Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Chasteté

Bernadette Delizy

N°1995-6 Novembre 1995

| P. 344-357 |

Le ton parlé, que l’on perçoit, comme en écho, dans l’interligne de ce beau texte, n’affaiblit pas, bien au contraire, la pertinence de cette réflexion très suggestive sur la chasteté consacrée. Bien en prise avec l’air de notre temps, informée avec beaucoup de justesse des approches des sciences humaines, confronté avec réalisme au vécu (parfois étonnant, toujours douloureux) de certains points aveugles, enraciné surtout dans une paisible et profonde expérience spirituelle du corps et de sa mise en œuvre apostolique, le chant des Béatitudes résonne admirablement dans cette contemplation du célibat pour le Royaume et dit, par conséquent, à tous la sereine certitude d’un bonheur en genèse et dont les arrhes sont déjà présentes dans nos vies.

La chasteté dans le célibat

Imprégnés de notre temps

Les conditions extérieures de réalisation de notre vie, comme le climat ambiant, ont beaucoup évolué depuis 30 ou 40 ans. Au sujet de la chasteté, chacun pourrait sans difficulté citer une foule d’exemples pris dans nos propres vies ou dans la société. Une simple citation suffira. Elle est tirée du premier paragraphe du chapitre “Du vœu et de la vertu de chasteté” des constitutions de ma congrégation. Ces constitutions ont été approuvées en 1925, elles ont servi de référence jusqu’en 1968 : “Le vœu de chasteté unit les âmes à Jésus-Christ. Cette union admirable demande des sœurs une pureté qui ne peut être comparée qu’à la pureté des anges”.

Aujourd’hui, il n’est guère question des anges, même si beaucoup s’intéressent aux OVNI ou aux extra-terrestres (cf. le film E.T.), même si beaucoup consultent des voyantes, essaient de faire tourner des tables ou croient à la réincarnation. Aujourd’hui, la publicité ne joue guère avec les anges. Elle met en valeur le corps. Elle éveille les sens par l’image, le son, le rythme des caméras, etc. La publicité s’appuie sur ce qui est en attente en nous : le désir de jouets des gosses (de la mi-octobre à Noël), le corps de la femme d’autant plus désiré qu’on crève de solitude ou de manque de relations, le désir de rester jeune, beau, souple... dans une société qui évacue la mort, le handicap. Le message publicitaire table sur ce qui caractérise les aspirations et les angoisses des hommes de son temps pour vendre du Le message publicitaire table sur ce qui caractérise les aspirations et les angoisses des hommes de son temps pour vendre du café, des chaussures, des vacances, de la lessive ou une voiture. Ne le lui reprochons pas, il ne fait que refléter et développer commercialement ce qui traverse nos façons d’être des vivants. Que nous le voulions ou non, nous baignons dans ce contexte ; nous en sommes imprégnés avant, pendant et après le message publicitaire. Ce n’est pas pour autant que dans nos vies quotidiennes de religieux et religieuses nous parlons de mettre en valeur le corps, le désir, l’éveil des sens, la jouissance. Pourtant, nous avons un corps, nous sommes êtres de désir, nous sommes faits de sens et de jouissance, nous sommes des êtres vivants.

Un corps. Acquiescer à notre corps

Un corps, c’est “extraordinaire”. C’est extraordinaire aussi ce qu’on fait “autour du corps” : l’ascèse des régimes avant de sortir sur les plages, la chirurgie, y compris esthétique, le jogging, l’embaumement du mort, les soins palliatifs, la mode. C’est extraordinaire un corps humain : la rencontre de deux cellules infiniment petites, puis une prodigieuse usine avec ordinateur permanent pour transformer un déplacement d’air en son intelligible, pour toucher, se mouvoir, avec un climatiseur gardant une température interne quasi constante autour de 37° sauf panne, avec une pompe cardiaque incessante, le renouvellement automatique des cellules, etc. Et cela pendant des années et des années, parfois plus de 100 ! Peu de programmations ratées et, au contraire, un formidable développement au cours des premiers mois et premières années. Sans oublier la pensée, le rire...

Comment ne pas dire avec la Genèse “Et Dieu vit que cela était bon” ? Comment ne pas évoquer aussi ce corps pris par Dieu lui-même jusque dans les entrailles de Marie ?

Ceci nous invite à prendre acte de notre corps avec tout ce que cela suppose d’infini respect pour ce qui constitue notre existence aujourd’hui. Nous avons l’âge de nos artères, disons-nous... Oui, acquiescer à notre réalité corporelle.

Un corps - Parole. Harmoniser corps et parole

Mon corps, ce sont mes yeux, mes mains, les mimiques de mon visage, mes gestes. Tout est moi jusqu’à la taille, la couleur des yeux et même ces cicatrices qui ont marqué ma vie. Tout y dit ma personne. Le corps est médiation du sujet. Dans ton regard, je lis ce que tu penses. À travers le bruit de ma démarche, tu sais que c’est moi qui arrive. De la façon dont cet homme et cette femme se tiennent l’un près de l’autre, on devine ce qu’ils sont l’un pour l’autre. À la manière qu’a sœur X ou frère Y de tourner la clef dans la serrure, on sait son humeur. Et le mourant qui ne sait plus parler, mais dont la main serre encore... À l’élève en classe, on signifie aussi quelque chose du regard... Et jusque dans la chapelle, cet agenouillement ou ce prosternement qui manifestent notre adoration. Le corps est parole. Quand je ne peux plus ou ne sait plus parler avec des mots, mon corps de chair et d’os dit par sa chair et ses os des mots imprononçables : phénomènes psychosomatiques. Quant aux discours qui ne prennent pas corps ? “Des mots, des mots, tout cela, il nous faut des actes” ! On en a tous assez.

Le corps est parole, jusqu’à ce corps que Jean a vu et touché : le corps du Verbe de Vie.

Prenons acte de ce que notre corps est parole. Parole qui dit ce que je suis, qui je suis. Parole qui parle à l’autre. Avec ce que cela suppose d’infini respect de ce que peut ou doit entendre l’autre. Avec ce que cela suppose d’infini respect de ce que je peux moi-même dire ou entendre de l’autre comme de moi-même. Entendre et dire avec des mots. Entendre et dire avec le corps.

Un corps - Relation. Ajuster corps, parole, relation

Un corps qui est parole. Corps qui est médiation et donc relation. Relation avec mes ancêtres à qui je ressemble tant par la couleur des yeux ou le bout du nez ! Relation avec mes voisins : mains serrées ou baiser pour se saluer, avancer vers eux ou les éviter, entendre leur cri ou leur tintamarre. Relations sexuelles aussi : faire un avec l’autre non dans la fusion mais dans la différence, la complémentarité des paroles et des corps donnés et reçus.

Le mensonge de la relation s’inscrit au cœur de la parole et du langage du corps : qu’il s’agisse du viol ou de tous les faux-semblants. Mensonge par rapport à soi-même ou par rapport à l’autre. Celui qui est trompé voit parfois la fausseté de la relation, plus encore, il interroge sur l’identité de celui qui trompe. La femme violée ne dit pas “cet homme a établi une fausse relation”, elle crie “c’est un...”. Et elle souffre aussi d’avoir été avilie, méprisée, elle.

Un corps - Personne. Attester le mystère de la personne

Quand le langage du corps et le langage de la parole sont dans le mensonge mutuel, la relation interpersonnelle est faussée. Plus que cela encore, l’identité des personnes est atteinte, ou du moins la reconnaissance de cette identité. Identité abîmée, tant du côté de celui qui porte le mensonge que du côté de celui qui reçoit le mensonge. Examiner une relation, c’est voir en quoi notre corps et nos paroles disent la même chose. C’est aussi voir en quoi notre corps et nos paroles sont à l’unisson de la relation que nous voulons avoir et donc à l’unisson de notre, de nos identités profondes. Dans le n° 154 de la revue Christus, intitulé “Insolite chasteté”, Claude Flipo écrit : “La chasteté est ce qui donne aux relations humaines leur clarté et leur chaleur et permet aux personnes de se reconnaître dans le respect de leur être le plus intime”. Il y a là tout un jeu de proximité et de distance : reconnaître dans le respect, clarté et chaleur. Dans ce même numéro, Régine du Charlat écrit : “Il y a chasteté chaque fois que, par le geste et la parole, une personne est aimée pour elle-même avec respect, gratuité, désintéressement. Chaque fois que l’amour porté à quelqu’un n’empêche pas d’aller à un autre, à tous les autres. Chaque fois que, au cœur d’une relation aux personnes et aux choses, on est capable de laisser ce je ne sais quoi de réserve et de distance qui creuse la place du plus réel, du corps de résurrection”.

Oui, la chasteté est contemplation du mystère de la personne dans tout ce qu’elle a d’infiniment unique, d’infiniment fragile, d’infiniment merveilleux, d’infiniment respectueux. Contemplation de chaque personne. Contemplation de toutes les personnes. Une contemplation dont la vérité s’inscrit dans la chair.

Chasteté

Cette contemplation dont la vérité s’inscrit dans la chair m’amène à évoquer la “contemplation de l’Incarnation” proposée par saint Ignace dans les Exercices. Certains d’entre vous la connaissent sans doute. Il s’agit de contempler les trois personnes divines regardant toute la surface de l’univers, remplie d’hommes. Leur variété de costumes, d’attitudes, les uns blancs, les autres noirs, les uns en paix, les autres en guerre, les uns bien portants, les autres malades, etc. Tous les peuples dans un si grand aveuglement, qui meurent et descendent en enfer.

Après avoir regardé, Ignace invite à entendre. Entendre les hommes. Entendre les trois personnes de la Trinité décider dans leur éternité que la seconde personne se ferait homme pour sauver le genre humain. “Et le Verbe s’est fait chair”, dit saint Jean. Une chair semblable à la nôtre. Une chair témoin de la tendresse de Dieu pour tout homme. Une chair dont la signature d’amour désintéressé est gravée sur le gibet de la croix. C’est là que tout homme est appelé à puiser la Vie, en abondance. Là, dans le cœur de la Trinité. Là, au sein de l’amour inouï de Dieu pour sa création. Là, dans la décision et la réalisation de l’incarnation pour sauver le genre humain. Quelle que soit notre situation, célibataire ou marié, laïc, religieux ou prêtre, le baptême nous invite à vivre en fils du Père, à répondre à l’amour du Père et du Fils, à laisser l’Esprit envahir nos corps d’hommes et de femmes. Nos désirs ont besoin de salut pour être orientés selon le cœur de Dieu. Domination, pouvoir sur nous-mêmes ou sur les autres, convoitise sont en attente du salut. Seul l’accueil du salut, seule la vie dans l’Esprit peuvent donner de vivre, à la manière du Christ, un amour chaste à travers et par nos corps, nos paroles, nos relations et jusque dans le mystère même des personnes.

Je l’ai dit à l’instant, je le redis : la chasteté est un programme de vie pour tout homme, toute femme. Elle est un art de vivre l’amour.

Célibat

Religieuses et religieux, par le vœu de chasteté, nous nous sommes engagés à vivre la chasteté dans le célibat.

Notre célibat est marqué par le choix avant, et la réalisation effective ensuite, de la mort à la relation privilégiée avec un homme ou une femme. Il est marqué par le choix avant, et la réalisation effective ensuite, du renoncement à la paternité ou à la maternité comme aux relations sexuelles. Ce sont des morts à des choses bonnes ! Ces morts s’inscrivent dans nos vies en creux. Elles blessent parfois nos corps comme une absence. Elles atteignent nos affectivités. Elles touchent nos besoins d’être aimés, être aimés pour nous-mêmes, être aimés préférentiellement... et jusque dans notre corps. Elles concernent aussi nos désirs d’une survie de ce que nous sommes, au-delà de notre mort. Oui, le célibat est mort. Le nier est sans doute être dans l’illusion d’une façon ou d’une autre.

Mais le célibat n’est pas que mort. Il est mort à cause et pour la cause d’une vie.

“Lâchant leurs filets, ils le suivirent”. Ils le suivirent à cause du coup de filet, coup de filet réussi grâce à sa parole. Oui, c’est la parole du Seigneur qui nous fait vivre autrement les rapports hommes-femmes, le rapport à la fécondité. Parole qui passe par nos sens : nous la lisons, nous l’entendons, nous la goûtons, elle brûle nos cœurs. Elle provoque en nous la paix, la joie, l’élan et même l’amour des autres, et jusqu’au retournement de nos vies, la guérison. L’amour de Dieu révélé en Jésus-Christ est sève en nos sarments. Il touche notre affectivité, notre intelligence, notre volonté au point d’orienter notre désir vers le toujours de la rencontre, vers le toujours de l’Amour reçu et de l’amour offert en retour. Désir du silence, désir du tête-à-tête avec lui, de lui, par lui ; désir de tout réorienter, de tout mettre en relation avec lui, même notre faiblesse et notre péché. Désir qui est nôtre, désir qui est de nous... et dont nous savons que lui, Dieu, en est à la fois la source et le but.

“Venez à ma suite. Je vous ferai pêcheurs d’hommes”. Savaient-ils ce que cela signifiait être pêcheurs d’hommes ? Mais ils l’ont suivi. Suivre le Christ, vivre comme lui de l’amour du Père, pour l’amour des frères. N’être que cela. Un corps, une parole, une personne... livrés à l’amour du Père, livrés à l’amour des frères. Un amour offert - corps et âme, dirions-nous- à la vie du Père, à la vie de tous. Prétention de notre part ? Non ! La source de cette espèce de folie n’est pas nôtre. La source est appel glissé au cœur de la brise légère, appel : “Ne crains pas, l’Esprit viendra sur toi... tout est possible à Dieu”. Cet amour reçu et offert est fécondé par l’Esprit. Oui, il y a une connivence entre le célibat pour le Christ et le mystère de l’Incarnation en Marie. Par l’Esprit, par l’Esprit seul, notre corps, notre cœur, nos paroles, nos gestes, nos regards peuvent devenir signes visibles de l’amour invisible qui nous habite. Ils sont le fruit du trésor qui habite notre cœur et le libère : “Si quelqu’un m’aime, mon Père l’aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure”.

Dans ce double mouvement de mort à cause d’une vie et de mort pour la cause d’une vie, jaillit la vie : ébauche et espérance des temps nouveaux, du royaume. Notre sexualité, notre affectivité, nos relations, nos capacités d’aimer sont appelées à traverser la mort et la résurrection de Jésus. Le célibat pour le Christ a bien quelque chose à voir avec la résurrection des corps.

Vivre le vœu

Le vœu de chasteté, engagement à vivre la chasteté dans le célibat, concerne notre façon de vivre et la relation à Dieu et la relation aux frères, comme d’ailleurs la relation à nous-mêmes ; il concerne donc la foi et la charité. En cela, il peut être un signe d’espérance pour le monde ; encore faut-il ne pas se gargariser de paroles !

Être lucide

La lucidité n’est pas rigidité, scrupule ou banalisation. Être lucide, c’est être attentif. Prêter attention à ce qui se passe en notre corps, en nos paroles, en nos relations, en notre personne même, en notre foi. C’est un travail patient. Les verbes employés dans les paragraphes précédents l’indiquaient : acquiescer à son corps, harmoniser corps et parole, ajuster corps, parole et relation, attester le mystère de la personne.

Travail patient en soi, travail patient dans la relation avec les autres, à la manière d’un orchestre où chaque musicien règle son instrument puis s’accorde avec les autres. Tant de choses entrent en ligne de compte ici : physique, psychisme, spirituel, relationnel, imaginaire, affectivité, besoin du corps, sans oublier le souci pastoral, la relation à la communauté, notre vocation, et notre histoire personnelle.

Être réaliste

Les pulsions ne se gouvernent pas comme un régiment. Les pulsions ne sont pas péchés en soi. Qu’est-ce que je fais de mes pulsions ? Vous voyez le tableau, si on tuait tous ceux pour lesquels il nous est arrivé de dire ou de penser : “je le tuerai” !

Tomber amoureux ? Cela peut arriver. Qu’est-ce que je fais de ce qui m’arrive et que d’ailleurs je n’ai peut-être pas du tout cherché ? Ou encore, qu’est-ce que je fais de ce qui arrive à l’autre, si l’autre est manifestement amoureux de moi ? Connaître ses fragilités ou celles des autres, respecter les limites de l’autre comme les siennes, savoir ne pas s’exposer soi-même, ne pas provoquer l’autre... c’est être réaliste. C’est aussi être réaliste que de ne pas vivre dans la peur du mal. Être réaliste c’est également - de façon ordinaire et tout particulièrement dans les moments difficiles - savoir prendre du bon temps, se faire plaisir sur un point ou sur un autre. L’ascèse est très importante, mais elle est déviance si on cherche à tout dominer en soi... ça craque de partout ! Il est des efforts de carême qui peuvent consister à dormir davantage, pour réordonner sa vie. Oui, être bon pour soi, c’est important. Et ce peut être tout aussi réaliste d’exercer son cœur à la louange pour tant d’amour autour de nous, dans le monde, et parfois même envers nous personnellement.

Le vœu de chasteté nous invite à une vigilance pour orienter tout notre être vers la vie, vers l’amour de Dieu et des frères, sans s’oublier soi-même : “aimer son prochain comme soi-même” ! Vigilance qui est “abandon entre les mains du Seigneur”. Qu’est-ce qui libère davantage mon cœur, mon être à la fois pour le cœur à cœur avec le Seigneur, et en même temps pour l’amour désintéressé de l’autre, de tout autre ? Quels types de repos, de loisirs, de contacts, de ressourcement, d’attitude, de parole, d’écoute, de liens à la famille, etc. favorisent la réalisation de ma vocation et de ma mission de frère ou de sœur de telle ou telle congrégation ?

Repérer les aveuglements

Être réaliste, c’est aussi repérer les aveuglements. Jeannine Marroncle, dans le numéro de Christus cité plus haut, donne quelques exemples de situations, parmi ceux-ci :

  • Telle religieuse prend la pilule : elle est “protégée” de conception. Son ami prêtre (ceci bien entendu est une histoire vraie) considère qu’ils sont ainsi fidèles à leur vœu de non procréer. Ils y ont renoncé, disent-ils, mais ils ne peuvent renoncer l’un à l’autre.
  • D’autres, sous le (fallacieux) prétexte de goûter la tendresse de Dieu, se livrent à des caresses qui les émeuvent fort. Ils balancent entre diverses attitudes, tantôt disent que “tout est clair”, tantôt se disent “paniqués”.

Si nous réfléchissions à ces situations à tête reposée, sans y être impliqués, peut-être dirions-nous : ces caresses sont-elles, pour l’un comme pour l’autre, la manière la plus appropriée d’être signe du Dieu amour et de l’être pour tous ? Jésus, lui, n’a pas caressé la femme adultère pour lui révéler la tendresse de Dieu. Ou bien encore : prendre la pilule pour ne pas procréer alors qu’on a des relations sexuelles, en se justifiant de vivre le célibat puisque le célibat, c’est ne pas avoir d’enfant, est-ce vraiment sérieux ?

Mais si nous étions nous-mêmes concernés, pourrions-nous dire autre chose que ces personnes dont parlait Jeannine Marroncle ? Ces exemples témoignent de l’aveuglement dans lequel nous pouvons être parfois, parce qu’il y a distorsion entre notre faire et notre être profond. On ne peut supporter cette déchirure en nous, alors on la nie ou on la justifie, et de quelle manière ! En psychologie, on appelle cela le “déni” ; c’est différent du mensonge : ici on ne peut voir la vérité en face, on ne peut donc pas la dire.

Mais nos aveuglements sont bien plus subtils, ordinairement. Quelques exemples :

  • Un agenda, un itinéraire constitués en fonction de la présence ou de l’absence de X ou Y (pas obligatoirement quelqu’un du sexe opposé d’ailleurs) à ce moment-là ou en ce lieu-là, quand X ou Y occupent déjà une partie ou la totalité de mes pensées et de mes rêves. Est-ce vraiment le meilleur service de l’Église et des hommes ? Peut-être oui, peut-être non.
  • Des responsabilités toujours plus recherchées, est-ce vraiment pour que les autres soient libérés ? Peut-être oui, peut-être non.
  • Une communauté à laquelle on participe de moins en moins, est-ce vraiment pour motif pastoral, apostolique ou médical ou je ne sais quoi ? Peut-être oui, peut-être non.
  • Une insistance répétée auprès de telle ou telle personne pour qu’elle fasse ce qui serait tellement bien pour elle. Est-ce vraiment pour stimuler sa liberté ? Peut-être oui, peut-être non.
  • La prière impossible (impossible dans le temps ou impossible à cause de mon cinéma intérieur). En ai-je parlé avec mon accompagnateur spirituel ou mon supérieur ?
  • L’amour du petit, du faible, du pauvre - tellement dans la ligne d’aimer avec le cœur de Dieu - me conduit-il à aimer davantage le riche, l’arrogant, celui à qui tout réussit ?

Repérer les aveuglements, c’est advenir à la lumière, c’est pouvoir et oser appeler un chat “un chat”. “Oui, je me masturbe”. “Oui, je suis amoureux ou amoureuse”. “Oui, je suis tenté (e) par l’homosexualité”. “Oui, je cherche à imposer mes idées”. “Oui, j’en ai assez de la communauté”. “Oui, je fuis la prière”. “Oui, je passe mon temps avec les livres ou avec X ou Y”. “Oui, je me réfugie dans l’alcool”.

Ce chemin vers la reconnaissance de ce qui est, ce passage à l’acquiescement à la réalité peuvent être lents ou fulgurants. Quelle qu’en soit la durée, laissons alors ces deux versets de saint Jean éclairer notre route : “Celui qui fait la vérité vient à la lumière”, “Dieu est plus grand que notre cœur, quand bien même notre cœur nous condamnerait, Dieu lui-même ne nous condamnera pas”.

Reconnaître la présence de l’imaginaire

Être réaliste, c’est également reconnaître la présence de l’imaginaire. Pour ne pas tomber dans le catalogue des interrogations, je vous emmène chez les Pères du désert. Voici ce qui arriva à Abba Olympios :

Abba Olympios, celui des Cellules, fut attaqué par la fornication. Et sa pensée lui dit :« Va et prends femme ». Il se leva, fit de la boue, en modela une femme et se dit : « Voici ta femme ; il faut donc que tu travailles beaucoup pour la nourrir ». Et il travailla en se donnant beaucoup de mal. Le jour suivant, faisant de nouveau de la boue, il se modela une fille et dit à sa pensée : « Ta femme a engendré ; il te faut travailler davantage afin de pouvoir nourrir et vêtir ton enfant ». Ainsi faisant, il s’épuisa et dit à sa pensée : « Je ne peux plus supporter cette fatigue ». Et elle dit : « Si tu ne peux supporter ta fatigue, ne cherche plus de femme ». Et Dieu, voyant sa peine, supprima de lui le combat et il eut du repos. (Apophtegmes des pères du désert).

Voilà un homme qui n’a pas pris longtemps ses désirs pour la réalité, ses rêves pour la réalité. L’humour est une arme extraordinaire, quand il s’adresse à nous-mêmes. Il est bon de ne pas compter uniquement sur soi et de faire la clarté avec quelqu’un.

Faire la clarté avec un autre

Oui, il importe de faire la clarté avec un autre, tout particulièrement lorsque nous prenons conscience ou lorsque quelqu’un essaie de nous faire prendre conscience que quelque chose ne sonne plus juste dans notre orchestre. Si l’on veut prendre distance par rapport à soi-même, le bon sens et la sagesse invitent à réfléchir avec son accompagnateur spirituel ou son supérieur ou un psychologue, un médecin, une personne qui ne jugera pas mais saura aider à reconnaître le bon grain de l’ivraie. Inutile d’aller voir l’un puis l’autre, et encore un autre qui enfin nous confirmera. Ce qu’on cherche alors c’est la confirmation, et non la réflexion. Inutile d’aller immédiatement voir la personne avec qui il y a pour nous une fausse note possible ou tout à fait réelle. Non, il faut d’abord accorder son propre instrument. Ignace, dans les règles de discernement, dit que le démon préfère rester caché et s’enfuit dès qu’il est démasqué. Cela est vrai aussi de notre imaginaire en folie !

Une connivence avec

Comme art de vivre l’amour,
le vœu de chasteté est tout particulièrement de connivence avec
le sacrement de réconciliation,
ce lieu de l’amour donné, redonné, donné au-delà du don sans cesse,
lieu de l’amour reçu aussi.

Comme art de vivre dans un corps habité par l’Esprit,
le vœu de chasteté est tout particulièrement de connivence avec
Marie,
je l’ai déjà dit.

Comme art de vivre à la suite du Fils de Dieu
qui a pris chair de notre chair et a aimé jusqu’à donner sa vie, le vœu ce chasteté est tout particulièrement de connivence avec l’Eucharistie.

Comme art de vivre l’alliance entre Dieu et les hommes,
le vœu de chasteté est tout particulièrement de connivence avec l’Église,
et cette première cellule d’Église qu’est pour nous la communauté religieuse, une communauté qui est école d’amour.
“À cet amour que vous aurez les uns pour les autres, on vous reconnaîtra pour mes disciples”.

7 rue Poulletier
F-75004 PARIS, France

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