Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Pour un retour aux sources de la vie religieuse d’après le témoignage des Églises orientales

Michel Van Parys, o.s.b.

N°1995-3 Mai 1995

| P. 158-165 |

Nous voulons encore faire entendre un écho des travaux qui ont préparé la rencontre du Synode de 1994 sur la vie consacrée. C’est un fait remarqué que celui-ci a été apprécié pour sa qualité œcuménique et la tradition des Églises orientales a été singulièrement écoutée. La belle réflexion du P. van Parys nous fait goûter à quelques traits particulièrement bien soulignés dans la tradition monastique orientale. Sans pouvoir gommer l’extraordinaire efflorescence latine des formes de vie religieuse, nous pouvons être attentifs à ce que nous rappellent ici, avec l’évidence “des sources”, nos frères et sœurs orientaux.
Ce texte a été publié dans Le chiese orientali cattolicbe e la vita religiosa. Congregazione per le chiese orientali (Città del Vaticano 1994), en préparation au Synode de 1994 sur la Vie Consacrée.

Introduction

L’Orient chrétien considère avec fierté le monachisme, sa vie et ses traditions spirituelles et mystiques, comme un de ses principaux apports à l’Église universelle. À la suite des saints de l’Ancien Testament, ascètes, moines et moniales dès l’Antiquité chrétienne, à l’écart du monde mais proches des hommes et au cœur de l’Église, ont initié une sequela et une imitatio Christi dont tous nous sommes encore redevables aujourd’hui. Ce dépôt, fidèlement transmis à travers les siècles, souvent menacé par l’attiédissement et parfois persécuté jusqu’à l’anéantissement supposé en raison des circonstances religieuses ou politiques, a toujours refleuri. Il est un héritage commun aux Églises orthodoxes et aux Églises orientales catholiques. Sa signification pour le renouveau ecclésial des Églises orientales catholiques et pour la restauration des liens de charité avec les Églises orthodoxes est considérable. Les Lineamenta du Synode l’ont souligné :

Il faut rappeler enfin la tradition monastique et érémitique orientale, ainsi que la variété des formes de vie consacrée propre aux Églises d’Orient, avec la richesse respective des rites liturgiques et leurs antiques traditions. La vie monastique orientale, avec ses traditions liturgiques, ascétiques et communautaires, vu sa proximité avec les expériences des Églises orientales non catholiques, mérite d’être revigorée et développée, comme expression de la richesse de la tradition des Pères et pour favoriser un œcuménisme spirituel avec les moniales et les moines des autres Églises orientales qui conservent encore le grand patrimoine des premiers siècles (§ 19 c).

Il est indubitable que tout renouveau est aussi une montée à l’origine et aux sources (à la Parole de Dieu et aux Pères de l’Église). La vie monastique en Orient, dans son indétermination même, imitant la prière de Jésus dans le désert et au cœur des veilles de la nuit, l’humble service du lavement des pieds dans la communauté fraternelle, et quelquefois l’évangélisation des peuples (saint Jean Chrysostome, saints Cyrille et Méthode...) a préservé une “fluidité” institutionnelle, qui garantit la liberté aux impulsions de l’Esprit Saint tout en maintenant fermement la nécessité du discernement spirituel par l’obéissance à l’Église dans les personnes de l’évêque et du père spirituel. Cette fluidité cependant n’est considérée comme authentique que si toujours le moine ou la moniale revient s’asseoir aux pieds du Maître pour écouter sa parole. L’unique nécessaire doit rester le désir profond du cœur.

Mais ne devrions-nous pas nous demander également si des Églises orientales catholiques, en revivifiant leurs institutions monastiques et en remettant en valeur les traditions patristiques de la lectio divina et de la prière du cœur, ne contribueraient pas grandement au bien de l’Église tout entière, appelée à répondre à la quête spirituelle des hommes et des femmes de notre temps ? Que pourrait être la contribution spécifique de l’Orient chrétien à cette vitalité renouvelée de la vie consacrée ?

Le don de la vie religieuse

La vie chrétienne est la voie (Ac 9,2) du salut : la voie de Jésus, le Christ, parcourue avec la force de l’Esprit Saint. Le Fils nous conduit vers Dieu, le Père. Au salut gratuitement offert, nous répondons par la foi et la repentance. La vie de l’ascète chrétien est une vie de foi. Baptisé au nom de la sainte Trinité, il est le pèlerin en route vers la Jérusalem d’en haut. Son cœur est là, tendu vers la présence sans voile de son Seigneur crucifié et glorifié. La foi avec sa clarté ténébreuse le porte. Elle grandit avec le progrès de la conversion. Le désert, où il se tient avec l’Église (Ap 12, 6) soumise à l’épreuve, est le lieu où le moine ou la moniale apprend à ne vivre que pour Dieu. Les passions, les égoïsmes, les projections inconscientes de son moi pécheur sont mis à nu. L’Esprit Saint fait descendre la repentance jusqu’aux racines cachées de la personne. Une telle plongée dans l’abîme du cœur n’est possible que soutenue par une confiance totale dans la miséricorde prévoyante du Père des miséricordes. Dans cette descente de la conversion les premières générations monastiques ont pu assumer et réorienter tout l’héritage de la philosophie gréco-romaine sur la “conduite de l’âme”. Nous pouvons considérer cette reprise comme un exemple d’acculturation réussie. Elle pourrait contribuer aujourd’hui à discerner de nouvelles inculturations que le Décret Ad Gentes (§ 18) de Vatican II appelait de ses vœux :

... La vie religieuse... par la consécration plus intime faite à l’Église,... manifeste... avec éclat et fait comprendre la nature intime de la vocation chrétienne...

Les instituts religieux qui travaillent à la plantation de l’Église, profondément imprégnés des richesses mystiques qui sont la gloire de la tradition religieuse de l’Église, doivent s’efforcer de les exprimer et de les transmettre selon le génie et le caractère de chaque nation. Ils doivent examiner comment les traditions ascétiques et contemplatives dont les germes ont été quelquefois répandus par Dieu dans les civilisations antiques avant la prédication de l’Évangile peuvent être assumées dans la vie religieuse chrétienne.

Dans et pour l’Église, des hommes et des femmes reçoivent de l’Esprit dès cette vie terrestre la grâce d’une configuration au Christ ressuscité. Pécheurs pardonnés, ils désirent aimer le Christ d’un amour sans partage dans le célibat, l’obéissance et la pauvreté. L’Esprit Saint, par leur conversion quotidienne, fait d’eux des signes de la vie éternelle. En vivant ainsi le mystère pascal, souffrances, croix, résurrection, don de l’Esprit, ils glorifient le Père avec et dans le Fils. La glorification de Dieu, par la communion de charité fraternelle et par la ferveur de l’Esprit (Rm 12,11,) en fait des témoins de Dieu qui est amour. À la suite de Jésus, des apôtres, des martyrs, la tradition monastique n’a jamais oublié que la glorification de Dieu par la vie donnée à cause de l’amour des frères est le témoignage par excellence. Saint Basile de Césarée, dans la septième réponse des Grandes Règles, conclut ainsi les chapitres fondamentaux sur la vie fraternelle des ascètes dans la charité pour la gloire de Dieu :

Eh bien, l’arène du combat, la voie aisée du progrès, l’entraînement incessant et le souci des préceptes du Seigneur, c’est d’habiter ensemble en frères. Le but en est la gloire de Dieu selon le précepte de notre Seigneur Jésus-Christ qui a dit : ‘qu’ainsi brille votre lumière devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père du ciel’ (Mt 5,16). Elle garde ainsi la marque des saints dont il est écrit dans les Actes des Apôtres : ‘Tous les croyants étaient ensemble et possédaient tout en commun’ (Ac 2,44) ; et encore : ‘La multitude des croyants avait un cœur et une âme, et personne n’appelait sien ce qu’il possédait, mais tout était commun pour eux’ (Ac 4,32).

Porter le fruit de l’Esprit (Ga 5,22-23)

La conscience vive qu’a le consacré du pardon gratuit de Dieu, qui l’accompagne toute sa vie, l’incite à aimer plus (Lc 7, 47). Plus grand devient l’amour de celui ou de celle dont la conscience de son état de pécheur se creuse face à l’amour de celui qui nous a aimés alors que nous étions encore ses ennemis. L’ascète entend chaque jour la parole de Jésus : “Tes péchés te sont pardonnés ; va, désormais ne pèche plus”. Comment répondre à l’amour en aimant de retour ?

Il s’agit de rompre avec le péché. La tradition monastique orientale s’est efforcée de discerner et guérir le cœur du pécheur des pensées qui le rendent impur (Mt 15,15-20). Une telle attention à soi, sous le regard de Dieu, n’est pas introspection psychologique, mais réalisme de celui qui se sait aimé et désire plaire à Dieu (Rm 12,2). Le combat des pensées, même si légitimement nous sommes plus sensibles aujourd’hui au conditionnement psychologique de la personne, permet au Christ pascal dans la force de l’Esprit de remporter en nous sa victoire sur les puissances du désordre et de la mort. L’Esprit Saint crée en nous un cœur pur. Ceci ne veut point dire insensibilité ou déshumanisation, mais réorientation du désir, de l’agressivité, de l’intelligence vers la nature authentique. Ce combat de faire mourir le vieil homme avec le Christ est souvent long et douloureux. Mais sa fin, comme son début, est la joie du salut.

L’Esprit Saint en même temps façonne la vie nouvelle du Christ en nous, en nous conduisant progressivement à la maturité de cette vie : la charité, et les autres attitudes de la conduite chrétienne qui la spécifient. “Mais le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi, chasteté : contre de telles choses il n’y a pas de loi” (Ga 5,22-23). La tradition monastique considère ces mots de saint Paul comme le programme positif de la vie chrétienne : en Christ faire mourir l’être caduc dominé par le péché et faire vivre l’homme renouvelé par la grâce.

La vie religieuse, conversion en Église

Le charisme de la vie consacrée est donné dans et pour l’Église. Les Pères de l’Église ont eu le plus grand souci de rappeler constamment aux ascètes, aux moines et aux moniales que le don particulier de l’Esprit en eux est l’épanouissement des sacrements de l’initiation (baptême, chrismation et eucharistie). La mystique monastique ne peut être que sacramentelle. Déjà saint Athanase d’Alexandrie, en écrivant la vie de saint Antoine le Grand, a cherché à rendre ecclésial le charisme du pneumatophore que fut le père des moines. Il l’a intégré, sans le réduire.

De plus la tradition monastique a rappelé au peuple de Dieu, et cela jusqu’aujourd’hui, trois requêtes essentielles de l’Évangile : l’invitation à la prière (continuelle), l’injonction de Jésus de guérir les blessures (spirituelles) par la paternité/maternité spirituelle, l’exercice de la compassion pour toute créature.

“Priez sans cesse” (Lc 18,1). L’invitation est faite à tous. Elle n’est donc pas l’apanage de spécialistes. Les moines et les moniales, conscients de la gratuité de ce don de l’Esprit, veulent cependant s’y disposer le mieux possible en prenant les moyens de la prière : combat contre les pensées et contre les distractions même innocentes, méditation de la parole de Dieu, prière à certaines heures fixes, prière jaculatoire du nom de Jésus. Ils attestent également que l’injonction du Seigneur n’est pas seulement un pieux désir, mais peut devenir la réalité englobante de la vie de baptisé.

“Guérissez les malades” (Lc 16,18). Saint Athanase raconte comment saint Antoine, par sa clairvoyance et sa compassion, réconfortait et guérissait en grand nombre les détresses de ses contemporains. Ce ministère de la direction spirituelle, au nom du Christ, médecin des âmes et des corps, est un charisme qui n’appartient pas uniquement aux consacrés. Mais leur tradition a accumulé au cours des siècles des trésors de sagesse et de connaissance du cœur humain qui attendent d’être revivifiés pour le bien de tous.

La compassion pour toute créature. Rigoureux pour eux-mêmes, les moines et les moniales, s’ils ont le cœur purifié, transmettront le pardon reçu de Dieu. Ils prennent à la lettre la parole de Jésus de ne pas juger. Le jugement est à Dieu lors du retour du Messie. S’ils sont lucides, en raison de la connaissance qu’ils ont de leur propre cœur, ils ne condamnent pourtant jamais la personne du pécheur. Toujours ils discernent avec espérance ce qui est bon en l’homme, ce qui peut devenir l’appui de l’amour de Dieu en lui.

Un regard de foi et d’espérance sur l’être humain

L’Orient chrétien saisit l’unité profonde du dessein salvifique de Dieu. La création de l’homme à l’image et à la ressemblance de Dieu est déjà ordonnée à la re-création en Christ. Cela signifie que la création de l’homme, roi de l’univers, inscrit en lui la liberté et le désir d’aimer et d’être aimé. Le don de l’Esprit Saint vivifie l’œuvre de la création initiale et l’achèvera dans la configuration progressive au Fils de l’homme, jusqu’à ce qu’il vienne. L’homme est appelé à la déification. Telle est sa vocation en Église. Ce qui n’était pas monté au cœur de l’homme, Dieu le donne au pécheur pardonné et justifié. À lui de collaborer à ce dessein d’amour de Dieu. La consécration monastique constitue le signe d’espérance qui authentifie la vocation dernière de tous.

Récapitulation

Nous pouvons reprendre maintenant de manière analytique quelques éléments qui sont autant de moyens sur cette voie de la vie consacrée :

Conversion sans cesse recommencée.
Joie et ascèse.
Jeûne et prière.
Retrait du monde et hospitalité désintéressée.
Culture de la beauté authentique.
Amour du silence et de la louange.
Vigilance, faite d’attention à soi et d’éveil à Dieu.

Ils mériteraient d’être présentés en détail. Mais en un siècle où tant de moines et de moniales de l’Orient chrétien ont témoigné par leur sang de la seigneurie du Christ Jésus, mieux vaut conclure par ces paroles de saint Ignace d’Antioche aux chrétiens de Rome (VII, 2-3) :

Mon désir terrestre a été crucifié, il n’y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais en moi une « eau vive » qui murmure et qui dit au-dedans de moi : « Viens vers le Père. »
Je ne me plais plus à une nourriture de corruption ni aux plaisirs de cette vie ; c’est le pain de Dieu que je veux, qui est la chair de Jésus-Christ, de la race de David, et pour boisson je veux son sang, qui est l’amour incorruptible.

Monastère de la Sainte Croix
B-5590 CHEVETOGNE, Belgique

Mots-clés

Dans le même numéro