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Vie communautaire et École Française dans les sociétés de vie apostolique fondées au XVIIe siècle

Bernard Pitaud, p.s.s.

N°1995-3 Mai 1995

| P. 166-175 |

Nous méconnaissons peut-être les apports du XVIIe siècle français au développement de la vie religieuse et les créations nouvelles que sa spiritualité propre a suscitées. Ici, en quelques pages trop brèves mais limpides, l’auteur nous fait découvrir combien, pour l’École Française, la sainteté sacerdotale est presque synonyme de “à la manière des Apôtres” et donc comment, à ce titre, elle requiert une forme de vie communautaire bien particulière. Ce texte est à lire en reprenant celui que le P. Dumont (cf. V.C. 1992, 344-358) nous avait donné sur la spiritualité sacerdotale.
Communication faite lors du Conseil de la revue Vie Consacrée en septembre 1994 et dont le thème était : “Les diverses formes de vie communautaire selon les charismes variés de la vie consacrée”.

Aux origines

Les sociétés de vie apostolique fondées au XVIIe siècle dans la mouvance de l’École Française de spiritualité avaient pour but de restaurer l’état de prêtrise dans sa grandeur originelle : “Hé quoi ! disait Bérulle, serait-il possible que Notre-Seigneur eût désiré une si grande perfection de tous les ordres religieux et qu’il ne l’eût pas exigée de son propre ordre qui est l’ordre sacerdotal ?” (Fragm. IV, 1618). “Saint et sacré en son institution”, l’état de prêtrise est “l’origine de toute la sainteté qui est en l’Église de Dieu” (C.B. I, 118). Or, dans l’Église primitive, “la sainteté résidait au clergé comme en son fort et abattait les idoles et les impiétés de la terre... Lors, le clergé portait, hautement gravée en soi-même, l’autorité de Dieu, la sainteté de Dieu, la lumière de Dieu... tellement que les premiers prêtres étaient et les saints et les docteurs de l’Église” (ibid.).

Mais voici que l’état de prêtrise, “en son usage moderne et ordinaire, est ouvert et exposé au luxe, à l’ambition et à l’inutilité... C’est pourquoi, il serait à propos d’ériger une congrégation d’ecclésiastiques en laquelle il y eut pauvreté en l’usage, contre le luxe, vœu de ne rechercher aucun bénéfice ou dignité, contre l’ambition, vœu de s’employer aux fonctions ecclésiastiques, contre l’inutilité” (ibid).

Telle est la raison d’être de l’Oratoire bérullien : ne pas laisser la sainteté aux religieux, mais la restaurer chez les prêtres en leur permettant de vivre le sacerdoce selon ce qu’il est en lui-même ; car ne pas vivre saintement ce qui est “l’origine de toute la sainteté qui est en l’Église de Dieu” constitue une véritable perversion.

Vivre saintement le sacerdoce, c’est le vivre apostoliquement, c’est-à-dire à la manière des apôtres. Et cela engage les prêtres et les évêques à la sollicitude pastorale et donc à s’acquitter tout simplement des charges qui sont les leurs : annoncer la Parole de Dieu, célébrer les sacrements et guider le peuple de Dieu, le sortir de son ignorance, le faire vivre des exigences de son baptême, et cela dans l’esprit des apôtres, c’est-à-dire en particulier dans la pauvreté et le détachement.

Or plusieurs déterminations font obstacle, à l’époque, à l’accomplissement “apostolique” du ministère : tout d’abord, le fait, pour les prêtres, de tirer bénéfice de leur charge, ce qui favorise la recherche de fonctions de plus en plus importantes, pour en tirer profit. N’appelle-t-on pas d’ailleurs “bénéfice”, une abbaye, un évêché, une cure, un poste de chanoine ? D’où la nécessité, pour une réforme du clergé, de ne pas rechercher de bénéfice, ou du moins, si l’on accepte un bénéfice, car il faut bien vivre, de ne pas en faire un pur moyen de subsistance, voire une manière de s’enrichir, et d’échapper aux fonctions du ministère en confiant sa charge à un autre auquel on donne “la portion congrue”. C’est ainsi que Monsieur Olier, acceptant la cure de Saint-Sulpice, exercera personnellement la fonction de curé, au grand dam de sa famille. Un tel comportement conduit en même temps sur le chemin d’une certaine pauvreté.

Ce qui empêche encore les ecclésiastiques d’accomplir leurs tâches sacerdotales, c’est l’ambition. Pour acquérir des dignités, il faut se rapprocher des grands de ce monde, il faut être le plus près possible de la cour, et, quand on le peut, à la cour même. Beaucoup d’évêques sont des courtisans et ne gardent pas la résidence. Ils n’accomplissent donc pas par eux-mêmes leur fonction épiscopale, mais la confient à un vicaire général.

Nos sociétés de vie apostolique naissent donc précisément d’une volonté de réforme où la dimension apostolique tient une place prépondérante. Il s’agit, pour les prêtres et les évêques, de retrouver leur dignité sacerdotale pour aider les chrétiens à se rétablir dans leur dignité baptismale (car le constat pessimiste sur la vie du clergé s’accompagne d’un constat non moins pessimiste sur l’état de l’ensemble du peuple de Dieu : ignorance extrême, pratique formaliste de la religion etc.). Il ne faut jamais oublier que J.-J. Olier a été un missionnaire puis un curé de paroisse, que Jean Eudes a toute sa vie prêché des missions, qu’ils ont été l’un et l’autre très liés à Vincent de Paul et aux Prêtres de la Mission (eux-mêmes dans la mouvance de l’École Française).

C’est à partir de cette orientation fondamentale qu’il faut comprendre les regroupements en communautés de prêtres pour signifier et vivre ensemble ce retour à l’esprit originel de l’état de prêtrise. Il ne s’agit pas de communautés religieuses, car, pour Bérulle, les religieux sont “l’ornement”, mais non pas le “fondement” de l’Église. Il s’agit de communautés apostoliques au sens étymologique du terme, c’est-à-dire qui reproduisent en quelque sorte la vie de la première communauté des apôtres - des Douze - autour du Christ d’abord, puis au Cénacle, et ensuite à Jérusalem. Dans l’esprit de la réforme du XVIIe siècle, comme dans toutes les réformes, il y a l’idée du retour à l’origine. La première communauté apostolique constitue le modèle de référence pour toute communauté. Plus que cela, l’esprit de la première communauté doit être présent dans la communauté d’aujourd’hui, parce que la première communauté est le prototype de toute communauté sacerdotale, qui la continue aujourd’hui. Les eudistes en ont gardé une trace dans leurs Constitutions récentes : “Jésus, le Fils de Dieu, a voulu partager la condition humaine afin de révéler au monde la venue du Règne de Dieu. Il a réuni autour de lui les Douze, pour en faire ses compagnons et ses envoyés. Unis au Christ comme des membres à leur chef, les eudistes se rassemblent en communauté fraternelle, à la manière des apôtres, et mettent leur joie à le faire ’vivre et régner’ au cœur du monde” (ch. 2, art. 1, n° 12).

Si la première communauté apostolique est le prototype de la communauté sacerdotale, la source et l’origine en est d’abord le mystère de la communion trinitaire, et ensuite le mystère de l’union de la nature divine et de la nature humaine dans le mystère de l’Incarnation du Verbe. En ce sens, la communauté sacerdotale “honore”, comme le dit Bérulle, ces deux mystères. Dans l’École Française en effet, toute réalité est référée au mystère de Dieu et honore, c’est-à-dire rend honneur à ce mystère : “C’est en ces deux sociétés (Trinité, Incarnation) que toute autre société doit être fondée et bénie en la terre et au ciel. C’est en ces deux sociétés que nous devons et voulons jeter les fondements de cette société petite et nouvelle, que Dieu veut avoir en son Église en ce dernier temps, pour renouveler l’esprit et l’état de la prêtrise en l’institution de laquelle il a fini ses jours et commencé son Église” (Opuscules de Piété, 525 ss).

L’esprit qui anime la communauté oratorienne en la référant à la communauté apostolique est l’Esprit Saint lui-même qui animait les apôtres. “Nous ne nous considérerons jamais que comme une suite et partie de Jésus et de Marie, et partie principale, faisant une transfusion et transport en lui de tout ce que nous sommes à nous-mêmes et de tout ce qui est nôtre... y ayant communauté de tout entre Jésus et nous, et désappropriation de tout ce qui nous concerne... En cette dévote pensée, nous sortirons de notre chambre, emportant avec nous l’Esprit de Jésus pour converser et agir par cet Esprit qui doit remplir notre vie” (O.P., 532).

L’Esprit de Jésus, qui unit chaque oratorien au Christ, unit aussi entre eux les membres de la communauté. Ainsi, chacun était-il invité à faire le choix d’un mystère de la vie de Jésus auquel il se proposait d’être plus spécialement dédié... la chambre qu’il occupait était elle-même consacrée à un de ces mystères (Houssaye II, 150-151). Ainsi, la communauté oratorienne pouvait refléter l’ensemble des mystères du Christ et donc le Christ tout entier [1].

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Il est clair, pour les différentes sociétés, que c’est la motivation apostolique qui finalise la vie communautaire.

Celle-ci, en retour, est une école de sainteté pour une meilleure efficacité apostolique, dans la fidélité à la tradition spécifique dont chaque société est porteuse.

Les eudistes

“Les eudistes, ouvriers de l’évangélisation, travaillent au renouvellement de la foi dans le peuple de Dieu” (Const., ch. 1, n° 2).

La Congrégation veut que ses membres, en accomplissant leur apostolat, s’acheminent vers la sainteté à laquelle les appelle la grâce de leur baptême et de leur ordination.
Elle leur propose la vie fraternelle menée en commun, alimentée par l’eucharistie, la parole de Dieu et la prière.
Elle leur propose aussi, avec toutes les richesses de la tradition de l’Église, son propre patrimoine, notamment la doctrine et l’exemple du fondateur et de ses disciples (ibid. n° 6).

La mission des eudistes consiste à s’engager à la suite du Christ “afin de rassembler dans l’unité tous les enfants de Dieu dispersés” (Jn 11,52) (art. 1, n° 11). En vue de ce rassemblement, les eudistes se laissent aussi rassembler par le Christ en communauté fraternelle (n° 12). Ils sont ainsi constitués pour être “solidairement responsables de la vie et de l’apostolat de la congrégation” (art. 2, n° 16). Ainsi, les différentes provinces doivent se montrer “solidaires les unes des autres... développer leurs liens fraternels et leur collaboration” (n° 17).

Il est intéressant de constater que tout ce passage (nos 16 à 22) est construit dans un va-et-vient constant entre la mission, qui s’étend jusqu’au souci du “bien de toutes les Églises" et la fraternité communautaire dans laquelle se renouvelle l’esprit missionnaire.

Il en est de même à l’art. 3 : “Portant ensemble une même charge apostolique, les eudistes s’engagent dans la vie communautaire, et veulent la mener comme des frères, afin que leur communauté soit “une école de sainteté pour tous ceux qui y viendront” (Jean Eudes, O.C. IX, 174, n° 35). C’est pourquoi ils sont unis dans la prière et le partage et vivent ensemble à la suite du Christ dans la recherche de la volonté de Dieu, l’obéissance, le célibat, l’ascèse et la pénitence volontaire. C’est ainsi que “les eudistes cherchent à vivre et à promouvoir l’esprit de la communauté apostolique partout où ils sont envoyés” (n° 61).

Les oratoriens

Apostolique par définition, l’Oratoire est conscient de ce que “toute grâce n’est donnée par Dieu que pour travailler à sa vigne” (Const. I, art. 9) [2].

“... la communauté a mission de sanctification et d’évangélisation. À cette fin, elle offre un milieu de vie, de prière et d’échange, des possibilités de recherche et de travail concertés. À travers des modalités diverses que suggère la variété des situations, elle est ainsi, pour ses membres, un lieu privilégié où dans la fidélité à l’Esprit Saint s’élabore et se réalise la vocation de chacun au service du Royaume” (ibid. art. 8).

On insiste donc sur la finalité apostolique de la vie communautaire. L’attention particulière de l’Oratoire à la vocation personnelle de chacun de ses membres est aussi nettement marquée. La communauté est une aide pour que chacun réalise au mieux sa vocation et sa mission. Mais la communauté n’est pas le pur rassemblement des vocations individuelles. Elle est d’abord l’expression d’une vocation commune : “La vie propre de chaque communauté est fondée, conformément à l’article 10, sur un partage de responsabilité et une solidarité effective à l’égard d’une œuvre commune et d’une existence fraternelle” (III, art. 28). Cette œuvre est la réalisation concrète de la vocation de l’Oratoire dans son ensemble. Elle “suppose la volonté de travailler ensemble ou d’avoir des échanges sur le travail de chacun, une vie de prière commune, le sens religieux de l’obéissance...” (III, art. 29) [3].

Les institutions oratoriennes sont structurées de façon à faciliter la mise en œuvre de la mission et de l’action communes : “Les institutions de l’Oratoire tendent à favoriser entre ses membres une communauté d’esprit, de destin et d’action. Les personnes dans les communautés, de même que les communautés dans la congrégation, prennent leur part de la vie et des tâches oratoriennes” (I, art. 10). Il ne s’agit donc pas d’une organisation purement extérieure, mais d’une unité qui est façonnée par une communauté d’esprit ; celle-ci s’enracine évidemment dans les fondements spirituels de la congrégation selon l’esprit de Bérulle (exprimés particulièrement aux articles 3, 4 et 5) et dans la volonté de réaliser ensemble la mission commune.

La communauté, qui vise à l’exercice de la mission commune s’exprime dans une existence fraternelle, car “l’Oratoire a pour règle suprême la charité” (art. 10). Mais, à son tour, “la vie communautaire (vécue fraternellement) manifeste l’unité du service ministériel instauré par Jésus ; elle témoigne de la charité qui fait l’Église et constitue un facteur d’entraide en vue d’une plus grande efficacité” (I, art. 8).

Les sulpiciens

La vie communautaire est strictement déterminée par la mission sulpicienne, qui est le service des prêtres. Sa réalisation typique est la communauté du séminaire : “Ils vivront dans une étroite unité d’esprit et d’action pour réaliser, avec ceux qui leur sont confiés (c’est à dire les candidats au sacerdoce) et l’ensemble du presbyterium une vraie communauté fraternelle...” (Const., 1ère partie, ch. I, art. 5).

L’unité d’esprit et d’action est nécessaire en vue de la mission. Il faut noter à Saint-Sulpice l’insistance sur l’exercice collégial de la responsabilité.

La communauté n’est pas seulement la communauté des prêtres directeurs au séminaire. Elle s’étend aux séminaristes et jusqu’à l’ensemble du presbyterium. La notion de communauté est donc très large.

L’engagement demandé aux sulpiciens dans la communauté est très important : “Persuadés que le partage de leur vie sacerdotale est le plus important et le plus efficace des enseignements, les prêtres de Saint-Sulpice vivront en communauté étroite avec les candidats au sacerdoce. Ils favoriseront un dialogue vrai qui permettra à tous de se sentir responsables de l’unique communauté. Par là seront découvertes et déjà expérimentées les conditions concrètes de l’exercice du ministère dans l’Église, sous le double aspect de vie fraternelle et de participation à une mission commune” (1ère partie, ch. III, art. 25).

Tout cela est donc à resituer à l’intérieur de la finalité ultime du séminaire, qui est apostolique. La communauté est ici à comprendre sur l’horizon de la mission de l’Église dans son ensemble.

C’est dans l’exercice même de leur mission, donc dans la formation des futurs prêtres et dans la vie communautaire menée avec eux, que les prêtres de Saint-Sulpice trouvent “le moyen authentique d’arriver à la sainteté” (cf. le préambule de la 2. partie des Constitutions, qui insiste sur le fait que les prêtres de Saint-Sulpice ne sont pas ici différents des autres prêtres) [4].

On le voit, dans l’une ou l’autre des trois sociétés, la communauté, dont la finalité est toujours apostolique, n’est jamais envisagée comme un pur moyen au service d’une action. Fondée dans l’esprit de la première communauté apostolique (qui est l’Esprit même de Jésus), elle est une réalisation de ce qui est visé dans la mission, le rassemblement de l’humanité.

La charité qui y règne anime l’action commune et fait de la communauté “ministérielle” une école de sainteté.

On peut dire aussi que c’est parce que la mission est commune que les prêtres sont réunis en communauté pour exprimer et vivre l’unité de la mission dans l’Esprit du Christ.

Moyens essentiels proposés par les différentes constitutions dans le cadre de la vie communautaire

- La prière commune et aussi le souci de porter ensemble l’apostolat de tous et de porter les autres et l’apostolat des autres dans la prière personnelle.

- Le partage sur le ministère (dans la communauté fondée par Bérulle, il y avait un temps prévu dans la journée, où l’on pouvait parler des questions, des difficultés rencontrées dans le ministère. C’était la même chose au presbytère de la paroisse Saint-Sulpice, même si les prêtres n’étaient pas forcément tous des sulpiciens).

- Un certain partage des biens et des revenus, envisagé de manière diverse selon les sociétés.

N.B. Nous n’avons envisagé que les trois sociétés issues de Bérulle, Olier et saint Jean Eudes. Il faudrait faire le même travail pour les Lazaristes, Prêtres de la Mission, fondés par saint Vincent de Paul, dont l’esprit présente bien des affinités avec l’École Française.

Institut Catholique de Paris
21, rue d’Assas
F 75270 PARIS

[1Cfr les Constitutions des eudistes : “Dédiée à la très sainte Trinité et à la Communauté de Jésus, Marie et Joseph, elle (la Congrégation de Jésus et de Marie) s’efforce de suivre le chemin tracé par les apôtres” (ch. 1 ; cfr Jean Eudes, O.C. IX, 143). (On voit apparaître ici un autre modèle et inspirateur de la communauté, le mystère de la Sainte Famille).

[2Cf. Bérulle. Mémorial, 21-26.

[3Cf. aussi art. 30.

[4cf. au XIXe siècle, dans les “Traditions de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice” de Mr Icard : “Il est dans l’esprit et dans les traditions de la compagnie de Saint-Sulpice, que les directeurs considèrent les séminaristes comme ne formant avec eux qu’une seule famille... C’est ainsi que les directeurs sont habituellement dans la communauté, mêlant leur vie à celle des séminaristes, non comme des surveillants, mais comme des amis et des pères” 25-26.

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