Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Chronique d’Écriture Sainte

Didier Luciani

N°1994-5 Septembre 1994

| P. 319-332 |

Un récent document romain vient de nous rappeler, d’une manière convaincante, la place de la Bible et l’importance de son interprétation pour la vie de l’Église. Les travaux des exégètes recensés dans cette chronique peuvent apparaître, en bien des cas, comme une illustration et une mise en pratique des recommandations contenues dans ce document. Je présenterai donc en premier ce texte et, dans le cadre qu’il nous offre, j’analyserai ensuite la douzaine d’ouvrages envoyés cette année à notre rédaction.

I

Un siècle après l’encyclique Providentissimus Deus de Léon XIII, cinquante ans après Divino Afflante Spiritu de Pie XII, la commission biblique pontificale (=CBP) publie un texte, remarquable à la fois par son information, son ouverture et sa modération, sur « l’interprétation de la Bible dans l’Église » [1]. Son but n’est pas d’abord ni seulement de commémorer, mais bien davantage, selon ses propres termes, d’examiner “la situation actuelle en matière d’interprétation biblique, d’être attentif aux critiques, aux plaintes et aux aspirations qui s’expriment à ce propos, d’apprécier les possibilités ouvertes par les nouvelles méthodes et approches et de chercher enfin à préciser l’orientation qui correspond le mieux à la mission de l’exégèse dans l’Église catholique” (Introduction, 26). En d’autres termes, il s’agit, à propos de la « question biblique », de mesurer le chemin parcouru, d’en consolider les acquis et d’en indiquer les étapes à venir. Pour ce faire, le document procède en quatre parties. La première consiste en une brève description des diverses méthodes et en une évaluation critique de leurs apports et de leurs limites. Ainsi, la méthode “historico-critique”, qui prévaut du côté catholique depuis un siècle environ (1890 : fondation de l’École Biblique de Jérusalem par le père Lagrange), doit-elle être complétée soit par diverses analyses littéraires (rhétorique, narrative, sémiotique) prônant une étude synchronique des textes, soit par d’autres approches basées sur la Tradition (approche canonique, recours aux traditions juives ou à l’histoire des effets du texte) ou sur les sciences humaines (sociologie, anthropologie, psychologie), soit enfin par des approches contextuelles (théologie de la libération et herméneutique féministe). Dans ce large panorama, seul le fondamentalisme est sévèrement critiqué. La deuxième partie, plus brève, aborde la question des herméneutiques philosophiques, avec Bultmann, Gadamer et Ricœur, et celle des sens de l’Écriture (littéral, spirituel et plénier). Les deux derniers chapitres traitent des dimensions caractéristiques de l’interprétation catholique (l’interprétation dans la Tradition biblique et ecclésiale, le rôle de l’exégète, l’articulation avec les autres disciplines théologiques) et de sa place dans la vie de l’Église (actualisation, inculturation, utilisation liturgique, pastorale ou œcuménique de la Bible). Ce rapide survol suffit à montrer le sérieux et l’intérêt du travail de la CBP. On y découvre la tâche du lecteur actuel de la Bible et on y perçoit un appel à l’humilité : nul, aujourd’hui moins que jamais, ne peut prétendre à lui seul dominer toutes les étapes du processus de l’interprétation, ni en posséder tous les outils. En ce sens, la fécondité d’un tel document pour la vie de l’Église participe tout simplement de la fécondité inépuisable de l’Écriture elle-même.

II

Puisque la CBP commence son exposé par la méthode “historico-critique” (“elle est la méthode indispensable”) et situe les autres démarches par rapport à celle-ci, présentons tout d’abord quatre ouvrages qui relèvent de cette méthode.

Certains événements marquent la vie d’un chroniqueur, même si ce dernier est encore jeune : les commentaires sur l’Ancien Testament en français sont plutôt rares ; les études sur le livre du Lévitique le sont encore davantage. C’est pourquoi il faut apprécier à sa juste valeur la parution de l’ouvrage de R. Péter-Contesse [2], professeur d’hébreu et traducteur du Lévitique pour la TOB. Jusque-là, hormis les brèves introductions dans les différentes bibles, on ne disposait, dans notre langue, pour présenter ce livre biblique peu connu, que d’un seul article de G. Auzou, remarquable certes, mais datant de 1953 ! Désormais, on pourra, au moins pour les chapitres 1-16, renvoyer à un ouvrage plus récent. La facture de ce commentaire est classique et correspond aux normes de la collection à laquelle il appartient. Après les indications bibliographiques (11-18), une introduction générale (19-32) présente le contenu du livre, sa composition, sa langue et son style, le cadre historique de sa rédaction et son message théologique. Le commentaire proprement dit (33-265) propose de subdiviser Lv 1-16 en trois grands sous-ensembles : Lv 1-7 (le rituel des sacrifices) ; Lv 8-10 (l’investiture des prêtres) ; Lv 11-15 (les instructions sur le pur et l’impur). Le chapitre 16 est à part et concerne la célébration du Yom Kippour. Chacun de ces ensembles est encadré par une introduction qui permet d’en détailler le contenu, et un « coup d’œil rétrospectif », qui opère la synthèse des points développés dans le commentaire. Pour le reste, chaque péricope (équivalente en général à un chapitre) est traitée de manière identique : présentation succincte, traduction, critique textuelle (développée de manière disproportionnée), analyse et commentaire du texte verset par verset. Le tout, à défaut d’être un “grand commentaire” (cf. le commentaire de J. Milgrom sur Lv 1-16, dans la série “Anchor Bible”, 1991), constitue un bon et solide instrument de travail, même si le point de vue essentiellement philologique adopté par l’auteur n’en allège pas la lecture. Au moins, on se maintient au ras du texte ! Seules les notes ouvrent parfois quelques perspectives plus « aériennes ». J’ai regretté l’absence, en fin d’ouvrage, d’index pour les mots hébreux et les citations bibliques (hors Lv), qui faciliteraient le maniement de cet outil. Enfin, une note (31) me fait craindre qu’il faille attendre longtemps encore avant de pouvoir disposer de la suite de ce travail (Lv 17-27). Que l’auteur trouve ici les encouragements dont il a besoin pour mener rapidement à bien sa tâche.

Dix ans après sa publication en langue anglaise, le livre bien connu de J. Blenkinsopp sur le prophétisme [3] paraît aux éditions du Cerf dans une traduction française qui, malheureusement, n’évite pas toujours certaines lourdeurs. Cette remarque n’entame pourtant en rien l’intérêt de l’ouvrage qui se caractérise à la fois par la solidité de son information, l’étendue de ses perspectives et la clarté de ses positions. Il est impossible, en une recension si brève, de discuter le bien-fondé de ces dernières. Contentons-nous donc d’en présenter le contenu et de souligner une des thèses majeures de l’auteur. L’introduction (7-13) définit clairement le projet de l’exégète américain : proposer une histoire critique - c’est-à-dire dégagée des présupposés philosophiques et théologiques qui ont encombré l’interprétation - du phénomène de la prophétie pour toute l’étendue de la période biblique. Le premier chapitre (Prolégomènes, 15-56) situe la prophétie dans le canon biblique, présente un état de la recherche récente, analyse le vocabulaire servant à qualifier ce phénomène et replace celui-ci dans son contexte social. Les chapitres suivants font parcourir au lecteur, étape par étape, l’histoire du mouvement prophétique depuis ses origines dans le Proche-Orient ancien (chap. 2 : Des débuts jusqu’à Amos, 57-89) jusqu’à la période post-exilique (chap. 6 : Prophètes et prophétie dans la période du second Temple, 271-339) en passant par les prophètes du Ville siècle avec Amos, Osée, Isaïe et Michée (chap. 3 : La période de l’expansion assyrienne, 91-160), la fin de l’indépendance nationale avec Nahum, Habaquq et Jérémie (chap. 5 : Entre l’ordre ancien et le nouveau, 211-270). C’est donc une véritable petite somme sur la prophétie qui est ainsi à notre disposition, nous offrant à la fois une sérieuse introduction et une large vision cohérente du mouvement prophétique et de son développement. Ce n’est d’ailleurs pas la moindre qualité du livre que de nous faire percevoir les éléments de continuité à l’intérieur de ce mouvement, continuité qui autorise l’auteur à parler de « tradition prophétique » et qui s’atteste aussi bien dans la filiation spirituelle entre certains prophètes que dans la permanence, à travers le temps, d’un prophétisme culturel. Un instrument en plus d’un point remarquable, pourvu d’une abondante bibliographie, et qui, même s’il ne peut traiter de tout sur un si vaste sujet, vient dans ce domaine combler une réelle lacune.

Les collègues de la faculté de théologie de l’Université de Lausanne ont voulu rendre hommage au professeur Samuel Amsler, titulaire de la chaire d’Ancien Testament dans cette institution, en publiant, à l’heure de son départ à la retraite, un volume d’articles [4] écrits par ce dernier tout au long de sa féconde carrière d’enseignant. Les textes réunis ici datent des années 1958-1991 : vingt-huit ont déjà été publiés dans diverses revues, cinq sont inédits. Ils couvrent à peu près tout le champ de la recherche vétéro-testamentaire : les questions d’herméneutique (quatre articles, 15-56) ; la théologie biblique (sept articles, 57-126) ; l’étude du Deutéronome (quatre articles, 127-175) ; le prophétisme, un des domaines de prédilection de l’auteur (neuf articles, 177-267) ; la Sagesse (quatre articles, 271-298) ; la présentation de trois thèmes bibliques (« Héritage », « Justice », « Salut », 299-319) ; et pour finir, deux prédications (sur Za 2, 5-9 et Mt 3, 7-10, 321-331) qui témoignent du souci pastoral de l’exégète de Lausanne. Au-delà de la variété et de la richesse des questions abordées, un fil d’Ariane traverse et motive ces contributions : montrer le rôle et la place de l’Ancien Testament dans l’Église. À coup sûr, un travail qui n’est pas inutile et auquel le professeur Amsler aura grandement contribué, alliant la compétence et le souci pédagogique. Au fil d’un tel parcours, ce n’est plus seulement la pertinence d’une méthode, aussi élaborée soit-elle, qui est prouvée, mais c’est aussi le rôle de l’exégète comme serviteur de la Parole qui est manifesté et honoré.

La méthode historico-critique porte également des fruits pour l’étude du Nouveau Testament. Le livre de S. Légasse sur le baptême [5] l’atteste magistralement. Dans les évangiles, les deux seuls textes (Mt 28, 19 et Mc 16, 16) qui attribuent à Jésus l’ordre de baptiser sont isolés et tardifs. Ils apparaissent en outre dans des passages qui reflètent une élaboration théologique, liturgique et christologique de la part de la communauté chrétienne, mais qui ne permettent pas de remonter aux « ipsissima verba » du Jésus historique (contrairement aux paroles de l’institution de l’eucharistie). Rouvrant un dossier complexe, l’auteur, exégète du Nouveau Testament à la Faculté de théologie de Toulouse, pose donc la question : quand et comment le baptême est-il devenu rite d’intégration à l’Église ? En sept chapitres, il explique, souvent de manière convaincante, l’origine du vocabulaire sur le baptême (chap. 1, 15-25) et la spécificité du baptême de Jean, à distinguer très nettement des pratiques esséniennes ou autres rites d’eau juifs (chap. 2, 27-55). Il établit fermement l’absence, avant le IIe siècle, de rapport entre le baptême de Jésus par Jean et le rite de l’initiation pratiqué dans l’Église (chap. 3, 57-69). Il développe un aspect de la pratique de Jésus que seul le quatrième évangile rapporte (chap. 4 : Jésus baptise, 71-87) et montre que si le rite de l’Église n’est pas la continuation post-pascale de celui que Jésus avait pratiqué durant une brève période de sa vie publique, il est toutefois difficile de nier toute relation entre les deux. Il écarte, pour des raisons de signification, mais aussi de chronologie, toute idée d’influence du baptême des prosélytes sur le rite chrétien (chap. 5, 89-106). Il montre enfin (chap. 6, 107-113) que, malgré le chaînon manquant, la naissance du baptême chrétien ne peut s’expliquer sans l’influence directe ou indirecte du baptême de Jean : même référence, nonobstant les différences d’accent, à l’idée de “purification des péchés”. Cela ne nie en rien la principale spécificité du rite chrétien pratiqué « au nom de Jésus » (chap. 7, 115-132). En annexe (135-148), S. Légasse réexamine l’ancienne problématique patristique du baptême des premiers disciples de Jésus. Il devient commun de louer la compétence de l’auteur, la prudence, la finesse et la sûreté de ses analyses. N’aurait-il pas pu cependant mentionner dans sa bibliographie le travail de son collègue toulousain, D. Vigne (Christ au Jourdain, Paris, 1992 ? L’abréviation BEThL (8) n’est-elle pas rendue de manière fantaisiste ?

III

Les ouvrages suivants nous introduisent déjà aux autres méthodes d’analyse et approches diverses que la CBP recommande pour approfondir et compléter des aspects du texte que la méthode historico-critique laisserait dans l’ombre.

Il y a six ans déjà, dans cette même revue (Vie consacrée 1988, 252), j’avais vanté les mérites du premier tome du commentaire de X. Léon-Dufour sur l’évangile selon saint Jean (Jn 1-4). Depuis, l’auteur, avec patience, ténacité, mais aussi régularité - et cela malgré le poids des ans et la fatigue - a poursuivi son œuvre. Le tome II (sur Jn 5-12) est paru en 1990, le tome III (sur Jn 13-17 : Les adieux du Seigneur) [6] vient de sortir de presse. Dans ce troisième volume, l’exégète jésuite reste fidèle à ses choix méthodologiques énoncés au début de l’entreprise : proposer une lecture minutieuse et rigoureuse, attentive aussi bien à l’épaisseur du texte (point de vue diachronique) qu’à son organisation interne (point de vue synchronique) et ouverte à une appropriation croyante. L’articulation de ces différentes perspectives (histoire, récit, structure, tradition et actualisation) est une des richesses indéniables de cette « lecture » (lecture et non pas “commentaire exégétique”) proposée par X. Léon-Dufour. Avec le quatrième tome, en espérance, nous disposerons de près de 2000 pages pour nous aider à mieux goûter l’évangile spirituel. Longue vie à l’auteur, pour qu’il puisse, sans précipitation et dans la sérénité, achever son ouvrage !

Les deux livres suivants illustrent, bien que de manière paradoxale, comment l’histoire de l’effet provoqué par un livre ou un passage de l’Écriture (« Wirkungsgeschichte ») peut aussi entrer dans le travail d’interprétation.

Louis-Jean Frahier, prêtre du diocèse de Bordeaux, publie sous le titre Le jugement dernier, une étude fort suggestive de Mt 25, 31-46 [7], fruit d’un long travail qui lui a valu le titre de docteur en théologie. Il ne s’agit pas d’un commentaire exégétique - l’auteur est professeur de théologie morale et membre de l’ATEM (Association des théologiens pour l’étude de la morale) - mais d’une étude qui se situe à la croisée de l’exégèse, de la dogmatique et de l’éthique. Cette triple approche commande l’organisation de l’ouvrage. Une première partie (Hésitations herméneutiques, 35-150) fait le bilan des études exégétiques de Mt 25 et s’attache à montrer comment l’histoire de l’interprétation témoigne d’une tension et d’une difficile articulation entre la dimension éthique et la dimension eschatologique du texte. Or une juste lecture, selon l’auteur, suppose d’une part la conscience de sa propre précompréhension en fonction de l’époque et de la situation ecclésiale, d’autre part la prise en compte du lien étroit entre christologie, eschatologie et éthique. La clé du récit (deuxième partie : Fondations théologiques, 151-253) dès lors se révèle être la “surprise”, christologique en son fond, à propos de ce que les hommes (n’)auront (pas) fait : “Quand ?... C’est à moi”. Cette surprise interdit tout autant de chercher à lever l’incognito des protagonistes du récit (qui est qui ?) qu’elle enjoint d’accomplir les œuvres de la Loi d’amour. Reste alors, dans une troisième partie (255-317) à s’interroger sur les implications éthiques de notre texte, tant du point de vue de la nature des “œuvres de miséricorde” que de l’anthropologie qu’elles sous-tendent. La préface de Mgr Eyt laisse entrevoir ce qu’une telle étude peut apporter à la compréhension de problèmes aussi fondamentaux et variés que le recours à l’argument scripturaire en théologie morale, la spécificité d’une éthique chrétienne ou encore la question du jugement de Dieu et de l’universalité du salut. On reste ici, contrairement à l’étude suivante, explicitement à l’intérieur de la Tradition de l’Église.

En dépit de son titre, l’essai de B. Sarrazin [8] n’est pas un ouvrage libertin qui chercherait à opposer à une pratique croyante de la Bible une pratique profanante. Dans sa préface, savante autant qu’instructive, l’auteur se référant à un concept élaboré par M. de Certeau (« la lecture comme braconnage »), définit lui-même son projet : proposer, au travers d’une anthologie de textes, l’histoire des réécritures parodiques de la Bible qui échappent aussi bien à une lecture doctrinale qu’à une réduction positiviste du discours religieux. Un tel essai se justifie de plusieurs manières. D’une part, d’un point de vue historique, il existe depuis longtemps déjà, à contre-courant de la tradition répétitive du commentaire, une longue tradition de lecture séculière, sans imprimatur, où la foi humoristique côtoie l’ironie mécréante. D’autre part, d’un point de vue littéraire, la linguistique moderne, réhabilitant le sujet et prenant par là ses distances à l’égard du structuralisme des années 1970, nous montre que tout texte se constitue à la jointure de deux voix, celle qui produit le message et celle qui le reçoit. En d’autres termes, le parcours infini des signifiants d’un texte dépend autant de la prise en compte de ses “auteurs historiques” que de celle de ses “lecteurs historiques”. Enfin, du point de vue biblique lui-même, le texte sacré par sa forme même se prête à cette lecture dialogique (pour reprendre la terminologie de Bakhtine), intertextuelle et pragmatique. S’il est vrai, en effet, que le principe du « Livre unique », totalitaire, semble le clore, l’hétérogénéité des livres, la multiplicité des couches de rédaction etc., font, d’un autre côté, de la Bible un livre ouvert où Dieu et son peuple tissent l’histoire de leur dialogue - souvent de sourds - auquel le lecteur de tout temps participe. Ainsi tout au long de ce livre, des écrivains aussi divers que Cavanna, Supervielle, Kafka, Proust, Nerval, Hugo, Jarry, Allen... dialoguent avec la Bible en quelques-uns de ses textes fondateurs : le récit des commencements (Gn 1-2) ; la ligature d’Isaac (Gn 22) ; la lutte de Jacob au Yabock (Gn 32) ; le livre de Job et celui de Judith ; les récits de la passion de la résurrection du Christ.

Chaque groupe de textes est introduit, puis accompagné d’une bibliographie. Une postface situe dans le temps et par rapport à d’autres essais (H. Bremond, J.-P. Jossua) les apports et les limites d’une telle anthologie. À défaut de voir ces témoignages littéraires s’intégrer dans la Tradition de l’Église, on trouve au moins dans ces multiples lectures de quoi ranimer la lecture du texte biblique et de quoi combler une partie du fossé entre la culture profane et le sacré. Même élaborés en dehors de cette Tradition, souvent contre elle, ces témoignages éclairent, parfois de manière très forte, quelque chose du mystère de Dieu.

Puisqu’il faut reconnaître que l’interprétation d’un texte est toujours dépendante de la mentalité et des préoccupations de ses lecteurs, la CBP présente, parmi d’autres, deux approches contextuelles de l’Écriture : l’approche “libérationniste” et l’herméneutique biblique féministe. Cette dernière revêt une certaine importance (pas seulement aux USA) si bien que chaque année nous apporte, souvent rédigée par des hommes, son étude biblique féministe.

Nous avions déjà recensé les deux volumes du Pasteur Maillot (Vie Consacrée 1992, 265-266) ; cette année, A. Lacoque, professeur au Theological Seminary de Chicago, nous gratifie d’un Pentateuque de femmes subversives [9]. La thèse de l’auteur est simple : Suzanne, Judith, Esther, Ruth et la Shulamite du Cantique des Cantiques sont les protagonistes non-conformistes d’écrits post-exiliques contestataires. Selon A. Lacoque en effet, ces cinq histoires, dont les auteurs seraient des femmes, prennent le contre-pied de l’idéologie dominante et militent en faveur d’une ouverture sociale et théologique face à l’étroitesse des dirigeants de l’époque. Cette perspective de lecture, bien que limitée - il ne s’agit pas à proprement parler d’un commentaire suivi-, porte ses fruits et permet de mettre en lumière, çà et là, quelques aspérités des textes étudiés. Quant à dire que j’en ferai ma « tasse de thé » ! Comme le dit l’auteur à propos de Judith : « on sert mieux une cause si on ne s’en sert pas » (53). Cet adage ne vaudrait-il pas aussi pour le féminisme ? En exégèse, des études comme celle de Madame Pelletier sur le Cantique (non citée dans la bibliographie) me semblent infiniment mieux servir la « cause des femmes ».

Bien que traitant également de visages féminins, mais cette fois dans l’Évangile, le livre de P. Mourlon Beernaert [10], jésuite, professeur d’Écriture Sainte au centre international Lumen Vitae (Bruxelles), n’est pas - à l’opposé de celui de A. Lacoque- un livre à thèse. Comme le fait remarquer, avec justesse, le Cardinal Danneels dans sa préface : “il ne veut rien prouver, il observe et il analyse patiemment le texte de l’Écriture. C’est dans cette confiance au texte, dans cette humble recherche avec simplicité de cœur, que résident son mérite et sa valeur” (Préface, 5). Trois parties, comportant chacune quatre chapitres, composent l’ouvrage. La première partie (« Être femme au temps de Jésus. Qu’en dit-on ? Qu’en sait-on ? » 15-82), propose successivement un relevé systématique des mentions des « femmes » dans chacun des évangiles (chap. 1), une description rapide de leur condition sociale et religieuse dans le judaïsme du Ier siècle (chap. 2), puis une présentation de l’enseignement de Jésus à leur propos dans les paraboles “au féminin” (chap. 3) et dans diverses controverses sur le couple (chap. 4). La seconde partie (“Rencontrer Jésus à l’occasion. Qui intervient ? Où et quand ?”, 83-174) passe en revue toutes les rencontres concrètes de Jésus avec des femmes, en les regroupant selon la situation respective de chacune : il y a des femmes désespérées (chap. 5), d’autres fidèles au service de Jésus (chap. 6) et d’autres encore, remarquables par leur foi personnelle (chap. 7) ; il y a enfin la Samaritaine au puits de Jacob (chap. 8). La troisième partie (“Annoncer la Bonne Nouvelle avec les femmes de Pâques”, 175-252) propose, pour conclure, de relire, toujours du point de vue des femmes, les récits de la passion et de la résurrection (chap. 9) et de préciser aussi bien l’originalité de chaque évangéliste (chap. 10) que la nouveauté de la position de Jésus à leur égard (chap.11). Quelques réflexions finales, plus risquées (chap. 12), suggèrent des prolongements possibles de cette nouveauté dans notre situation ecclésiale contemporaine. Pour citer à nouveau la préface, voici « un livre écrit dans un profond respect pour Jésus, la femme, l’Écriture et l’Église. Même si l’auteur n’a pas peur de suggérer à celle-ci certaines choses pour le temps à venir » (5). J’ajouterai que nous possédons là un modèle de production théologique soucieuse à la fois de compétence et de rigueur exégétiques, de clarté pédagogique et d’actualisation pastorale : un ouvrage d’exégèse ne se doit pas forcément, pour être sérieux, de paraître abscons et ennuyeux.

IV

Je termine cette chronique déjà longue en mentionnant deux ouvrages qui essayent, avec un bonheur inégal, d’honorer l’une ou l’autre des dimensions caractéristiques de l’interprétation catholique (troisième et quatrième parties du document de la CBP).

Poursuivant une réflexion entamée depuis de nombreuses années déjà, (son premier livre sur le sujet date de 1978), Claude Lagarde, en homme de terrain expérimenté, essaye de répondre, dans son dernier ouvrage [11], à la simple question : qu’est-ce que la catéchèse ? Question anodine en apparence, mais qui s’avère être beaucoup plus compliquée quand il s’agit, en fait, d’articuler correctement les rapports entre catéchèse et exégèse, à l’intérieur de l’acte de transmission de la foi. Certes, l’auteur le reconnaît, la catéchèse est redevenue, depuis Vatican II, de plus en plus biblique mais il s’interroge néanmoins : comment une exégèse élaborée en dehors de la foi peut-elle alimenter la catéchèse de la foi (13) ? On le voit, c’est toute la question de l’usage de la Bible en catéchèse qui est ainsi soulevée. Dans un premier chapitre (19-42), C. Lagarde tente, entre autres, de donner quatre critères qui lui paraissent circonscrire le champ d’action de toute catéchèse chrétienne : 1. La possibilité de faire surgir, dans le cœur du disciple, la question fondamentale : (“Qui donc est ce Jésus que les Écritures confessent ?”) ; 2. La perception de l’unité des deux Testaments ; 3. La capacité spirituelle de lire, dans ces deux Testaments, l’Acte unique du Christ ; 4. et enfin, L’orientation vers les sacrements, qui réalisent aujourd’hui les promesses de l’Écriture et nourrissent la vie de l’Église. Pour éclairer son propos l’auteur, dans un deuxième et un troisième chapitres (43-103), situe la spécificité de la démarche catéchétique principalement par rapport au fondamentalisme biblique et à l’exégèse historico-critique. C. Tresmontant (Le Christ hébreu) et J. Jérémias (Les parboles de Jésus) sont alors pris comme épigones de ces deux “dérives” scientifiques. Dans son dernier chapitre enfin (105-135), il propose une réappropriation de la tradition catéchétique des Pères et une remise en honneur de l’allégorie en tant qu’élément indispensable à toute écoute de la Parole de Dieu. En annexe, (141-163) une réponse à une recension d’un de ses livres précédents n’ajoute pas grand-chose aux propos de l’auteur. La présentation du livre (4 de couverture) parle d’un « ouvrage d’accès facile ». On reste plutôt sur l’impression qu’abordant des sujets difficiles, C. Lagarde ne parvient finalement qu’à renvoyer dos à dos l’exégète et le catéchète et que, pour lui, histoire et symbole, sens littéral et sens spirituel s’excluent mutuellement, au profit, ici, du sens spirituel et de l’allégorie : l’histoire nous plonge dans la mort, c’est l’allégorie qui nous ramène à la vie.

Sœur Isabelle de la Source, moniale de l’Abbaye Sainte-Scholastique de Dourgne, nous livre ici le troisième tome de sa collection “Lire la Bible avec les Pères” [12]. Le titre de cette série et le sous-titre du présent volume (« Une terre. Josué et Juges ») manifestent et délimitent parfaitement l’intention de l’auteur : offrir des commentaires patristiques qui se rapportent à un certain nombre de passages bibliques tirés de Jos. et Jg. Le choix des textes ne recoupe pas exactement celui de l’office des lectures, mais s’élargit à celui proposé par le lectionnaire dans le cadre d’une lecture de la Bible étalée sur deux ans, soit ici une vingtaine de péricopes lues les années impaires, entre le 10e dimanche et le 12e lundi du temps ordinaire. À celles-ci, s’ajoutent quatorze péricopes ne figurant pas au lectionnaire. C’est donc une traversée assez détaillée de ces deux livres bibliques que nous présente l’auteur, en compagnie de vingt commentateurs n’appartenant pas tous à l’époque patristique. Origène, le plus ancien et Newman, le plus récent héritent d’une part de choix avec respectivement dix-neuf et neuf citations. Ces deux auteurs avaient déjà la faveur de Sœur Isabelle dans ses ouvrages précédents. Ambroise, Augustin (quatre citations chacun), mais aussi des écrivains bien moins connus comme, par exemple, Isodad de Merv (IXe siècle) ou Salvien de Marseille (Ve siècle) complètent l’édifice. Une notice biographique sur chacun des commentateurs et de nombreuses tables (auteurs, lectures, références aux œuvres citées) facilitent la consultation de l’ouvrage. Celui-ci peut servir aussi bien dans le cadre liturgique que pour nourrir la lectio divina aux trésors de la Tradition.

V

Et quand tous les commentaires sont épuisés, il reste, seule, la Parole de Dieu. Toutefois, les chrétiens se demandent souvent dans quelle traduction l’approcher.

Les éditions Brepols viennent encore d’élargir l’éventail des possibilités en publiant « la Bible de la liturgie. Nouveau Testament et Psaumes » [13]. Certes, il ne s’agit pas ici, à proprement parler, d’une traduction nouvelle (hormis pour les quelques 2000 versets, non repris dans la liturgie), mais plutôt du regroupement en un seul volume de tous les textes néo-testamentaires qui figurent dans les divers lectionnaires liturgiques, selon la version adoptée par la CIFTL (Commission internationale francophone pour les traductions et la liturgie), approuvée par l’ensemble des évêques francophones et confirmée par le Saint-Siège : en quelque sorte, une espèce de « Vulgate » française. À cette édition intégrale du Nouveau Testament, on a joint le livre des Psaumes en raison de son importance dans la prière chrétienne et de son rôle charnière entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Tout en reconnaissant certaines limites à cette traduction, les moines de Clervaux (Luxembourg), qui l’introduisent et l’annotent, en soulignent deux mérites incontestables. D’une part, elle est écrite dans une langue claire et accessible tout en restant rigoureuse. D’autre part, étant utilisée dans la liturgie, seul lieu de contact pour beaucoup avec la Bible, elle est celle qui a le plus de chances de se graver dans la mémoire et en conséquence, de pouvoir fournir des mots pour la prière. Un ouvrage donc qui ne concurrence pas les autres grandes traductions (BJ, TOB), mais les complète en adoptant une perspective légèrement différente et peut-être davantage accessible au grand public.

Rue Bruylants, 14
B-1040 BRUXELLES, Belgique

[1L’interprétation de la Bible dans l’Église. Document de la Commission Biblique Pontificale. Préface du Cardinal J. Ratzinger. Introduction de J.-L. Vesco. Coll. Documents des Églises, Paris, Cerf, 1994, 14 x 20, 130 p. 45 FRF.

[2Peter-Contesse R. Lévitique 1-15, Coll. Commentaire de l’AT, III a, Genèse, Labor et Fides, 1993, 24 x 18, 268 p.

[3Blenkinsopp J. Une histoire de la prophétie en Israël, Coll. Lectio Divina, 152, Paris, Cerf, 1993, 21 x 13, 354 p., 185 FRF.

[4Amsler S. Le Dernier et l’Avant-dernier. Études sur l’Ancien Testament, Coll. Le monde de la Bible, 29, Genève, Labor et Fides, 1993, 15 x 22, 360 p.

[5Legasse S. Naissance du baptême. Coll. Lectio Divina, 153, Paris, Cerf, 1993, 21 x 13, 174 p., 120 FRF.

[6Léon-Dufour, X. Lecture de L’Évangile selon Jean. III. Les adieux du Seigneur (Chapitres 13-17), Coll. Parole de Dieu, Paris, Seuil, 1993, 14 x 20, 332 p., 180 FRF.

[7Frahier L.-J. Le jugement dernier. Implications éthiques pour le bonheur de l’homme (Mt 25, 31-46), Coll. Recherches morales. Synthèses. Paris, Cerf, 1992, 21 x 13, 428 p., 150 FRF.

[8Sarrazin B. La Bible parodiée. Paraphrases et parodies, Paris, Cerf, 1993, 21 x 13, 236 p., 139 FRF.

[9-Lacoque A. Subversives. Un Pentateuque de femmes. Coll. Lectio Divina, 148, Paris, Cerf, 1992, 21 x l3, 190 p., 185 FRF.

[10Mourlon Beernaert P. Marthe, Marie et les autres. Coll. Écritures, 5, Bruxelles, Lumen Vitae, 1992, 22 x 15, 255 p.

[11Lagarde C. Au nom des pères. La Bible pour la prière. Exégèse et catéchèse aujourd’hui. Paris, Marne, 1992, 20 x 13, 173 p.

[12Isabelle de la Source, (Sœur). Lire la bible avec les Pères. III. Une terre. (Josué - Juges), Paris, Médiaspaul, 1993, 20 x 13, 160 p., 85 FRF.

[13Nouveau Testament et psaumes. Texte officiel intégral. Édition annotée par l’Abbaye de Clervaux, Turnhout, Brépols, 1993, 13 x 19, 664 p.

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