Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La vie religieuse apostolique dans le monde de la santé

Geneviève Piret, p.s.m.

N°1994-6 Novembre 1994

| P. 344-358 |

Nourri d’expérience, éclairé par la réflexion, animé par l’engagement spirituel qu’il laisse transparaître, ce texte offre un beau témoignage de vie religieuse apostolique. Ici, la trop facile “opposition” entre être/agir dans la vie consacrée n’a pas beaucoup de pertinence, car c’est de l’intégration de toute une vie à celle de Jésus “guérissant les malades” (Ac 10,28) dont il est discrètement rendu compte. Cela nous porte à l’action de grâces.

Introduction

Parcourir le champ apostolique de la vie religieuse au service de l’humanité souffrante est une gageure. Faute de place, nous devrons garder le silence sur l’histoire de l’évolution de la médecine, qui aurait permis de découvrir les modes diversifiés d’adaptation de leur charisme que les congrégations hospitalières ont eu le souci de promouvoir au fil des siècles [1].

Notre propos se limitera à l’état de santé de la société où nous vivons, avec ses questions, ses défis adressés à la vie religieuse apostolique. Si nous nous limitons à un survol historique de l’état sanitaire de la Belgique et des pays limitrophes depuis une cinquantaine d’années, nous constatons combien cette fin du vingtième siècle est marquée par le développement spectaculaire des sciences de la vie et de la santé. En découle notamment une espérance de vie accrue de plus de vingt ans.

Pourtant des états de douleurs physique, psychologique, de détresse morale, spirituelle, subsistent ; les conditions de vie de nos pays causent souvent de graves troubles de comportement.

Les nouveaux moyens disponibles engendrent en effet des situations jamais rencontrées jusqu’à présent, de plus en plus complexes et éloignées de la vie naturelle, qui était jadis une référence irremplaçable pour les conduites humaines. Le transfert des biotechnologies de l’animal à l’homme pose des problèmes entièrement nouveaux, non seulement dans le secteur de la santé, mais aussi en droit, en politique et en éthique.

Cette réalité est particulièrement évidente dans des domaines divers : la génération humaine et la famille, l’usage de traitements lourds mais parfois d’efficacité trop faible, le don d’organes, les souffrances de la fin de la vie causées par des maladies incurables...

Les équipes soignantes, compétentes pour les soins corporels, peuvent se trouver désemparées devant certaines nouvelles situations psychologiques et morales. Le vocabulaire véhiculé aujourd’hui lors des “staffs” des unités de soin est : “burn-out ; charge de travail ; souffrance des soignants...”.

Les membres de l’équipe soignante, victimes parfois d’un manque de soutien familial, amical et religieux, se sentent démunis devant une responsabilité plus exigeante que jadis.

Enfin on a dévalué la réflexion philosophique et religieuse, dont le bénéfice est moins immédiat, moins rémunérateur que celui de l’élaboration scientifique, technique, au fabuleux essor.

Oui, le mot “santé” a de multiples résonances. Ce constat justifie le titre retenu : “monde de la santé”, même si notre approche se limite aux pays occidentaux. En réalité, nous donnons au terme “monde” un aspect symbolique qui dépasse le sens géographique.

Travailler dans le domaine de la santé revêt aussi un contenu social : il s’agit de combattre les maladies et de réduire les handicaps, mais aussi de lutter en faveur de tous les exclus engendrés par notre société. Non sans ambiguïté, la publicité répète à longueur d’année : l’homme d’aujourd’hui doit être jeune et dynamique, en bonne santé, avoir un “job” intéressant et bien payé, une compagne adorable et deux beaux enfants. Le tout pourrait se résumer en beauté, santé, rentabilité. Tant de personnes pourtant ne répondent pas à ce profil : malades, handicapés - handicaps dont les formes sont aussi diverses et multiples que les causes - personnes âgées, victimes des maladies dites de société : dépression, drogue, suicide, sida...

Œuvrer dans le secteur sanitaire signifie dès lors, pour la vie religieuse apostolique, être au cœur des “points chauds” qui, aujourd’hui, sont autant de chantiers ouverts et de combats à livrer pour une meilleure santé des personnes et de la société.

Nous avons à suivre Jésus qui, lorsqu’il guérissait, ne se contentait pas de rendre la santé. Il réintégrait d’abord dans la société ceux qui en étaient exclus.

Dans nos pays occidentaux, le désir de vivre, fondamental chez tout homme, est souvent devenu aujourd’hui une extraordinaire fureur de vivre. Nous pouvons être d’accord avec ce slogan : « la santé à tout prix », diffusé dans la presse et sur les ondes, à condition que cette « santé à tout prix » prenne la dimension et la saveur évangéliques.

Les institutions de soins

Sur cette toile de fond à peine esquissée de notre société, épinglons, à titre exemplatif et sans dresser une liste exhaustive, quelques engagements bien concrets des religieuses dans le secteur sanitaire. Ces exemples n’ont d’autre but que de laisser percevoir le défi : mettre en valeur et en œuvre une nouvelle cohérence entre les dogmes fondamentaux du christianisme que sont la création, l’incarnation et la rédemption. Oui, santé et salut se rejoignent pour l’annonce de la Bonne Nouvelle.

L’ensemble des institutions de soins

Un premier glissement notoire concerne l’ensemble des institutions de soins [2]. Depuis quelques années la plupart des congrégations religieuses œuvrant dans ce secteur ont engagé des collaborateurs laïcs, vu la diminution du nombre de religieuses et la complexité de la gestion des institutions.

Désormais, la religieuse n’est plus à la fois supérieure de sa communauté et directrice de l’hôpital ou du home, mais, dans un “partenariat” avec les laïcs, elle reçoit leur concours aussi bien pour les postes de direction que dans les organes de gestion mis progressivement en place.

La religieuse infirmière n’occupe plus systématiquement le poste d’infirmière-chef d’une unité de soins. Cédant volontiers cette responsabilité à des laïcs compétents, elle occupe aujourd’hui un nouveau poste de mission, qui privilégie l’accompagnement spirituel des patients. Les congrégations, tout en restant attentives aux orientations et à l’évangélisation des institutions par leur participation aux organes de gestion, guident ainsi leurs sœurs encore en activité vers des tâches plus pastorales, au sein de ces mêmes établissements.

Nous pensons aux équipes d’aumônerie, aux commissions d’éthique médicale et hospitalière, à l’animation chrétienne de l’institution, à la collaboration avec l’Église locale : autant de lieux privilégiés au sein desquels la religieuse, ayant reçu une formation adéquate, devient apte à répondre aux besoins spirituels, moraux et éthiques, du personnel et des personnes accueillies dans les institutions.

Aujourd’hui par exemple, il est fréquent de croiser dans les couloirs d’un hôpital une religieuse au service d’aumônerie, parfois seule de sa congrégation dans l’établissement. Elle va à la rencontre des malades, leur apporte l’essentiel, l’Eucharistie, davantage soucieuse de leur santé spirituelle que de leur santé corporelle, bien prise en charge par ailleurs. Il s’agit non pas de plus grande efficacité ou d’activité nouvelle, mais d’un mode nouveau de présence, discernable seulement dans la foi.

L’incroyance

Car la religieuse se trouve encore plus directement confrontée à l’incroyance, celle des soignants, celle des malades, qui ne saurait trouver meilleur terreau : la perpétuelle question du mal et de la souffrance.

Révolte, crise ou doute dans la foi... tout ceci peut contrarier le témoignage à rendre à l’Évangile, en contraignant à un certain silence. Mais il se peut aussi que cette souffrance prenne une place de choix dans l’évangélisation telle que nous la concevons : non pas un discours officiel sur Dieu mais une action menée devant Dieu et qui, un jour ou l’autre, débouche sur une réponse donnée à partir d’une communion dans la même inquiétude. La parole sur Dieu et son salut, qui éclôt soudain sur la base du lien mutuel créé par mille conversations, est une collaboration déjà profonde à l’avènement de cette plénitude de vie tellement désirée par l’homme, qui la cherche à tâtons et ne la trouve que dans la rencontre finale avec Dieu. Ainsi lorsque la religieuse lutte contre la souffrance, dissipe l’angoisse, elle veut être, grâce à sa compétence et avec sa conscience, l’instrument de l’Esprit pour que persiste l’action évangélique de Jésus qui passait “en faisant le bien”. Avançant les mains nues, mais se mettant pleinement entre les mains de Dieu, la religieuse peut prendre au sérieux, non ses propres souffrances, mais celles de Dieu dans le monde. Elle veille avec le Christ à Gethsémani. Mystérieusement associée au combat de Dieu lui-même contre la mort et pour la vie, elle relaie la présence de son amour dans cette compassion pour l’homme d’où germe l’Évangile. Il importe donc qu’elle y croie, mais avec une vraie foi : l’obéissance de la foi. Telle est une dimension essentielle du vœu d‘obéissance : l’invitation à vivre en vérité, dans un monde de souffrance, l’obéissance de la foi.

Les problèmes éthiques

Le dynamisme dans la foi, à travers son combat contre la mort et pour la vie, la religieuse le traduit aussi concrètement dans son engagement face aux problèmes éthiques soulevés au début de la vie (avortement, insémination artificielle...) et ceux qui se posent à l’autre extrémité (euthanasie, acharnement thérapeutique...).

Devant les problèmes bioéthiques de la vie qui commence, nous connaissons les options prises par des congrégations [3] qui manifestent clairement leur position de respect absolu de la vie, et donc de refus, entre autres, de la pratique d’avortements délibérés, de la F. I. V. E. T. E.

Mais en même temps, ces congrégations ne ménagent pas leur peine en organisant des services d’accueil et d’aide aux mères en difficulté, au sein même des institutions hospitalières. Elles apportent aussi leur contribution aux organisations extérieures qui prennent à cœur d’offrir une aide réelle aux femmes et aux familles vivant difficilement une grossesse ou la naissance d’un enfant handicapé [4]. Nul doute qu’elles travaillent ainsi à la construction de la “civilisation de l’amour”.

Nous pensons également aux religieuses œuvrant plus directement dans les maternités et particulièrement attentives aux campagnes de sensibilisation pour la maîtrise de la fécondité par les méthodes naturelles. Très souvent, à leur initiative, une action peut être menée dans le sens d’une meilleure information du corps médical et d’un développement des services de planning familial naturel dans le hôpitaux [5]. Elles n’hésitent pas non plus à apporter leur contribution aux organismes visant à renseigner et à former les couples [6].

En évoquant ces sujets délicats, nous mesurons combien les religieuses peuvent rendre témoignage à la morale chrétienne, fondée sur l’Écriture et la Tradition. L’agir chrétien inclut le respect de toute vie humaine, surtout la plus fragile et la plus démunie : l’enfant à naître aussi bien que l’enfant déjà né.

Le Seigneur, quand il viendra à notre rencontre, se servira de “la même mesure de miséricorde” (cf. Mt 7,2) que celle dont nous aurons fait usage avec autrui. Mais Jésus dit aussi : “Va, désormais ne pèche plus” (Jn 8,11). Il ne s’agit nullement de juger la conscience d’une femme qui décide d’avorter, mais de montrer que l’avortement ne peut se concilier avec les exigences de l’Évangile. Invitation, pour nous religieuses, à suivre le Christ qui savait si bien accompagner autrui tout en respectant sa liberté (cf. Jn 4) : Jésus a permis à la Samaritaine de trouver elle-même sa vérité et de repartir sur un nouveau chemin de vie.

Soucieuses de la vie qui commence mais aussi de celle qui s’éteint, des religieuses ont accepté « d’engendrer du neuf » en s’engageant dans des lieux où la mort prochaine de l’homme n’était plus, jusqu’il y a peu, tolérée par notre société occidentale.

Les soins palliatifs pour les malades cancéreux d’abord, mais ensuite pour les sidéens, les drogués en phase terminale, paraissent sans doute une « aberration » pour quiconque s’en tient à la performance des techniques médicales, pour tous ceux dont la fonction est de guérir à tout prix. Cependant, plusieurs congrégations religieuses ont opté pour cette “aberration” (qui actualise le paradoxe des béatitudes évangéliques) en prenant elles-mêmes, la plupart du temps, l’initiative de la création d’un service de soins palliatifs. Si les structures choisies apparaissent très diversifiées - chacune présentant des avantages et des inconvénients, - toutes visent le même objectif : valoriser chaque vie humaine, accompagner cette vie jusqu’au bout. Cette attention à la façon de mourir exprime en même temps une prise de conscience de plus en plus vive de la dignité humaine. Bien plus, les soins palliatifs peuvent conduire à témoigner d’une décision éthique plus radicale lorsque la maladie a épuisé les thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées : ils se présentent comme une alternative à l’acharnement thérapeutique (quand la grandeur de l’homme est considérée comme résidant exclusivement dans son pouvoir de refuser la mort) et à l’euthanasie active (lorsque l’homme décide du moment de la mort, sur laquelle il revendique un droit de maîtrise totale).

L’effort est à poursuivre notamment dans l’accompagnement des sidéens [7]. La vie religieuse peut apporter ici une parole et un témoignage importants. Une parole qui rappelle que Dieu, devant tout mal, tant moral que physique, manifeste sa tendresse : il ne veut laisser se perdre aucun être de cette humanité créée dans l’amour.

Invitation également pour nous à vivre notre vœu de chasteté qui veut être un amour « sans frontières ». Ce vœu rappelle que se laisser séduire par le Seigneur comporte des renoncements. C’est dans la joie que nous choisissons la discipline des sens, de l’imagination, du cœur, de la continence parfaite ; c’est dans cette vérité de notre donation au Seigneur que nous voulons rencontrer tous nos frères et sœurs. Notre célibat est au cœur du Corps mystique et, vécu dans la foi, il a valeur apostolique.

Nous sommes les témoins, dans la pratique de chaque jour, de tout le vécu d’amour, d’espérance et de foi, qui tisse entre les défunts et les vivants, les malades et les bien portants, cette trame de tendresse, d’attention, de vie et d’éternité, qui est enracinée en Jésus mort et ressuscité et qui porte le nom de « communion des saints ».

Résurrection et non réincarnation, communion des saints et non communication avec les morts (cf. le “Nouvel Âge”) : c’est une nouvelle interpellation pour les religieuses, de plus en plus engagées dans le “suivi du deuil” et confrontées récemment, non seulement à une accélération de la sécularisation, mais aussi à un « retour du religieux. » [8]

On peut se réjouir du fait que les religieuses se préparent à prendre une part de plus en plus active dans la célébration des funérailles chrétiennes : veillée de prière à la morgue de l’hôpital, à la maison ou au funérarium, accueil à l’église et animation liturgique, prière au cimetière... Ce message chrétien - l’espérance de partager au-delà de la mort la vie avec le Christ commencée sur cette terre -, elles ne manquent pas - en l’absence du prêtre - de le proposer elles-mêmes, à tous ceux pour qui l’Église est une “maison familière”, comme à ceux qui restent « sur le seuil » ou qui hésitent à entrer...

Au terme de cette réflexion sur la vie “qui s’éteint“, nous aimons tourner notre regard vers Jésus crucifié qui, s’abandonnant à son Père, livre l’Esprit d’amour et donne naissance à l’Église. L’Évangile nous rappelle que la première œuvre caritative de l’Église sera de se pencher avec respect et sollicitude sur le corps désormais inanimé et sans défense de Jésus, pour l’ensevelir. De ce corps devenu une fois pour toutes corps glorieux du Seigneur, nous sommes tous membres. C’est donc vers les membres souffrants du Christ que nous nous tournons aujourd’hui dans la foi et l’attente de la résurrection finale, qui transformera nos corps de finitude en corps glorieux, destinés à partager la béatitude du Père, du Fils et du Saint-Esprit [9].

Autres secteurs de la santé

L’interpellation de la vie religieuse dans son être comme dans sa mission, évoquée à propos des institutions de soins, demande à l’égard des autres secteurs de la santé une approche semblable [10].

En effet, désormais la santé se réalise à travers des réseaux complexes où s’enchevêtrent les points de vue personnel et communautaire, sanitaire et social, promotionnel il et curatif, corporel et spirituel. Elle concerne désormais l’ensemble de la population, les bien portants tout autant que les personnes âgées, handicapées, malades et les populations [11] « à risques ». Elle ne mobilise plus les seules institutions traditionnelles hautement visibles, mais toutes les organisations de la société civile : associations, comités, organismes divers.

Dès lors, outre son témoignage institutionnel, la vie religieuse est également invitée à faire route avec les laïcs agissant dans les organismes propres de la société. Il s’agit d’une présence compétente, lucide, aimante, qui sait articuler la santé comme une fonction collective avec les autres fonctions sociales : l’habitat, l’économie, l’éducation.

Ce témoignage est sous-tendu par une spiritualité qui unit la compétence technique et l’expérience religieuse, qui assure le “point” religieux dans le “tissu” social afin de tendre toujours au « surcroît » d’amour. Et si jadis la “charité” chrétienne était opposée à la “solidarité” d’inspiration laïque, nous assistons aujourd’hui à la relation dynamique des deux termes : vivre la charité dans les solidarités.

Nouvelle interpellation aux religieuses

Cette nouvelle interpellation nous invite à passer de “faire pour” à “aller avec vers”... là où la dignité de l’homme est en jeu. Il n’est plus question d’être partout. Il s’agit de prendre des initiatives - que nous soyons salariées ou non, « visibles » ou dans l’ombre - dans une pastorale de la santé qui veut honorer les dimensions de communion, de service, de témoignage comme étant interdépendantes [12].

La communion reçue de Dieu se traduit en fait dans une solidarité prioritaire avec ceux qui n’ont pas leur place dans la société, avec les plus démunis. Solidarité qui nous invite à vivre le partage authentique comme une dimension essentielle de notre vœu de pauvreté. Communion qui engage aussi la communauté religieuse à vivre une fraternité de mission, de “corps apostolique”. Solidarité enfin qui réunit les sœurs de la communauté afin de porter ensemble la mission dans une mutuelle proximité fraternelle, les sœurs plus âgées ou malades se voyant confier tout spécialement des intentions de prière.

Le service renvoie à la figure du Serviteur que Jésus a liée pour toujours à la célébration de l’Eucharistie lorsqu’il s’est mis à laver les pieds des disciples. Le sens du lavement des pieds comme signe de l’amour de Jésus apparaît pleinement dans l’annonce de la trahison de Judas, et se prolonge dans l’impératif du commandement nouveau de l’amour. Mais il nous précise le rôle de l’Église amenée à découvrir les exigences d’un véritable amour. L’Église invitée à se “laisser faire”, à se “laisser purifier”, doit en même temps se pencher sur les pieds sales du monde...“Laver littéralement les pieds” prend alors tout son sens dans le monde de la santé. Nous confessons aussi, à travers les soins qui se donnent dans la gratuité, jour après jour, et les corps qui se livrent dans la confiance, jour après jour, que le oui de la réciprocité est le don de l’Esprit qui brise toute solitude et nous permet de dire ensemble, en enfants d’un même Père : “Abba - Père”.

Dans la fidélité des liens qui se tissent entre l’homme bien portant et l’homme brisé dans son corps ou son esprit, nous reconnaissons que l’Esprit est donné une fois pour toutes dès les premières relations et en vue d’elles.

Nous avons à vivre une sorte de double procès : le procès que le monde intente à Jésus et celui que l’Esprit de Jésus intente au monde, dans une tension entre continuité et rupture. D’abord, dans une continuité entre la communion à laquelle Dieu appelle et les aspirations mêmes des hommes, à commencer par l’aspiration à vivre. Ensuite, dans une rupture entre la logique du monde et celle de Dieu, le monde désignant ici la contradiction que rencontre le témoignage lorsqu’il est aux prises avec la suffisance individuelle et collective de l’homme face à l’œuvre de Dieu et à ses exigences. Ainsi par exemple, dans un certain monde nietzschéen, l’homme exercera sa liberté comme une volonté de puissance tendue dans un acte de perpétuel dépassement du trop humain vers un surhumain.

Aujourd’hui, notre solidarité avec les personnes handicapées nous demande de les rencontrer réellement dans leur totalité, en confessant notre foi dans la création de l’homme à l’image de Dieu [13]. Si pour ces personnes, la totale dépendance tient lieu de volonté de puissance, nous pouvons retrouver dans cette image de l’homme unifiée en Dieu une réconciliation entre ce qui apparaît comme une privation des capacités multipliées de la raison et des organes du corps et l’attitude d’humble et confiante dépendance de la créature à l’égard de son Créateur. Dans cette image totale de l’homme, la puissance de la dépendance transcende la volonté de puissance [14] et s’élève, tendue dans un acte qui accueille l’appel à une destinée plus sublime : la rencontre définitive avec son Créateur.

En filigrane, nous pouvons prendre conscience de l’ampleur d’un nouveau défi que nous sommes invitées à relever par notre témoignage. Volonté de puissance ou puissance de la dépendance : véritable pari contre les dérives du génie génétique, du don d’organes et aujourd’hui, de la cryogénisation...

Le double procès que nous évoquions, nous avons donc à le vivre en actes dans le combat acharné contre le mal et au service des exclus.

Nous avons à le vivre également en paroles lorsque nous évoquons la souffrance “à la lumière de la résurrection”, lorsque nous dénonçons les impératifs des contraintes économiques présentées comme des absolus, lorsque nous participons effectivement aux débats éthiques avec le souci de mettre en lumière non pas n’importe quel humanisme mais le dessein de Dieu sur l’homme [15]. La parole et le signe sont étroitement unis... À titre exemplatif encore, il faut souligner l’effort particulier réalisé par les religieuses auprès des personnes âgées dont le nombre va croissant. “Les sœurs qui œuvrent près des personnes âgées en maisons de retraite organisent les conseils de maison (avec les résidents, les familles, le personnel), élaborent le projet d’établissement avec les intéressés, créent des groupes de conversation pour les personnes désorientées... ceci afin que la dignité essentielle de chacun soit reconnue et respectée quelles que soient les apparences” [16].

Fortes de leur expérience auprès des personnes âgées et handicapées, mûries au cours des années et même des siècles, les congrégations religieuses engagées dans ces secteurs se sentent habilitées à réagir à propos des questions lourdes d’enjeux pour les personnes et la société. Il en a été ainsi lors de la déclaration élaborée avec les supérieures majeures à l’occasion de la “Résolution du Parlement européen admettant le principe de l’euthanasie” (juin 1991).

Pour l’un et l’autre secteur, on peut aussi se réjouir de la présence intense des religieuses dans l’action pastorale. Dans un certain nombre de paroisses, on voit se développer, très souvent à leur initiative, des services d’accompagnement des personnes malades et âgées, les pèlerinages (Foi et Lumière), les rencontres ponctuelles dans des forum santé, des journées diocésaines, sans oublier de nouvelles formes d’expression de la foi à travers des groupes de prière.

Bien plus, on peut apprécier aujourd’hui la présence, dans une même maison de repos, de plusieurs communautés de sœurs âgées appartenant à des congrégations différentes. Vie intense de fraternité, de prière, d’échanges, chaque congrégation veillant à maintenir et à actualiser le charisme qui a présidé à sa fondation.

Une spiritualité spécifique

Dignité respectée... “quelles que soient les apparences”, disions-nous. À la recherche d’une spiritualité plus spécifique de la vie religieuse apostolique dans le monde de la santé, nous découvrons que le Christ, Serviteur souffrant (cf. Is 52,13-15) s’identifie aujourd’hui à la personne âgée atteinte de la maladie d’Alzheimer, au sidéen, au cancéreux, mais aussi nous entraîne sur la route de la transfiguration (cf. Mt 17). Alors que Jésus vient d’annoncer sa mort à ses apôtres, maintenant, devant trois d’entre eux, son visage est inondé par une lumière venue d’ailleurs. Jésus nous entraîne sur sa route de lumière, sur le chemin de la résurrection.

Ainsi nous croyons que les corps mutilés, les visages défigurés sur lesquels nous nous penchons avec tendresse et amour, seront transfigurés en corps glorieux par le Seigneur. Invitation constante pour nous à changer parfois notre regard sur ces personnes, dans cette grande espérance chrétienne que l’expression : “Il n’est plus que l’ombre de lui-même” peut devenir “Il n’est plus que la lumière de lui-même”. Et en marchant ainsi sur la route de l’humanité souffrante, sur la route de Dieu, c’est aussi notre regard qui est transfiguré.

Le premier défi à relever n’est-il pas alors, et pour ne pas sombrer dans le « burn-out » évoqué en introduction, de tenir résolument la bible dans une main tandis que l’autre se met au service de la santé ?

Et si notre tâche consiste à promouvoir la vie, il s’agit d’exercer ce rôle dans la reconnaissance de l’action toujours présente de Dieu, dans l’histoire de libération que celui-ci a ouverte. Il s’agit de reconnaître que tout effort réalisé dans le domaine de la santé est “précédé” par “l’effort"-” créateur et salvifique de Dieu.

Cette réflexion sur le « temps » imprégnera notre prière même, qui sera très souvent un échange, certes, mais aussi une patience dans le refus d’anticiper le temps, une simple présence, dans le refus de mettre la main sur l’éternité. Prière enfin qui sera très souvent un silence dans le repos en Dieu. Ce calme retrouvé en Dieu n’est-il pas, pour nous religieuses, la meilleure réponse à la “souffrance des soignants”.

Notre vie de prière s’accompagne d’une certaine ascèse. Ici à nouveau, nous qui sommes invitées à manipuler avec beaucoup de délicatesse les corps malades, les corps affaiblis par l’âge, à stimuler l’appétit d’un malade affaibli, sans doute sommes-nous invitées parallèlement à pratiquer une certaine ascèse qui, loin de rudoyer notre corps, nous permettra une véritable réconciliation avec lui.

Il suffit alors de nous mettre à l’école de saint Augustin, maître spirituel de la plupart des congrégations hospitalières et dont le savoir médical, trop souvent méconnu, a conduit à une intuition novatrice dans une relecture de la Bible et dans une présentation originale de sa règle.

Conclusion

Santé et vie religieuse mais aussi santé et politique, santé et Église, santé et immigrés, santé et « partenariat », santé et Europe, santé et religions... Dans le concert de recherches, de confrontations qui se joue sur ce thème de la santé, concert dont nous n’avons fait entendre que quelques notes, nous prenons conscience de l’aspect très limité de notre étude. Nous avons essayé d’apporter simplement une note originale, faite de réflexions, d’expériences, de convictions, de questions.

Comment mettre en œuvre une nouvelle cohérence entre la création, l’incarnation, et la rédemption dans le monde de la santé dont le paysage, en Europe occidentale, a évolué de la vision d’un “système de soins” à une prise en compte globale de “l’homme”, tel est le défi que nous avons tenté de relever.

Dieu créateur de l’homme devient homme pour faire de sa créature un partenaire debout, vivant.

Rue des Auduins 185
B-6060 GILLY, Belgique

[1Cf. É. Dufourcq : “Les religieuses européennes au service de la santé et du développement - 1689-1989”. Vie consacrée, 1992, 359-371.

[2Nous partons d’une situation de fait, sans avoir le temps de nous étendre sur la question toujours débattue mais parfois maladroitement formulée : “Faut-il garder les institutions ?” Parmi les huit décisions de l’assemblée épiscopale française de 1982 sur le thème : “La santé, enjeux humains, approches chrétiennes”, on relève : “Dans le monde sanitaire et social, les institutions chrétiennes sont aujourd’hui moins nombreuses. On ne peut pour autant accepter leur disparition : elles manifestent, en effet, institutionnellement, un service de l’homme qui tient compte explicitement d’une vision chrétienne. On souhaite leur maintien et leur présence dans l’avenir, mais avec l’effort du renouveau qui s’impose”.

[3Cf. La vie, n° 2198, 14 octobre 1987. "À l’hôpital Notre-Dame de Bon Secours à Paris, on ne pratique plus de F. I. V. E. T. E. Le Conseil d’administration de l’Association qui gère l’hôpital a décidé, à la demande des religieuses Augustines de N. D. de Paris, propriétaires, d’interdire toute F. I. V. E. T. E. dans cet établissement chrétien”. Cf. l’instruction romaine du Cardinal Ratzinger sur “Le respect de la vie humaine naissante et de la dignité de la procréation” parue en février 1987.

[4Quelques centres parmi d’autres : Le souffle de vie, Jeunes pour la vie, Emmanuel, S. O. S. Adoption, La ligne de vie, Le Poverello...

[5Le travail extraordinaire réalisé en ce domaine, en Inde notamment, par les religieuses Missionnaires de la Charité de Mère Teresa de Calcutta, est sans doute bien connu du public. Mais nous pouvons citer, plus proches de nous, les Petites Sœurs des Maternités de Cambrai qui, avec grande compétence, s’engagent à fond dans cette action.

[6Quelques organismes parmi d’autres : Amour et Vérité, Avifa (Amour, Vie et Famille), C. A. F. (Couple-Amour-Fécondité), C. E. R. F. (Centre d’Étude et de Recherche pour la famille)...

[7Nous tenons à souligner, une fois de plus, la présence de structures extérieures à l’hôpital, vis-à-vis desquelles la vie religieuse peut apporter son soutien par la présence effective mais aussi par la prière, les dons financiers...À simple titre exemplatif, nous pouvons citer le centre “Tibériade”, au cœur de Paris, fondé en 1988 par le Cardinal Lustiger, à la suite d’une visite faite aux maisons que Mère Teresa a fondées à New-York pour les sidéens.

[8Parmi les divers courants, le “Nouvel Âge” se propose comme un lieu privilégié d’approche des problèmes de santé. Un adage le présente bien comme une thérapeutique globalisante et optimiste : “Chercher la santé, c’est se chercher ; trouver la santé, c’est se trouver”.

[9Pour l’ensemble des questions bioéthiques évoquées dans ces pages, deux tomes : Du don de la vie... et... à la vie donnée", intéresseront les lecteurs soucieux d’une réflexion sur les problèmes actuels de bioéthique. Émanant d’une équipe engagée sur le terrain (laïcs et religieuses), la réflexion aborde dans le tome 1 les problèmes éthiques soulevés au début de la vie, tandis que le tome 2 analyse ceux rencontrés à l’autre bout de la vie.Le titre de l’ensemble exprime un mouvement qui détermine l’éthique chrétienne. L’homme est créé à l’image de Dieu. Il vient de Dieu et retourne à Dieu. La vie lui est donnée par ce Dieu créateur et Père, et l’homme la donne à son tour, dans la procréation et ultimement dans sa mort. (2 tomes, vendus ensemble ou séparément à 440 frs le tome, à commander à l’ASBL “Providence des Malades” Service de formation permanente, Hôpital Saint-Joseph, 6, rue de la Duchère, B-6060 Gilly).

[10À ce sujet, on se réjouira de l’initiative prise en France par les R. E. P. S. A. (Religieuses d’action hospitalière et sociale) d’élaborer un projet de santé qui prend en considération la plupart de ces secteurs.

[11Promotionnel : concerne l’ensemble des actions entreprises avec l’intéressé, quels que soient son âge et son état, en vue du développement de ses potentialités physiques, psychiques ou relationnelles. Cf. Revue A. H. (Aumôneries des hôpitaux, cliniques, maisons de retraite et de cure) n° 138, avril 1993, 27.

[12D’après G. Pietri : “La santé : lieu d’action pastorale”, dans Revue inter D. D. P. S., (bulletin de communication entre délégués diocésains à la pastorale de la santé) n° 21-22, mars 1993.

[13Dans cette seconde partie, nous illustrons notre réflexion par l’approche des personnes handicapées (de toute nature) et des personnes âgées, car elles constituent - face à une certaine société - un nombre impressionnant de personnes dont la dignité menacée est liée à une “fragilité” non ponctuelle, mais permanente.

[14J. Rostand : Le courrier d’un biologiste, 1970, p. 114 : “J’ai la faiblesse de penser que c’est l’honneur d’une société que d’assumer, que de vouloir ce luxe pesant que représente pour elle la charge des incurables, des inutiles, des incapables ; et je mesurerais presque son degré de civilisation à la quantité de peine et de vigilance qu’elle impose par pur respect de la vie (...) Quand l’habitude serait prise d’éliminer les monstres, de moindres tares feraient figure de monstruosités. De la suppression de l’horrible à celle de l’indésirable, il n’y a qu’un pas (...). Cette société nettoyée, assainie, cette société où la pitié n’aurait plus d’emploi, cette société sans déchets, sans bavures, où les normaux et les forts bénéficieraient de toutes les ressources qu’absorbent jusqu’ici les anormaux et les faibles, cette société renouerait avec Sparte et ravirait les disciples de Nietzsche, je ne suis pas sûr qu’elle mériterait encore d’être appelée ‘une société humaine’”.

[15“Les actes de celui qui est la Parole, disait saint Augustin, sont encore paroles, et si les gestes parlent, les paroles parfois agissent”.

[16Revue R. E. P. S. A. n° 342, 1993/2, 155.

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