Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La pauvreté religieuse

Éclairage biblique et théologique

Thaddée Matura, o.f.m.

N°1994-6 Novembre 1994

| P. 359-384 |

Encore revenir sur ce thème, dira-t-on ! Oui, car il importe chaque moment d’affiner et d’approfondir la perception que nous avons de cette réalité essentielle de la suite de Jésus. “Rempart de la vie religieuse”, au dire de saint Ignace, la pauvreté religieuse est un des points les plus délicats à aborder dans nos discours et nos pratiques. L’histoire en est témoin. Il n’y est pas seulement question de notre place dans la société, mais du lieu spirituel où demander la grâce de tout renouveau.

Dans ce texte, il s’agit d’apporter un éclairage biblique et théologique sur la - ou les pauvretés - et d’indiquer les questions que la vision biblique pose à l’engagement et à la pratique de la pauvreté dans la vie religieuse.

Je me propose d’y répondre par quatre démarches successives : étude du vocabulaire ; perspectives bibliques ; esquisse théologique ; pistes pour la pratique de la pauvreté aujourd’hui.

Diverses significations des mots : pauvre, pauvreté

Les mots : pauvre, pauvreté sont utilisés en toutes sortes de situations. On appliquera ce terme à un clochard, à un homme affamé, sans domicile, mais aussi à un chômeur, à un sidaïque, à un vieillard impotent, à quelqu’un qui souffre de dépression ou d’un échec affectif. En langage religieux on parlera des “pauvres en esprit” ou des “pauvres pécheurs"”et des religieux qui font le vœu de pauvreté. Quoi de commun entre ces différentes applications ; entre le clochard mourant de froid et le religieux s’engageant à pratiquer la pauvreté, quelle pauvreté ?

D’où la nécessité d’une clarification, d’une précision des termes. Que voulons-nous dire quand nous employons le mot pauvre et quelles situations, semblables ou dissemblables, visons-nous par là ?

Analyse du mot et de ses éléments constitutifs

Le terme français pauvre - ainsi que ses dérivés - vient du latin pauper, qui d’après l’étymologie savante se décompose en pau : peu ; et per : qui rapporte, produit, engendre. Ainsi le mot pauper, appliqué à un champ, désigne un champ qui rapporte peu, est infertile. Par rapport à ce qui est plein, complet, qui donne beaucoup, est pauvre ce qui est marqué par la déficience, le manque.

L’analyse du mot et de ses applications de base (surtout aux situations humaines) indique ainsi comme premier élément le manque. Est pauvre celui qui n’est pas complet, à qui manque le nécessaire pour qu’il le soit. Cette privation entraîne la frustration et la souffrance. Et, comme chez l’homme, l’idéal de la complétude, du bonheur total est à la mesure de son désir, qui est illimité, il s’éprouve en état de manque permanent.

Si le manque dont il souffre pouvait être comblé immédiatement par celui qui l’éprouve, il n’y aurait pas de manque. Mais lorsque, comme c’est habituellement le cas, le comblement du manque échappe à l’homme, il est en état de dépendance ; pour se libérer de ce manque, il dépend d’un autre, d’un ailleurs. Et la dépendance engendre la précarité et l’insécurité.

Enfin, par rapport à d’autres qui sont dans une situation privilégiée, moins marquée par le manque, l’homme qui en est atteint se trouvera marginalisé, exclu. Le manque et la dépendance entraînent ainsi une conséquence nécessaire : la marginalisation, c’est-à-dire l’exclusion de la « normalité », du mode de vie social et culturel dominant.

Ces trois éléments : manque, dépendance, marginalisation se retrouvent dans toutes les situations désignées par les mots : pauvre, pauvreté, quand ceux-ci sont appliqués dans leur sens propre.

Diverses formes de la pauvreté

En appliquant le concept de base avec ses trois éléments à l’homme, selon toutes les dimensions de son existence et de sa vie, on peut distinguer deux types de pauvreté : matérielle et anthropologique.

Celle-ci concerne les biens matériels indispensables à la vie humaine : alimentation, habillement, logement, chauffage, etc. ainsi que les moyens nécessaires pour se les procurer : travail, salaire ou garanties sociales.

On distingue la pauvreté absolue quand il y a privation du nécessaire à la vie : c’est la “déprivation” ou la misère. Mais cet absolu lui-même est relatif à la constitution physique, au climat, aux habitudes. On parlera de “pauvreté relative” dans le cas d’une situation qui exclut d’un mode de vie dominant, et met dans l’incapacité de se hausser jusqu’à la façon de vivre imposée par le milieu.

À titre d’illustration on peut évoquer - avec les correctifs qui s’imposent - la situation d’un pays riche comme la France. 80 % de la population formeraient les classes “moyennes” (mode de vie dominant). 10 % appartiendraient à la catégorie de « riches » et 10 % (ce qui veut dire cinq millions) à celle de « pauvres », sans doute dans le sens relatif, défini plus haut.

Il y a des pauvres « absolus », mais si ailleurs dans le monde, ils se comptent par dizaines (ou plus) de millions, ils ne constituent, chez nous, qu’une frange marginale, minoritaire, mais, hélas, toujours trop importante.

Les causes de ces différentes pauvretés sont à la fois structurelles : problème de société, de travail, de salaires etc. ; et individuelles : handicaps physiques, mentaux, manque d’éducation, exclusions raciales.

Ces formes n’ont pas de rapport direct aux biens matériels comme celles qui précèdent. Elles visent tout manque qui affecte la personne, inclut la dépendance, la précarité, et provoque, par la différence et l’exclusion, la marginalisation.

Je distingue deux catégories de ce type : les pauvretés psycho-sociales et les pauvretés que j’appellerais ontologiques.

Le psycho-social touche à des domaines multiples. Les déficiences de santé, somatique ou psychique, créent des manques très graves, ainsi qu’une dépendance continuelle.

L’âge aussi : un enfant, un vieillard, si personne n’en prend soin, sont des pauvres. Il est des pauvres d’intelligence : handicaps mentaux, sous-développement intellectuel, absence de scolarisation, analphabétisme. Et quelles blessures, quelles béances provoquées par les échecs et la solitude affective !

De même le sexe et la race peuvent devenir les motifs d’exclusion, de marginalisation : l’étranger, que l’on accueille peu, que l’on tient à l’écart, est en situation de dépendance et de manque. Les diverses formes de privation de liberté (de pensée, de religion, de déplacement, d’exercice de responsabilités civiles et politiques) sont aussi des pauvretés très graves.

Alors que les cas décrits ci-dessus sont dus aux situations ou circonstances extérieures, il est une forme de pauvreté radicale qui est en quelque sorte constitutive de l’être humain en tant que tel : pauvreté ontologique, liée à la condition humaine.

En un sens général, l’homme est un être inachevé, fragile, solitaire, non autosuffisant. Son existence est précaire, contingente : il ne dépend pas de lui de naître, de fixer la durée de sa vie, de déterminer le moment de sa mort. C’est comme par hasard qu’il apparaît (et disparaît...) en tel milieu, en tel moment historique. Incomplet, toujours en recherche incertaine de sa plénitude, incapable de s’achever par lui-même, menacé par la souffrance et la mort, l’homme est, par sa nature même, une figure de béance et de pauvreté.

Si nous prenons le point de vue religieux, celui de la foi chrétienne, cette situation de pauvreté humaine radicale est encore, si possible, plus affirmée.

L’homme est, certes, foncièrement bon, appelé à la plénitude d’existence et de vie, mais ce don de l’être vient de Dieu seul ; nul n’en est propriétaire. Ce qui implique et une dépendance absolue, et aussi comme une frustration de ne pas être Dieu par soi-même, alors qu’un tel désir est inscrit au plus profond du cœur humain.

Et ce n’est pas tout : l’être humain, en qui tout ce qui est bon vient de Dieu, est par ailleurs un être brisé, corrompu. Les tendances au mal, au désordre, habitent son cœur et, passant à l’acte, constituent ce que l’on appelle le péché : à savoir, l’autodestruction qui atteint et l’homme et Dieu.

En face de cela l’homme est impuissant : il est dans l’ incapacité radicale de s’en sortir, de se sauver, c’est-à-dire de devenir pleinement ce qu’il est appelé à être, et qui est objet de son inépuisable désir.

Voilà donc les formes multiples de pauvreté au sens strict du mot. Elles ne se limitent pas, loin de là, aux situations matérielles, encore que celles-ci manifestent d’une façon visible et éclatante ce qui est le fond de la condition humaine.

Pauvreté au sens figuré ou impropre

Le mot pauvre s’applique, avec des nuances, à toutes les situations évoquées plus haut, car on retrouve en chacune d’elles les trois éléments qui définissent le concept : manque, dépendance, marginalisation. Mais il y a des emplois qui sont pour le moins ambigus, sinon inexacts, où le mot pauvre désigne des situations qui n’ont pas ou peu de rapport avec la pauvreté au sens précis.

Ainsi lorsqu’on appelle pauvre une vie sobre, modeste, qui ne suit pas le rythme de la société de consommation, qui n’est pas en avant-garde en ce domaine. Et c’est bien ce type de « pauvreté » que pratiquent, de facto et de iure, les religieux.

De même, la mise en commun ou la communauté de biens (elle aussi propre à la vie religieuse), si elle implique la dépendance, n’exclut ni la suffisance, ni l’abondance, ni même la richesse. Donner aux autres, partager, n’est pas non plus une forme de pauvreté, mais un acte d’amour pour le prochain en même temps qu’un devoir de justice.

Opter pour les pauvres n’entraîne pas, de soi, la pauvreté, même si l’on vit “pour et avec” eux. Et même lorsqu’en certains cas on choisit de vivre “comme” eux, il faut savoir que la pauvreté choisie et non subie est de toute autre nature, car elle offre des appuis, des sécurités et des recours, que les vrais pauvres ne peuvent avoir.

Enfin, tout ce que l’on peut caractériser comme libération des pauvres, lutte contre les pauvretés, sous des formes les plus diverses : amour, souci, aide ponctuelle, services organisés, conscientisation, mobilisation, tout cela est bien, si l’on tient à la propriété des termes, le contraire de la pauvreté, puisqu’il s’agit de l’éliminer et de faire en sorte qu’il n’y ait plus de pauvres.

Les pauvres et la pauvreté dans la Bible

Les clarifications apportées par l’étude du lexique fournissent un paramètre, une grille. Sachant un peu mieux ce que signifie le concept exprimé par le mot pauvre - pauvreté, il nous est maintenant possible de poser nos questions à la parole de Dieu véhiculée par les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament. Que dit cette parole, comment voit et juge-t-elle ce que nous expérimentons comme pauvreté humaine ?

En fait, la réponse de la parole de Dieu ne rejoint pas tout à fait nos questions. Il ne suffit pas d’étudier le vocabulaire de la pauvreté de l’Ancien Testament (avec ses sept mots différents) ou du Nouveau Testament (trois mots), ni les situations qui y sont décrites. C’est une approche intéressante mais trop étroite. De même, l’attitude à l’égard des biens matériels, telle qu’elle se dégage de la Bible, ne nous dit pas tout de la vision biblique.

À mon avis, il faut prendre un angle d’approche plus large : commencer par l’exposé de la vision anthropologique de la Bible, qui situe l’homme dans sa vérité totale. Ma démarche ne sera pas exclusivement exégétique ; elle partira d’une vision globale de l’homme et de sa vocation.

Ancien Testament

La perspective biblique sur l’homme est paradoxale, contrastée. L’homme est fait pour le bonheur intégral (ce qu’exprime le terme hébraïque shalom, traduit à tort par paix), c’est-à-dire une existence et une vie pleines, achevées, comblées. C’est pour ce bonheur que l’homme est créé, pour être, à l’image de Dieu, communion (masculin-féminin), pour vivre dans un “lieu de délices” (Éden), en rapport d’amitié avec Dieu et, comme maître du monde, soustrait à la mort (Gn 1 et 2). Cette vision des origines, que la chute bouleverse, deviendra eschatologique, lorsque sera annoncé le monde à venir, où il n’y aura plus ni souffrance, ni peine, ni cri, ni mort, mais une fête éternelle d’amour (Ap 21,2-4). Le bonheur que cela suppose est indissociablement matériel : santé, bien-être, richesse, et relationnel : être en paix, en bons termes avec soi-même, le prochain et Dieu.

Mais cette vision de bonheur est accompagnée, paradoxalement, d’un autre volet, sombre, scandaleux. L’homme y est présenté comme un être de manque, de souffrance, de mal et de méchanceté, destiné à la mort inéluctable (récits de la chute, du fratricide, du déluge et toute l’histoire d’Israël...). Cette situation est bien celle que nous avons dépeinte sous le nom de pauvreté radicale, anthropologique et ontologique.

D’autant que la suppression de cette condition de malheur, en quoi consiste le shalom ou le salut, n’est pas au pouvoir de l’homme. Seule l’intervention bienveillante, gratuite et miséricordieuse de Dieu peut l’assurer. Incapacité et dépendance de l’homme d’une part, à quoi correspond le vouloir sauveur de Dieu.

C’est sur cet arrière-fond global que nous pouvons maintenant proposer la vision biblique de la pauvreté. Comment, par rapport à une telle conception de l’homme, de sa situation paradoxale, de son besoin de salut, l’Écriture apprécie et juge ce qui est pauvreté au sens défini plus haut.

- Ce qui promeut et procure le bonheur de l’homme est bon.

Être comblé de biens sera un signe de la faveur divine. L’histoire des patriarches nous montrera tour à tour Abraham, Isaac, Jacob, riches d’enfants, de serviteurs, de troupeaux, de faveurs royales (Joseph en Égypte), et prenant graduellement pied, par ruse ou par conquête, sur la terre qui leur est promise (récits de la Genèse). La descendance de Jacob s’enrichit en Égypte et, les épreuves du désert surmontées, occupe la terre de Canaan, où ne manquent ni la vigne, ni l’olivier, ni le figuier. Les traditions primitives relatées dans le Pentateuque, ainsi que les récits des livres de Josué et des Juges, reflètent une situation où semble régner une égalité fondamentale. Il en ressort l’image d’une société de bergers et d’agriculteurs qui, sans être riche, se suffit à elle-même et où chacun trouve son compte.

La littérature sapientielle va présenter cette situation comme un idéal. Les psaumes vont chanter le bonheur de l’homme à qui tout réussit (Ps 1, 3), à qui rien ne manque (Ps 33, 10-11), comblé qu’il est d’opulence et de bien-être (Ps 111, 3), profitant de son travail, près de son épouse et de ses fils (Ps 127, 23). Le prologue et l’épilogue du livre tourmenté de Job dépeindront d’une manière tout aussi idyllique le contenu concret des bénédictions divines après l’épreuve subie et surmontée.

En somme, et cela est conforme à l’aspiration foncière de l’homme, le bonheur, dans sa dimension matérielle, consiste, selon l’Ancien Testament, dans la suffisance, sinon dans l’abondance, des moyens nécessaires et utiles pour une vie décente.

Mais cette constatation ne doit pas fermer l’homme sur lui-même. Puisque - on le verra dans la suite - l’égalité de tous s’avérera vite un vœu plutôt qu’une réalité, celui qui se suffit ne devra pas “se dérober devant celui qui est sa propre chair” (Is 58,7) et qui se trouve dans le besoin. Le devoir de tout Israélite sera de faire en sorte que se réalise au jour le jour l’exigence de Dieu : “Qu’il n’y ait pas de pauvre chez toi” (Dt 15,4). S’il s’en trouve, “tu lui ouvriras ta main et lui prêteras ce qui lui manque” (Dt 15,7). Ce texte, d’inspiration prophétique, prolonge ce que déjà le code de l’Alliance proposait comme protection des pauvres (Ex 22,24-26). Et le courant sapientiel, fruit d’une longue expérience, présentera le partage comme la justice par excellence (Pr 22,22-23 ; Si 3,30-4, 10). En donnant largement, avec bienveillance et promptitude, l’homme sera “comme le Fils du Très Haut” (Si 4,10).

Ainsi, le devoir de l’aumône, responsabilité à l’égard de celui qui est dans le besoin, impose à l’homme comblé une obligation permanente de sortir de soi, de s’ouvrir à l’autre pour le prendre en charge.

Les biens dont Dieu comble son bien-aimé même quand il dort (Ps 126,2), dont l’homme profite et qu’il est appelé à partager avec les moins privilégiés que lui, ne sont pourtant pas une bénédiction sans mélange. Car le cœur de l’homme peut s’y fixer, mettre en eux son appui, en faire sa garantie, oubliant Dieu et exploitant le prochain pour accumuler de l’avoir.

Le psaume 48, fruit d’une longue expérience du peuple, chante le néant de la richesse. Ceux qui se fient à leur fortune, se prévalant de leur richesse, ne peuvent, pas plus que les autres, échapper à la mort, ni « payer à Dieu leur rançon ». À sa mort, l’homme ne pourra rien emporter, « sa richesse ne descendra pas avec lui ». Le même désenchantement se lit chez Qoheleth. Le riche “était né tout nu, il s’en retournera comme il était venu ; de son travail il n’a rien retiré qui lui reste en main... quel intérêt a-t-il à avoir travaillé en vain ?” Qo 4,9-16). Tout en bénissant Dieu de le combler de ses biens, le fidèle mesure leur fragilité et la source de soucis qu’ils constituent. Il sait encore que souvent l’accumulation de la richesse se fait aux dépens des autres et de la justice qui leur est due.

Aussi faut-il, et déjà dès l’Ancien Testament, apporter des nuances à l’affirmation globale que les richesses constituent un bien suffisant et sans ambiguïté.

- Ce qui contredit ce bonheur - la pauvreté - est un mal.

Ce qui n’était pas prévu, qui était même positivement exclu : - “il ne faut pas qu’il y ait des pauvres chez toi” (Dt 15,4) - s’est pourtant vite imposé comme une réalité scandaleuse. Dès l’époque royale, on discerne des traces d’une pauvreté sociologique. Si le riche a un troupeau nombreux, le pauvre n’a qu’une seule brebis (apologue de Natân : 2 S 12,1-4) ; et la loi royale sera souvent la loi du plus fort, qui mettra à son service, au prix de l’oppression et des travaux forcés, un peuple d’esclaves. L’exemple du roi s’emparant par ruse et par violence de la vigne qu’il convoite (Achab et la vigne de Naboth : 1 R 21) sera rapidement suivi par les nouveaux riches, hommes et femmes. Amos, le premier prophète dont les oracles aient été fixés par écrit (vers 750), décrit, dans un texte célèbre, la criante injustice qui enrichit les uns et appauvrit les autres : “Vous vendez le juste à prix d’argent et le pauvre pour une paire de sandales ; vous écrasez la tête des petites gens, vous vous étendez auprès de chaque autel (dans un but de divination cultuelle ou de prostitution sacrée) sur des vêtements pris en gage, vous buvez le vin de ceux que vous avez frappés d’amende” (Am 2,6-8). “Vous opprimez les faibles, écrasez les pauvres” (Am 4, 1 ; 8,4-7).

Cette pauvreté causée par la rapacité et l’injustice sera un fait constant de l’histoire d’Israël, avec l’exception de l’époque de l’exil et de la reconstruction, où pendant plus d’un siècle tout le monde sera réduit à une égalité forcée dans la pauvreté. Il est vrai que la réflexion des sages attribuera à la pauvreté, souvent à juste titre, d’autres raisons, telles que la paresse (Pr 6,6-11 ; 10,4) ou une vie de facilité (Pr 21,17), ou encore, avec un certain fatalisme, le sort fixé par Dieu (Pr 22, 2). Il est par ailleurs difficile de savoir quelle proportion de la population était réduite à la pauvreté-misère. Importante ou non, sa situation apparaissait inacceptable.

Amos, dont le texte véhément vient d’être cité, ouvre la longue série d’interventions prophétiques. Les prophètes ne cesseront d’attaquer les abus, d’interpeller les riches injustes “qui ajoutent maison à maison, champs à champs, jusqu’à ne plus laisser de place” (Is 5,8), en les menaçant de l’intervention de Dieu qui punit : “Ôtez la méchanceté de ma vue, cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien, recherchez le droit, secourez l’opprimé, soyez justes pour l’orphelin, plaidez pour la veuve” (Is 1,16-17). Car, hélas, “tous sont avides de profit et courent aux pots-de-vin. Ils ne font pas droit à l’orphelin, la cause de la veuve n’est jamais appelée” (Is 1,23).

Le plus paradoxal est que ce sont les défenseurs attitrés des pauvres, à savoir les rois et les chefs, qui deviennent souvent leurs premiers oppresseurs. En effet, les pauvres devaient être, en principe, les protégés du roi. Le psaume 71, prière pour la venue d’un roi idéal, lui assigne comme tâche principale de “juger le petit peuple, de sauver les fils du pauvre, d’écraser l’exploiteur. Il délivrera le pauvre qui appelle et le petit sans aide, sera compatissant au faible et au pauvre, sauvera l’âme des pauvres” (Ps 71,3.12). Ce psaume est comme un écho de l’oracle d’Isaïe sur l’avènement d’un roi juste qui “fait droit aux miséreux en toute justice, et rend une sentence équitable en faveur des pauvres du pays” (Is 11,4).

Ainsi la pauvreté sociale - car c’est d’elle avant tout qu’il est question dans les textes cités - apparaît comme un mal inacceptable, le fruit de l’injustice humaine, atteinte à la solidarité requise par l’Alliance. Ceux qui les premiers devaient la combattre sont devenus trop souvent complices des exploiteurs, et l’intuition prophétique voit se profiler dans le lointain la figure d’un roi libérateur.

- Dieu se doit d’intervenir en faveur des pauvres

Parce que sévit l’injustice, que fait défaut l’intervention attendue du roi, et ne cesse de résonner le cri des pauvres, Dieu lui-même, « Père des orphelins, justicier des veuves » (Ps 67,6), se doit d’intervenir. “À cause du malheureux qu’on dépouille, du pauvre qui gémit, maintenant je me lève, déclare le Seigneur, j’assurerai le salut à ceux qui en ont soif” (Ps 11,6). “Car le pauvre n’est pas oublié jusqu’à la fin, l’espoir des malheureux ne périt à jamais” (Ps 9,19).

La pauvreté, manque du nécessaire, situation de marginalité, d’exclusion, de privation de ce qui fait la dignité de l’homme, n’est pas compatible avec les exigences de l’Alliance, avec ce que Dieu veut pour l’homme. Aussi, pour l’honneur de son Nom et à cause de sa fidélité, Dieu se doit-il d’intervenir. Son intervention est promise, elle est certaine, mais reste toujours comme suspendue à un avenir lointain. Pour le croyant juif, elle est objet d’attente et d’espérance, et le fait qu’elle soit comme reportée - alors qu’aucune intervention humaine n’est assurée - l’oblige à se remettre inconditionnellement à Dieu. Cette attitude de confiance et de foi sera à l’origine d’un élargissement et d’un approfondissement du concept de la pauvreté dont il sera question plus loin.

En attendant, le fidèle espère qu’un jour, poussé par l’Esprit, un envoyé de Dieu, consacré par lui, viendra « porter la bonne nouvelle aux pauvres, panser les cœurs meurtris, annoncer aux captifs l’amnistie et aux prisonniers la liberté » (Is 61,1).

- Les “anawim” ou l’intériorisation de la pauvreté

Les sept termes hébraïques (dont les plus utilisés sont “ani” et “ebyon”) servant à désigner le “pauvre” visent, d’après leur étymologie et leur signification, moins une indigence due à la privation des biens matériels qu’une situation de dépendance, d’infériorité. Ce trait de vocabulaire permet une transposition qui, partant de la pauvreté matérielle, d’un “manque au niveau du besoin”, va graduellement développer une notion de la pauvreté spirituelle “liée au manque et ouvrant au désir” (E.Perrot).

Le pauvre au sens économique, dont il était question plus haut, était certes privé du nécessaire : nourriture, vêtement, abri, mais ce qui est le plus souligné dans la protestation prophétique, c’est l’injustice, la violation de ses droits élémentaires, la privation surtout de la liberté. Encore qu’il arrive aux Sages d’attribuer l’indigence à l’incurie et à la paresse du pauvre, c’est principalement l’exploitation par l’homme et par les structures sociales qui est dénoncée comme cause. Dans cette situation, le faible se trouvait sans appui humain, le roi et les chefs n’en avaient cure, aussi était-il renvoyé au Dieu de l’Alliance qui seul se devait et pouvait intervenir en tant que “Père des orphelins et justicier des veuves”. Aussi, idéalement du moins, le pauvre, dont Dieu épousait la cause, était censé être un homme d’attente, d’espoir assuré, de confiance inébranlable.

Au temps des grands malheurs du peuple (fin du royaume et déportation vers 587), le mot pauvre acquiert un nouveau contenu, qui, sans le couper de sa signification primitive, l’élargit et l’approfondit. Le prophète Sophonie (vers 630) s’adresse aux pauvres (anawim, que le grec rendra par tapeinoi, c’est-à-dire humbles, doux) de la terre.

Ils sont décrits comme ceux qui accomplissent les ordonnances de Dieu et il leur est demandé de rechercher la justice et l’anawah, c’est-à-dire l’humilité (So 2,3). Le même prophète annonce que le jour viendra où seront exclus du peuple les “orgueilleux triomphants qui se pavanent, et qu’il n’y subsistera plus qu’un peuple humble et modeste” (So 3,11-12). Le Messie lui-même, au dire du mystérieux oracle de Zacharie, viendra dans la ville « humble, modeste, assis sur un âne » (Za 9,9).

Dans cette perspective, l’opposé du terme “pauvre” ne sera pas “riche”, mais puissant, orgueilleux, dominateur. Quelle que soit sa condition matérielle, le “pauvre de Yahvé” sera celui qui, reconnaissant ses diverses limites, sa dépendance, ses manques fondamentaux (physiques, relationnels, spirituels), se soumettra à Dieu, s’abandonnera à lui en totale confiance, attendra de lui seul, unique défenseur, la délivrance totale.

Les pauvres, dont on entend la voix multiple dans la plupart des psaumes, sont parmi ceux-là : à la suite de Jérémie persécuté célébrant Dieu qui a libéré l’âme du pauvre (Jr 20,13), ils ne cesseront de crier et leur pauvreté de fond et l’espoir de leur libération.

Ce thème de la pauvreté spirituelle - qui utilise, on le voit, le mot “pauvre” au sens anthropologique, détaché de sa stricte signification sociologique - sera repris dans l’enseignement du Nouveau Testament avec presque le même contenu.

Nouveau Testament

Le témoignage du Nouveau Testament au sujet des pauvres et de la pauvreté sera-t-il différent, novateur ? Sur certains points, liés à la personne de Jésus, oui, mais dans l’ensemble il y a continuité. Trois points méritent d’être abordés : Jésus et les pauvres ; la pratique de la communauté ; l’esquisse d’une « théologie » de la pauvreté.

La forte parole de Paul sur Jésus qui, « de riche qu’il était s’est fait pauvre pour vous » (2 Co 8, 9) fait penser naturellement à la pauvreté de Jésus, mais de quelle pauvreté s’agit-il ? Est-ce la pauvreté au sens sociologique du mot ? « Des certitudes de certains courants chrétiens sont tempérées par un regard attentif sur les textes [1]”. Fils d’artisan charpentier et artisan lui-même (Mc 6,3), Jésus exerce à son compte un métier honorable, estimé et qui permet une certaine aisance. S’il connaît, dans les années de sa mission, une vie itinérante sans domicile fixe ( »Il n’a pas où reposer sa tête« Mt 8, 20), il est assisté de leurs biens par des femmes riches (Lc 8,2-3) ; avec le groupe de ses disciples, il tient une bourse commune et ne dédaigne pas les invitations des riches (Lc 10,38-42 ; 19,1-10). Sa pauvreté, à lui qui est »doux et humble de cœur" (comme le peuple de Sophonie 9,12), est d’une autre dimension dont il faudra parler.

Les gens dans le besoin qui se pressent autour de Jésus ou vers lesquels il va, même non appelé, ne portent jamais le nom précis de pauvre (ptochos). Ce sont plutôt « les malades et les possédés » (Mc 1,32), mais aussi “les publicains, les pécheurs” (Mc 8,15), “les femmes de mauvaise réputation” (Lc 7,36-50). C’est seulement lorsqu’on élargit le contenu du mot dans toutes ses directions que l’on peut parler de “l’option préférentielle de Jésus pour les pauvres”, le plus pauvre étant celui qui a le plus besoin de Dieu pour devenir homme.

Le pays où se déroule la vie et la mission de Jésus (Galilée, Judée) vit alors une situation où ne manque pas l’injustice. De grandes familles sacerdotales accumulent des richesses, de gros propriétaires pratiquent le fermage et emploient des journaliers (Mc 12,1-9 ; Mt 20,1-16) ; et il y a l’occupant romain avec sa bureaucratie, ses percepteurs, ses taxes. Sans prendre les attitudes d’un révolutionnaire bouleversant l’ordre social, Jésus se présente cependant comme le protecteur des déshérités. Tel est le sens des Béatitudes dans la version de Luc (Lc 6,20-26), qui reflète sans doute au plus près leur teneur primitive. Jésus y annonce la bonne nouvelle de bonheur aux gens qui sont dans la détresse : indigence, faim, tristesse, persécution, et cette bonne nouvelle, c’est la fin prochaine de leurs souffrances. Les Béatitudes selon Luc proclament donc heureux les pauvres, non à cause de leur pauvreté, mais parce que cette pauvreté est sur le point de disparaître par l’intervention de Jésus, inaugurant le Règne de Dieu.

La même note retentira avec force dans le cantique de Marie, célébrant le renversement des situations : les superbes dispersés, les puissants renversés, les riches renvoyés les mains vides, les humbles sont élevés et les affamés rassasiés (Lc 2,51-53). Car la mission principale de Jésus, comme il le proclame dans la synagogue de Nazareth (Lc 4,16-20), est d’annoncer (et d’inaugurer...) la fin des pauvretés et des divers esclavages. Les miracles qu’il accomplit en guérissant les diverses maladies sont un signe que le Royaume de Dieu, règne de justice définitive et de bonheur, est déjà là (Mt 11,4-6).

Donner aux pauvres. Si Jésus refuse d’intervenir dans les querelles familiales concernant un héritage (Lc 12,13) ; lorsqu’il invite des hommes à le suivre dans le cercle étroit de ses disciples, il leur enjoint de se défaire de leurs biens (épisode de l’homme riche : Mc 10,17-22). Mais cette exigence est assortie de l’ordre de « donner aux pauvres » le fruit de la vente. Il ne s’agit donc pas d’un simple geste de détachement ; le dépouillement exigé du disciple de Jésus se fait en fonction des pauvres. Il est vrai que ce conseil, ainsi que bien d’autres textes sur la bienfaisance, rejoint plutôt l’idée d’aumône, de don gratuit (Lc 12,33), ou la pratique de la miséricorde à l’égard des “frères les plus petits” (Mt 25,31-46) que la mise en commun proprement dite, la koinonia propre à la communauté de Jérusalem. C’est dans cette ligne qu’il faut situer encore l’éloge des bons riches, dont Zachée est le prototype (Lc 19,1-10), et que peuvent devenir même les Pharisiens “amis de l’argent” (Lc 16,14), s’ils font l’aumône (Lc 11,41). Le bon usage de la richesse consiste à la faire servir à la promotion des pauvres.

Méfiance vis-à-vis des richesses. C’est sur ce point que l’enseignement de Jésus se montre bien plus vigoureux que ne l’était celui de l’Ancien Testament. Certes, les biens ne sont jamais présentés comme mauvais en soi, mais ils paraissent cependant affectés d’un indice négatif. Ils sont une source de soucis, de préoccupations, une duperie, une séduction (Mt 6,25-34 ; Mc 4,19), on en devient vite l’esclave. Ils étouffent la parole (Mc 4,19), empêchent de servir Dieu, et peuvent constituer un obstacle insurmontable au salut (Mc 10,23-27). Au lieu de mettre en Dieu sa confiance totale, l’homme qui poursuit la richesse, l’argent, “mammon d’iniquité” (Lc 11,39), pense trouver sa sécurité dans l’avoir, lequel s’avère un maître dur, un appui trompeur. Ce choix obligatoire entre Dieu et le mammon (Mt 6,24) projette une lueur sinistre sur l’argent, concurrent possible de Dieu. Il reste cependant qu’à la recherche de la richesse Jésus n’oppose pas la recherche de la pauvreté mais de la confiance en Dieu.

Les “consignes missionnaires” (Mc 6,7-13) se présentent comme un abandon confiant à Dieu et à l’accueil des hommes, plutôt que des gestes de pauvreté ascétique. C’est dans ces textes surtout que des mouvements de pauvreté chrétienne puiseront leur inspiration : tout vendre, mettre tout en commun - mais cela vient plus des actes que des paroles de Jésus - ne pas s’encombrer de bagages, être libre pour le Christ et pour l’Évangile.

Les Béatitudes dans l’évangile de Matthieu (5,3-12) ne diffèrent pas de la version de Luc par leur nombre seulement, mais encore par leur signification. Alors que chez Luc il est nettement question des situations de malheur - pauvreté, faim, larmes, persécutions - que vient supprimer la venue du règne inauguré par Jésus, chez Matthieu il ne s’agit pas de situations extérieures mais d’un programme de conduite. L’évangéliste précise les exigences que doit vivre le disciple pour jouir du bonheur promis et déjà partiellement donné. Or la première de ces exigences proclamant “heureux les pauvres en esprit’ rejoint presque mot pour mot, avec le sens qu’ils avaient, les termes anw-anawim dont nous avons parlé plus haut.

Les pauvres « en esprit », les doux, sont des humbles qui s’abaissent, se font littéralement petits, enfants (Mt 18, 3). Comme Jésus, “doux et humble de cœur” (Mt 11,29), ils se comportent devant Dieu et devant les hommes en êtres dépendants, sans prétention, ne revendiquant pas leurs droits, prêts à devenir serviteurs, derniers, petits (Mc 9,35 ; 10,42-44).

Le mot « pauvre », modifié par l’adjonction “en esprit”, change ainsi de signification. Il ne s’agit plus de la pauvreté matérielle mais de l’humilité, de la résignation, de la patience de celui qui se courbe, qui se soumet humblement, loin de raidir la nuque pour subsister. Est pauvre celui qui reconnaît sa finitude radicale sous toutes ses formes concrètes et qui s’en remet à Dieu, sûr d’être accueilli et sauvé par celui qui fut envoyé “porter la bonne nouvelle aux pauvres” (Lc 4,18).

À un candidat, est adressée une consigne qui paraît absolue, de vendre tout ce qu’il possède s’il veut suivre Jésus comme disciple (Mc 10,17-22). Une reprise de la même exigence, élargie cette fois à tous, est donnée par Luc (14, 33). À quoi on peut ajouter les recommandations accompagnant l’envoi en mission : l’équipement matériel des envoyés doit être réduit au minimum : pas d’argent, ni besace, ni pain, ni vêtements de rechange (Mc 6,7-13 ; Lc 10,1-12).

Sans verser dans le littéralisme ou les applications légalistes, il faut retenir de ces textes la priorité absolue qui doit revenir à Jésus dans l’option d’un disciple. Lorsque “à cause de lui”, “à cause de l’Évangile” (Mc 8,35), on choisit de le rejoindre, d’être avec lui, il faut être prêt à laisser ce qui encombre sur le chemin de la liberté et qui est moins important que Jésus : famille, biens matériels, sa vie même (Mt 10,37-38 ; Lc 14,26-27.33). En ce qui concerne plus particulièrement l’avoir matériel, il est certain que le groupe des Douze a pratiqué de fait ces diverses ruptures - même si ce ne fut ni absolu, ni permanent - et que l’idéal de la communauté des Actes ira partiellement dans le même sens.

D’après le récit de Luc dans les Actes des Apôtres, la communauté de Jérusalem se proposait comme idéal le partage intégral des biens (Ac 2,44 ; 4,32), “en sorte qu’il n’y avait pas d’indigent parmi eux” (Ac 4,34). Même si la situation décrite est quelque peu idéalisée (voir en sens contraire le cas d’Ananie et de Saphire : Ac 5, 4), il est certain qu’il s’agit d’un fait réel : la communauté voulait réaliser la recommandation de Dt 15,4, à savoir suppression de la pauvreté et égalité pour tous. Ce n’était donc pas un geste de dépouillement mais un geste de partage ; l’objectif n’étant pas de devenir pauvre mais de faire disparaître la pauvreté des autres. À en croire les collectes pour les pauvres de Jérusalem organisées par Paul (Rm 15,26 ; 1 Co 16,1-4 ; 2 Co 8 et 9), il semble que cette mise en commun n’ait pas réussi totalement ni résolu la gêne matérielle de la communauté.

Quant aux communautés pauliniennes, l’idée d’une mise en commun intégrale n’y apparaît pas. Ce qui leur est demandé, par contre, avec insistance, c’est de « prendre part aux besoins des autres » (Rm 12,13), de « partager avec les nécessiteux » (Ép 4,28). Ce partage ne doit pas “réduire à la gêne, mais créer l’égalité” (2 Co 8,12-15). D’après la lettre aux Corinthiens, la situation des communautés était loin d’être idéale. À Corinthe, on s’intente des procès, on commet l’injustice et on dépouille les autres (1 Co 6, 1-8) ; lors même du repas du Seigneur une discrimination paraît exister entre les riches et “ceux qui n’ont rien” (1 Co 11,21-22).

Les Actes et les grandes lettres de Paul présentent des personnes qui appartiennent aux classes aisées de la société et qui sont des collaborateurs de l’apôtre (Ac 16,14 ; 17,4-5 ; Rm 16,23). Aussi n’y a-t-il pas dans ces écrits une critique de la richesse ou des riches. Cette critique, par contre, s’exprime avec véhémence dans la lettre de Jacques et dans la première lettre à Timothée. Jacques, dans un langage digne d’un Amos, attaque les riches, oppresseurs, exploiteurs et dénonce la pourriture de la richesse (Jc 5,1-6). Non moins rude est la condamnation de l’homme cupide lancée par 1 Tm : c’est l’amour de l’argent qui est la racine de tous les maux (1 Tm 6,7-10). Cependant même pour ces deux écrits le « bon riche » existe, à condition qu’il place sa confiance en Dieu, qu’il s’humilie, et surtout qu’il donne et partage (1 Tm 6,17-19 ; Jc 1,9-10).

Un seul texte du Nouveau Testament propose ce qu’on pourrait appeler “l’usage strict” des biens matériels : se contenter de la nourriture et des vêtements (1 Tm 6,7-10). Ce texte, appuyé sur une sagesse un peu désabusée, digne de Job et de Qoheleth - “nous n’avons rien apporté en ce monde, nous n’en pouvons rien emporter” -, trace une ligne de conduite qui se rapproche beaucoup d’une conception de la pauvreté comme un idéal en soi.

Synthèse de l’apport biblique

En rassemblant les diverses approches développées plus haut, trois points paraissent ressortir, où se condense l’essentiel de l’apport biblique sur la pauvreté : le bon usage des biens ; le refus de la pauvreté ; les profondeurs de la vraie pauvreté.

- Tout ce qui contribue à la croissance de l’homme dans sa véritable humanité est un bien. C’est le cas des biens matériels, nécessaires et utiles à son épanouissement. Ils sont une bénédiction, un don de Dieu, et il faut savoir en user avec action de grâces. “Nulle part, écrit S. Légasse, le Nouveau Testament (et plus encore l’Ancien) ne prêche en faveur de la pauvreté matérielle" ; l’idéal reste toujours celui déjà proposé par Dt 15,4 : “Qu’il n’y ait pas de pauvres parmi vous”. Il y aura, certes, des cas où, confronté à des choix radicaux - fidélité à Jésus, à la mission confiée -, le croyant devra savoir renoncer, s’il le faut, à tous ses biens.

Il reste qu’existe, en permanence, la “séduction de la richesse” et que l’avoir accumulé peut devenir le substitut de Dieu, où l’on met son cœur et dont on devient l’esclave. Un usage sobre, modéré, et surtout le partage, “l’aumône”, s’imposent comme ligne de conduite et comme réaction contre l’enlisement dans la richesse.

- La pauvreté est un mal et dans le royaume de Dieu il n’y aura plus de pauvres. Aussi la “libération des pauvres”, qui est d’abord l’affaire de Dieu, s’impose comme tâche aux disciples. Ils doivent utiliser tous les moyens, fort divers, pour la combattre : soit le don, le partage, ou mieux encore, la mise en commun, soit la lutte contre les causes qui l’engendrent : injustice, oppression, indifférence, vénalité, ou égoïsme foncier de l’homme, avec les structures injustes qu’il sécrète.

Il serait cependant illusoire de croire que, dans le temps historique, l’homme (et Dieu...) réussiront à éliminer complètement toute forme de pauvreté, car, “les pauvres, vous les aurez toujours avec vous” (Jn 12,8). Il faut l’entendre au plan matériel certes, mais plus généralement de tout homme marqué par la solitude, l’abandon, la souffrance, la mort. Même si l’on arrivait à combler ses besoins et ses manques les plus visibles, il lui restera toujours une béance contre laquelle il n’existe aucun remède humain.

- Cette béance est la marque même de la condition humaine : en prendre conscience c’est constater une blessure incurable et chez soi et chez les autres. Être fini, non nécessaire, limité en soi-même par le péché, promis à la mort, voilà ce qui constitue la pauvreté essentielle de tout homme. Mais lorsque cette situation débouche sur un cri, lorsque l’homme se tourne vers Dieu qu’il reconnaît comme amour, communion, don, alors oui, l’homme est vraiment « heureux, car le royaume des cieux est à lui ». Le vide est rempli, le mendiant comblé, le malade guéri. La dépendance, compagne de la pauvreté, n’humilie pas, car elle se livre à un amour inconditionnel, en même temps qu’humble.

Esquisses théologiques

Après le relevé, de nature exégétique, des enseignements de l’Écriture visant le thème des pauvretés, on peut tenter une démarche plus théologique. En partant de ce qui nous est dit sur Jésus, sur le Père, sur l’homme, une réflexion générale sur le mystère de la pauvreté concernant aussi bien Dieu que l’homme, peut être entreprise.

Pauvreté du Christ

Puisque pauvreté signifie dépendance, soumission, renoncement à toute autosuffisance, il n’est pas surprenant que Paul utilise, en 2 Co 8,9 cette catégorie pour décrire l’abaissement du Christ, “qui s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin de nous enrichir par sa pauvreté”. Nous lisons ici le même thème que dans la célèbre hymne des Philippiens 2,6-11, sur le Christ s’abaissant jusqu’à la mort. La richesse désigne “la condition de Dieu” et la pauvreté “la condition de serviteur”, au moyen de laquelle, par la souffrance, la mort et la croix, il sauve le monde.

Le mot pauvre, pauvreté, sert ainsi à Paul pour décrire l’abaissement et l’humilité du Christ se faisant serviteur des hommes. L’évangile de Jean n’utilise pas le mot ; pourtant, par un autre biais, il paraît faire allusion à une pauvreté encore plus radicale, celle de Dieu même dans son être de Père et de Fils. On est frappé, à la lecture de cet évangile, par un fait constant : rien de ce que Jésus, le Fils, possède, dit, fait, ne lui appartient. Tout est à son Père : sa parole (14,24), ses œuvres (5,19), sa mission (7,29). Il ne dit jamais rien de lui-même (12,49), il reçoit tout. Ce qui est à lui est à son Père, ce qui est à son Père est à lui (17,10).

Pauvreté en Dieu

On entrevoit, à travers ces textes johanniques, une sorte de dessaisissement total et du Fils et du Père. Cela offre un point de départ pour une méditation théologique sur ce que Maurice Zundel appelle « le visage ineffable de la très sainte et très magnanime Pauvreté » [2] à l’intérieur du mystère trinitaire.

La communion trinitaire du Père, du Fils et de l’Esprit est une relation des personnes tournées et données totalement l’une à l’autre.

Le Père, en tant que Père, n’existe que pour et par le Fils. Ce qu’il est, son être divin tout entier, il s’en dessaisit, s’en dépouille, s’en défait, le livre totalement à un autre, son Fils. Il ne se réserve rien, sinon d’être Père, mais cela même est relation qui n’existe que par l’autre.

Le Fils reçoit tout son être et sa spécificité de Fils d’un autre, le Père. Il n’a rien de lui-même, aucune autosuffisance : il est référence absolue à celui dont il dépend et à qui il renvoie tout.

L’Esprit vient du Père (Jn 15,26), reçoit du Fils (Jn 16,14), n’existe que par l’un et l’autre et dans un rapport de dépendance vis-à-vis des deux.

Peut-on appliquer à ce réseau relationnel la notion de pauvreté ? Non, sans doute, s’il s’agissait de manque qui ne peut se trouver en Dieu ; oui, s’il est question de dépendance. En Dieu, il n’y a pas d’autosuffisance fermée sur soi ; le Père donne tout au Fils, ne garde “jalousement” aucune propriété. Mais le Fils, au lieu de retenir pour soi le don de l’être qui le fait exister en tant que Fils, se redonne, reflue tout entier vers son Père, dans l’amour. Ce mouvement d’amour et de don réciproque culmine dans l’être mystérieux de l’Esprit. Chaque personne se donne, se livre, en même temps qu’elle reçoit. Chacune existe vers et pour l’autre, dans une dépendance absolue, dépendance voulue par amour et qui, de ce fait, ne crée ni humiliation ni manque.

Ainsi les profondeurs de l’être divin trinitaire sont des profondeurs de pauvreté, réhabilitant la notion de dépendance qui pourrait être négative.

Dans « l’Unité suprême », écrit M. Zundel (loc. cit.) “la vie divine ne subsiste, n’émerge en foyer personnel que sous forme d’élan vers un autre, où le soi de chaque personne est tout extase et tout altruisme, où l’incommunicabilité du moi est fondée sur une éternelle communication, où l’appropriation est l’absolue diffusion de tout l’être, où nul égoïsme n’est concevable, nul repli, nulle complaisance et nulle ‘possession’, où la limpidité éternelle de l’amour sans visage laisse entrevoir dans le trésor de ses abîmes”, “le visage ineffable de la très sainte et très magnanime pauvreté”.

Il y a donc un aspect de la pauvreté qui possède une valeur éternelle : interdépendance qui subsiste dans les profondeurs de la communion trinitaire et lie pour toujours, comme Dieu lui-même, tous les êtres créés, particulièrement l’homme fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. C’est exclusion de toute autosuffisance fermée, sortie de soi et don réciproque.

Pauvreté de l’homme

Ce qui a été dit dans les pages précédentes au sujet de la pauvreté anthropologique doit être rappelé ici et situé dans une perspective religieuse. La pauvreté matérielle consiste dans le manque du nécessaire pour une vie décente. Toujours liée à la dépendance, elle est accompagnée d’une série de conséquences telles que : insécurité, marginalisation, exclusion, privation de liberté, etc. Elle frappe ceux qui sont privés du nécessaire dans le domaine physique de la vie. Mais les situations de manque et d’insécurité se retrouvent en bien d’autres domaines de la vie de l’homme : intellectuel, psychique, relationnel. Le péché en tant qu’inachèvement, échec, dégradation, est certes un manque radical. Un manque plus profond encore consiste dans les limites inhérentes à la situation même de créature : la finitude, la souffrance, la mort. À tout cela, le mot pauvreté peut être appliqué. Cela fut fait, nous l’avons vu, et dans l’Ancien, et dans le Nouveau Testament, par l’expression “pauvres en esprit”. Bien qu’il ne s’agisse pas habituellement de la pauvreté matérielle, ce terme désigne toujours un manque plus ou moins radical, qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de combler et dont il souffre. À ce manque, à cette dépendance, la Bible ajoutera la notion d’attente pleine d’espérance, d’abandon confiant entre les mains d’un Dieu-Père.

En ce sens-là, tout homme est radicalement pauvre, d’une pauvreté aux multiples facettes, pauvreté dont il ne peut se libérer lui-même. Dieu seul, dans son amour inconditionnel pour l’homme, pourra l’en tirer, “combler de biens les affamés” (Lc 1,53), « les libérer, les glorifier, de longs jours les rassasier, leur faire voir le salut » (Ps 90,16).

De cette vision déjà présente dans l’Ancien Testament et qu’expriment aussi les Béatitudes selon Matthieu, on peut rapprocher le thème du salut par la foi, l’objet de la lettre de Paul aux Romains (Rm 1,16 ; 7,25). L’homme qui reconnaît que rien ne peut le rendre juste aux yeux de Dieu, que jamais il ne peut avoir de droits sur Dieu ou d’exigences à son égard, et qui, pareil à Abraham, se livre, dans la foi, à celui qui “donne la vie aux morts et appelle le néant à l’existence” (Rm 4,17), est un vrai pauvre, un mendiant qui reçoit tout de l’amour gratuit de Dieu.

Pratique de la “pauvreté” dans la vie religieuse

Un éclairage historique sur les différentes manières de se rapporter aux biens matériels au cours de l’histoire de la vie religieuse, montrerait la grande diversité des manières de concevoir ce que l’on appelle “pauvreté religieuse”.

En terminant ce survol biblique, je voudrais simplement en indiquer quelques points forts qui nous interpellent aujourd’hui d’une façon générale.

Contenu juridique de la pauvreté religieuse

Ce qui est demandé à tous les religieux est exprimé dans un langage à la fois spirituel et juridique dans le Droit Canon de l’Église.

S’agissant de la pratique individuelle, appuyée sur l’imitation du Christ devenu pauvre pour nous, elle est décrite comme une “vie pauvre de fait et en esprit, laborieuse et sobre, étrangère aux richesses de la terre et comportant la dépendance et la limitation dans l’usage et la disposition des biens” (canon 600). Les points précis sont la dépendance et la limitation dans l’usage des biens. Les autres éléments, présentés dans un langage exhortatoire, ne sont pas autrement déterminés.

Quand il est question des biens temporels collectifs des Instituts, le droit de propriété est affirmé, mais il est recommandé d’éviter toute apparence de luxe, le gain excessif et l’accumulation des biens (canon 634).

En ramenant ces recommandations à l’essentiel, on peut dire que la pauvreté des religieux consiste d’une part dans la dépendance et limitation de l’usage des biens (présupposant la mise en commun) et d’autre part dans un style de vie modeste.

En regard de ce qui a été dit sur le concept de la pauvreté sociologique et sur les applications concrètes, force est de constater que la situation décrite par le Droit Canon n’entre pas dans la catégorie d’une telle pauvreté.

Des points qui interpellent

Dans notre pratique de la pauvreté et dans la formation que nous cherchons à donner, il faut tenir compte des points suivants :

  • reconnaître et dire que le “vœu” de pauvreté ne comporte pas un engagement à la pauvreté au sens sociologique du mot ;
  • ne pas réduire le vœu et sa pratique aux aspects matériels (concrètement, surtout la dépendance) ;
  • situer la formation à la pauvreté dans une vision anthropologique globale fondée sur la Bible et centrée sur les quatre points suivants :

- L’homme est appelé à l’intégrité, à la plénitude physique, spirituelle, relationnelle. D’où la nécessité d’y aspirer, de les rechercher, de refuser les manques et les béances, de les combler dans la mesure du possible.

- La vision réaliste de la condition humaine inachevée, précaire, dépendante, nous oblige, tout en combattant ces aspects en soi et chez les autres, de les assumer comme une épreuve, une participation à la croix du Christ, la mort indispensable à soi-même.

- Reconnaître que tout bien vient de Dieu, supporter dans la patience, l’abandon et la confiance, le passif inévitable de la vie, voilà en quoi consiste la pauvreté radicale de l’être devant Dieu.

Comme nous y invite Dt 15,4 et Ac 4,34.35, nous devons créer entre nous d’abord des communautés de partage : pas de propriété personnelle (ce qui est d’un très grand dépouillement anthropologique), dépendance matérielle et spirituelle, communauté des biens et des salaires. Cela constitue une mise en œuvre d’une utopie inscrite au cœur de l’homme (élément important de la vision marxiste de la société...) et que nous ne devons pas hésiter à rendre opératoire et visible.

La méfiance vis-à-vis de l’avoir (richesses) est un des traits forts du témoignage biblique. Comme tout croyant, nous sommes invités à la liberté, à une contestation pratique de l’avoir et de son abondance, surtout dans une société fondée sur le profit et rêvant d’une élévation permanente du niveau de vie. Et cela aussi bien au plan individuel que collectif. S’il est impossible de fixer des règles précises en ce domaine, il faut se former à un discernement permanent, toujours à refaire.

Des gestes contestataires prophétiques pourraient avoir leur place ici, mais c’est surtout un certain style de vie communautaire qui sera un signe visible d’une telle attitude.

Cela vise également les moyens d’évangélisation, la puissance de Dieu se manifestant mieux dans la faiblesse humaine qu’au moyen “des chars et des chevaux”.

Savoir que d’autres (la plupart en certains milieux...) sont pauvres dans tous les sens du mot, impose une obligation permanente de partager avec eux nos richesses et nos suffisances : spirituelles, intellectuelles, matérielles. Toutes les formes de partage : gestes d’aide individuelle, accueil, écoute, services organisés, caritatifs ou éducatifs, travail de promotion sociale, conscientisation, formation à la responsabilité, jusqu’à la présence parmi les plus pauvres et la vie avec et comme eux, voilà qui est un appel constant à quoi il faut savoir répondre selon le charisme communautaire et personnel de chacun.

Telle est « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur » (Ép 3,18) de la “profonde pauvreté” qui déborde en générosité (2 Co 8,2).

F-84240 CRAMBOIS, France

[1S. Légasse, “La pauvreté”, dans Dictionnaire de Spiritualité, vol. 12, 633.

[2M. Zundel. Le poème de la Sainte Liturgie, Paris, DDB, 38.

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