Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La 34e Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus

Marcello Azevedo, s.j.

N°1995-5 Septembre 1995

| P. 276-299 |

Il peut paraître inconvenant, ou pire présomptueux, de faire connaître publiquement ce qui reste d’abord un événement de grâce pour l’institut lui-même qui en est l’objet. Mais sollicités de divers côtés à passer outre à ces justes réticences, nous donnons ce beau et très vivant “journal” de la 34e Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus. Nous souhaitons qu’il soit comme le simple témoignage fraternel d’une démarche de discernement, comme la description d’un itinéraire, dans l’espoir que ce texte pourra en “aider d’autres” (comme aimait à le dire Ignace au sujet de ses propres écrits) à ce moment où la vie consacrée se trouve comme à nouveau “à la croisée des chemins” [2].
Rome, du 5 janvier au 22 mars 1995.
Notes d’un participant : Marcello Azevedo, s.j. Traduction de Bernard Pottier, s.j. Pour faciliter aux non-jésuites la compréhension de l’une ou l’autre formule ou allusion trop elliptique, la rédaction a apporté quelques précisions ou explicitations que ne comportait pas cette excellente traduction du texte du P. Azevedo.

Début janvier 1995. L’aéroport Léonardo da Vinci, à Fiumicino-Roma, voit passer près de 200 jésuites, provenant de soixante pays. C’étaient des membres de la 34e CG de la Compagnie de Jésus. Lors de la précédente (33e CG), en 1983, fut élu l’actuel Supérieur Général, le Père Peter-Hans Kolvenbach. Il succédait au Père Pedro Arrupe, élu à la 31e CG, en 1965, un homme qui a marqué son époque, et qu’un grave accident de santé écarta du gouvernement en 1981.

J’ai participé à trois CG : la 31e, la 33e et la 34e. De ces trois congrégations, la première et la seconde eurent à élire un Préposé. Mais à la 31. revint aussi la tâche immense de l’actualisation demandée aux instituts de vie religieuse par le motu proprio Ecclesiæ Sanctæ de Paul VI (1966), pour mettre en œuvre les consignes de Vatican IL Comme déjà la 32e CG (1974-1975), cette 34. (1995) s’est occupée des grands thèmes de la vie de la Compagnie dans le monde et dans l’Église. D’autres instituts religieux appellent Chapitre général ce qu’est pour les jésuites la CG. Dans ces instituts, les Chapitres généraux se réunissent à des intervalles réguliers, tous les six ans par exemple. La Compagnie de Jésus élit un Supérieur Général à vie. Ses CG se réunissent, soit pour son élection, soit lorsque le Père Général les convoque. Donc pas de périodicité régulière.

Depuis l’approbation de la Compagnie par le Pape Paul III, en 1540, n’ont eu lieu que trente-quatre CG, dont huit non nécessitées par une élection.

Le Préposé Général, assisté de ses conseillers et auxiliaires, exerce le gouvernement ordinaire, comprenant, avec le rôle de “l’exécutif”, une fonction législative dans les limites des Constitutions et des Décrets des CG. Le pouvoir législatif suprême, sous l’autorité du Saint-Siège, revient à la CG, qui est également dotée du pouvoir exécutif à titre extraordinaire. Depuis le temps de saint Ignace et suivant les directives qu’il a laissées dans les Constitutions, les CG élaborent les principales lois qui règlent la vie des jésuites. Elles sont amenées par les circonstances à prendre certaines décisions majeures, à évaluer les activités apostoliques de l’ordre, à marquer de grandes orientations quant à la “manière de procéder”.

La composition de la 34e CG

Sont membres de droit de la CG le Père Général, qui la préside, ses principaux conseillers et auxiliaires, les Préposés de Provinces (Provinciaux ; la Province est une division territoriale et juridictionnelle, un peu comme un département dans un pays) ; les autres membres sont élus par les différentes Provinces dans leurs assemblées respectives (Congrégations Provinciales). Conformément aux normes remaniées par la 3e. CG (1983), le total des membres de la 34e se monta à 223. De ce nombre, 35 venaient de l’Inde, 31 des États-Unis, 19 d’Espagne et 10 du Brésil. Les autres groupes nationaux comptaient moins de 10 personnes. D’ailleurs les membres d’une CG, même si on les appelle “délégués”, ne vont pas y “représenter” leur Province mais tout considérer du point de vue de la Compagnie en sa totalité.

Pour la première fois, des jésuites non prêtres - sept Frères convoqués par le Père général - participèrent à la CG.

Celle-ci fut aussi la première à comprendre un groupe important de l’Orient, formé par les envoyés de l’Asie. Le développement de la Compagnie dans ce continent aura des répercussions toujours plus grandes dans un institut qui jusqu’aujourd’hui était principalement occidental, bien qu’il ait toujours connu, depuis le temps de saint Ignace, une présence active en Orient. Autre fait nouveau : ont pu venir librement les jésuites des provinces de l’ex-bloc socialiste de l’Europe de l’Est, comme aussi de la Chine, du Vietnam et de Cuba. Les Pères de Madagascar et du Zaïre étaient tous des autochtones. D’autres pays d’Afrique étaient encore représentés en bonne partie par des jésuites occidentaux qui s’y dévouent.

Pluralité culturelle

Avec son caractère international, la 34e CG a vécu, en abordant et en traitant les différents thèmes, une riche expérience de pluralité culturelle et d’inévitable pluralisme. Le labyrinthe linguistique rendit difficile, mais non impossible, une fraternelle communication interpersonnelle. Les manières de voir et de comprendre les réalités concrètes et les objectifs variés se révélèrent très différentes, vu les contextes et les présupposés culturels, ainsi que les histoires et les traditions respectives.

La forte présence asiatique nous fit sentir les problèmes d’un catholicisme minoritaire au milieu de religions millénaires intimement imbriquées dans les cultures où baignent les deux tiers de l’humanité. C’est le cas de l’Inde, du Sri-Lanka, du Sud-Est asiatique... Les asiatiques nous apportaient leur désir ardent d’une évangélisation inculturée et leur perplexité face à une colonisation et à une évangélisation demeurée occidentalisante au cours des cinq derniers siècles. De là, pour les populations autochtones, l’étrangeté actuelle du christianisme, qui fait obstacle à l’unité culturelle et à la présence chrétienne dans les contextes nationaux, malgré l’influence socio-éducative de cette minorité chrétienne.

Même les conversations informelles, dans les couloirs ou à table, faisaient surgir immédiatement les questions majeures. Certaines, d’ordre théologique, christologique et ecclésiologique, comme en Inde. D’autres dramatiques, comme les massacres en Afrique (Rwanda, Burundi, Angola, Mozambique). Nous ressentions très vivement l’énigme de l’islam, fondamentaliste ou non, présence religieuse toujours plus active, au Moyen-Orient, en Afrique, au Pakistan, en Malaisie, en Indonésie. Non moins complexe, dans l’ensemble du monde, mais surtout en Amérique latine, la situation d’injustice, d’exclusion, de pauvreté et d’oppression de masses d’êtres humains.

Dans le monde appelé occidental et moderne, se manifestent à la fois des tensions et des convergences entre les États-Unis et l’Europe, arrivés à des degrés divers de modernité : on observe une économie globale, une abondance de biens et de plaisirs, en même temps qu’un chômage structurel et des crises profondes sur les plans éthique et politique.

La description de l’Europe de l’Est faite par les jésuites des anciens pays socialistes attira notre attention. Ils ont vécu et ont donné leur vie pour des formes de vie religieuse déjà bien distantes du modèle occidental post-conciliaire. D’où une perplexité : comment s’affranchir d’un passé, pour lequel on a lutté, pour lequel on est mort, alors qu’on est incertain devant un autre profil de la vie religieuse et jésuite, qui n’est pas encore clair ni suffisamment éprouvé ?

Si l’on entendait parler plus de cent langues dans ce corps multiforme, trois seulement étaient considérées comme langues officielles : l’anglais, l’espagnol et le français. Pour ces trois langues, étaient assurées des traductions simultanées ; tous les documents, travaux, orientations et informations de la 34e CG, tant pour les séances plénières que pour les commissions, étaient rédigés dans chacune de ces trois langues. Il est bien évident que, lors de la prochaine CG, celui qui ne saura pas l’anglais n’aura qu’une participation réduite aux travaux, tellement cette langue est devenue majoritaire. Si l’on met ensemble l’Amérique du Nord et l’Inde, les Îles Britanniques et une bonne partie de l’Europe, l’Afrique Orientale et les pays d’Asie et d’Océanie, plus de 70 % des membres de la 34e CG parlaient ou comprenaient l’anglais.

Configuration thématique dans la préparation de la CG

Normalement, un an environ avant la CG, se réunissent les Congrégations Provinciales. De ces assemblées et de n’importe quel jésuite du monde procèdent ce qu’on appelle les “postulats”. Ce sont des requêtes ou des thèmes présentés à la CG en vue d’une étude, d’une réponse, d’une application. On pourrait dire qu’à travers les postulats s’exprime la demande de la base. Par ailleurs un groupe élu par la CG établit un rapport d’analyse et d’évaluation de l’état de la Compagnie. Ainsi on éclaire et on oriente les thèmes à traiter. En cas d’élection d’un Préposé Général, le rapport sur l’état de la Compagnie suggère le profil de la personne la plus indiquée pour répondre aux besoins de l’ordre.

Dans la phase préparatoire de la 34e CG, on a anticipé une partie du processus. Un groupe formé par le Supérieur général (Cœtus prævius) a classé les postulats reçus et, à partir d’eux, a élaboré 17 rapports thématiques. Cet ensemble fut soumis à l’étude des délégués à la CG, au cours de réunions spécifiques, au niveau de la nation ou de l’Assistance. (On appelle “assistance” un groupement administratif de provinces. La compagnie en compte actuellement dix).

Une autre nouveauté dans la préparation fut l’élaboration de quelques thèmes par des groupes spécialisés, par exemple : la mission de la Compagnie aujourd’hui, l’évangélisation et la culture. Présentés aux Provinces pour l’étude dans les communautés, ces exposés ont contribué à une information de toute la Compagnie sur les contenus possibles de la 34e CG.

Le versant juridique dans la préparation

Outre la matière fournie par les postulats et l’analyse de l’état de la Compagnie, cette CG avait la tâche ardue de procéder à la révision de tout le corps législatif de la Compagnie. L’objectif de cette révision était de systématiser et d’actualiser cet ensemble normatif de la Compagnie, élaboré au cours d’une histoire longue de plus de quatre siècles, et en outre de l’harmoniser au Code de droit canonique de l’Église catholique latine promulgué en 1983. Du point de vue spirituel il s’agissait de réaffirmer la place centrale des Constitutions de saint Ignace, comme source à la fois inspiratrice et catalysatrice non seulement de toute notre action apostolique, mais aussi de sa structuration juridique. Une série de documents furent transmis à toute la Compagnie pour éclairer ce processus mis en route par diverses commissions et, plus récemment, par une commission spéciale de juristes de la Compagnie. Avec une efficacité et une compétence remarquables, ce groupe a clôturé ses travaux durant la CG elle-même et les lui a soumis pour appréciation, approbation et promulgation.

Le travail de la 34e CG comportait donc deux versants : d’abord la révision juridique (tâche qui incombe, dans un État, à l’Assemblée constituante ou, en certains cas, à une Cour suprême) ; ensuite, l’élaboration de documents thématiques (comparable au travail d’un congrès ou d’un parlement) ou d’orientations et projets confiés à toute la Compagnie au niveau universel des Assistances ou des Provinces (et qui relèvent de l’“exécutif” en vue surtout de la mise en œuvre des plans, confiés ensuite au gouvernement ordinaire). On veilla spécialement à ce que ces deux versants du travail ne soient pas traités indépendamment l’un de l’autre, mais intégrés en une unité féconde et inspiratrice.

Le lancement de la 34e CG. Profil et nouveauté

La CG commença le 5 janvier 1995, par une concélébration présidée par le Cardinal Martinez Somalo, préfet de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et pour les sociétés de vie apostolique. Le même jour, nous fûmes reçus par le Saint-Père Jean-Paul II. Tant dans l’adresse du Père général au Pape que dans l’allocution de celui-ci à la CG, on put relever la préoccupation réservée à une nouvelle évangélisation.

Innovant par rapport aux deux CG précédentes et renouvelant en réalité ce qu’avait fait la 31e au début de sa seconde session, notre CG commença par trois jours de prière et de réflexion orientés par le Père Kolvenbach lui-même. Elle innova également, pour une part, en adoptant une manière de procéder caractérisée comme suit : dès le début, une large prise de contact personnel permettant en peu de temps d’atteindre à une appréciable interaction entre nous ; une dynamique de partage, libre et spontané, à l’intérieur des commissions et en séance plénière ; une circulation de toutes les matières étudiées entre toutes les commissions ; la possibilité d’une authentique réaction des participants ou des diverses commissions.

Les travaux en séance plénière ou en commission se faisaient, comme lors des dernières CG, dans les bâtiments de la Curie Généralice de la Compagnie, près de la Basilique Saint-Pierre, surtout dans la matinée. À cet effet, étaient utilisés la grande salle de la CG, dotée d’un équipement pour traduction simultanée, vote électronique, mixage des données et des informations, ainsi que, pour les travaux de groupes et commissions, divers locaux dont les salles voisines de la bibliothèque et du nouvel archivium de la Compagnie.

Mais- et voici une nouveauté - 182 des 223 membres de la 34e CG logeaient à la Domus Pacis, une maison de l’Action catholique italienne, destinée aux congrès et autres rassemblements et qui avait été entièrement louée pour la circonstance. En plus des réunions des commissions et/ou des Assistances tenues l’après-midi, il était possible de prendre des contacts informels durant les repas et de profiter des diverses présentations d’informations, de vidéos, de conférences et de panels, après le repas du soir. Ceci permit une collaboration intense entre les personnes et les groupes et créa des liens profonds d’amitié fraternelle. Quelques autocars nous transportaient d’un lieu à un autre. Un bon nombre de participants préféra faire à pied, chaque jour, le trajet de 8 km aller et retour.

La 34e CG fut également la première de l’ère informatique. Une vaste batterie d’ordinateurs était à la disposition des participants, pour l’élaboration des documents, des réactions et des amendements aux textes, pour la rédaction des actes et des traductions, laquelle se fit assez souvent durant la nuit ou à l’aube. Après deux mois de travail, le nombre de pages rédigées par les 16 commissions et distribuées aux 223 membres de la CG dépassait déjà 1.300. À côté des ordinateurs, se trouvaient également les indispensables et performantes photocopieuses permettant une rapide multiplication des textes de la CG, sans compter les messages personnels, qui facilitaient la diffusion des nouvelles notamment dans la presse, avec les interviews et autres modes de communication. L’ordinateur se révéla être, comme l’anglais, la langue indispensable de toute CG à venir. À voir la masse de littérature produite durant ces mois on peut se demander comment travailler à l’avenir sans ordinateur !

Questions de méthode

Dès le début, fut constitué un comité de coordination, présidé par le Père Général et réunissant le secrétaire général de la CG, trois modérateurs de séance et un membre élu de chaque Assistance. Le mouvement de la CG était guidé par ce groupe, qui tenait des réunions quotidiennes ou même plus fréquentes. De cet organe de coordination dépendaient l’élaboration des ordres du jour, le dosage du travail et de son rythme, le choix des documents à présenter en séance, la discussion, la révision, l’approbation et tout le processus de la 34e CG.

Les commissions de travail furent composées en fonction des indications de préférence, conjuguées à d’autres critères, entre autres les capacités linguistiques et l’appartenance géographique et culturelle des membres. On constitua les commissions suivantes : 1. Formation ; 2. Vocation ; 3. Coopération des jésuites avec les laïcs pour la mission ; 4. Révision du Droit propre de la Compagnie ; 5. Travail intellectuel et réflexion théologique ; 6. Dialogue interreligieux ; 7. Évangélisation intégrale et inculturation ; 8. Communication ; 9. Vie religieuse et communautaire ; 10. Propositions du Père Général à la 34e CG : coopération internationale et supra-provinciale, maisons internationales de Rome, thèmes spécifiques touchant l’incorporation des personnes à la Compagnie ; 11. “Sentir avec l’Église” aujourd’hui ; 12. Gouvernement et exercice du leadership dans la Compagnie à différents niveaux ; 13. Notre manière de procéder ; 14. Le Frère jésuite ; 15. La promotion de la justice ; 16. Le caractère sacerdotal de la Compagnie, sa nature et sa portée.

Chaque commission élit son président et son secrétaire. On alterne les travaux, en séance plénière dans la salle des CG, et au sein des commissions, dans leurs salles respectives. On délimite d’abord les différents thèmes et les aires de compétence, la manière d’aborder la discussion et la rédaction des textes correspondants. La mise au point de ceux-ci comprend diverses phases : rédaction initiale, en commission, d’un projet transmis aux autres commissions pour de premières critiques ; seconde rédaction, présentation publique et discussion en assemblée plénière ; vote éventuel pour indiquer les points controversés afin d’orienter la commission ; troisième rédaction par la commission, compte tenu des indications reçues, de façon à incorporer ou rejeter des observations complémentaires et/ou des amendements ; vote final en assemblée plénière, débouchant sur une dernière rédaction du texte. Les réactions aux textes s’expriment sous forme de suggestions, critiques, modifications, formules de rechange. Elles sont présentées, oralement ou par écrit, soit par des individus, soit par des commissions ou par l’assemblée plénière. Chaque commission réagit aux textes de toutes les autres commissions, à son niveau propre, comme également en assemblée plénière, si elle le juge bon. Cette méthode implique une constante interaction et l’accès de tous à toute la matière, chacun assumant une responsabilité spécifique dans sa thématique particulière.

Impasse et obscurité - Difficiles discernements

Le programme clair, qui vient d’être décrit, se trouva en butte à de graves difficultés d’exécution. On a connu de nombreux moments de “désolation” et de perplexité, de découragement et de frustration, de dépression collective. Souvent, nous nous sommes sentis très pauvres, appartenant à une “minima Compagnia”, comme saint Ignace aimait à l’appeler. Cette expérience d’impuissance était due surtout à quelques facteurs. Nous constations vivement la disproportion entre l’ampleur des problèmes et des défis du monde actuel et d’autre part l’évidence de notre petitesse, de notre incapacité, de notre vieillissement, de la réduction de nos cadres. Nous faisions l’expérience de l’énorme difficulté de transmettre à la Compagnie en textes intelligibles et vivants, simples et courts, ne fût-ce que cette expérience que nous vivions, ou encore l’ensemble des orientations futures.

Techniquement, nous avons négligé deux points importants. D’abord, nous n’avons pas valorisé, prolongé et utilisé comme il aurait fallu toute la préparation que nous avons décrite plus haut et le fruit d’un travail de presque deux ans. Nous avons commencé la 34e CG comme en revenant à la case de départ, reprenant à Rome la sélection des thèmes, sans profiter de la riche élaboration déjà effectuée et même déjà discutée dans les réunions des Provinces et des Assistances. En second lieu, le temps passait, au cours du processus complexe et minutieux que nous venons de détailler, sans une prévision adéquate du mouvement et de la maturation des textes, ce qui créa, vers la fin du mois de février, une espèce de panique collective. Il semblait qu’il nous faudrait dépasser le terme des trois mois sans arriver à la fin du travail.

Après deux mois de CG, nous avons décidé de créer quelque chose d’imprévu. Nous avons constitué trois groupes de travail, en vue d’une espèce de marche forcée. Un groupe pour composer une introduction générale à toute l’œuvre de la CG. Un autre pour élaborer un document central sur l’évangélisation, qui est notre mission ; ce document devait montrer l’articulation des dimensions de foi, de justice, de culture et de dialogue. Un troisième groupe s’occuperait d’évaluer les textes des commissions déjà prêts, de déterminer une sélection et des allégements nécessaires et d’ordonner les textes selon certains critères d’organisation. La netteté des tâches ainsi imparties produisit un soulagement immédiat.

Décision assurément efficace pour nous tirer de l’impasse. Elle laissa cependant un regret : à mesure qu’étaient présentées en séance plénière la 2. et la 3. rédaction des textes toujours améliorés, nous nous rendions compte que la méthode d’abord adoptée était bonne. En réalité, ce qui avait fait défaut, c’était un calendrier, fixé d’avance, des différentes échéances à respecter pour le vote des projets. Si, dès le début de février, nous avions résolu, sans abandonner la méthode initiale, de prendre un pas plus léger, plus rapide, la CG aurait travaillé avec plus de calme et produit des textes de meilleur aspect, plus égaux en qualité.

La révision du Droit : sa nature, son déploiement

La révision générale du Droit propre de la Compagnie, qui constituait le second axe majeur de cette CG, représenta un travail immense ; à cause de son caractère très technique nous n’allons pas le relater ici en détail. On fit un effort pour ne pas séparer, de manière extrinsèque, le domaine juridique et le domaine religieux et spirituel. Au contraire, une grande partie du travail thématique et spirituel fut effectué sans perdre de vue la dimension législative et vice versa. En somme le travail de révision du droit se situait à trois niveaux.

Premièrement, la considération du statut fondateur - appelé Formule de l’Institut - présenté officiellement à l’Église et approuvé par les papes Paul III et Jules III au XVI. siècle. Il constitue la charte de la Compagnie et de son Droit pontifical, et demeure pratiquement inchangé.

Second niveau, la mise à jour des documents majeurs que sont les Constitutions et l’Examen Général, rédigés par saint Ignace lui-même, avec parfois l’aide de son fidèle secrétaire Polanco. Au long des siècles ces documents sont restés substantiellement sans changement et leur libellé est conservé tel quel. Notre CG a revu toutes les normes formulées dans les Constitutions ; quelques-unes, peu nombreuses, ont été abrogées, vu leur nature circonstancielle et datée dans leur expression. On veilla à ne rien changer de fondamental. On ne voulait pas cependant les traiter comme des pièces de musée, précieuses mais sans vie. Nous voulions qu’elles continuent d’être la référence législative et spirituelle, inspiratrice de nos vies au service du Seigneur, de l’Église et de son peuple. Pour faire passer des changements en la matière, il fallait remplir une double condition. Un premier vote pour savoir si la CG désirait toucher à une norme des Constitutions. Puis un autre vote sur la modification elle-même. Pour le premier vote, il suffisait de la majorité absolue simple ; pour le second était requise la majorité qualifiée des deux tiers. On a également actualisé certaines dispositions législatives adoptées par les différentes CG, à côté des Constitutions, comme explicitations authentiques de leur contenu.

Troisième niveau : à cet ensemble constitutionnel, on a ajouté une masse de Normes Complémentaires, élaborées à partir de la Collection des décrets des 30 premières CG, de normes édictées par les Pères Généraux dans l’exercice de leur fonction législative et surtout de la production des quatre dernières CG : la 31e (1965-1966), immédiatement postconciliaire, la 32. (1974-1975), de grande importance pour la définition actuelle de notre mission et de notre charisme de “service de la foi dont la promotion de la justice est une exigence absolue”, la 33e (1983) et cette 34e (1995).

Toute cette élaboration juridique s’efforça constamment d’articuler notre droit sur le Code de droit canonique de l’Église catholique, promulgué en 1983. Elle fut préparée avec une extrême compétence par la commission spéciale des juristes de la Compagnie. La 34e CG a donné sa sanction à cet ensemble législatif, qui constitue le Droit propre de la Compagnie.

Sur le plan juridique encore, quelques propositions du Supérieur Général furent soumises à l’approbation de la 34e CG. Parmi elles, certaines dispositions relatives aux conséquences éventuelles de l’élection d’un Supérieur général à vie. La Compagnie maintient ce régime, à une époque où la médecine réussit à assurer une longévité que n’accompagne pas toujours la vitalité nécessaire pour remplir une fonction aussi ardue et exigeante.

Un autre point particulièrement important fut la modification apportée à ce qu’on appelle le Conseil général et qui affecte la structure de l’exercice du gouvernement dans la Compagnie. La 34e CG approuva ce qui entre en vigueur à partir de maintenant. Le Conseil général est constitué de 10 à 12 personnes, dénommées Conseillers généraux. Certains d’entre eux, Assistants régionaux, sont nommés par le Père Général pour suivre les affaires propres à l’une des aires géographiques et culturelles que couvrent les dix Assistances : Afrique, Amérique latine méridionale, Amérique latine septentrionale, Asie du Sud, Asie orientale, Europe centrale, Europe occidentale, Europe orientale, États-Unis et la nouvelle Assistance d’Europe méridionale (comprenant l’Espagne, l’Italie et le Portugal). Dans le Conseil général, siègent à un titre particulier quatre Pères élus, eux, par la CG, pour exercer, disent les Constitutions, “l’autorité et la vigilance” (providentia) de la Compagnie en ce qui concerne notamment le soin que le Père Général doit prendre de sa santé ainsi que les problèmes éventuellement posés par sa façon de gouverner. C’est pourquoi on est convenu de les appeler Assistants ad providentiam.

Lors de cette CG, en vue du choix des Pères qu’il avait à nommer comme Conseillers, le Père Général demanda à chaque groupe d’Assistance de lui suggérer trois noms. C’est parmi les trente Pères ainsi désignés qu’il nomma les Assistants régionaux. Aucune suggestion ni limitation ne pouvait influencer la CG dans l’élection des Assistants ad providentiam. Au terme de quatre jours de prière, d’informations mutuelles et de discernement personnel, c’est en fait parmi les Assistants régionaux qu’ils furent choisis ; tous quatre se trouvaient à la CG. Il est loisible au Père Général de choisir tel ou tel Conseiller en dehors de ses Assistants. (Ce que le Père Kolvenbach a fait peu de temps après la CG).

Un autre problème juridique important fut la question de l’acceptation par un jésuite d’une “dignité” comme l’épiscopat. Tout en reconnaissant que, contrairement à ce qui était le cas du temps de saint Ignace, l’épiscopat aujourd’hui, dans la majorité des cas, apparaît moins comme un honneur que comme une charge pesante, la 34e CG voulut considérer de près cette question, vu la fréquence récente de nominations épiscopales de jésuites. Après un intense discernement, la CG réaffirma vigoureusement la position traditionnelle de la Compagnie : refus très net de laisser accéder des jésuites tant à l’épiscopat qu’à une forme quelconque de dignité ecclésiastique ou civile. On rappela que cette disposition, qui vient de saint Ignace, est liée organiquement à la spiritualité ignacienne à son niveau le plus profond et le plus original, en pleine cohérence avec l’inspiration des Exercices Spirituels. Par la confirmation de sa pratique ancienne, la Compagnie entend que ses membres continueront à refuser avec rigueur toute promotion de ce genre, à moins qu’elle ne soit explicitement imposée à l’intéressé par l’autorité pontificale, après un premier refus de sa part.

Les thèmes : leur nature, leur déploiement

Chaque CG est amenée à se prononcer sur quelques thèmes auxquels elle consacre des documents ou “décrets”. Comme lors des quatre dernières CG, les “décrets” peuvent servir différents objectifs : évoquer une tradition, éclairer un contexte contemporain, diagnostiquer des problèmes, énoncer des directives, indiquer des solutions pour des situations bouchées, changer des structures de gouvernement, exprimer une gratitude, un repentir, donner une inspiration, un encouragement. Dans les CG passées, certains décrets ont pris plus de relief. Ce sont ceux-là qui marquent la physionomie de telle ou telle CG. Par exemple, le Décret 4, sur la mission et le charisme de la Compagnie de Jésus dans le monde d’aujourd’hui, définis comme “service de la foi dont la promotion de la justice est une exigence absolue”, fut le grand cadeau de la 32e CG (1974-1975). Ce décret a secoué la Compagnie. Il a eu un énorme impact dans sa vie, la réorganisation de ses priorités et sa façon de concevoir l’action apostolique.

Au cours des mois qu’a durés la 34e CG, il n’était pas facile de se faire une idée de ce qui lui donnerait sa note propre, tant les travaux empruntaient des voies diverses et apparemment sans lien organique entre eux. Au début de mars cependant, en regardant en arrière, la CG découvrit qu’elle centrait ses directives sur la mission. L’avenir nous dira quelles sont les percées et les impasses où mène l’œuvre des différentes commissions. Mais il vaut la peine de voir selon quel plan les divers documents furent finalement organisés par la CG elle-même :

Introduction : En union avec le Christ en mission
1. Notre Mission
1.1. Serviteurs de la Mission du Christ
1.1.1. Notre mission et la Justice
1.1.2. Notre mission et la Culture
1.1.3. Notre mission et le Dialogue interreligieux
2. Aspects de la vie jésuite pour la mission
2.1. Le sacerdoce ministériel et l’identité jésuite
2.2. Le Frère jésuite
2.3. La chasteté
2.4. La pauvreté
2.5. La promotion des vocations
3. En Église
3.1. Pour une juste attitude d’esprit dans le service de l’Église
3.2. Œcuménisme
3.3. Collaboration avec les laïcs en mission
3.4. Les jésuites et la situation des femmes dans l’Église et la société civile
4. Quelques dimensions et œuvres particulières de notre mission
4.1. Communications : une nouvelle culture
4.2. Dimension intellectuelle de l’apostolat des jésuites
4.3. Jésuites et vie universitaire
4.4. Éducation secondaire, primaire et populaire
4.5. Le ministère paroissial
4.6. L’écologie (recommandation au P. Général)
5. Structures de gouvernement
5.1. La collaboration interprovinciale et supraprovinciale
5.2. Œuvres interprovinciales de Rome
5.3. Congrégations et Gouvernement
5.4. La formation continue des supérieurs (recommandation au P. Général)
Conclusion : Caractéristiques de notre manière d’agir

Le bloc 1 constitue un tout organique. Il est d’une importance capitale par son contenu thématique, mais aussi par le changement qu’il marque quant à l’orientation de la mission dans l’Église et, en elle, dans la Compagnie au milieu d’un monde qui a vécu de grandes transformations. La 32e CG a défini la mission de la Compagnie pour le monde actuel comme service de la foi, dont la justice est une exigence absolue. La 34. reprend avec force cette formulation du charisme de la Compagnie à tous les niveaux de sa mission apostolique. Elle souligne en outre que cette articulation entre foi et justice doit se faire compte tenu du contexte concret des cultures. En effet l’inculturation est une dimension indispensable du processus évangélisateur qui intègre foi et justice.

Le bloc 2 considère, dans le cadre des deux vocations : celle des prêtres et celle des frères, la mission unique dans le corps de la Compagnie. Ces deux volets ont été l’objet de sérieuses études historiques et juridiques, théologiques et spirituelles, surtout depuis la 31e CG (1965-1966). Tout en gardant en mémoire que toute mission dans la Compagnie se vit et se réalise en fonction de l’obéissance au pape et aux supérieurs, la 34e CG centre davantage l’attention sur les deux autres vœux, profondément affectés par les transformations actuelles des mentalités culturelles et le mouvement des idées éthiques et théologiques : la chasteté et la pauvreté. La Compagnie se regarde et s’interroge sur sa force d’appel apostolique auprès des jeunes d’aujourd’hui, car c’est de leur orientation pastorale et vocationnelle que dépend l’avenir de notre corps apostolique.

Le bloc 3 considère cette mission telle qu’elle est vécue dans l’Église, au service de Dieu et de son peuple. La 34e CG se concentre sur quatre dimensions seulement, sujets de difficultés et de controverses dans le monde et l’Église aujourd’hui. La signification du “sentir avec l’Église”, thème central dans la spiritualité ignacienne ; le profil œcuménique de nos relations avec les autres dénominations chrétiennes ; le thème de la collaboration avec les laïcs, traité avec originalité : le document va bien plus loin que ceux d’autres CG et répondra aux attentes de nos collaborateurs dans la mission ; la femme, valorisée en elle-même et par rapport à la signification et à la portée de son potentiel de présence et d’action dans notre mission.

Le bloc 4 aborde la communication, l’éducation, la dimension intellectuelle et universitaire de notre apostolat. Il conclut sur le ministère paroissial, auquel se consacrent aujourd’hui 3.200 jésuites. Sur l’éducation, la Compagnie a produit des textes importants dans les dix dernières années. Sans les répéter, la CG les confirme, soulignant certains aspects récents, à un moment où, à tous les niveaux, ce travail se trouve confronté à des défis immenses, qui affectent du dedans ou du dehors les processus pédagogiques. Sans élaborer un document sur le sujet, la 34e CG, dans une recommandation au Père Général, met en relief la portée et le défi de la sensibilité écologique. Consciente des implications de ce thème par rapport à la théologie de la création et à la conception du monde, elle relève la nécessité de le penser à partir des orientations spirituelles de la tradition de la Compagnie.

Le bloc 5 part de la constatation du don immense que représente l’extension internationale de la Compagnie et l’universalité qui réclame une large disponibilité des jésuites partout dans le monde pour la réalisation de sa mission. On considère ici divers aspects structurels et fonctionnels du gouvernement, de l’obéissance et du service apostolique dans la Compagnie, comme par exemple la spécificité de l’appartenance à la Compagnie et des engagements assumés par les jésuites à l’intérieur de cette Compagnie ; la qualification intellectuelle de ses membres ; la composition et les normes de fonctionnement des CG, des Congrégations Provinciales et de celles “des Procureurs”, ainsi que certaines attributions et pouvoirs spéciaux du Père Général.

Le bloc 6 conclut en dégageant de toute cette réflexion les traits caractéristiques du jésuite et de la Compagnie d’aujourd’hui dans sa “manière de procéder”.

Ce schéma et son bref commentaire ne peuvent remplacer la lecture et la réflexion, la prière et le discernement sur ces points que la 34e CG a voulu proposer aux compagnons jésuites du monde entier. Elle leur offre ces textes à partir de sa propre prière et réflexion, sous l’action de l’Esprit, pendant ces mois de cénacle congrégationnel. Il y a ici des semences nouvelles et fécondes pour approfondir notre vocation. Il y a également des normes pour la transformation urgente de notre action apostolique individuelle et communautaire.

Convivialité et loisirs

Un temps fort de notre vivre ensemble fut l’eucharistie quotidienne. Quatre groupes linguistiques, espagnol, anglais, français et slave, offrirent une concélébration quotidienne, chacun avec ses caractéristiques et sa créativité. Chaque matin, avant le café, était proposée à qui le désirait une orientation pour la prière dans les termes de la tradition indienne des ashram, ou, après le café, un fond musical pour l’oraison, avant le début des travaux. Cinq célébrations eucharistiques plus solennelles, en plus de celles de l’ouverture et de la clôture, ont marqué ces trois mois. Une pour le 50. anniversaire de la mort du Père Alfred Delp, exécuté par les nazis, à Berlin. Une autre, le jour anniversaire de la mort du Père Rutilio Grande, assassiné au Salvador, commémora nos martyrs anciens et plus récents. Dans ces eucharisties, nous avons vécu une expérience profonde d’union et de courage, de bonheur et de sérieux, dans l’engagement envers Dieu et son peuple. Accueillons la joie de constater combien la Compagnie fut généreuse et cohérente, jusqu’aux ultimes conséquences, dans sa mission de service. Le mercredi des cendres, se célébra une belle liturgie pénitentielle, pour demander le pardon de toutes les défaillances, limites et contradictions, dont nous sommes tellement conscients, comme l’indique le rapport sur l’état de la Compagnie. Enfin une liturgie inculturée, soigneusement présentée et orientée par le groupe indien, et une autre, solennelle et émouvante, pour l’anniversaire du décès du Père Arrupe.

En des moments plus ardus ou plus importants de leurs travaux, des membres de telle ou telle commission concélébraient des messes spéciales dans les “chambrettes” de saint Ignace, à côté de l’église du Gesù. Ces appartements, dans lesquels a vécu notre fondateur à Rome, chargés pour nous de sens et de souvenirs, ont bénéficié d’une restauration très soignée, achevée déjà pour le centenaire ignacien de 1991. Le retour à ces lieux sacrés nous renvoyait au groupe initial des premiers compagnons. C’est ici que sous l’orientation d’Ignace, ils procédèrent à leurs délibérations sur les chemins à suivre au service de Dieu et de son peuple dans l’obéissance à l’Église.

Un trait singulier d’Ignace de Loyola fut très présent durant la 34. CG : sa condition de pèlerin, qui apparaît nettement en diverses situations au long de sa vie et qu’il met lui-même en lumière dans son récit autobiographique. La Province du Canada anglais avait offert au Père Général l’œuvre de l’artiste canadien William McElcherau : une sculpture en bronze, représentant un Ignace pèlerin, poussé “par des vents qui soufflent des confins de la terre”, selon le mot du sculpteur, et qui gonflent son manteau comme une voile. Cette œuvre inspiratrice et traversée d’un grand élan est restée avec nous durant tous les jours de cette CG dans la salle des séances plénières.

En regardant l’expérience humaine de ces 223 jésuites réunis en CG, je pense qu’un des traits les plus éloquents de notre vie commune fut le remarquable respect des uns pour les autres. L’estime mutuelle, la capacité d’exprimer les accords et les divergences avec un admirable contrôle des émotions propres, le désir de chercher la vérité et le plus grand service, au milieu d’une si grande diversité d’orientations, tout cela a permis que nous arrivions presque toujours avec une surprenante densité de consensus à des décisions qui s’annonçaient difficiles.

À voir notre horaire, nous nous sommes rendu compte que nous étions occupés depuis 6 h. du matin jusqu’à 22 h. Une seule pause : l’heure de la sieste romaine. Celle-ci était vraiment un repos pour beaucoup ; mais elle était presque toujours écourtée, car c’était l’unique moment pour compléter des informations, pour rédiger des observations, corriger un texte ou pour d’autres activités complémentaires, sans parler du retard à combler dans la lecture des documents. Heureusement, l’après-midi du samedi et le dimanche étaient entièrement respectés comme temps libre. Pour les rédacteurs de documents surtout, c’était le moment de la concentration et de la création.

Signalons quelques à-côtés, occasions de diversions et de contacts fraternels : visite à la Chapelle Sixtine, maintenant complètement restaurée, réservée une après-midi à notre groupe ; excursions qui en menèrent un certain nombre à Pompei, à Naples, et au Mont Cassin ; une après-midi à Assise ; le circuit archéologique de la Rome préchrétienne ; le circuit ignacien à Rome ; les fouilles autour du tombeau de Pierre ; puis de petits pèlerinages personnels à des lieux saints, la visite de sanctuaires réputés pour leur caractère artistique, dans cette Italie inépuisable de talent et de génie.

Nous fûmes invités, par petits groupes, à participer à l’un ou l’autre repas à l’Université Grégorienne, à l’Institut Biblique, au Scolasticat International du Gesù, au Collège Bellarmino, où séjournent maints jésuites qui préparent des maîtrises ou des doctorats. À notre groupe de Brésiliens un petit barbecue fut offert par la communauté des jésuites du Collège Pio Brasileiro. Radio Vatican nous fit également une excellente présentation de sa programmation et de sa production, dans ses studios de Rome et au centre d’émissions de Santa Maria de Galeria. Autant d’occasions de mieux connaître les œuvres internationales et interprovinciales de Rome dont la responsabilité, la direction et le maintien sont confiés à la Compagnie. Elles ont été l’objet d’attention et de préoccupation de la part de la CG, vu le manque de relève dans une Compagnie qui fait l’expérience d’une réduction de ses membres et surtout de ses cadres en théologie, philosophie et autres branches de l’enseignement et de la recherche.

Vu l’importance de la collaboration entre jésuites et laïcs, nous avons été vivement intéressés par une visite à la Communauté de Sant’ Egidio, une active communauté de laïcs, qui se consacre à l’évangélisation et se signale par une grande solidarité avec les pauvres de Rome et d’autres parties du monde. Fondée en 1968, elle compte aujourd’hui 12.000 membres en Italie et près de 15.000 dans le reste du monde. La communauté Sant’ Egidio joua un rôle important dans la récente pacification des forces en conflit au Mozambique. 125 membres de la 34e CG furent très bien reçus le 14 janvier dans son centre romain et y participèrent à une célébration magnifique, suivie d’une réception informelle au cours de laquelle chaque Père de la CG était pris en charge par un membre de la communauté. Plusieurs Pères sont retournés là-bas pour voir le travail effectué auprès des pauvres ou pour partager la prière avec une centaine de laïcs, cadres dans diverses professions, qui se réunissent tous les jours pour une oraison vespérale.

Un autre trait sympathique de la CG fut la découverte de confrères, hommes de grand sérieux. Ils se sont révélés aux moments cruciaux, lorsque nous étions menacés de panique ou que nous sentions la paralysie de notre petitesse et de notre médiocrité. Ils se sont manifestés par un mot au cours des partages de prière ou dans les interventions en séance plénière. On les reconnaissait à leur attention et à leur gentillesse fraternelle, à leur intérêt pour les autres, à la densité humaine et religieuse de leurs attitudes et de leurs gestes.

L’humour fut présent tout au long de la CG. Ainsi chaque matin nous trouvions affichées les créations de deux caricaturistes illustrant tel ou tel incident de la veille, un mot, une bévue... De quoi dérider les gens crispés. D’ailleurs pas mal de personnalités se sont signalées par des talents divers. Je préfère ne citer aucun nom ; je ne saurais les mentionner tous.

Conclusion

La 34e CG s’est conclue dans la gratitude et la modestie avec une discrète satisfaction et une grande espérance.

  • Gratitude envers Dieu, envers ceux qui ont préparé cette rencontre, l’ont organisée et y ont collaboré à différents niveaux, de manière visible ou imperceptible ; gratitude envers ceux qui nous ont soutenus de leur prière.
  • Modestie, parce que, tout au long du processus, nous avons pu mesurer nos déficiences, nos incapacités, nos incompétences face à des thèmes si complexes et à des défis aussi graves. Nous percevions les contradictions et de notre histoire passée et de la réalité actuelle. Une chose est claire pour nous : la nécessité d’un effort continu et cohérent de conversion et de transformation à travers toute la Compagnie pour vivre à la hauteur de notre vocation, dans une fidélité créatrice, dans le discernement et la croissance en Notre-Seigneur. Nous avons vu combien la qualification de “très petite” est bien appropriée pour la Compagnie d’aujourd’hui ; nous avons vu l’urgence d’une humble et franche collaboration avec les autres et renforcé notre conviction de n’être qu’une toute petite partie de l’ample réalité ecclésiale dans un monde dont les besoins et les attentes nous dépassent.
  • Satisfaction, parce que nous avons pu constater la vigueur et la bonté qui animent nos compagnons de par le monde, apprécier le dévouement infatigable et le potentiel d’action au service de la construction du Royaume, au service de nos frères et sœurs, surtout des plus oubliés, des marginalisés ou des exclus. Nous redisons notre joie profonde de nous savoir associés par le Père à Jésus, son Fils et notre Frère, par l’action du Saint-Esprit, pour évangéliser les pauvres, pour rendre témoignage jusqu’au martyre, comme tant de nos compagnons.
  • Espérance, parce qu’il nous fut donné de sentir de près la présence inspiratrice du Seigneur Jésus. Par l’intercession de Marie et d’Ignace, et par la force du Saint-Esprit, il nous est apparu de façon évidente, dans de multiples occasions, de fatigue, de découragement, de trouble, de perplexité personnelle ou collective, que la force de Dieu nous habite en sa miséricorde et sa gratuité. Nous avons pu expérimenter, lors des échanges communautaires sur nos vies et nos travaux, dans un monde qui pour nous n’a pas de frontières, combien la grâce et la force de Dieu passent par nous malgré nous. C’est le Seigneur avec nous, nous ne sommes qu’avec lui.

(Achevé de rédiger le 25 mars 1995, en la fête de l’Annonciation du Seigneur.)

Rua Bambina, 115, Cx. P. 310
20001-970 RIO DE JANEIRO, Brasil

[1Cf. Marcello Azevedo, s.j. À la croisée des chemins. Coll. Vie consacrée, 12, 1995, Brepols.

[2Cf. Marcello Azevedo, s.j. À la croisée des chemins. Coll. Vie consacrée, 12, 1995, Brepols.

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