Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Du particulier à l’universel

Les instituts religieux nés d’une Eglise locale

Henry Baudry

N°1994-5 Septembre 1994

| P. 302-318 |

Sur un sujet rarement abordé, l’auteur propose ici une réflexion approfondie et très neuve, portée par une analyse minutieuse et suggestive. Beaucoup de congrégations y trouveront à méditer sur leur originalité et découvriront comme une véritable grâce ce qui à première vue ne semblait qu’une contingence historique. Toutes y renouvelleront leur regard sur la fécondité propre à la vie religieuse (et à ses œuvres propres) qui trouve sa sève dans le fait d’avoir « épousé » une région, une souffrance ; d’avoir « épousé » la manière même dont le Christ est passé sur ce petit coin de terre de Palestine « en faisant le bien » (Ac 10,38).

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Le synode des Évêques convoqué pour octobre 1994 aura pour thème : « La vie consacrée et sa mission dans l’Église et dans le monde ». Venant après les synodes qui ont traité successivement de la « Vocation et mission des laïcs dans l’Église et dans le monde » (1987), puis de la « Formation des prêtres » (1990), le prochain « complétera de façon idéale la vision des grandes vocations spécifiques dans le Corps mystique du Christ : ministère sacerdotal, laïcat, vie consacrée » (Lineamenta 2).

Le Concile Vatican II a nettement affirmé l’importance de la vie consacrée dans l’Église. Du synode, on peut attendre qu’il précise pour aujourd’hui comment la vie consacrée, et donc la vie religieuse, trouve sa place dans la communion ecclésiale.

Dans ce domaine, nous avons déjà pu bénéficier d’un document publié à Rome en 1978, connu sous son titre latin : Mutuæ relationes (MR.), et qui est venu expliciter comment concevoir les rapports entre les évêques et les religieux. On y affirme en particulier : « Les religieux, même s’ils appartiennent à un institut de droit pontifical, doivent se sentir vraiment participants de la ’famille diocésaine’ » (MR. 18b). Les auteurs supposent que cette attitude doit être plus spontanée chez les religieux membres d’un institut de droit diocésain. Malgré cette nuance, le document laisse entendre qu’il n’y a qu’une seule façon de se situer en Église pour un institut religieux, celle que pratiquent les grands instituts, le mode supra-diocésain. On pourrait en conclure que tant qu’un institut n’est pas arrivé à ce stade, il est inachevé dans son développement.

Or, il existe des instituts qui ont un autre mode d’être en Église : ils sont nés d’une Église locale, c’est-à-dire d’un diocèse ou de plusieurs diocèses voisins correspondant à une même région humaine, ils entretiennent avec cette Église locale un rapport privilégié et participent, avec leurs moyens propres, à son souci des autres Églises. De droit diocésain ou de droit pontifical, ils vivent les Mutuœ relationes d’une manière originale, et ceci en raison même de leur charisme.

C’est la figure de ces instituts que nous voudrions faire apparaître par différentes approches.

Une forme de vie religieuse en lien avec des Églises locales

Commençons par nous familiariser avec cette forme de vie religieuse en la découvrant progressivement à partir de plusieurs approches. Nous tentons d’en évoquer la figure par une approche quantitative pour une région de France, puis par une approche plus descriptive et nous nous interrogerons sur l’existence de cette forme en diverses parties du monde, avant de la saisir par une approche historique.

Ce que nous découvrons à propos des instituts religieux pourrait être sans doute repris pour certaines sociétés de vie apostolique.

Dans l’Ouest de la France

Commençons notre exploration par une étude réalisée pour l’Ouest de la France. Elle concerne uniquement les congrégations religieuses féminines. Dans cette région, elles ont connu au XIXe siècle un développement spectaculaire. En 1989, les douze diocèses de l’Ouest comptaient 16.300 religieuses de vie apostolique, soit 27 % du total de la France, alors que la région correspond à 13 % seulement de la population française.

On peut tirer de cette étude plusieurs constatations :

Tout d’abord, sur 16.300 religieuses, 12.350 (soit 76 %) appartiennent à 63 congrégations ayant leur siège principal dans la région : nous remarquons que 84 % des effectifs de ces 63 congrégations vivent dans l’Ouest, dont évidemment une proportion notable de sœurs âgées, les instituts accueillant tout naturellement leurs aînées dans la région d’origine. Précisons que pour 42 instituts, la proportion atteint même 90 % ; or ces 42 instituts comptent 10.000 sœurs en France, dont 9.000 dans l’Ouest. Conclure à un manque d’esprit missionnaire de leur part serait parfaitement aberrant ; il faut chercher ailleurs la signification d’un fait de cette envergure.

Seconde constatation : les 63 congrégations constituent dans la région un maillage de 1.400 communautés locales de deux à six membres (dont 800 de trois à quatre membres). Notons encore que, sur les neuf diocèses de Bretagne et des Pays de Loire, 18 congrégations ont, à elles seules, un réseau de 1.100 communautés.

Troisième constatation : largement implantés dans la région, ces instituts rassemblent surtout des sœurs qui en proviennent. Si l’on considère les effectifs en France de plusieurs congrégations, on peut estimer à 90 % et plus la proportion des sœurs originaires de l’Ouest et du même terroir.

Après avoir fait ces constatations, souvenons-nous de la carte de pratique religieuse en France réalisée par le chanoine Boulard ; nous pourrons alors remarquer que le développement de cette forme de vie religieuse est à mettre en rapport avec la vitalité des Églises de l’Ouest. Il en va sans doute de même pour d’autres régions de France.

Il faut donc enregistrer le fait d’une très forte implantation régionale des instituts nés dans cette région. La plupart d’entre eux ont connu un développement réel : le nombre de leurs membres l’atteste. La situation que nous avons constatée ne s’explique donc ni par une croissance insuffisante, ni non plus par un manque d’ouverture, c’est par trop évident.

Un pareil état de fait n’est pas le résultat du hasard, il doit avoir un sens ; il apparaît comme étant la mise en œuvre d’un projet qu’il nous faut continuer de découvrir.

Une approche plus descriptive mettant en valeur un aspect mal explore du charisme

Nous ne saurions mieux faire ici que de reprendre le point de vue du P. Dortel-Claudot, lequel connaît fort bien les congrégations de religieuses en France et au-delà. Dans un document paru en 1977 [1], il évoque les divers éléments à examiner pour caractériser la figure d’une congrégation à « vocation locale ».

Je voudrais donner mon point de vue, tout à fait personnel, sur ce que certains auteurs appellent, avec parfois une pointe de mépris infiniment regrettable, « les petites congrégations du XIXe siècle ». On sait combien celles-ci sont nombreuses. Beaucoup d’entre elles, de fait, ne se réclament d’aucun courant spirituel particulier. Elles sont apparues, simultanément et en divers endroits, pour apporter Jésus Christ aux hommes d’un terroir donné. Elles ont en commun d’avoir été, et souvent de demeurer encore, bien enracinées dans une région déterminée. Elles ont le visage humain des gens qui les entourent, leur accent, leur façon de parler et de sentir les choses. Le résultat est une certaine proximité native, et non artificiellement acquise, avec les populations locales... Elles ont été attentives aux besoins de tout l’homme, mais d’une région déterminée. Leurs activités se sont donc souvent développées comme les branches d’une étoile, dans des directions différentes, mais au bénéfice d’un peuple donné (39).

Plus loin, il mentionne à nouveau ces congrégations : « que je nommerais volontiers les congrégations à vocation locale » et il ajoute : « C’est un aspect du charisme sur lequel on a peu réfléchi jusqu’ici. » Voici comment il s’en explique :

L’une ou l’autre congrégation... ont vraiment « épousé » - et c’est à dessein que j’emploie ce terme un peu fort - un terrain donné, une région bien précise, et ceci non pas seulement sous l’effet des circonstances, mais, au fond, en raison même de leur charisme. Être à tel endroit, y demeurer, se mettre totalement au service d’une Église, particulière, diocésaine, régionale, afin d’être prêt à répondre à l’ensemble des besoins apostoliques de cette Église, peut vraiment, en certains cas, faire partie du charisme d’un institut... Ceci peut être le fait d’instituts de moyenne importance (47).

Relevons d’abord cette affirmation importante : « c’est un aspect du charisme sur lequel on a peu réfléchi jusqu’ici ». De fait, une lecture attentive d’un certain nombre de Constitutions confirme cette remarque. Il est rare que l’on se soit interrogé sur les caractéristiques du mode de rapport à l’Église de telle ou telle congrégation. On se contente la plupart du temps d’inviter fermement à tenir compte des orientations pastorales des diocèses.

Pourtant, s’il est vrai qu’il s’agit là d’un aspect du charisme, la fidélité à celui-ci nous oblige à y réfléchir plus sérieusement et il est particulièrement important de l’explorer sous cet aspect en ce moment de l’histoire de nos instituts où l’adaptation de la vie religieuse requiert de recourir au charisme dans toute sa plénitude.

En d’autres parties du monde

Bien que disposant d’informations limitées, on croit pouvoir affirmer l’existence de cette forme de vie religieuse en d’autres parties du monde. Il serait d’ailleurs souhaitable que des recherches soient faites en ce domaine. Pour les mener à bien, il ne faudra pas se contenter de la classique répartition entre instituts de droit diocésain et instituts de droit pontifical. Il existe, en effet, des instituts de droit pontifical qui sont du type de ceux que nous décrivons ; par contre, des instituts à visée universelle commencent leur existence en étant de droit diocésain. Bien que ces catégories soient inadéquates pour notre propos, elles peuvent nous offrir une première approche de la réalité ; de même la répartition des instituts selon leur taille peut nous fournir quelques indications utiles.

Ce n’est pas du côté des religieux que cette forme de vie s’est développée, du moins si l’on en juge d’après le petit nombre des congrégations masculines de droit diocésain inscrites à l’annuaire de l’Union des Supérieurs Généraux. Il en existe pourtant, mais le plus souvent de petite dimension.

En ce qui concerne les congrégations féminines, il n’existe pas d’étude d’ensemble, mais on peut faire état de quelques données.

En voici une que nous empruntons aux statistiques de l’Union des Supérieures Générales (au 31.12.1991) : sur un total de 1.770 congrégations ayant répondu à l’enquête (soit 91 %), on peut remarquer que 860 congrégations ont moins de 100 membres (soit 460 en Europe, 230 en Amérique, 75 en Asie, 60 en Afrique, 35 en Océanie) ; d’autre part, 624 congrégations sont de droit diocésain. Il est probable que beaucoup, parmi les unes et les autres, relèvent de la forme de vie religieuse que nous évoquons.

Par ailleurs, la préparation du synode africain nous donne l’occasion de recueillir quelques indications plus précises. Les lineamenta évoquent « la multiplicité des congrégations de droit diocésain » en Afrique. Un dossier présenté à la Congrégation compétente (CIVC-SVA) fait état de 106 instituts diocésains de femmes et 25 d’hommes, présents surtout au Zaïre, en Afrique du Sud et en Tanzanie.

Souvent fondées par un évêque, parfois par un prêtre diocésain ou encore par un institut soucieux du développement de la vie religieuse en Afrique, les congrégations autochtones semblent bien faire corps avec l’Église locale qui les a vues naître. Nous rejoignons ici le document de travail pour le synode sur la vie consacrée qui fait la constatation suivante : « La vie consacrée dans les jeunes Églises revêt un intérêt particulier... De nouveaux instituts surgissent dans le cadre de la culture propre et souvent de l’Église locale » (Lineamenta 30c). Pour trouver leur autonomie et servir au mieux la croissance de leur Église, il est important qu’ils mettent au clair leur charisme sous cet aspect de la relation à l’Église.

Si de l’Afrique nous passons en Inde, nous trouvons aussi cette forme de vie religieuse, à divers stades de son développement ; citons, par exemple, cette congrégation du Sud de l’Inde présente dans un État par un réseau de plus de 300 communautés. En d’autres pays de l’Asie du Sud-Est, ont pris naissance également des instituts religieux ou sociétés de vie apostolique autochtones.

Ce rapide tour du monde, bien qu’incomplet, nous autorise, au moins à titre d’hypothèse, à avancer que la forme de vie religieuse que nous tentons de caractériser est assez répandue et mérite donc d’attirer l’attention.

Approche par l’histoire

Si nous voulons mieux identifier la forme de vie religieuse qui fait l’objet de notre recherche, il est intéressant de voir comment évoluent dans le temps les instituts qui l’ont adoptée. Nous observerons cette évolution à partir de l’expérience française. Pour la mieux saisir, nous tenterons de préciser comment ils vivent leur rapport avec l’Église locale d’origine (un ou plusieurs diocèses) en des moments majeurs de leur histoire : naissance, crises, options de la pastorale, extension à d’autres cultures.

Pour la plupart, ces congrégations sont nées au XIXe siècle, voire dès le XVIIe siècle. Souvent, elles doivent leur naissance à des pasteurs, des curés, soucieux de l’évangélisation de leur peuple, ou à des fondatrices qui partageaient leur souci. Sans nous étendre plus longuement sur cette période, nous citerons deux textes qui caractérisent bien ce mouvement de départ : « Faire surgir, du lieu même, un ’corps’ de religieuses qui se consacreraient, non seulement par leur prière et par leur mode de vie, mais aussi par leur activité, à ouvrir les chemins de l’évangélisation... Telle fut l’initiative du curé de... (Un texte récent de ’Constitutions’) ».

Ou encore ce passage d’un livre évoquant les débuts d’une congrégation : « La congrégation peut se prévaloir d’être née du cœur même de l’Église. En effet, si les besoins du peuple de Dieu ont suscité cette fondation en Lorraine, c’est l’Église locale qui en a eu l’intuition ; c’est elle aussi qui en a assumé l’organisation ; c’est elle enfin qui a valorisé la scolarisation de la jeunesse ». Plusieurs pasteurs ont joué un rôle dans cette fondation, si bien qu’aucun ne peut être considéré comme le fondateur unique.

À partir de leurs débuts, beaucoup d’instituts de ce type se sont axés prioritairement sur l’enseignement, au point qu’ils pouvaient paraître spécialisés en ce domaine. Ne serait-il pas plus exact de considérer qu’ils ont alors adopté ce qu’on appellerait aujourd’hui les priorités pastorales de l’Église locale, avec laquelle ils avaient partie liée ? Au long du XIXe siècle, les priorités pastorales se sont d’ailleurs déplacées vers d’autres formes de pauvreté.

Soulignons au passage qu’il serait bon de relire cette période de l’histoire des instituts en évitant de faire équivaloir Église locale et évêque. Qu’il y ait eu des difficultés parfois graves avec les évêques, c’est sans doute incontestable. Si les évêques peuvent être taxés d’ingérence, c’est peut-être aussi parce qu’ils attachaient beaucoup d’importance à l’apostolat des congrégations pour la reconstruction de leurs diocèses. En tout cas, il ne serait pas bon que le souvenir de ces difficultés empêche de considérer à quel point les instituts de ce type se sont solidarisés avec le peuple de Dieu d’alors, même si le souci de proximité se traduisait autrement qu’aujourd’hui.

Les périodes de crise, dans l’histoire de l’Église, sont des moments où les congrégations sont amenées à revenir à l’essentiel de leur charisme. Ce fut certainement le cas à la fin du XIXe siècle, et plus encore au cours de la période 1901-1904. Les décisions qui sont prises alors révèlent ce qui inspire les choix des instituts. Lorsqu’une congrégation accepte, pour maintenir les écoles chrétiennes, parce qu’il n’y a pas d’autre solution, que 60 % de ses professes demandent et obtiennent un décret de sécularisation, on ne peut douter que les besoins du peuple de Dieu, avec lequel elle fait corps, soient considérés par elle comme prioritaires. D’autres congrégations du même genre ont fait un choix semblable, en même temps qu’elles cherchaient à s’étendre hors de France. Par contre, obéissant à une logique différente non moins valable, un bon nombre d’instituts ont refusé d’envisager la sécularisation de leurs membres ; ils ne se considéraient pas comme engagés de la même manière dans l’Église locale.

Depuis lors, dans l’adaptation progressive de leur service apostolique, les congrégations « à vocation régionale » ont été fortement marquées par l’évolution du diocèse ou des diocèses avec lesquels elles sont en relation privilégiée. On mentionnera, en particulier, la découverte progressive des milieux de vie, l’investissement dans les mouvements d’Action Catholique et dans les tâches pastorales.

Revenons quelque peu en arrière pour constater qu’à la fin du XIXe siècle, ce type de congrégation a connu un développement considérable : plusieurs congrégations ont grandi en taille jusqu’à dépasser le millier de membres, au moins dans l’Ouest de la France. On peut penser que le succès de ce modèle correspondait à sa capacité de répondre aux besoins des diocèses.

Les mesures prises par le gouvernement français dans les premières années du XXe siècle sont venues briser cet élan. En fait, elles ont provoqué les congrégations à se diriger vers de nouveaux pays. On verra, plus tard, après 1945, s’opérer, comme en une seconde vague, un nouvel élargissement vers les pays du Tiers Monde.

Pour notre propos, il est important de bien percevoir à quelle logique obéissent ces nouvelles implantations. En effet, dans le cas des instituts dont nous parlons, elles se réalisent selon des modalités qui tiennent à leur charisme. Lorsque la greffe a pris, elles se développent avec des religieuses du pays, dans un rapport à la population semblable à celui que pratiquent leurs sœurs dans la région de fondation : même souci de proximité, d’enracinement, de solidarité de destin. C’est en quelque sorte, la fondation qui recommence selon le modèle originel, à partir d’un nouveau contexte culturel. Si ces congrégations se sont ouvertes à l’universel, ce n’est pas sur le mode des instituts internationaux, de type supra-diocésain.

Les évêques des jeunes Églises africaines ne s’y trompent pas qui apprécient cette forme d’aide au développement de la vie religieuse en leurs diocèses.

Au terme de ces différentes approches, nous croyons pouvoir conclure à l’existence d’une forme de vie religieuse surgie d’une région humaine avec sa culture, née d’une Église locale et se développant en symbiose avec elle. Cette forme n’est pas seulement le fait de quelques instituts isolés, mais fait partie du charisme d’un nombre important de congrégations.

L’enseignement du concile permet de mieux comprendre cette forme de vie religieuse

Que les instituts de ce type aient été méconnus ou insuffisamment compris, nous en conviendrons volontiers avec le P. Dortel-Claudot ; ceux et celles qui en font partie le ressentent, mais ont du mal à présenter clairement leur charisme, du moins sous l’aspect qui nous préoccupe.

Il est vrai que les fondateurs ou les fondatrices ne nous paraissent pas avoir clairement précisé leur propos sur ce point... Le pouvaient-ils avec la théologie de l’Église dont ils disposaient à leur époque ? Posons-nous au moins la question. Mais l’important, c’est ce qu’ils ont réalisé ; c’est le charisme de fondation qui fut le leur, l’intuition spirituelle qu’ils ont mise en œuvre, ainsi que les orientations et l’organisation qu’ils ont données à leur institut.

Disons que, avant le concile Vatican II, nous ne disposions pas d’une théologie de l’Église qui eût permis d’expliciter de manière satisfaisante l’intuition spirituelle des fondateurs, en la déployant dans toute sa richesse. Il aura fallu l’apport décisif du concile sur l’Église, les Églises particulières et l’ecclésiologie de communion pour pouvoir mieux comprendre l’originalité de cette forme de vie religieuse.

Du diocèse, conçu comme unité administrative fonctionnant sous la dépendance d’un évêque, nous avons été amenés à comprendre autrement l’Église particulière, telle que nous la présente le décret Christus Dominas (11,1) : « Un diocèse est une portion du peuple de Dieu confiée à un évêque pour qu’avec l’aide de son presbytérium il en soit le pasteur : ainsi le diocèse, lié à son pasteur et par lui rassemblé dans le Saint-Esprit grâce à l’Évangile et à l’Eucharistie, constitue une Église particulière en laquelle est vraiment présente et agissante l’Église du Christ, une, sainte, catholique et apostolique ».

Sur cette base, ont pu être clarifiées les relations mutuelles entre évêques et religieux dans l’Église : c’est l’objet du document Mutuœ relationes (1978) qui affirme : « L’Église particulière constitue l’espace historique où une vocation s’exprime dans la réalité et réalise son engagement apostolique ; c’est là, en effet, au sein d’une culture déterminée, qu’est annoncé l’Évangile et qu’il est accueilli » (MR 23d).

De son côté, le décret Ad Gentes dit clairement : « Dès la période de l’implantation de l’Église, on doit prendre soin d’introduire la vie religieuse » (18). Il applique à cette situation l’affirmation plus générale de Lumen Gentium : « Ainsi donc, bien qu’il n’appartienne pas à la structure hiérarchique de l’Église, l’état constitué par la profession des conseils évangéliques appartient cependant inséparablement à sa vie et à sa sainteté » (44).

Cette présence de la vie religieuse aux Églises particulières peut être assurée soit par l’implantation de religieuses ou de religieux venus d’ailleurs, soit par la naissance d’instituts nés des Églises elles-mêmes, ainsi que le constatent les lineamenta (30c). Dans les jeunes Églises, « de nouveaux instituts surgissent dans le cadre de la culture propre et souvent de l’Église locale ». Ce qui est dit des jeunes Églises nous éclaire pour interpréter et mieux comprendre la naissance et le développement des nombreux instituts nés en France au XIXe siècle en lien étroit avec de nombreux diocèses.

Ils ont su pratiquer, comme nous l’avons montré, ce que le même document recommande aux instituts nés des jeunes Églises : « l’ouverture envers l’Église universelle... qui est propre à la vie consacrée »(30c).

S’il est important, comme l’affirme Jean-Paul II (Christi fideles laïci 25), « que les fidèles laïcs aient une vision claire et précise de l’Église particulière dans la relation avec l’Église universelle », on peut ajouter que c’est également important pour les religieux. Sans prétendre aborder ici ce sujet délicat, reprenons ce qu’en dit le Pape dans le même passage : « Le concile affirme que les Églises particulières sont formées à l’image de l’Église universelle, c’est en elles et à partir d’elles qu’existe l’Église catholique une et unique » (LG. 23).

Le Pape Paul VI, dans son exhortation apostolique sur l’Évangélisation (1975), prolonge l’enseignement du concile en affirmant : « Néanmoins cette Église universelle s’incarne de fait dans les Églises particulières constituées, elles, de telle ou telle portion d’humanité concrète... Dans la pensée du Seigneur, c’est l’Église, universelle par vocation et par mission qui, jetant ses racines dans la variété des terrains culturels, sociaux, humains, prend dans chaque portion du monde des visages, des expressions extérieures diverses » (63).

Et il termine ce passage par cette affirmation éclairante pour notre recherche : « Seule une attention permanente aux deux pôles de l’Église nous permettra de percevoir la richesse de ce rapport entre l’Église universelle et les Églises particulières ». (62 ; cf. LG. 39-40-41).

À partir de cette affirmation, nous croyons pouvoir avancer que les instituts religieux se situent en Église selon deux modes différents. Selon le premier mode, le plus connu, les instituts se situent à partir du pôle Église universelle, répartissant leurs communautés dans les Églises particulières : à ces religieux, il est demandé de se sentir vraiment participants de la « famille diocésaine » (MR 18b). Selon le second mode, mal identifié à notre point de vue, les congrégations se situent en Église à partir de leurs Églises particulières de fondation, avec lesquelles elles font corps, s’ouvrant comme elles et avec elles aux autres Églises et à l’Église universelle. Ainsi les unes et les autres travaillent complémentairement à ce qu’existe l’attention permanente aux deux pôles de l’Église.

Cette proposition appelle vérification. Mais si elle s’avère fondée, elle peut contribuer à mieux comprendre le charisme d’un certain nombre d’instituts, ainsi qu’à mieux percevoir l’originalité d’une forme de vie religieuse qui a connu un large développement en France au XIXe siècle.

Mais alors, il faudrait chercher à reconnaître cette forme de vie religieuse avec ses caractéristiques propres et les critères de choix qui en découlent. Ne serait-ce pas meilleur que de se référer en fait au premier modèle, le considérant implicitement comme le seul valable ? Ce n’est pas parce que les instituts sont devenus plurinationaux qu’ils ont, par le fait même, cessé d’avoir comme élément de leur charisme une relation étroite à leur(s) Église(s) d’origine.

Quelques aspects caractéristiques de cette forme de vie

Essayons maintenant de présenter quelques caractéristiques de cette forme de vie religieuse.

- La première caractéristique des instituts de ce type, c’est qu’ils nous apparaissent comme nés d’une Église, d’une portion bien concrète du Peuple de Dieu.

Lorsqu’on cherche à exprimer en une formule brève ce qui fait l’essentiel de cette forme de vie, on éprouve quelque difficulté. Partant de la constatation que leur développement s’est effectué surtout dans une région géographique donnée, on parlera de « congrégations à vocation régionale ». Mais cette appellation se borne peut-être trop au constat, sans aller jusqu’à évoquer le sens. Nous préférons parler d’instituts « nés d’une Église locale » pour dépasser la référence à la géographie et évoquer la réalité ecclésiale. C’est intentionnellement que nous disons « nés de » et non pas « nés dans ».

Le projet qui est au point de départ d’un institut pratiquant cette forme de vie est assez heureusement exprimé par cette formule relevée dans un texte de Constitutions : « Faire surgir, du lieu même, un ’corps’ de religieuses qui... » C’est un projet bien différent qu’exprime Petite Sœur Madeleine en 1946 à propos de la fondation des « Petites Sœurs de Jésus » : « J’acquis la certitude - comme si une grande lumière intérieure me l’imposait - que la fraternité devait s’étendre au monde entier et devenir universelle ».

Pour donner toute sa consistance à cette forme de vie, en apprécier la valeur, il convient de s’engager résolument dans une meilleure compréhension de l’Église locale. Si c’est important pour tout institut religieux, c’est encore plus important pour ceux qui sont nés d’une Église particulière. Assimiler l’enseignement du concile en ce domaine permettra de donner un sens dynamisant à la relation étroite qui existe avec le diocèse d’origine.

On ne se contentera pas alors de comprendre cette relation essentiellement en terme de dépendance de l’évêque. Les tensions et conflits du passé ont conduit progressivement le droit de l’Église à affirmer clairement le principe de l’autonomie des instituts et à en préciser les moyens. Ces moyens sont désormais établis dans les Constitutions que les évêques s’engagent à respecter. Par ailleurs, ils ne peuvent oublier que l’ouverture de ces instituts à d’autres pays leur permet d’exercer leur sollicitude épiscopale à l’égard des autres Églises.

L’attention particulière que les évêques portent à ce genre d’instituts est d’autant plus compréhensible que ceux-ci sont nés de cette portion du peuple de Dieu qui leur est confiée ; ils font, pour ainsi dire, corps avec ce peuple. Le P. Dortel-Claudot va jusqu’à dire qu’ils ont vraiment « épousé »... un terrain donné... et ceci non pas seulement sous l’effet des circonstances, mais, au fond, en raison même de leur charisme » [2].

Pour bien comprendre cet aspect du charisme, il importe de dépasser une manière habituelle de se représenter le diocèse comme étant un cadre pour l’activité apostolique ; l’institut qui inscrit une grande partie de son apostolat dans le cadre d’un diocèse apparaît alors comme enfermé et manquant d’ouverture. On ne donne pas non plus tout son sens à l’engagement particulier d’un institut dans une Église locale en le réduisant à la prise en compte des orientations pastorales et à la participation à l’organisation pastorale du diocèse.

Le charisme de ces congrégations ne se comprend qu’en référence au mystère même d’une Église, réalité présente ici et maintenant dans cette Église concrète avec laquelle elles font corps, contribuant, selon leur vocation, à faire qu’elle soit « sacrement du salut » pour un peuple donné. « En chaque Église particulière est vraiment présente et agissante l’Église du Christ une, sainte, catholique et apostolique » (ED 11).

Pareillement situés au cœur de l’Église particulière, ces instituts ont conscience qu’ils ne peuvent être vraiment et pleinement diocésains qu’à la condition de porter avec leur Église d’origine le souci des autres Églises : ils participent ainsi à la catholicité de l’Église locale [3].

Avec cette première caractéristique, nous trouvons, en quelque sorte, la clef de cette forme de vie religieuse. C’est, nous semble-t-il, à partir de cette donnée de base que l’on peut mieux comprendre la cohérence qui existe entre les différents aspects de ce charisme.

- Évoquons rapidement trois autres aspects caractéristiques de cette forme de vie, de manière à manifester cette cohérence.

D’abord, la spiritualité. S’il est vrai qu’ils ne procèdent pas d’une intuition spirituelle vraiment originale, mais, selon l’expression du P. Tillard, « d’une spiritualité adoptée » [4], ces instituts n’ont pu se développer sans une expérience spirituelle authentique. Il n’est pas rare que celle-ci emprunte plus ou moins largement aux dévotions qui ont nourri la foi du peuple chrétien grâce aux missions, en particulier : l’Enfant Jésus, le Sacré-Cœur, la Vierge Marie sous différents vocables, saint Joseph, etc. Les fondateurs, proches de leur peuple, en ont eux-mêmes vécu et ont su donner à ces dévotions populaires l’authenticité et la profondeur nécessaires pour soutenir la vie et l’apostolat des congrégations. Ils ont aussi transmis l’amour profond de l’Église qui les a animés et en ont fait une dimension importante de la tradition spirituelle qu’ils ont initiée.

Sans doute faudrait-il réfléchir davantage au rapport que nous découvrons entre la spiritualité de ces instituts et celle du peuple chrétien dont ils sont issus. Nous serions probablement amenés à constater qu’en adoptant celle-ci, ils ont fortement contribué à la nourrir et à l’enrichir.

Autre caractéristique : le système communautaire qui est le leur. Nous entendons par système communautaire la manière dont ils ont réparti sur le terrain les communautés, la taille de ces communautés et leur rapport à la population.

À partir de l’étude dont nous avons fait état concernant l’Ouest de la France, nous pouvons déduire que le projet des congrégations féminines observées semble être de créer un réseau de petites unités communautaires, au plus près de la vie des communautés humaines. Leur petite taille (souvent trois ou quatre membres) leur permet une présence discrète ; comme leur réseau est assez dense, elles peuvent se soutenir mutuellement et former éventuellement des projets intercommunautaires en fonction d’une même région humaine. Étant donné, d’autre part, que beaucoup de leurs membres sont originaires du terroir même, il est tout à fait justifié de caractériser ces communautés par leur « proximité native, et non artificiellement acquise, avec les populations locales »… « Elles ont le visage humain des gens qui les entourent, leur façon de parler et de sentir les choses... » [5]. Il n’est pas étonnant dès lors que ces instituts se présentent spontanément en utilisant des mots comme « simplicité » et « proximité ». Ce dernier thème étant largement utilisé dans la vie religieuse, il n’est pas sans intérêt de préciser que la proximité est ici vécue avec des caractéristiques particulières, puisqu’elle est « native ». Cette manière de vivre en société est sans doute à relire aussi comme une manière particulière de vivre en Église la vie religieuse.

Dernière caractéristique : le service apostolique ou l’apostolat communautaire. Le P. Dortel-Claudot, dans le texte déjà cité, écrit fort justement : « Elles ont été attentives aux besoins de tout l’homme, mais d’une région déterminée. Leurs activités se sont donc souvent développées comme les branches d’une étoile, dans des directions différentes, mais au bénéfice d’un peuple donné » [6].

Ajoutons quelques brèves remarques. La première sera pour noter que la proximité native de ces communautés leur permet une attention qualifiée, le problème étant parfois de prendre la distance nécessaire pour le discernement des vrais besoins. La seconde serait pour dire que le développement des activités ne se fait pas de manière anarchique, même si la situation actuelle donne l’impression d’un éparpillement ; on peut, en effet, en pressentir la logique. Le choix de ces activités semble obéir au projet de situer les engagements en des lieux sociaux où la question du sens se pose avec une particulière acuité : éducation, santé, action sociale, la prise en compte pastorale s’étant développée plus récemment. En troisième lieu, constatons qu’il devient difficile d’interpréter pour aujourd’hui la tradition apostolique de ces instituts [7], au moins dans les pays industrialisés et sécularisés. À cela plusieurs raisons : l’évolution de la société, une nouvelle manière de concevoir la mission de l’Église, la situation démographique actuelle des congrégations... Dans cette conjoncture délicate, il est peut-être éclairant de se souvenir que la tradition invite à mûrir les projets apostoliques en fonction de populations déterminées et en les situant résolument dans les Églises locales concernées : diocèse de fondation et autres diocèses.

Au terme de notre parcours, nous avons pu découvrir une cohérence entre les différents aspects caractéristiques de cette forme de vie religieuse. Nous croyons pouvoir conclure que c’est la manière de se situer en Église à partir d’une Église locale qui donne sa cohérence à l’ensemble et commande chacun des autres éléments.

Il nous reste pour conclure, à nous interroger sur l’actualité de cette forme de vie religieuse apostolique, qui a connu un succès certain et continue de manifester son adaptation aux besoins des jeunes Églises.

A-t-elle un avenir dans les pays développés où elle vit, pratiquement partout, une crise évidente ? Plutôt que de tenter une réponse impossible à pareille question, considérons que la vie religieuse apostolique connaît aujourd’hui une crise d’adaptation comme elle en a connu d’autres au long de son histoire.

Pour ce travail d’adaptation, souvenons-nous de cette affirmation de Paul VI, dans son exhortation apostolique de 1975, intitulée « Annoncer l’Évangile aux hommes de ce temps » : « L’ouverture aux richesses de l’Église particulière répond à une sensibilité spéciale de l’homme contemporain » (n°62).

29, rue du 11 Novembre
B. P. 4
F-85450 CHAILLÉ-LES-MARAIS, France

[1P. Dortel-Claudot. Que mettre dans les nouvelles Constitutions ? Paris, Centre Sèvres, 1977.

[2Dortel-Claudot. Ibid.

[3Cf. H. Legrand. « La catholicité des Églises locales » dans Enracinement et universalité, Paris, Desclée 1991,159-183.

[4J.M.R. Tillard. « Vingt ans de grâce ou de disgrâce ? », Vie Consacrée, 1986, 331.

[5Dortel-Claudot, Ibid.

[6Dortel-Claudot, Ibid.

[7Cf. Éléments essentiels de l’enseignement de l’Église sur la vie religieuse, Rome 1983,25.

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