Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La lettre apostolique Orientale lumen

Guide pour la lecture de la Lettre et parcours des nn. 9 à 16

Christophe Pirson

N°1996-1 Janvier 1996

| P. 7-19 |

Une des tâches privilégiées confiées à toutes les formes de la vie consacrée par le récent Synode concerne l’œcuménisme. Il est évident que des rapprochements féconds peuvent être attendus des rencontres concrètes des membres des diverses Églises au niveau de la vie monastique, de missions ecclésiales dont le caractère universel touche très directement l’“universalité” de la vie consacrée, etc. On a déjà souligné ailleurs les avancées ecclésiologiques que représentent Orientale lumen et Ut unum sint. Ici, l’auteur s’attache plus directement à montrer combien la tradition orientale (cf. les textes publiés dans V.C. 1995/4) nous aide à comprendre le monachisme comme “exemplarité de la vie baptismale”. À cette source se recevra l’unité à venir.

Dès sa convocation par Jean XXIII, le deuxième concile du Vatican s’est voulu ouvert à la réalité ecclésiale du mouvement œcuménique. Cette vocation fut consacrée par Paul VI et son incessante audace en faveur de la communion des Églises sœurs [1]. Toute l’Église catholique ressentait enfin l’horreur de la division et le contre-témoignage rendu par le morcellement de l’unique Église : “Une seule et unique Église a été instituée par le Christ Seigneur. Et pourtant plusieurs communions chrétiennes se présentent aux hommes comme le véritable héritage de Jésus-Christ. (...) Il est certain qu’une telle division s’oppose ouvertement à la volonté du Christ. Elle est pour le monde un objet de scandale et elle fait obstacle à la plus sainte des causes : la prédication de l’Évangile à toute créature” (Unitatis Redintegratio, 1). L’appel a été entendu. “De très nombreux hommes ont partout été touchés par cette grâce, et chez nos frères séparés est né, sous l’effet de la grâce de l’Esprit Saint, un mouvement qui s’amplifie de jour en jour en vue d’établir l’unité de tous les chrétiens (UR 1). Le dialogue s’est intensifié, la prière pour l’unité des chrétiens est devenue “l’âme de tout le mouvement” (UR 8), et les réalisations concrètes se sont multipliées.

Le pontificat de Jean-Paul II est, lui aussi, entièrement placé sous le signe de la tâche œcuménique. Sans cesse, le Pape renouvelle son appel à l’unité des chrétiens. À chaque auditoire, il adapte la vocation œcuménique afin que chacun soit partie prenante de cet effort ecclésial et de cette nécessaire conversion à l’unité de Dieu [2].

À l’approche du jubilé de l’an 2000, cette orientation pontificale résonne aujourd’hui avec plus d’intensité : “Nous ne pouvons pas nous présenter devant le Christ, Seigneur de l’histoire, divisés comme nous nous sommes malheureusement retrouvés au cours du second millénaire. Ces divisions doivent céder le pas au rapprochement et à la concorde ; les plaies doivent être cicatrisées sur la route de l’unité des chrétiens [3].” Le Pape multiplie les exhortations en faveur de l’engagement œcuménique des Églises et de tous les fidèles. Lettre apostolique Tertio millennio adveniente pour préparer le jubilé de l’an 2000, allocutions lors des voyages en Bohême et en Slovaquie et à l’occasion du 450. anniversaire du concile de Trente, visite à Rome de Bartholomeos Ier, le patriarche œcuménique de Constantinople, toutes les occasions sont bonnes pour affermir les chrétiens sur la route de l’unité.

C’est dans le cadre de cette effervescence œcuménique que Jean-Paul II a récemment écrit deux lettres sur l’unité dans l’Église : Orientale Lumen et Ut Unum Sint. La première est une lettre apostolique, donnée le 2 mai 1995, mémoire de saint Athanase d’Alexandrie, et consacrée aux multiples richesses des Églises de l’Orient chrétien, qui sont un gage certain de l’unité. La présentation de cette lettre constitue l’objet propre de cet article.

Parue le 25 mai 1995, en la solennité de l’Ascension, la seconde lettre est une encyclique “essentiellement pastorale”. qui fait le point sur l’engagement œcuménique de l’Église catholique à la lumière du décret Unitatis Redintegratio (1e partie), qui tire les fruits des trente dernières années d’effort et de dialogue interecclésial (2. partie) et qui cherche des voies nouvelles, des gestes audacieux propres à favoriser le processus d’unité dans l’unique Église du Christ (3. partie) [4].

Guide pour la lecture de Orientale Lumen

En quelques pages, je désire présenter la lettre apostolique afin d’en favoriser la lecture. Mon propos ici n’est pas d’en fournir un résumé qui dispenserait d’une lecture intégrale du texte. Bien au contraire, j’en ferai un rapide parcours afin d’inviter le lecteur à recourir au texte lui-même et à goûter ainsi toute la richesse de son contenu.

Une occasion : le centenaire de Orientalium Dignitas

La lettre apostolique Orientale Lumen fut écrite à l’occasion du centenaire d’une autre lettre apostolique, Orientalium Dignitas [5]. Donnée à Rome par le pape Léon XIII en décembre 1894, cette lettre marqua une étape importante sur le chemin de l’unité dans l’Église. Par cette lettre, Léon XIII désirait mettre fin à toute latinisation de l’Orient chrétien en célébrant "la beauté que la variété des rites apporte à la sainte Église” et en affirmant avec éclat “la divine unité de la foi et la manifestation de la catholicité de l’Église que cette variété met en pleine lumière” [6].

“À l’occasion du centenaire de cet événement et des initiatives contemporaines par lesquelles ce pontife entendait favoriser la recomposition de l’unité avec tous les chrétiens d’Orient”, Jean-Paul II a voulu “qu’un appel semblable (...) soit adressé à l’Église catholique” (OL 1).

Un leitmotiv : la nouvelle évangélisation

Un lecteur attentif de OL ne peut manquer d’être surpris de l’insistance mise par le Pape sur l’importance du chemin de l’unité dans l’Église pour l’évangélisation. Le désir de répondre aux questions des hommes et des femmes contemporains apparaît bien être le fil conducteur de toute la lettre apostolique [7]. “Le cri des hommes d’aujourd’hui, qui cherchent un sens à leur vie, parvient à toutes les Églises. Nous y percevons l’appel de celui qui recherche le Père oublié et perdu. Les femmes et les hommes d’aujourd’hui nous demandent de leur montrer le Christ, qui connaît le Père et qui nous l’a révélé. En nous laissant interpeller par les questions du monde, en les écoutant avec humilité et tendresse, pleinement solidaires de ceux qui les expriment, nous sommes appelés à montrer par des paroles et des gestes d’aujourd’hui l’immense richesse que nos Églises conservent dans les trésors de leurs traditions” (OL 4) [8].

Il s’agit donc de montrer le Christ au monde contemporain. Cœur de OL, ce témoignage s’organise selon deux axes complémentaires. Tout d’abord, Jean-Paul II fait preuve d’une réelle et louable ingéniosité lorsqu’il démontre l’étonnante actualité des traditions de l’Orient chrétien. Les numéros 5, 7, 8, 12, 13 et 16 nous montrent particulièrement ces réponses diverses proposées par les Églises orientales au monde contemporain. À l’homme d’aujourd’hui, l’Orient chrétien offre un sens et des valeurs évangéliques. À un monde épris de respect pour les pluralités culturelles, “l’expérience de chacune des Églises d’Orient se présente à nous comme un exemple de réussite d’inculturation digne de chacune des Églises d’Orient” (OL 7). À un monde qui éprouve des difficultés à se situer dans son histoire, à vivre librement le présent entre l’histoire passée et l’avenir incertain, l’Orient fait part de son expérience de la mémoire de l’œuvre merveilleuse de Dieu dans l’histoire et de l’attente du plein accomplissement du dessein bienveillant du Seigneur de l’histoire (OL 8). À un monde attentif à la réalité écologique et cosmique, les liturgies d’Orient “révèlent la voie vers l’équilibre de l’homme nouveau et invitent au respect pour les potentialités eucharistiques du monde créé” (OL 11). À un monde en recherche de sens pour la vie, la spiritualité orientale ouvre un chemin d’humilité et de limpidité : “À qui recherche la guérison intérieure, (l’Orient) dit de continuer à chercher. Si l’intention est bonne et la démarche honnête, à la fin, le visage du Père se fera reconnaître, gravé comme il l’est dans les profondeurs du cœur humain” (OL 12). À un monde qui a un besoin extrême de pères, mais qui les a souvent refusés, l’Orient donne son expérience de paternité spirituelle qui se fait attentive à la Parole de Dieu qui appelle et à la condition concrète de l’homme qui est appelé (cf. OL 13). À un monde de bruit, qui a souvent peur du silence, car il a peur de se retrouver seul face à lui-même, l’expérience spirituelle des chrétiens d’Orient dit la discrète présence de Celui qui habite tout silence par sa Parole d’amour. Le “silence chargé de présence adorée” devient le lieu où l’Autre peut parler et révéler toute sa tendresse (OL 16) [9].

Mais le Pape n’en reste pas là. Il sait que le témoignage des Églises ne portera tout son fruit d’évangélisation que s’il est rendu par des communautés ecclésiales qui vivent l’unanimité et l’harmonie. Omniprésente dans la lettre, cette idée-force acquiert toute son ampleur empreinte d’émotion dans le dernier numéro de OL. “L’écho de l’Évangile, parole qui ne déçoit pas, continue de résonner avec vigueur, affaibli uniquement par notre séparation : le Christ crie, mais l’homme a du mal à entendre sa voix parce que nous n’arrivons pas à émettre des paroles unanimes. (...) Que l’homme du troisième millénaire puisse profiter de cette découverte, finalement atteint par une parole unanime et donc pleinement crédible, proclamée par des frères qui s’aiment et se remercient pour les richesses qu’ils se sont mutuellement offertes” (OL 28).

Première partie : connaître l’Orient chrétien

Après une introduction qui rappelle l’urgence de la pleine communion ecclésiale (OL 1-4), la lettre s’ouvre par une première partie consacrée à la richesse propre de la démarche religieuse de l’Orient chrétien (5-16). “Plutôt que d’isoler tel ou tel point théologique spécifique, apparu au cours des siècles en opposition dans le débat entre Occidentaux et Orientaux”, il s’agit dans cette première partie de se mettre “à l’écoute des Églises d’Orient (...) en contemplant ce patrimoine” (OL 5).

Ces quelques paragraphes sont d’une extraordinaire beauté. On y perçoit une profonde émotion et un véritable respect pour ces “légitimes et admirables” particularités de l’acte d’adoration par lequel l’Orient rend grâce à son Sauveur. Le réalisme trinitaire vécu dans son économie (OL 6) [10], le respect des cultures dans la prédication de l’Évangile (OL 7), la vie dans l’histoire “entre mémoire et attente” (OL 8), mais surtout l’expérience monastique, “sommet particulier” du christianisme d’Orient (OL 9-16) [11], colorent la tradition de ces Églises d’une lumière resplendissante et digne d’être aimée dans sa riche diversité.

Deuxième partie : de la connaissance à la rencontre

La seconde partie de la lettre apostolique (17-28) retrace un chemin d’unité et de conversion à l’unique Esprit de Dieu qui œuvre dans l’unique Église du Christ. “Trente ans se sont écoulés” depuis le deuxième concile du Vatican résolument ouvert à l’urgence œcuménique. Depuis, un chemin considérable a été parcouru dans la connaissance réciproque (OL 17). Mais tout en rendant grâce pour ce “pèlerinage d’unité”, Jean-Paul II mesure aussi toute la vaste étendue qu’il reste à parcourir. Discrètement, il mentionne les “nouveaux moments difficiles” que connaît “le chemin de la charité” dans de nombreux pays d’Europe centrale et orientale (cf. OL 19). “Des frères chrétiens qui avaient subi ensemble la persécution se regardent avec méfiance et peur” (ibid.). Tirant avec lucidité les leçons de l’histoire [12], le Pape en appelle à un renouveau audacieux en matière œcuménique. Les hommes et les femmes des Églises-sœurs doivent faire preuve d’une riche imagination pour promouvoir les rencontres et l’accueil fraternel de l’autre dans sa légitime diversité. “Le péché de notre division est très grave : j’éprouve le besoin d’accroître notre disponibilité commune à l’Esprit qui nous appelle à nous convertir, à accepter et à reconnaître l’autre dans un respect fraternel, à accomplir de nouveaux gestes courageux, capables de supprimer toute tentation de repli. Nous ressentons la nécessité d’aller au-delà du degré de communion que nous avons atteint jusqu’ici” OL 17).

“Des gestes concrets” (OL 19) doivent être posés pour témoigner de la catholicité de l’Église : être unis dans le service des hommes [13], progresser dans “la compréhension réciproque” (OL 24) en favorisant “la connaissance des trésors de foi des autres”(OL 22) [14], favoriser “la fréquentation réciproque” tant au niveau de la vie spirituelle - et là Jean-Paul II adresse un appel pressant aux monastères “en raison des nombreux points qui unissent l’expérience monastique en Orient et en Occident” - qu’au niveau de la recherche théologique pour progresser ensemble dans la compréhension harmonieuse du mystère de Dieu [15]. Le texte de OL est encore parsemé de bien d’autres “gestes concrets” qu’il m’est impossible de mentionner dans le cadre de cet article. J’attire néanmoins l’attention sur la fin du n. 25. Après avoir félicité les initiatives de pèlerinages communs, Jean-Paul II ouvre une nouvelle porte spirituelle sur le chemin de l’unité : “Parvenir à la reconnaissance commune de la sainteté des chrétiens qui, au cours des dernières décennies, en particulier dans les pays d’Europe de l’Est, ont versé leur sang pour l’unique foi dans le Christ, constituerait un acte d’une grande signification” (OL 25).

Par toutes ces suggestions concrètes, il ne s’agit pas d’ouvrir la voie à un nouvel activisme œcuménique. L’unique Église du Christ ne peut surgir d’un consensus humain. Elle est née du côté transpercé de son Seigneur. L’unité est don de Dieu qui appelle tout homme et tout l’homme à une conversion radicale et à une créativité renouvelée. “Aujourd’hui, nous sommes conscients que l’unité se réalisera de la façon et au moment où le Seigneur le voudra, et qu’elle exigera l’apport de la sensibilité et de la créativité de l’amour, allant peut-être même au-delà des formes connues au cours de l’histoire” (OL 20).

Le monachisme comme exemplarité de la vie baptismale. Analyse de OL 9 à 16

“En ce qui concerne le monachisme, étant donné son importance pour le christianisme d’Orient, nous désirons qu’il refleurisse dans les Églises orientales et que tous ceux qui se sentent appelés à œuvrer pour ce renforcement soient encouragés. Il existe en effet un lien intrinsèque entre la prière liturgique, la tradition spirituelle et la vie monastique en Orient. C’est précisément pour cela que, pour eux aussi, une reprise convenablement organisée et motivée de la vie monastique pourrait conduire à une véritable floraison ecclésiale. Il ne faut pas penser que cela diminuerait l’efficacité du ministère pastoral, lequel au contraire sera renforcé par une aussi forte spiritualité et pourra retrouver ainsi sa place idéale. Ce souhait concerne également les territoires de la diaspora orientale, où la présence de monastères orientaux apporterait une plus grande solidité aux Églises orientales de ces pays, fournissant en outre une précieuse contribution à la vie religieuse des chrétiens d’Occident” (OL 27) [16].

Déterminer avec précision ce “lien intrinsèque” qui, en Orient, existe “entre la prière liturgique, la tradition spirituelle et la vie monastique” est vraiment l’objectif principal des numéros 9 à 16 de OL. Véritable épicentre de la lettre, ces paragraphes recèlent une très riche contemplation de l’offrande monastique telle qu’elle est vécue dans les Églises d’Orient depuis des siècles. Mais il ne s’agit pas ici d’absolutiser un état de vie ecclésiale. Bien au contraire, la vie monastique apparaît comme un lieu particulièrement propice à une saine compréhension de la vie baptismale [17]. Elle est un “sommet particulier” à partir duquel il est plus aisé de distinguer les principaux traits du christianisme d’Orient. Le monachisme oriental, par la communauté d’expérience spirituelle qui le relie à la vie des moines d’Occident, demeure aussi “un admirable pont de fraternité, où l’unité vécue resplendit même davantage que dans le dialogue entre les Églises” (OL 9).

Homme d’une Parole (OL 10-11)

“Le point de départ de la vie du moine est la Parole de Dieu” (OL 10). Reçue comme une invitation à tout quitter, la Parole est aussi vécue comme le pain à partager entre frères et à assimiler dans une lente rumination. La prière liturgique “qui sanctifie le temps” est un lieu privilégié pour ce partage de la Parole qui fait vivre. “Continuation de la Parole lue”, la liturgie culmine dans la célébration de l’Eucharistie dans laquelle la Parole “redevient événement” (ibid.). L’expérience liturgique de la Parole de Dieu donne au moine de découvrir toute “la potentialité salvifique” (OL 11) de la création. La terre attend la visite du Verbe de Dieu. Visitée en profondeur, la réalité du cosmos est transfigurée. Elle “est rendue pleinement théophorique, c’est-à-dire capable de nous mettre en relation avec le Père” (ibid.).

Les liturgies orientales favorisent grandement cette compréhension du cosmos. Le mystère de l’Économie divine est célébré par tout homme. La corporéité devient partie intégrante de la célébration liturgique, dont la beauté a une part essentielle dans la conversion de tout le cosmos.

Vérité et humilité (OL 12-13)

La vie du moine est mue par la contemplation de la face du Christ. Avec humilité, le moine se tient devant la face du Seigneur qu’il apprend à connaître. “Le regard progressivement christifié” (OL 12) permet de discerner la discrète présence de l’Aimé au cœur de sa création. Ce chemin de contemplation passe par les pleurs du cœur devant la vision de son propre péché et de la merveilleuse miséricorde du Seigneur toujours pardonnante. Le cœur purifié par les pleurs, le moine apprend à vivre “en harmonie avec le rythme de l’Esprit” (ibid.).

Mais cet apprentissage ne se fait pas seul. Dans un mouvement de confiance et de vérité dans le dialogue, le moine ouvre son cœur à un père spirituel qui l’aidera “à trouver le chemin qui mène au royaume” (OL 13). Cette paternité spirituelle est un “vrai charisme” donné par le Seigneur à son Église. Le père se tient présent comme témoin de l’appel de Dieu et gage certain de la grâce.

Témoin de l’Homme-Dieu (OL 14-15)

“Quelle que soit la modalité que l’Esprit lui réserve, le moine est toujours essentiellement l’homme de la communion” (OL 14). Dans son anachorèse fondamentale, le moine retrouve le monde et apprend à le porter dans une intercession de tous les instants [18]. Ce service de l’humanité revêt des visages multiples, selon les inspirations de l’Esprit, mais toujours il s’agira de témoigner du miracle de l’incarnation du Verbe qui, par philanthropie, a assumé toute chair. La personne humaine ne se comprend intégralement qu’à la clarté du Christ. “L’humanité a été assumée par le Christ sans qu’elle fût séparée de sa nature divine et sans confusion et l’homme n’est pas livré à lui-même lorsqu’il tente, de mille façons, parfois déçues, une impossible ascension au ciel” (OL 15). Le moine, par sa vie donnée et assumée, est envoyé témoigner de cette réalité de l’incarnation qui fait de la personne humaine “un tabernacle de gloire”. En lui, “connaissance et participation constituent donc une réalité unique” (ibid.). Transformé par l’expérience personnelle du Verbe qui vient assumer sa pauvre chair, le moine a une Parole à donner au monde.

Un silence chargé d’une présence adorée (OL 16)

Témoin de la Parole, le moine est aussi homme de silence. “Plus l’homme grandit dans la connaissance de Dieu, plus il le perçoit comme mystère inaccessible, insaisissable dans son essence”(OL 16). Le toujours-autre invite à une adoration pleine de respect et d’émerveillement qui laisse une large place au silence du cœur. Dans le recueillement, le moine apprend à rencontrer la présence de l’amour qui transforme les cœurs.

“Nous devons confesser que nous avons tous besoin de ce silence chargé de présence adorée : la théologie, pour pouvoir mettre pleinement en valeur son âme sapientiale et spirituelle ; la prière, pour qu’elle n’oublie jamais que voir Dieu signifie descendre de la montagne avec un visage si rayonnant qu’il faut le couvrir avec un voile (cfr.Ex 34,33) et pour que nos assemblées sachent faire place à la présence de Dieu, évitant de se célébrer elles-mêmes ; la prédication, pour qu’elle ne s’imagine pas qu’il suffit de multiplier les paroles pour attirer à l’expérience de Dieu ; l’engagement, pour renoncer à s’enfermer dans une lutte sans amour ni pardon” (OL 16).

En guise de conclusion : ignorer l’Orient, c’est presque ignorer l’Église

“L’Église du Christ est une ; s’il existe des divisions, il faut les dépasser, mais l’Église est une, l’Église du Christ entre l’Orient et l’Occident ne peut être qu’une, une et unie”(OL 20) [19].

La lettre Orientale Lumen apparaît comme le fruit de cette certitude. Dans un style chaleureux et ému, Jean-Paul II, “fils d’un peuple slave” (OL 3), affermit ses frères et sœurs catholiques et les invite à un plus grand zèle œcuménique, chacun là où il se trouve. Il déploie toute la beauté de la tradition orientale afin de susciter l’envie de connaître les richesses toujours nouvelles du patrimoine vivant de l’Église indivise.

L’urgence de l’unité est motivée par les questions de nos contemporains en mal de sens. L’Orient, ainsi que l’Occident, possède une réponse d’actualité à tous ces questionnements. Mais cette réponse ne portera tous ses fruits de conversion que si elle est proclamée dans l’harmonie et l’unanimité. Le monde a besoin de ce témoignage de frères qui s’aiment. Si “nous avons presque tout en commun” (OL 3), il est grand temps que le scandale de nos divisions disparaisse comme le Seigneur le veut. Sinon “qu’aurons-nous à répondre à Dieu, quand il nous demandera compte de cette rupture avec nos frères, lui qui, pour nous assembler dans l’unité d’un même bercail, est descendu du ciel, s’est incarné, a été crucifié ?” [20].

“Ignorer l’Orient, c’est presque ignorer l’Église [21] !” Loin des situations crispées où Latins, Uniates et Orthodoxes se regardent avec méfiance et suspicion, nos Églises d’Europe occidentale ont un rôle important à jouer dans cette marche vers l’unité. Orientale Lumen insiste surtout sur la phase de connaissance mutuelle. Apprendre à nous connaître et à nous respecter les uns les autres dans nos diversités légitimes, c’est construire l’Église et hâter le temps de l’unité. Nous laisser pétrir par les traditions spirituelles de nos frères et pères d’Orient, c’est témoigner de l’unité de l’Esprit dans l’Église.

“Qui a été une fois saisi par l’angoisse de l’unité à retrouver, a perdu le droit de n’aller pas jusqu’au bout de sa loyauté, de ses efforts, de son courage et de l’absolu dans le don de soi.” [22] Puisse Jésus, l’Époux de l’Église, souffler son Esprit d’unité et de paix sur les enfants de Dieu dispersés ! Puisse le Seigneur du ciel et de la terre, le Sauveur de l’Église, susciter de nombreux chrétiens épris de l’unité de l’Église et de la beauté des Églises d’Orient ! Puisse le Père des miséricordes accepter les offrandes spirituelles de tous ses enfants qui donnent leur vie pour que le Règne vienne !

Fraternité de l’Assomption
21, rue des Braves
B-1080 BRUXELLES, Belgique

[1Cet engagement œcuménique du Concile eût été irréalisable sans la maturation amorcée depuis la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Les années 1930-40 furent d’ailleurs des moments de profonde conversion des consciences ecclésiales en matière œcuménique. L’effort et la patience de l’humble Père Couturier ne sont pas étrangers à ce progrès de l’Église. À son nom restera attachée la création de l’“Œcuménisme spirituel”, vaste mouvement de prière au sein de toutes les confessions chrétiennes et qui rassemble les priants dans une seule et unique “Communauté de la Prière sacerdotale du Christ” (Jn 17). L’œcuménisme acquérait enfin ses véritables moyens d’action : la prière, l’amour et le pardon. Sans cette longue maturation, bien des gestes auraient été impossibles. Ainsi, par exemple, ceux de Paul VI à l’orée de la dernière session du concile (29 septembre 1963) et à l’audience des observateurs (17 octobre), l’un et l’autre marqués, pour la première fois, par un mea culpa de l’Église catholique. (Cf. Maurice Vilain, L’Abbé Paul Couturier. Apôtre de l’unité chrétienne. Tournai, Casterman, 1964, 280 p.)

[2À ce souci d’œcuménisme qui colore tout le pontificat de Jean-Paul II, il faudrait rattacher l’effort de dialogue interreligieux ponctué par de grandes rencontres de prière (Assise, etc.).

[3Discours au Consistoire extraordinaire (13 juin 1994).

[4Dans cette 3. partie, les nn. 88 à 96 furent à juste titre remarqués. Consacrés au ministère d’unité de l’évêque de Rome, ils recèlent une avancée importante pour l’avenir du dialogue. “Je prie l’Esprit Saint de nous donner sa lumière et d’éclairer tous les pasteurs et théologiens de nos Églises, afin que nous puissions chercher, évidemment ensemble, les formes dans lesquelles ce ministère pourra réaliser un service d’amour reconnu par les uns et les autres” (95).

[5Leonis XIII Acta, 14 (1894), 358-370. Le texte latin suivi d’un commentaire en français se trouve également dans la Nouvelle Revue Théologique, t. XXVII (1895) 5-22.

[6Cf. NRT, ibid., 15.

[7Sur les 28 numéros de OL, voici ceux qui contiennent une mention explicite de ce leitmotiv d’évangélisation : 3, 4, 5, 7, 8, 11, 12, 13, 16, 19, 23, 28. Cette liste doit être complétée par toutes les allusions à ce principe essentiel du mouvement œcuménique.

[8À la fin de la lettre, le Pape s’adresse en termes très similaires à ses “frères Patriarches, Évêques, prêtres et diacres, aux moines et moniales des Églises d’Orient” : “Au seuil de ce troisième millénaire, nous entendons tous parvenir à nos Sièges le cri des hommes écrasés sous le poids de menaces graves et qui pourtant, peut-être inconsciemment, désirent connaître l’histoire d’amour voulue par Dieu. Ces hommes sentent qu’un rayon de lumière, s’il est saisi, peut éloigner les ténèbres de l’horizon de tendresse du Père” (OL 28).

[9La démarche de Jean Paul II est audacieuse. Alors que les Églises d’Orient sont souvent qualifiées de rétrogrades et taxées de tous les attributs fixistes possibles, le Pape affirme, avec force et conviction, que la démarche spirituelle et liturgique de ces Église-sœurs est éminemment actuelle et rencontre en vérité les questions et les besoins de nos contemporains.

[10De saint Irénée (IIe siècle) à nos jours, en passant par le théologien byzantin Nicolas Cabasilas (XVe siècle), l’Orient est pétri de cette contemplation du mystère économique : “Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu.”

[11Ces paragraphes sur le monachisme compris "comme exemplarité de la vie baptismale” seront analysés pour eux-mêmes dans la seconde partie de cet article.

[12“Nous avons appris toujours mieux que ce n’était pas tant un incident historique ou une simple question de prééminence qui avaient pu déchirer le tissu de l’unité, mais plutôt un éloignement progressif, de sorte que la diversité de l’autre n’était plus perçue comme une richesse commune, mais comme une incompatibilité” (OL 18).

[13“Exprimer des gestes de charité commune, l’un envers l’autre et ensemble envers les hommes qui sont dans le besoin, apparaîtra comme un acte éloquent immédiat”(OL 23). Ici encore, on retrouve l’omniprésent souci missionnaire qui constitue le leitmotiv de OL.

[14“Les fils de l’Église catholique connaissent déjà les voies que le Saint-Siège a indiquées pour qu’ils puissent atteindre cet objectif : connaître la liturgie des Églises d’Orient ; approfondir la connaissance des traditions spirituelles des Pères et des Docteurs de l’Orient chrétien ; prendre exemple sur les Églises d’Orient en ce qui concerne l’inculturation du message de l’Évangile ; combattre les tensions entre Latins et Orientaux et stimuler le dialogue entre catholiques et orthodoxes ; former dans les institutions spécialisées dans l’Orient chrétien des théologiens, liturgistes, historiens et canonistes qui puissent diffuser à leur tour la connaissance des Églises d’Orient ; offrir dans les séminaires et dans les facultés de théologie un enseignement adapté en ces matières, qui soit surtout à l’intention des futurs prêtres” (OL 24).

[15“Une autre forme de rencontre consiste dans l’accueil de professeurs et d’étudiants orthodoxes dans les universités pontificales et autres institutions académiques catholiques” (OL 25). Espérons que ce souhait pontifical suscitera de nouvelles réalisations dans nos instituts !

[16Bien que je ne puisse approfondir cette question ici, il serait bon de s’interroger sur les motivations de ces numéros 9 à 16, en particulier en ce qui concerne la vie religieuse en Occident. Quelle est donc cette “précieuse contribution à la vie religieuse des chrétiens d’Occident” (OL 27) ? La synthèse du monachisme oriental est-elle apte à revivifier une vie religieuse occidentale en mal d’identité ? Les lecteurs pourront relire la récente contribution du P. J.-M. van Parijs (“Pour un retour aux sources de la vie religieuse d’après le témoignage des Églises orientales” dans Vie consacrée, 1995, 158-165, ou encore la très suggestive note de la Congrégation pour les Églises orientales (“Monachisme oriental et vie consacrée” (ibidem, 249-254), qui campe un monachisme oriental paradigmatique de la fidélité nécessaire que la vie religieuse doit avoir envers l’Église et sa tradition vivante - dont l’Écriture et les Pères sont les deux membres inséparables.

[17“Le monachisme n’a pas été considéré en Orient uniquement comme une condition à part, propre à une catégorie de chrétiens, mais, de façon plus particulière, comme un point de référence pour tous les baptisés, selon les dons offerts à chacun par le Seigneur, se présentant comme une synthèse emblématique du christianisme” (OL 9 ; c’est moi qui souligne).

[18Pour le saint moine Silouane du Mont-Athos, “moine est celui qui prie et pleure pour le monde entier”.

[19Il s’agit en fait d’une citation extraite du discours adressé par Jean-Paul II aux professeurs de l’Institut pontifical oriental le 12 décembre 1993 (Osservatore Romano, 13-14 décembre 1993, 4).

[20Cette célèbre phrase de Bessarion est citée par Léon XIII dans l’encyclique Proeclara gratulationis (20 juin 1894). La traduction française est due aux éditions de la Bonne Presse (Actes de Léon XIII, t. IV, 90).

[21Edmond Bouvy, “Notre but” dans Échos d’Orient 1 (1897-1898) 257. Ce court article présentait les divers objectifs de la nouvelle revue des Pères de l’Assomption. En 1944, les Échos d’Orient devinrent la Revue des Études Byzantines. Cette phrase du P. Bouvy est citée par Albert Failler, “Le centenaire de l’Institut Byzantin des Assomptionnistes”, dans R.E.B. 53 (1995) 20.

[22Yves Congar, Chrétiens désunis. Principes d’un “Œcuménisme” catholique. Paris, coll. Unam Sanctam, Cerf, 1937, 3. En cette période d’effervescence œcuménique, il me semblait nécessaire de rendre hommage au regretté Père Congar. Par l’absolu de son don, il a longtemps soutenu l’effort œcuménique au sein de l’Église catholique.

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