est de l’ordre de l’être, et non, d’abord, de l’ordre du faire, ou de l’utile. La dimension sacerdotale de la vie consacrée est bien de cet ordre de l’“être”. D’une certaine façon, elle “ne sert à rien”, sauf à la plus grande gloire de Dieu, et c’est sa première spécificité. Elle n’existe (de nouveau : en tant que telle, et en deçà du charisme propre à chaque institut) que pour la sainteté de ses membres et donc celle de l’Église entière. C’est bien ce qui se dégage de l’admirable structure de la Constitution LG comme cela a été souvent rappelé aux lecteurs de Vie consacrée. Le chapitre V, qui expose ce qu’est le cœur de l’Église, sa mission première, à savoir conduire les hommes à la sainteté, est immédiatement suivi du chapitre VI, qui montre que la vie religieuse est un moyen et une émergence privilégiés de cette sainteté [10].

Applications concrètes

Nous pouvons, pour terminer, nous demander ce que l’emphase portée sur la mission sacerdotale de la vie consacrée peut suggérer pour sa pratique concrète. Les limites de cet article nous empêchent de développer ici ce que nous allons indiquer brièvement :

  • L’importance de la consécration religieuse, et comme acte ponctuel (la “profession”) et comme orientation de toute la vie, pourrait être mieux appréciée pour sa valeur propre : acte typiquement sacerdotal, selon Rm 12,1.
  • L’exercice quotidien de la prière serait mieux compris comme “culte divin” ayant valeur en soi, et non d’abord comme “un moyen-pour-autre-chose” (un apostolat plus fécond, par exemple). “Prier pour prier”, disait le Père Congar. La louange est un acte sacerdotal selon He 13,15. Mais l’intercession l’est également, He 7, 25.
  • Les divers ministères et services de charité ont, eux aussi, valeur de sacrifice spirituel selon He 13, 16. Ils s’intègrent ainsi fort bien dans cette mission sacerdotale de la vie consacrée.
  • Particulièrement, toutes les activités de catéchèse, exercées par tant de religieux et de religieuses, relèvent également, selon Rm 15, 16, de la fonction sacerdotale de l’Église. Elles ont valeur de liturgie. Par elles, les auditeurs de la Parole deviennent une offrande agréable, sanctifiée dans l’Esprit Saint.
  • L’insistance sur la fonction sacerdotale de la vie religieuse serait un rappel quotidien de ce qui en fait l’essentiel : l’union à Dieu dans l’amour, la docilité à l’Esprit Saint, l’humble imitation de Jésus, l’obéissance amoureuse à la volonté du Père, bref le désir, la recherche et l’accueil de la sainteté. Ce rappel quotidien est de la plus grande importance. Nous sommes tous tentés de nous porter tout de suite vers le “faire” et son utilité, visant l’impact de notre témoignage sur le milieu où nous vivons (mission prophétique) ou les services de toute sorte à rendre à nos frères les hommes (mission royale), en faisant l’impasse sur l’“être”. Mais agere sequitur esse, le “faire” découle de l’“être”. “Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous soient soumis (= de vos succès apostoliques) mais réjouissez-vous de ce que vos noms soient inscrits dans les deux” (= de ce que vous valez aux yeux de Dieu), Lc 10,20.
  • De même, les années douloureuses d’inactivité ou d’infirmité, le temps de la vieillesse et la diminution progressive des forces humaines vers la fin de vie terrestre, pourraient plus facilement être reconnues pour leur valeur sacrificielle d’offrande sacerdotale, selon Ph 2,17 et Tm 4,6, en union avec l’oblation sacerdotale de Jésus sur la croix.
  • N’y aurait-il pas quelque chose à creuser concernant la fonction sacerdotale de la vie religieuse féminine, en tant que féminine, s’il est vrai, comme le pensait Hans Urs von Balthasar, que la “figure” de l’Église est féminine ? Je ne me sens pas qualifié pour le faire, mais je me pose la question. Quand Jo Croissant intitule son livre La femme sacerdotale, son intuition est, je pense, théologiquement fondée.

Mon souhait est que cette étude contribue à mieux fonder la mission prophétique de la vie religieuse, dont on cherche, parfois en tâtonnant, à définir le contenu. Mais déjà, pour elle-même, la mission sacerdotale de la vie religieuse justifie sa mise en évidence, ce que j’ai essayé de faire ici.

Le synode extraordinaire des évêques pour l’Afrique a vu juste quand il déclare dans son Message final :

La vie religieuse, contemplative ou active,
a valeur par elle-même
pour exprimer la sainteté.

Paroisse NDOGUINDI
B.P. 210 MOUNDOU, Tchad

[1Par exemple, au Synode sur la vie consacrée, l’intervention du P. Lasso de la Vega y Miranda : “La vie consacrée est, et a, une mission prophétique dans l’Église et dans la société... Notre vie doit être un signe prophétique...”, Documentation Catholique, 6 novembre 1994, n. 2103, 956. Pour l’Afrique, où je vis, je signale l’excellente plaquette du P. Sidbé Semporé, op, La vie religieuse interpellée, Collection Pentecôte d’Afrique, Cotonou, 1995. Selon lui, la caractéristique la plus spécifique de la vie consacrée est “qu’elle participe de façon particulière au charisme de prophétie qui a sa source dans le Christ et dans l’Esprit qu’il donne sans mesure”, op. cit. 27. Il plaide donc pour une vie religieuse plus prophétique, car nous sommes appelés à une remise en cause de l’image que nous donnons, une image parfois trop peu prophétique, ibid., 29-30.

[2“Les hommes et les femmes qui ont décidé de suivre de plus près le Christ pauvre, chaste et obéissant sont, avec l’Église et dans l’Église, la réponse prophétique qui présente à tous les hommes, leurs frères, le témoignage des valeurs évangéliques méconnues ou rejetées par le monde.” Documentation catholique, 20 novembre 1994, n. 2104, 984.

[3Documentation Catholique, 20 novembre 1994, n. 2104, 983.

[4Le Cardinal Hume propose, avec un vocabulaire différent : consécrations divine, personnelle, objective, fonctionnelle. Ces distinctions ne correspondent pas tout à fait avec celle qui est proposée ici. Documentation catholique, 6 novembre 1994, n. 2103, 947.

[5Ad Gentes 3 ; Lumen Gentium 8 ; Sacrosanctum Concilium 5 ; Presbyterorum Ordinis 6.

[6Documentation catholique, 6 novembre 1994, n. 2103, 956.

[7Ce sont les premiers mots du Décret conciliaire concernant la vie religieuse.

[8Documentation Catholique, 6 novembre 1994, n. 2103, 959.

[9E. Collard : “Le XXe siècle, un nouveau ‘siècle des saints’ ?” Nouvelle Revue Théologique, mai-juin 1995, 417.

[10Voir, par exemple : Noëlle Hausman, Vie religieuse apostolique et communion de l’Église, Paris, Cerf, 1987, 151-153.

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