Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Apostolat et mystique chez Jean-Jacques Olier

Gilles Chaillot, p.s.s.

N°1995-3 Mai 1995

| P. 176-197 |

Accompagnant l’article précédent, l’étude du Père Chaillot est la bienvenue. Elle confirmera combien l’École Française a approfondi des aspects essentiels à la vie consacrée. Ici, c’est l’intime réciprocité entre vie d’union à Dieu et engagement apostolique qui est montrée à partir de l’expérience spirituelle et des écrits de Monsieur Olier. On soulignera la préoccupation ecclésiale de cette spiritualité qui appelle tous les états de vie à conjuguer la vie “spirituelle” et la vie “missionnaire”. On découvrira encore combien, pour Olier, celle-ci, lors de la prédication par exemple, est le lieu même de l’expérience proprement mystique de l’onction de l’Esprit et de l’accueil de ses dons.

Introduction

Dans le livre où il présente L’École Française de spiritualité [1], R. Deville soulignait naguère “l’authentique souffle mystique” qui fut “à la source” de toutes les initiatives pastorales de ceux qu’il appelle les "grands spirituels-missionnaires” bérulliens du XVIIe siècle. Chez Bérulle et ses disciples, vie apostolique et vie mystique sont à ce point indissociables que le lien entre elles est véritablement constitutif de leur expérience de chrétiens et de prêtres. Pour tenter d’expliciter ici ce qui était ainsi suggéré, au lieu de recourir à des généralités supposées valables pour eux tous - chacun des membres de l’École bérullienne à sa manière originale d’être un “spirituel-missionnaire” -, je me bornerai à analyser d’un peu près l’expérience personnelle de l’un d’entre eux que je connais davantage : celle de Jean-Jacques Olier, le fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice.

Pour éclairer mon propos et en écarter toute ambiguïté, il me faut au préalable préciser la signification qui sera donnée aux deux expressions-clefs de cette analyse : vie apostolique et surtout vie mystique.

La première - vie apostolique - ne présente, à vrai dire, aucune difficulté particulière d’interprétation dans le langage actuel. Je l’emploierai ici dans le sens qui lui est couramment et unanimement donné aujourd’hui dans l’Église : elle désigne l’existence des membres du peuple de Dieu qui se consacrent à la diffusion directe de l’Évangile, que ce soit au titre du ministère ordonné ou au titre de la mission baptismale commune, dans le cadre de la vie laïque ou de la profession religieuse. La seconde expression - vie mystique - est susceptible, en revanche, d’être entendue en des sens assez divers. Même à s’en tenir, comme on le fera ici, au seul plan des réalités proprement chrétiennes, la signification à donner au mot mystique, qu’il s’agisse de l’adjectif (on parle de vie mais aussi d’états ou de grâces mystiques) ou surtout du substantif (on parle des mystiques et de la mystique), demeure aujourd’hui encore l’objet de discussions entre spécialistes. Sans prétendre trancher ces savants débats, voici en quel sens je prendrai, sous ma seule responsabilité, le parti de parler ici de vie mystique.

Beaucoup “s’imaginent que pour parvenir à la perfection évangélique” il est nécessaire de connaître les mêmes phénomènes - extases, révélations, miracles et autres - que l’on voit et admire chez certains saints... Ou encore, que pour être parfait « chrétien » il faut quitter le monde, pratiquer de grandes pénitences, vivre dans le jeûne, etc... Soucieux de les « détromper » de cette « fausse persuasion », Olier aimait à dire : « En réalité, tout cela, qui a sa valeur, ne doit pas être confondu avec la perfection » évangélique, que l’on doit « trouver dans l’amour » reçu de Dieu, qui nous établit « tout entiers en Jésus-Christ » (Archives de la Compagnie de Saint-Sulpice, Ms. 116) [2]. Pour désigner ce qui, comme à lui, me semble caractériser ainsi le cœur de la véritable expérience chrétienne, je parlerai de « vie mystique »... et non pas « ascétique ».

Telle est, en effet, je le crois, l’attitude originale qui est au fondement permanent de la vie spirituelle de tous les baptisés dans la mesure où elle est authentique : je veux dire la totalité de leur existence concrètement vécue dans et par l’Esprit du Christ reçu au baptême (c’est très exactement cela la vie spirituelle au sens chrétien du terme ou, comme disait équivalemment Olier dans le langage du XVIIe siècle, la vie intérieure). J’entends par là une attitude spirituelle où, dans tout ce qui est vécu, l’accent est mis, non pas d’abord sur l’effort humain pour acquérir la perfection - même si cet effort, cette « ascèse » comme on dit, est bien évidemment nécessaire !-, mais plutôt sur l’accueil du don gratuit dont Dieu prend l’initiative, l’accueil de la grâce baptismale, la docilité à l’action première en nous de l’Esprit de sainteté.

Si cet accueil mystique engage bien une exigeante activité de notre part - une véritable ascèse chrétienne-, celle-ci est tout entière commandée, c’est-à-dire à la fois permise et exigée, par ce que les spirituels appellent la passivité, à savoir la docilité première à l’initiative souveraine de l’Esprit qui nous unit lui-même à Dieu en Jésus Christ. Par conséquent, avec ou sans les phénomènes ou les grâces extraordinaires que seuls connaissent sans doute une minorité de « saints »(et dont Olier lui-même a très probablement été favorisé), toute vie spirituelle proprement chrétienne me semble pouvoir être appelée une vie mystique : dans la mesure où elle est ainsi le fruit de l’action première de l’Esprit accueillie sans cesse par les baptisés.

Il me reste à évoquer enfin brièvement les circonstances qui m’ont amené à mettre en lumière comment le lien entre vie apostolique et vie mystique - au sens ainsi précisé - fut véritablement constitutif de l’expérience personnelle de Jean-Jacques Olier au XVIIe siècle et comment celle-ci peut apporter aujourd’hui encore, même s’il est en quelque sorte indirect, un éclairage toujours précieux aux membres de congrégations de religieuses actives qui se réclament de l’héritage spirituel de l’École Française. C’est, en effet, à la demande de quelques-unes d’entre elles qu’a été entreprise la présente recherche, à partir d’une constatation et des réflexions qu’elle a suscitées.

Partant de notre expérience actuelle, en quoi s’enracine concrètement le dynamisme apostolique de notre congrégation ?

En dépouillant les réponses à cette question, rédigées par les membres de ces quelques familles religieuses, le constat m’a été facile : c’est bien comme l’affleurement vivant et toujours d’actualité du charisme des fondateurs et fondatrices que sont vécus aujourd’hui les divers engagements apostoliques qui caractérisent ces congrégations. Dans ce qui est quotidiennement vécu, il y a bien une réelle osmose entre action missionnaire et tradition spirituelle. Mais est-il sûr que, pour autant, soit toujours bien perçu ce que cela signifie ? À mon sens : non seulement le dynamisme apostolique « dérive » ou découle de la vie spirituelle suscitée chez les membres de la congrégation par la fidélité à sa propre tradition, mais il constitue bel et bien lui-même, en retour, une véritable source de cette fidélité toujours vivante et sans cesse actualisée.

Or c’est ce second aspect - le dynamisme proprement spirituel, source vive des engagements apostoliques eux-mêmes - qui n’était peut-être pas toujours clairement explicité dans les réponses à la question posée. Voilà qui m’a fait réfléchir... en songeant à ma propre expérience et à mes réactions. N’avons-nous pas du mal à nous défaire de la représentation illustrée naguère par le célèbre petit livre de dom Chautard L’âme de tout apostolat ? Ce classique de la littérature spirituelle des débuts de ce siècle donnait sans doute de précieux conseils sur la nécessité d’enraciner l’activité apostolique dans la prière. Mais il le faisait en laissant malheureusement entendre que l’apostolat ne pouvait que nous vider des énergies spirituelles dont seule la prière nous avait d’abord remplis.

Telle n’est pas la véritable perspective chrétienne. Et l’on ne doit pas se méprendre sur la signification de la belle comparaison employée jadis par saint Bernard. Si, dans la vie apostolique, nous ne devons pas être de simples canaux qui se vident - « qui restent à sec en donnant », selon son expression - mais si nous avons à devenir plutôt, comme il le dit encore, des « bassins qui reçoivent et ne donnent que de leur surabondance », nous le sommes en réalité tout aussi bien dans l’apostolat que dans la prière. Autrement dit, il faut bien le comprendre, tout comme nos pratiques spirituelles, nos engagements apostoliques sont le lieu où nous pouvons être remplis de la surabondance du don premier et permanent de Dieu, dans la mesure où nous savons, ici comme là, l’accueillir dans une attitude authentiquement mystique.

Si la vie mystique est bien la source de notre vie apostolique, comment exprimons-nous cela dans notre congrégation depuis l’origine ? S’interroger de cette manière, comme le faisaient les religieuses dont j’ai parlé, ne comporte-t-il pas un risque ? Celui de se représenter pratiquement la vie mystique et la vie apostolique comme deux pôles de leur expérience qui se feraient face, le premier seul étant source au plan intérieur de la prière, et le second n’étant que le jaillissement et comme le trop-plein extérieur, au niveau de l’action ? Ce n’est pas ainsi qu’il faut envisager les choses, ce n’est pas ainsi que les envisageaient les spirituels-missionnaires bérulliens du XVIIe siècle.

En précisant la signification donnée ici aux expressions-clefs de vie apostolique et de vie mystique, je me suis volontairement gardé de parler selon ce schéma. Si la vie mystique est bien l’attitude spirituelle chrétienne qui privilégie, de manière décisive, l’accueil du don premier de Dieu en Jésus Christ et la docilité à l’initiative permanente de l’Esprit baptismal, c’est dans toute l’existence qu’elle se vit : dans l’apostolat comme dans la prière. Et s’il y a, comme j’essaierai de le montrer ici, dans l’expérience de Jean-Jacques Olier un lien véritablement constitutif entre vie apostolique et vie mystique, ce n’est pas au sens où l’une ferait pour ainsi dire face à l’autre : dans ce qu’a vécu ce spirituel-missionnaire bérullien, la vie apostolique est intérieure à la vie mystique dont elle est, comme la prière et en permanente interaction avec elle, une dimension constitutive.

Quelques repères pour situer l’expérience d’Olier

Pour faciliter la lecture de l’expérience de Jean-Jacques Olier, où se manifeste ainsi, de manière typique, ce lien constitutif entre vie apostolique et vie mystique, je me dois de fournir d’abord quelques repères indispensables sur le contexte social et ecclésial, historique et biographique dans lequel a vécu le fondateur de la Compagnie de Saint-Sulpice, il y a trois siècles.

Né en 1608, mort en 1657, Jean-Jacques Olier a passé sa courte existence - même pas cinquante ans - dans le cadre de ce que les historiens appellent « le premier XVIIe siècle français ». Dans la mesure où son expérience chrétienne en a été profondément marquée, il importe de se souvenir, au moins dans les grandes lignes, de la situation sociale de cette époque. Sans doute n’est-il pas nécessaire de revenir ici - elles sont suffisamment connues par l’histoire générale - sur les dimensions politiques et culturelles du contexte des années 1600-1650 au royaume de France, même si elles n’ont pas été sans incidences sur l’itinéraire pastoral d’Olier : je songe - pour ne relever, parmi bien d’autres, que ces deux exemples - aux troubles de la Fronde, dont il eut à pâtir comme curé de la paroisse Saint-Sulpice, ou à l’appel qu’il fit au talent du peintre Le Brun pour décorer la chapelle du séminaire...

Je crois utile d’évoquer plutôt la dimension proprement religieuse de l’époque : étroitement solidaire de la situation socio-économique, c’est elle qui a bien évidemment conditionné de manière très directe l’expérience chrétienne d’Olier. Deux aspects semblent la caractériser : d’une part, les séquelles de la décadence héritée de la fin du XVIe siècle, le siècle de la Renaissance humaniste et de la Réforme protestante, mais aussi les premières tentatives de ce qui, à la suite du concile de Trente, est resté dans l’histoire sous le nom de Contre-Réforme catholique. Il serait intéressant de faire cette rapide évocation, à partir de réflexions que Jean-Jacques Olier a laissées dans ses écrits autographes : en nous révélant le regard pastoral qu’il portera personnellement sur cette situation à partir de 1642, elles nous laisseront pressentir quelque chose de son expérience spirituelle alors parvenue à maturité.

Certes, l’Église de France présente encore, dans les années 1600-1650, toutes les apparences extérieures de ce qu’on a appelé « la chrétienté » médiévale : elle est omniprésente dans la société par les nombreuses institutions qu’elle dirige-elle a toujours le quasi monopole des universités et des collèges, des hôpitaux et des œuvres de bienfaisance - et le clergé demeure, selon la formule des États Généraux de 1614, “le premier entre les ordres du royaume”. Olier est cependant sans illusion sur la profonde décadence religieuse qui, derrière cette façade trompeuse, atteint en réalité « tous les états de l’Église », comme il dit, c’est-à-dire aussi bien les religieux et le clergé que la masse des fidèles. Dans le brouillon inédit du panégyrique de François de Sales (déjà vénéré à l’égal d’un saint quelques dizaines d’années après sa mort en 1612), le curé de Saint-Sulpice rappellera, encore dans les années 1650, les origines de cette décadence en parlant du XVIe siècle comme du “siècle le plus malheureux de l’Église” et en le décrivant comme « un temps où tous les peuples étaient dans l’hérésie et l’ignorance... les cloîtres, dans l’apostasie et dans l’impiété, et où beaucoup de prêtres, d’évêques et de prélats vivaient dans un grand scandale, à la confusion de l’Église » (Ms 12, 157). Même s’il faut, dans ces propos, faire la part de l’amplification oratoire, ils n’en demeurent pas moins le témoignage du regard lucide et sans complaisance qu’Olier portait sur la situation religieuse contemporaine. Conditionnée par le système des bénéfices, dont l’attribution avait pratiquement été remise à la discrétion du pouvoir royal lors du Concordat de Bologne en 1516, moyennant la protection de l’Église par “le roi très-chrétien”, la vie ecclésiale de l’époque, au lieu de rayonner l’Évangile dans “le siècle”, où elle était extérieurement très enracinée, se trouvait plutôt comme minée de l’intérieur par « l’esprit séculier » dont elle se laissait plus ou moins imprégner. Au point que, dans son Journal personnel, Olier n’hésitait pas à noter, en 1642, la nécessité, impérative à ses yeux, de travailler « au renouvellement du christianisme afin de le montrer conforme à son institution » originelle (Ms. 2, 247).

Mais ce regard pastoral sans illusion n’empêchait pas Olier de lire, en même temps, ce que nous appellerions aujourd’hui des signes des temps dans les premiers efforts de réforme catholique, entrepris à la suite des orientations données au siècle précédent par le concile de Trente et qui commençaient à porter des fruits prometteurs en France vers le milieu du XVIIe siècle. Il en donne un témoignage intéressant dans son Journal de 1642, juste après la fondation du séminaire, alors qu’il vient de prendre comme curé la charge de la paroisse Saint-Sulpice. « Il faut remarquer, note-t-il, qu’en ce temps Dieu veut renouveler son Église et lui faire grande miséricorde. Ce qui paraît par des effets visibles à tout le monde ». Et Olier les énumère de manière concrète et précise : « En ce temps on voit les pauvres catéchisés » : allusion aux missions populaires prêchées dans les campagnes par les disciples de Vincent de Paul ; “on voit les ordres retournés” : allusion à la réforme qui s’amorce dans un certain nombre d’ordres religieux, le Carmel par exemple ; « le clergé... reprend sa nouvelle splendeur » : allusion aux exercices des ordinands institués par Vincent de Paul ou à l’école presbytérale associée par Bourdoise à la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet ; « et même plusieurs personnes de condition... s’éloignent de l’esprit du siècle et vivent dans le monde comme si elles étaient dans les religions » (entendons : dans l’état religieux) : allusion à des laïcs notoires qui, tels Gaston de Renty ou Jérôme de la Dauversière, sont engagés dans la célèbre Compagnie du Saint-Sacrement. Et Olier de conclure : « Ce qui marque un dessein particulier de Dieu sur son Église en ce temps » (Ms. 2, 198).

Après ces quelques notations, évocatrices de l’époque mais déjà aussi de l’homme, j’en viens de manière plus précise aux coordonnées de la biographie de ce dernier. Je reprends simplement les quatre grandes étapes retenues par R. Deville dans son livre L’École Française de spiritualité (cité supra, 66) en soulignant ce qui me semble avoir marqué les temps forts du “cheminement spirituel et apostolique” de Jean-Jacques Olier.

Dans « les années de préparation : 1608-1634 », je relève deux périodes dont la date de 1630 est comme la charnière. Jusqu’en 1630, tour à tour à Paris pendant sa petite enfance (1608-1617), puis à Lyon au moment de l’adolescence (1617-1624), enfin de nouveau à Paris pendant sa jeunesse (1624-1630), Jean-Jacques, quatrième de huit enfants dans une famille apparentée à la noblesse de robe, est élevé chrétiennement mais dans le style de la religion très mondaine, typique de la France religieuse d’alors. Désireux d’assurer sa carrière, ses parents décident que Jean-Jacques serait « d’Église » et s’emploient à le doter de quelques bons bénéfices ecclésiastiques : tonsuré à onze ans, le jeune abbé commendataire, tout en faisant, après « les humanités », ses études théologiques en Sorbonne, mène joyeuse vie dans les tavernes du faubourg Saint-Germain. Il ne connaîtra de véritable « conversion » au sérieux de la vie chrétienne - le mot est de lui - qu’à l’âge de 22 ans, lors d’un pèlerinage à Notre Dame de Lorette, en Italie, en 1630. C’est alors seulement que s’inaugure le véritable cheminement spirituel qui, dans une perspective toute nouvelle, le conduira à l’ordination presbytérale en 1633 : s’il s’engage dans le ministère, ce n’est plus pour y faire carrière mais pour répondre à une vocation divine, enfin discernée dans la foi, et une vocation au service du renouvellement de l’Église de son temps.

De la seconde période (1634-1641), je retiens également deux étapes qui semblent avoir été décisives pour Olier, alors que son engagement premier dans les missions populaires en province avec les disciples de Vincent de Paul - préférées à l’aumônerie à la cour royale dont rêvaient pour lui ses parents - le conduira bientôt, sous l’influence de Charles de Condren, son nouveau directeur spirituel, à la fondation d’un séminaire. D’une part, je relève la retraite spirituelle de 1636, où Olier est engagé par Condren, choisi par lui comme directeur après Vincent de Paul, à découvrir que l’essentiel de sa recherche de perfection évangélique doit consister à « s’abandonner davantage » à l’action première de l’Esprit Saint qui habite en lui : de là date, à mes yeux, ce qu’on appellerait aujourd’hui sa « seconde conversion ». D’autre part je souligne l’importance de la « grande épreuve » qui va marquer les années 1639-1641 : Olier connaît alors - comme il le notera ensuite dans son Journal de 1642 - « quasi toutes les peines intérieures » (Ms. 1, 42). Assailli de scrupules, avec le sentiment douloureux d’une totale aridité dans la prière comme d’un permanent échec dans l’action, souffrant d’une véritable phobie de la persécution et même de sa damnation éternelle, le jeune missionnaire traverse là une sorte de crise pathologique mais qui va être pour lui - il le reconnaîtra en en faisant par la suite la relecture, toujours dans son Journal de 1642 - un authentique noviciat spirituel : en lui faisant toucher comme du doigt, psychologiquement et même physiquement, sa totale impuissance personnelle devant Dieu, cette épreuve providentielle va l’engager, de manière décisive, sur la voie de l’abandon à l’Esprit Saint découverte en 1636.

La troisième période de la vie d’Olier, 1641-1651, est celle des grandes réalisations apostoliques, celle aussi de sa pleine maturité humaine et spirituelle. Qu’il suffise de rappeler d’un mot qu’après les débuts du séminaire, ouvert à Vaugirard fin 1641, Olier va, pendant dix ans, de 1642 à 1652, mener de front une débordante et fructueuse activité : il est tout à la fois le curé-réformateur de la grande paroisse parisienne de Saint-Sulpice, l’animateur du séminaire qu’il y a transféré, et l’initiateur de ce qui va devenir bientôt, au service de l’éducation spirituelle du clergé dans nombre de diocèses de France, la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice.

Dans la dernière période, 1652-1657, Olier, démissionnaire de la cure de Saint-Sulpice pour raisons de santé, occupera les loisirs que lui laissera la maladie dont il mourra en 1657, âgé de 49 ans, à poursuivre épisodiquement ses prédications missionnaires mais surtout à asseoir son œuvre de formation du clergé par les séminaires, à diffuser son enseignement spirituel au peuple chrétien - il publie alors, à l’intention des fidèles cultivés, quelques traités de spiritualité : la Journée chrétienne (1655), le Catéchisme chrétien pour la vie intérieure (1656) et l’Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes (1657, - et enfin à parfaire l’initiation de ses disciples dans la « petite Compagnie - » qui poursuivra sa mission, en France mais aussi en « Nouvelle France », où il envoie les premiers missionnaires « sulpiciens » peu avant de mourir en 1657.

Une lecture de l’expérience spirituelle et apostolique de Jean-Jacques Olier

À partir de cette simple esquisse biographique, j’en viens maintenant à l’analyse plus précise de l’expérience chrétienne de Jean-Jacques Olier pour tenter d’y découvrir et d’en dégager le lien constitutif, qui me semble la caractériser, entre vie apostolique et vie mystique. Pour cette lecture personnelle - bien évidemment pas la seule possible - je vais m’attacher surtout aux années 1630 à 1642, la dizaine d’années où semble s’être joué l’essentiel de cette expérience de spirituel-missionnaire, même si, bien sûr, elle a continué de s’épanouir et de s’approfondir ensuite jusqu’à la mort d’Olier en 1657. Je procéderai en deux approches progressives. Je commencerai par relever les deux mouvements qui semblent s’être succédé dans le cheminement du fondateur de Saint-Sulpice : l’ouverture missionnaire à laquelle l’a conduit, d’abord et tout de suite, sa conversion spirituelle, puis l’épanouissement mystique auquel ont abouti, ensuite et en retour, ses engagements apostoliques. Mais parce qu’une telle approche ne va pas encore à l’essentiel, je tenterai de faire apparaître, en seconde lecture, comment chez Olier la vie apostolique a toujours été, en réalité, et de plus en plus profondément au fur et à mesure de son cheminement, intérieure à sa vie mystique, dans une permanente interaction entre prière et action.

Première approche

Ce qui semble se manifester d’abord dans le cheminement personnel d’Olier au cours de la période-clef de son existence - les années 1630 à 1642-, c’est l’articulation entre deux mouvements successifs : celui qui, de la découverte spirituelle de 1630 à Lorette, l’a conduit à l’engagement missionnaire de 1634, et celui qui, des années 1634 à 1641, où se consolide envers et contre tout sa vie apostolique, l’introduit, à partir de 1642, dans le cadre du séminaire et de la paroisse Saint-Sulpice, à l’épanouissement de sa vie mystique.

- Il n’y a pas de doute : pour Jean-Jacques Olier, jusque-là jeune abbé mondain, uniquement soucieux, comme tant d’autres, de faire carrière et de profiter de la vie, dont toute l’ambition chrétienne se bornait à la pratique routinière de « quelques exercices de piété tout extérieurs », sa conversion de 1630 à Lorette a d’abord été la découverte proprement spirituelle du sérieux du véritable christianisme. En la racontant à son directeur dans les premiers cahiers du Journal, qu’en 1642 son directeur lui demandera de tenir, il note que lui est alors venu, pour la première fois, « dans l’esprit un grand désir de la prière » (Ms. 1, 45). Autrement dit, ce qui marque d’emblée le retournement intérieur dont la grâce lui est alors faite, c’est la naissance dans le cœur du jeune homme d’une relation vraiment personnelle avec Dieu, dont il ne s’était guère avisé jusque-là. D’une pratique religieuse tout extérieure et plus ou moins formaliste, Olier passe à la découverte de ce qu’il appellera la « vie intérieure », c’est-à-dire un engagement de tout l’être du croyant à l’égard de son Dieu. À partir de cette ouverture première, exprimée dans l’attitude décisive de la prière personnelle, c’est toute l’existence du “converti” qui va être progressivement transformée.

Cette transformation intérieure se traduit d’abord, de manière significative, dans la recherche par Olier de sa véritable « vocation » personnelle dans l’Église. Jusque-là, en effet, ce n’est pas en ces termes que le jeune homme avait envisagé son avenir : cédant, sans s’interroger davantage, au désir de sa famille, il s’était tout bonnement laissé engager dans la cléricature pour y faire carrière. Mais voici que, pour la première fois, se pose maintenant la question de discerner dans la foi ce que Dieu attend de lui. Comprenant désormais que, comme tout baptisé digne de ce nom, il est appelé à la sainteté évangélique, il se demande d’abord si le meilleur moyen de répondre à cette invitation divine ne serait pas la vie religieuse, au sens canonique du terme. Et, dans sa ferveur de converti, il songe un moment à entrer à la Chartreuse, l’un des rares ordres monastiques demeurés fidèles à leur inspiration originelle et dont il avait l’occasion de fréquenter le couvent parisien. Mais, après quelques années, différents signes providentiels mettent fin à son hésitation en l’amenant finalement à découvrir qu’en réalité Dieu l’appelle bien « au clergé de son Église », comme il le notera dans son Journal de 1642, mais dans une tout autre perspective que celle où voulait l’engager sa famille.

Ce discernement est tout à fait remarquable. Si Olier se propose maintenant d’entrer dans le clergé séculier, ce n’est pas seulement pour avoir compris que « l’Ordre de saint Pierre » - ou même, comme il n’hésitera pas à l’appeler, « l’Ordre de Jésus-Christ » ! - n’a rien à envier aux ordres religieux en fait d’engagement à la perfection évangélique. C’est surtout parce que, découvrant le besoin urgent de réforme spirituelle de ce clergé, dont il pressent déjà l’influence décisive pour le renouvellement de l’Église contemporaine, il comprend que Dieu l’appelle à devenir prêtre pour y travailler de l’intérieur. Telle est la perspective, délibérément apostolique et réformatrice, à laquelle le converti de 1630 est ainsi conduit après seulement quelques années. La preuve en est que, peu après son ordination presbytérale de 1633, Jean-Jacques Olier, au grand désespoir de ses parents - sa mère en particulier-, quitte la capitale en 1634 pour s’en aller « missionner » dans les campagnes du Centre et de l’Ouest de la France, avec une petite équipe de compagnons de Vincent de Paul. C’est à cet engagement apostolique décidé, au service de ce qu’il appellera « le renouvellement des peuples » ou « le renouvellement de l’Église » tout entière, qu’Olier va consacrer, sans craindre sa peine, les premières années de son ministère pastoral. Le spirituel de 1630 devient le missionnaire de 1634 : c’est le premier mouvement significatif qui marque les débuts de l’expérience olérienne.

- À ce premier mouvement va très vite en succéder un second, qui lui est étroitement articulé. En effet - et ce n’est pas par hasard ! - c’est au cœur même de ce ministère missionnaire parmi « les peuples » des campagnes françaises, demeurés si souvent ignorants des véritables « sentiments chrétiens » et des richesses spirituelles de leur baptême, que Jean-Jacques Olier va être conduit à entrer lui-même plus avant et de manière plus authentique dans ce que j’appelle la vie mystique : l’attitude décisive de docilité à l’action première de l’Esprit Saint. Sans doute y a-t-il été aidé par les judicieux conseils de Condren, devenu en 1635 son directeur spirituel à la suite de Vincent de Paul. Il n’empêche que les orientations ainsi données ont trouvé dans l’engagement apostolique concret du dirigé le terrain d’élection sans lequel, on peut le penser, elles n’auraient jamais produit tous leurs fruits avec une telle fécondité.

Dans les toutes premières années de son ministère, le jeune prêtre continue, semble-t-il, à vivre son expérience spirituelle et apostolique avec la ferveur sensible, les enthousiasmes... et les illusions inévitables du converti : soucieux de prendre au sérieux les exigences de l’idéal chrétien et sacerdotal qu’il découvre, sans doute risquait-il de confondre plus ou moins foi et sentiment, recherche fervente de la perfection et humble accueil du don de la sainteté. Voilà pourquoi, lors de sa retraite de 1636, Condren l’invite à « s’abandonner davantage à l’Esprit de Dieu », en lui expliquant ensuite l’importance primordiale de vivre dans la simple foi en l’action de ce divin Esprit, seul capable de « former » en nous le Christ « avec ses vertus » ; passé le premier moment de surprise, Olier n’oubliera pas la leçon et la notera soigneusement dans son Journal de 1642 (Ms. 1, 22-23). Sages conseils qui invitent le dirigé à passer d’une attitude encore trop ascétique et volontariste, qui le laisse centré sur lui-même, à une attitude mystique de décentrement de soi pour s’ouvrir à l’accueil du don gratuit de Dieu.

Ce passage, c’est en fait l’Esprit Saint lui-même qui allait se charger de le faire faire à Olier, et cela au cœur même de son engagement missionnaire. C’est là, en effet, tout en continuant vaillamment son labeur apostolique avec les compagnons de Vincent de Paul, qu’il va connaître sa grande épreuve purificatrice des années 1639-1641. Cette crise - dont le caractère quasiment pathologique ne doit pas masquer la valeur authentiquement spirituelle - n’est pas d’ordre purement intérieur mais elle est étroitement liée à l’exercice bien concret du rôle que joue Olier au sein de la petite équipe des missionnaires avec lesquels il collabore. S’il s’agit bien, comme il le notera joliment après coup dans son Journal, d’un véritable « noviciat », c’est un « noviciat » apostolique et non pas religieux. Et si le jeune missionnaire y fait la douloureuse expérience de son incapacité propre, ce n’est pas seulement son impuissance à vivre personnellement la perfection évangélique dont il rêve, mais tout autant sinon davantage, son impuissance à la rayonner parmi les frères chrétiens qu’il se croit appelé à « renouveler » dans le christianisme. Ici comme là, les deux sont inséparables ; Dieu le conduit à une découverte décisive : le discernement, fondamental dans toute vie authentiquement chrétienne, entre son action propre et celle de l’Esprit en lui, et, donc le rôle central de la totale disponibilité à cet Esprit.

« Se laisser à l’Esprit », c’est la conclusion à laquelle ce second mouvement conduit Jean-Jacques Olier : il en fera bientôt comme sa devise. Au témoignage de son Journal de 1642, elle exprime l’épanouissement de son existence chrétienne et sacerdotale dans l’attitude authentiquement mystique dont il ne se départira jamais plus et qui ne cessera de s’affirmer toujours plus profondément en lui. Or c’est au cœur même de son engagement missionnaire et grâce à lui qu’Olier est parvenu à franchir ce seuil décisif dans son cheminement spirituel. Aussi la pleine disponibilité à l’action de l’Esprit, qu’il sait maintenant discerner à la source de la sienne propre, se traduit-elle par un remarquable approfondissement de son engagement apostolique. C’est alors, en effet, en 1642, qu’Olier prend toute la mesure de sa vocation réformatrice : cette vocation, écrit-il dans son Journal, « je la compare, ô mon Jésus,... avec le zèle de votre cœur que vous répandez dans le mien, à savoir de renouveler le christianisme » (Ms. 2, 424). Et il voit les moyens providentiels d’y répondre, à la paroisse Saint-Sulpice, et au séminaire qu’il vient de fonder. Éprouvant « de si grands désirs de sauver tout le monde », il se dit « ravi de joie » en songeant « que la cure qu’on me présente pourra servir à cela pour en donner le zèle à Paris et à toute la France » (Ms. 2, 279) ; et note sa conviction : « un dessein très nécessaire au renouvellement de l’Église, c’est ce séminaire où nous sommes » (Ms. 2, 223).

Seconde approche

Ce double mouvement articulé, où, dans le cheminement de Jean-Jacques Olier entre les années 1630 et 1642, l’accent s’est comme déplacé, tour à tour, du pôle spirituel au pôle missionnaire, puis de ce pôle missionnaire à un pôle spirituel proprement mystique, est sans doute déjà révélateur. Pour dégager ce qui constitue le cœur même de son expérience, il nous met sur la voie d’une seconde approche, à laquelle je vais maintenant m’attacher. À la racine même, en effet, de ce double mouvement dont elle assure l’unité profonde, il s’avère qu’en réalité il y a toujours eu une véritable intériorité de la « vie apostolique » à la « vie mystique » où Olier est entré progressivement jusqu’en 1642 et dans laquelle il ne cessera plus de progresser ensuite jusqu’au terme de sa courte vie.

- Ceci se manifeste d’abord, de manière significative, dans la pratique olérienne des « vœux de servitude », inspirée de Bérulle par l’intermédiaire de Condren, dont Olier se considéra toujours comme un des principaux « héritiers » - en fait « non pas de biens », précisait-il, « mais d’esprit et de grâces » (Ms. 1, 158). Or celui-ci avait fait trois vœux : l’un d’hostie à Dieu, l’autre de servitude à Jésus-Christ, et l’autre de servitude à son Église (Ms. 2186, 67). Dès son ordination diaconale en 1633, Jean-Jacques Olier, pour sa part, commence par se consacrer comme serviteur à la Vierge Marie. Sans doute, dans la ligne bérullienne, cette démarche est-elle d’inspiration proprement mystique, en l’engageant dans une attitude de totale dépendance intérieure à l’influence mariale. Mais elle n’est pas, pour autant, une simple dévotion spirituelle purement personnelle : elle prélude, dans une perspective missionnaire déjà universelle, à la « servitude à Jésus-Christ » dont Olier fera le vœu en 1642, après en avoir éprouvé l’appel intérieur dès janvier ou février 1641. Evoquant, en effet, cette seconde démarche qu’il vient probablement de faire, il souligne alors dans son Journal ce qu’il appelle « la liaison de ces deux servitudes ». Après avoir affirmé qu’il « tient sa servitude à Jésus de celle qu’il avait vouée à la très Sainte Vierge » neuf ans auparavant, il explique que « la Sainte Vierge attire tout le monde à son amour et à son divin service pour les porter après à Jésus-Christ Notre Seigneur » et que, pareillement, les « intentions » de celui-ci ne sont autres que « de porter tout le monde à l’amour et à la gloire de son Père » (Ms. 1, 161.162). Voilà le dynamisme apostolique, intérieur même aux démarches spirituelles de 1633 et de 1642, qui trouvera son expression achevée lorsque, en 1643, Jean-Jacques Olier fera finalement vœu de servitude aux âmes.

- Une telle perspective - sur la dimension apostolique inhérente à son expérience mystique commençante - trouve pour ainsi dire sa contre-épreuve dans la relecture qu’Olier est amené à faire de sa grande crise des années 1639-1641, lorsqu’il commence à rédiger son Journal en 1642. La signification d’ensemble de ce temps de noviciat où, comme il le note, « Dieu et les hommes mirent la main à m’exercer » (Ms. 1, 105), a déjà été évoquée dans la première approche. Je crois important d’y revenir ici plus précisément, en me référant à l’interprétation qu’Olier lui-même en donne. En même temps que cette épreuve l’a aidé à passer d’une ferveur trop sensible à la « pure foi », elle lui a, plus profondément encore, appris « l’amour pur », autrement dit l’exercice d’une charité désintéressée, parce que fondée sur l’humilité, dans la totale dépendance de l’action de l’Esprit apostolique, qui en est l’unique source. Or jusque-là notre jeune missionnaire vivait encore dans l’illusion de son propre « mérite ». Prenant maintenant conscience que « toutes ses peines » étaient providentiellement destinées par Dieu à lui « faire connaître... sa misère naturelle » et à lui révéler que « toutes les grâces viennent de Lui et de sa seule miséricorde », Olier souligne comment c’est justement sur le terrain de la vie apostolique que tout s’est joué : c’est de là que venait l’illusion, c’est là qu’il a trouvé la guérison. Il écrit en effet : « Or, n’étant point éclairé de cette vérité par expérience ni par grâce, et même ne m’étant point appliqué à cette vérité autant que je devais, ni même à la grande dépendance que nous avons de Dieu par sa grâce » - cette grâce, précise-t-il de manière révélatrice -« que je voyais quasi comme attachée à ma personne par mérite, à cause que j’en avais toujours été environné dans les emplois extérieurs où sa bonté m’avait occupé dès l’abord -, de là vient qu’il m’en voulut sevrer pour me faire connaître comme elle dépendait de lui à tout moment, comme la lumière du soleil et encore plus » (Ms. 1, 111.112).

- C’est au sortir de cette épreuve décisive que se manifeste, de la manière la plus claire et la plus concrète, ce lien constitutif entre vie apostolique et vie mystique dans l’expérience de Jean-Jacques Olier, alors parvenue à sa pleine maturité. Lui-même en a laissé un remarquable témoignage dans les premiers cahiers du Journal qu’il commence à tenir au printemps 1642. Faisant alors de la Nuit obscure du « bienheureux Jean de la Croix » sa nourriture spirituelle, il a beau y avoir lu que peu d’âmes sont gratifiées d’une telle union à Dieu, il pense être autorisé à écrire à son directeur : « à la gloire du grand Dieu que je sers et en l’honneur de sa miséricorde et bonté infinies... je suis tellement mû et animé de ce divin Esprit de mon Jésus qu’il semble que ce soit ma seconde âme, et l’âme de mon âme ou, à vrai dire, ma propre âme ! » (Ms. 2186,98). Cette audacieuse affirmation - voilà pour nous le plus intéressant - Olier la fonde sur le signe auquel il reconnaît maintenant sans hésiter, dans un discernement tout pénétré d’humble et joyeuse action de grâces, cette merveilleuse présence, prévenante et agissante, de l’Esprit Saint au plus intime de lui-même : la véritable osmose qu’il est alors en train d’expérimenter dans sa vie apostolique entre prière et annonce de l’Évangile. Il vaut la peine, je pense, de lire en entier cette page de son Journal où il explique comment - je cite - « tous ces jours-ci... Notre Seigneur parlait visiblement et sensiblement par ma bouche ». Olier en donne deux exemples : les prédications dominicales qu’il a assurées les deux semaines précédentes. Il raconte :

Pour le premier dimanche (9 mars l642) cela fut assez visible... Je me souviens que ce discours fut prononcé avec telle véhémence et force, depuis le commencement jusqu’à la fin, et avec telle éloquence de paroles et énergie que je ne pouvais pas croire que cela vînt de moi-moi, précise Olier en se souvenant de la crise de 1639-1641 - que l’on a vu si longtemps, par la miséricorde de Dieu, bégayant, idiot et stupide... Ce qui me fait encore croire le même (entendons : la même chose, à savoir l’action de Dieu en lui), c’est que j’étais recueilli et les peuples tout touchés. Au sortir de cette prédication, j’étais tout près de faire mon oraison, et je la fis. Le dimanche d’après (16 mars 1642), il m’arriva tout le même (entendons : exactement la même chose). Et je n’avais rien en mémoire en entrant dans la chaire et je ne pensais qu’à m’unir à mon Jésus et à son divin Esprit, qui le faisait prêcher sur la terre. J’entretins le peuple avec encore plus de force et d’efficace... Cet Esprit qui parlait me tenait recueilli. Et, en sortant de la chaire, je me mis en prière dans la même église. L’onction de la chaire servait à me recueillir..." (Ms. 2186, 99 et 1,81).

On ne saurait mieux exprimer, me semble-t-il (je ne parle pas du style !), comment, parvenu à sa maturité chrétienne et sacerdotale, l’expérience de Jean-Jacques Olier est bien celle de la « vie mystique », c’est-à-dire de l’accueil de l’action première en lui de l’Esprit Saint, aussi bien dans son action missionnaire que dans sa prière. L’on ne saurait mieux dire comment, dans cette vie mystique, le don de l’Esprit de Jésus se manifeste non seulement en faisant de l’action apostolique le fruit de la prière mais aussi en suscitant cette prière à partir de l’action apostolique.

Conclusion

En nous permettant d’approcher très concrètement ce que je crois être le cœur de l’expérience chrétienne et sacerdotale de Jean-Jacques Olier au XVIIe siècle, ce dernier témoignage nous situe dans une tout autre perspective que celle à laquelle risquait d’entraîner naguère la lecture du fameux livre de dom Chautard L’âme de tout apostolat. À sa manière originale, l’expérience olérienne est typique de celle de tous les grands spirituels-missionnaires de l’École Française. Or ce n’est pas celle d’une sorte de mouvement de systole et de diastole entre la prière et l’action, comme si la seconde nous vidait de ce dont la première seule nous aurait remplis ! Mais bien celle d’un lien véritablement constitutif entre les deux, dans une vie tout entière mystique, c’est-à-dire vécue dans l’accueil du don premier et gratuit de l’Esprit du Christ, une vie dont l’engagement apostolique est partie intégrante au même titre que la pratique de la prière, qu’il nourrit tout autant qu’il en est lui-même nourri.

Dans le cas personnel de Jean-Jacques Olier, sans doute est-il permis de penser qu’une telle fécondité apostolique aura été constitutive d’une vie mystique poussée à un degré de passivité peu ordinaire, comme n’en sont gratuitement favorisées par Dieu que des âmes privilégiées. Il reste que son expérience, en ce qu’elle garde ainsi d’unique, n’en est pas moins éclairante pour tous les chrétiens véritables. C’était en tout cas la conviction du fondateur de Saint-Sulpice lui-même. Dans un autre passage de son journal de 1642 - que l’on me permettra de citer, en terminant - Olier exprime admirablement la certitude de foi qui l’habitait : sur la base des sacrements de l’initiation chrétienne, tous les baptisés sont autant d’hommes apostoliques parce qu’ils sont de véritables « sacrements vivants de Jésus-Christ ».

Notre Seigneur... vient en tous les hommes premièrement par le baptême,... il y répand son Esprit... pour être le principe de toute l’œuvre de l’homme... Et cet Esprit de Notre Seigneur... nous peint des mêmes traits que Notre Seigneur... Or, comme Notre Seigneur n’est peint en nous que comme un premier crayon par le baptême,... par la confirmation il nous donne une vie parfaite par son Esprit... Enfin, après nous avoir préparés par ces sacrements qui nous donnent son Esprit, il vient en nous dans l’Eucharistie pour nous convertir et changer tout en lui, il vient pour n’agir pas en nous seulement par son Esprit mais pour agir... par lui-même, en sa propre personne, à la gloire de Dieu... Je viens d’apprendre en l’oraison que Notre Seigneur s’était mis au très saint sacrement de l’autel pour continuer sa mission jusqu’à la fin du monde et aller, par ce moyen, par tous les coins du monde pour prêcher la gloire de son Père, et que tous les hommes apostoliques et que tous les apôtres étaient porteurs de Jésus-Christ, ils portaient partout Notre Seigneur, ils étaient comme des sacrements qui le portent afin que, sous eux et par eux, il publiât la gloire de son Père... Ainsi Notre Seigneur est celui qui fait tout le bien de l’Église, il vit en tous pour l’honneur de son Père et se sert de tous les fidèles comme de sacrements sous lesquels il habite et opère diversement pour la gloire de Dieu... si bien que tous les saints ne sont rien que des sacrements vivants de Jésus-Christ, et un même Esprit de Jésus opère par eux diverses choses, diverses grâces,... chacun pourtant de manière sortable (entendons : appropriée) à sa vocation... Ainsi toute l’Église n’est qu’un Christ, toute l’Église n’est que le Christ partout... (Ms 2, 314 ss).

Voilà qui anticipe de manière suggestive la perspective apostolique et mystique du concile Vatican II lorsqu’il présente l’Église comme le « sacrement du salut » au cœur du monde ! Voilà qui, je crois, peut rejoindre et éclairer l’expérience de tous ceux et celles qui sont appelés à être aujourd’hui des « spirituels-missionnaires » au cœur de cette Église.

Séminaire Saint-Irénée
161 Chemin du Fonds
F-69340 FRANCHEVILLE, France

[1Coll. Bibliothèque d’histoire du christianisme 11, Paris, Desclée 1987, 25-26.

[2Dans le reste du texte, nous renverrons à ces Archives par Ms., suivi de la référence au document.

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