Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Un seul cœur en Dieu

La fraternité évangélique

Claude Maréchal, a.a.

N°1994-2 Mars 1994

| P. 85-101 |

Situé assez directement au niveau des déterminations canoniques, l’article précédent préparait bien à la lecture de cette belle méditation proposée par le P. Maréchal. Augustinienne et donc trinitaire, elle montre combien la communauté doit être reconnue comme icône de l’agapè divine fondatrice. En cette profondeur, la communauté religieuse, avec les autres “modèles” communautaires, trouve son intimité féconde et la “forme” de son expression apostolique. Ici, se conjoignent l’“ad intra” et l’“ad extra” communautaires trop souvent, et paresseusement, opposés. Avec l’article précédent, nous ouvrons ainsi une réflexion importante en perspective synodale. Elle sera poursuivie.

Que les communautés religieuses aient pignon sur rue ou qu’elles se fondent plus discrètement dans le paysage, elles ne passent pas inaperçues. Un groupe d’hommes ou de femmes qui vivent ensemble, ça se voit, et pas seulement à l’habit. Devenir frère, sœur, c’est équivalemment entrer au couvent, au monastère. C’est abandonner la forme de vie habituelle pour entrer dans une autre, marquée par la prière, le célibat et l’existence commune sous le même toit. Vie religieuse évoque aussitôt rassemblement de croyants sous une même Règle et sous un même toit.

La vie communautaire est en effet une composante essentielle de la vie religieuse. Mais cette appellation générale désigne, recouvre, des réalités assez différentes. De par son style de vie, sa stabilité, son autarcie, son rythme, une communauté monastique diffère profondément d’une communauté apostolique. Et sous la rubrique apostolique, que de variantes suivant qu’il s’agit de traditions augustinienne, franciscaine, jésuite, suivant qu’on parle de Chanoines Réguliers, d’Ordres Mendiants, de Congrégations cléricales ou laïques, de Sociétés de vie apostolique ! La vie communautaire est à l’image de la vie religieuse : elle n’existe qu’incarnée sous des formes diverses selon les Instituts dont elle est une caractéristique majeure, à tel point qu’un important document ecclésial fait “de cette capacité de vivre la vie communautaire, avec ses joies et ses exigences... un critère essentiel dans le discernement des vocations des candidats”.

La communauté dont on parle est profondément marquée par la tradition dont on vit. Si vous vous inscrivez dans un courant augustinien, comme c’est le cas de l’auteur de ces lignes, si la Règle de l’évêque d’Hippone marque profondément votre famille religieuse, vous parlerez de la communauté en disciples d’Augustin sans même vous référer beaucoup à lui. Ce sera à la fois l’intérêt et la limite de ce propos. Il rappellera quelques affirmations fondamentales tirées de documents officiels. Il décrira l’originalité de la communauté apostolique dans la ligne augustinienne toujours en tension vers l’unité dans la diversité et en quête d’un agir apostolique effectivement communautaire. Il s’efforcera d’articuler plus vigoureusement vœux et vie communautaire et de relier davantage cette cellule ecclésiale à la Trinité. Seront évoqués, en finale, quelques problèmes de l’heure, puisque les forces montantes de la vie religieuse sont déjà, et seront plus encore demain, en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud.

À Vatican II

Que ce soit dans le chapitre VI de Lumen Gentium ou dans le décret Perfectæ Caritatis, le Concile Vatican II ne traite qu’en passant de la vie commune. Mais il est clair que “don divin que l’Église a reçu de son Seigneur” (L.G. n° 43), la vie religieuse est “un signe qui peut et doit exercer une influence efficace sur tous les membres de l’Église dans l’accomplissement courageux des devoirs de leur vocation chrétienne” (L.G. n° 44). Car les religieux ne deviennent pas, par leur consécration, “étrangers aux hommes ou inutiles dans la cité terrestre” (L.G. n° 46).

Perfectæ Caritatis se réfère dix fois au Nouveau Testament pour célébrer la vie commune, laissant entendre ainsi que la communauté religieuse est une communauté chrétienne appelée à la vie nouvelle en Jésus Christ, sur le modèle de la communauté apostolique dans les Actes des Apôtres.

“La vie à mener en commun doit persévérer dans la prière et la communion d’un même esprit, nourrie de la doctrine évangélique, de la sainte liturgie et surtout de l’eucharistie (cf. Ac 2,42), à l’exemple de la primitive Église dans laquelle la multitude des fidèles n’avait qu’un cœur et qu’une âme” (cf. Ac 4,32).

La communauté primitive, c’est pour l’Église comme pour la vie religieuse, l’idéal évangélique, l’utopie qui, au cours des siècles, inspirera tous les renouveaux. Car, aujourd’hui comme hier, la charité répandue par l’Esprit est le lien le plus profond de la communauté dans laquelle habite le Seigneur : “Dès là, en effet, que la charité de Dieu est répandue dans les cœurs par l’Esprit Saint (cf. Rm 5,5), la communauté, telle une vraie famille réunie au nom du Seigneur, jouit de sa présence (cf. Mt 18,20)”. L’unité des frères, temples de l’Esprit Saint, témoigne de Jésus Christ et décuple l’énergie apostolique. Cette fraternité évangélique ne s’accommode plus de vieilles distinctions héritées d’un autre âge, telle que “frères de chœur” et “frères coadjuteurs”.

Dans le Droit canon, la vie fraternelle, propre à chaque Institut, “unit tous les membres dans le Christ comme dans une même famille particulière” (canon 602). Il s’agit donc d’une communauté fraternelle dans le Christ, en laquelle Dieu est cherché et aimé avant tout (canon 619), d’une communauté se nourrissant de la Parole de Dieu et des sacrements, aidant chacun à réaliser sa propre vocation. “Qu’ainsi par la communion fraternelle enracinée et fondée dans l’amour, les membres soient un exemple de la réconciliation universelle dans le Christ” (canon 602).

Vingt ans après

L’important document “Éléments essentiels de l’enseignement de l’Église sur la vie religieuse” insiste sur le caractère public de la vie religieuse et sur l’identité spécifique de chaque Institut, liée à sa fondation, qui est un don de l’Esprit à l’Église. Si bien que la profession implique la vie commune, l’acceptation des traits distinctifs de l’Institut, l’engagement à une vie de conversion radicale et continue selon l’Évangile (n° 16).

Élément fondamental de l’unité d’un institut, la communion ne résulte pas d’une action partagée, d’œuvres communes, de structures bien faites, d’un esprit de corps accentué, mais de l’union étroite avec le Christ “établie par le don spécial de fondation, enracinée dans la consécration religieuse elle-même, animée par l’esprit évangélique, nourrie de la prière, marquée par une généreuse mortification et caractérisée par la joie et l’espérance jaillissant de la Croix” (n° 18).

Cette communion au Christ “s’exprime de façon stable et visible par la vie communautaire”, à laquelle tout religieux est tenu (n° 19) et qui doit être organisée de telle façon que les valeurs religieuses y soient mises en évidence. L’Eucharistie en est le centre (n° 20). L’apostolat des membres de cette communauté comme l’environnement social et culturel influencent, bien sûr, son style de vie. En revanche, un religieux ne peut se prévaloir, pour échapper à la communauté, de dons particuliers s’harmonisant assez mal avec le charisme de l’Institut : “Un don qui sépare virtuellement un membre de la communion de la communauté ne peut être encouragé” (n° 22).

S’il est bien clair que la consécration est inséparable de la mission, que “le choix d’une personne par Dieu est pour le salut des autres” (n° 23), il ne l’est pas moins que “c’est à l’institut comme tel que l’Église confie la participation à la mission du Christ qui le caractérise” (n° 25). Si bien qu’“à toutes les étapes, l’œuvre apostolique individuelle est celle d’un religieux envoyé par son Institut, en communion avec l’Église qui l’a mandaté” (n° 26).

Un document trop systématique ? Peut-être, mais il offre un double avantage : la communauté locale participe, pour sa part, à la mission spécifique de l’Institut ; la vie religieuse, vie communautaire et vie apostolique, constituent un tout tant elles sont imbriquées.

Communauté religieuse apostolique

Le mouvement pendulaire marque la vie religieuse comme bien d’autres réalités. A-t-on survalorisé l’apostolat au point que la vie fraternelle évangélique s’en trouvait amoindrie ? On risque fort, par réaction, de privilégier la vie communautaire et ses valeurs propres au détriment cette fois des exigences apostoliques. La sensibilité dominante d’une époque, même purifiée par une réelle disponibilité à Dieu et à sa Parole, est spontanément plus accordée à telle face de la vie religieuse qu’à telle autre, comme le montre bien l’histoire des trente dernières années en Europe.

Il importe certes de voir les dangers et d’une prière qui, se refermant sur elle-même, estomperait l’envoi et la mission, et de l’apostolat coupé de sa source, où le messager oublierait que le Christ seul convertit et sanctifie par son Esprit. Mais c’est l’équilibre interne de la vie religieuse apostolique qui doit atténuer les risques de cette funeste séparation. Si la vie communautaire n’intègre pas la mission comme constitutive d’elle-même, si la vie de service apostolique n’imprègne pas vie commune et prière, alors la communauté apostolique sera toujours fragile et peu satisfaisante. Il ne peut y avoir de vie apostolique sans apostolat communautaire. Tous n’ont pas à travailler sur le même chantier mais tous sont partie prenante de la mission de chacun. L’apostolat peut disperser la communauté, c’est bien à sa mission que chacun participe.

Mission de la communauté

Dans une communauté apostolique, toute la vie doit être vécue sous le double signe de la communauté et de la mission : la vie commune, la prière, la vie apostolique. Car la vie entière, sous tous ses aspects, est à la fois grâce de Dieu et témoignage, attestation. La communauté de vie, de prière, de mission, est le lieu par excellence de la conversion, atténuant en nous tout ce qui bloque ou freine la conversion.

La vie commune. Elle n’est pas née d’intérêts communs, de préoccupations partagées, de projets programmés. Elle n’est pas fuite de la solitude ou contestation sociale. Elle est don de Dieu, fraternité évangélique d’hommes, de femmes, rassemblés au nom de Jésus Christ et unis en lui et par lui. Elle est donc, comme telle, annonce de Jésus Christ, manifestation de son Règne.

Mais elle ne l’est qu’en accueillant constamment ce Règne qui la provoque à de nouvelles conversions et à de nouvelles entreprises apostoliques révélant par les paroles comme par les actes l’amour en œuvre de Jésus. Autrement dit, la fidélité à Jésus Christ renvoie la communauté à sa propre vie et à sa mission en sachant que sa vie est déjà témoignage et que sa mission dépend de la qualité théologale et du tonus évangélique de sa vie et retentit sur eux. On ne peut que rechercher ensemble une vie religieuse plus fidèle à l’Évangile et un apostolat plus ouvert aux appels de l’Église et du monde. On ne peut que discerner ensemble, à l’écoute de l’Esprit et de la Parole, l’appel de Dieu aussi bien dans la communauté que dans la vie et les événements.

La prière. Elle est émerveillement, action de grâce, contemplation gratuite. Mais si l’histoire du salut est la longue succession des merveilles de Dieu, comment ne brûlerait-on pas de les faire connaître ? Et si la mission fait corps avec nous, comment la prière communautaire n’en serait-elle pas profondément marquée ? La prière déborde de toutes parts la communauté ou plutôt elle est l’expression communautaire, sous forme de supplication ou d’action de grâce, de ce déferlement de vie, merveilleux ou pitoyable, que nous portons en nous, car il nous traverse. Malheur à la communauté qui ne vit rien, qui ne sent rien ! Ce n’est pas une question d’âge mais d’antenne humaine et spirituelle.

Habitée par l’humanité crucifiée et aimante, notre prière est célébration, supplication, pardon sollicité, espérance et paix. Elle est fréquentation du Dieu vivant. Elle est la source toujours renouvelée de notre action apostolique. Elle est reconnaissance de l’œuvre du Père et invocation à l’Esprit qui révèle le Fils.

La vie apostolique. Elle n’est pas une activité ordinaire, bien qu’elle exige rigueur, qualification, dispositions diverses. Elle n’est pas tâche individuelle, même si chacun opère de son côté. Elle est relais de Dieu, envoi, activité désintéressée, puisqu’elle est voulue par la communauté et ratifiée par l’Institut. Elle est acte de foi doublement : elle est mission reçue dans la disponibilité de l’obéissance religieuse ; elle ne recherche pas un bénéfice personnel mais les intérêts de Dieu.

La vie religieuse est une forme de vie stable, c’est-à-dire institutionnalisée. C’est sa force et sa faiblesse. Sa force car elle bénéficie d’une expérience spirituelle séculaire, d’une tradition qui est école de sainteté et lumière pour les générations successives. Sa faiblesse aussi car pourvue de biens, de maisons, d’institutions bien établies, la vie religieuse risque de se stabiliser, de “s’installer”, d’être infidèle à sa vocation évangélique et ecclésiale. La mission est une sauvegarde : le dynamisme apostolique est la sève évangélique qui régénère périodiquement la communauté et la vivifie.

Les difficultés du moment

N’enjolivons pas la vie communautaire. La plupart du temps, que les communautés soient petites ou grandes, elle est plutôt purgatoire que paradis. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Les tempéraments difficiles, volcaniques, autoritaires, peu accommodants ont toujours existé. Certains s’améliorent avec l’âge, d’autres au contraire se détériorent.

Aux difficultés traditionnelles s’en ajoutent d’autres plus spécifiques de notre époque dans les pays dits “avancés”. Les entrées n’étant pas très nombreuses, les congrégations, et donc les communautés, sont des corps sociaux vieillissants avec tous les problèmes qui en découlent : dynamisme amoindri, écart de plus en plus accentué entre les possibilités des communautés et les urgences apostoliques, mobilité restreinte, isolement des plus jeunes. Du fait même de la permissivité, de la tendance à la satisfaction immédiate du désir, de la fragilité des liens familiaux et sociaux, les jeunes qui entrent dans la vie religieuse sont souvent des êtres blessés, qui ont besoin d’une longue convalescence pour guérir, se consolider, solidifier autrui. Le désir de vie religieuse est à accueillir mais à purifier des scories qu’il charrie pour que la vie religieuse soit choisie pour ce qu’elle est et que l’engagement soit pris en connaissance de cause.

Dans nos sociétés, les personnes ont besoin d’être reconnues et la capacité relationnelle est primordiale. Il importe de s’en souvenir pour discerner l’aptitude à la vie communautaire d’un candidat. Car il doit y être heureux sa vie durant, et y rendre d’autres heureux. Et, ne l’oublions pas, la communauté religieuse est un étrange défi : elle rassemble parfois sous le même toit et toujours dans l’unité d’un même corps, des hommes ou des femmes de cultures, de milieux, de sensibilités, d’âges différents et cela à longueur de vie. Qui oserait s’engager dans pareille aventure si Dieu n’en est pas le ressort profond ?

Le cœur du projet

Surmonter les difficultés relationnelles réelles par des considérations spirituelles faciles est un abus dont la vie religieuse doit se garder. L’honnêteté oblige à prendre la juste mesure du problème pour en repérer, si possible, les causes et soigner le mal à la racine. La psychologie n’est pas à dédaigner : en bien des cas, elle est d’un réel secours pour dégager la voie de la véritable expérience spirituelle. Mais, sans négliger l’apport des experts du comportement humain, bien des fois, une communauté ne vaincra sa tiédeur ou ne surmontera une communication banale ou bloquée qu’en redécouvrant sa vocation, qu’en revenant au cœur du projet communautaire. Plus il s’estompe dans les faits, plus les difficultés se multiplient.

- La vie religieuse doit, par vocation, témoigner du primat de Dieu et d’un amour passionné de Jésus Christ. C’est sa raison d’être. La vie religieuse ne serait-elle pas ce regard ébloui qui apprécie tout différemment après la découverte fulgurante de Dieu, après l’expérience ressentie ou, au moins, pressentie de la plénitude de joie dont il comble ceux qui l’accueillent ? Dans la vie religieuse comme dans la vie chrétienne, la rencontre de Jésus Christ, l’expérience du Dieu vivant, sont premières.

- La vie religieuse est émerveillement avant d’être attachement. Ruptures et arrachement ne sont que la conséquence de la découverte émerveillée du Royaume, trésor sans prix qui relègue à l’arrière-plan tous les autres biens (Mt 13, 44). Découvrant ce trésor inestimable, l’homme, débordant de joie, est capable d’un geste qu’il n’aurait pas même imaginé auparavant : il liquide les biens auxquels il tenait tant jusqu’alors. Le Règne de Dieu avant tout pour l’amour de Jésus Christ : c’est le cœur de la vie religieuse, l’expérience initiale de tout fondateur.

“Avant tout, vivez unanimes à la maison, ayant une seule âme et un seul cœur tournés vers Dieu. N’est-ce pas la raison même de votre rassemblement ?” Ainsi débute la Règle de saint Augustin. Et le chapitre premier s’achève par une affirmation plus forte encore : “Vivez donc tous dans l’unité des cœurs et des âmes et honorez les uns dans les autres ce Dieu dont vous êtes devenus les temples”. La racine de la vie fraternelle, c’est la filiation divine de chacun, véritable temple de l’Esprit.

- La désappropriation va jusqu’au dépouillement de soi-même. Ne jalouse pas, dit en substance saint Augustin, les avantages de ton frère comme s’ils t’étaient dûs, dépouille-toi de tes biens pour les mettre en commun, mais plus encore de tout penchant à la supériorité, qui que tu aies été auparavant dans le siècle. Car ce venin mortel menace le pauvre comme le riche. Il ne servirait de rien de se dépouiller de ses biens, si le geste extérieur n’exprimait pas l’attitude intérieure : “L’orgueil, lui, menace même les bonnes œuvres pour faire qu’elles dépérissent. Quel avantage y-a-t-il à faire des prodigalités envers les pauvres, et à devenir pauvre soi-même, si la pauvre âme devient plus orgueilleuse en méprisant les richesses qu’elle ne l’était en les possédant ?” (2/7).

Fraternité évangélique et témoignante

On ne peut combiner le feu et l’eau. Mettez ensemble Pierre et Paul et vous constituez, à coup sûr, un milieu détonant. Il ne suffit pas de rassembler des femmes ou des hommes pleins de bonnes dispositions pour que communauté s’ensuive. On ne peut faire fi des limites des uns et des autres, des blessures mal cicatrisées, des conflits mal résorbés, de la difficulté même de la communication et des régions de nous-mêmes pas encore évangélisées. Consentir positivement à ce que l’autre ne soit pas un simple miroir me renvoyant ma propre image, accepter qu’il soit autre, donc différent, voilà bien la difficulté. Car je ne puis accéder à ce stade qu’en mourant à mon moi envahissant pour nouer une relation vraie et vivre.

Le désir très marqué de vie communautaire n’est pas l’indice d’une aptitude certaine. Toute initiation à la vie religieuse est initiation à la vie communautaire. Pour être plus au clair sur soi-même et ne pas désirer une communauté calquée sur ses propres besoins. Pour ne pas lui demander plus qu’elle ne peut raisonnablement donner, sinon, déçu, le chantre de la communauté se muera en détracteur amer. Pour ne pas exiger d’être porté par elle alors qu’on refuse de s’y impliquer réellement. Pour ne pas confondre fraternité et amitié : à la différence de l’ami, je ne choisis pas mon frère : il m’est donné.

La vie communautaire est un miracle permanent, car elle rassemble, pour les faire vivre en communion et dans l’unité, des êtres humains, qui ne se sont pas choisis. Qu’il y ait des tensions, des échecs même, c’est évident. La communauté est à l’image de l’Église ; elle connaît les mêmes vicissitudes ; elle est en tension vers l’unité, qui ne lui sera donnée, dans sa forme parfaite, qu’à la fin des temps. Mais dès maintenant, elle témoigne d’une unité plus ou moins accentuée dans la diversité d’êtres profondément différents appelés à une même forme de vie religieuse. Elle dévoile un chemin en révélant Jésus Christ comme la source profonde d’unité, permettant de dépasser les conflits dans la reconnaissance d’autrui et le pardon des offenses.

En refusant d’aligner autrui sur soi-même et de prôner un modèle uniforme pour tous, en préconisant, exemples à l’appui, l’unité dans la diversité, en insistant sur le pardon, la règle augustinienne est d’une sagesse exemplaire. Elle l’est tout autant en décrivant la charge indispensable du prieur et plus encore l’esprit dans lequel il doit l’exercer : “Que votre frère prieur ne place pas son bonheur dans l’asservissement des autres sous son autorité, mais dans les services qu’il leur rend par charité” (7/3). Il doit, entre autres devoirs, veiller à la régularité et à la qualité de la prière.

Car la prière communautaire est indispensable au tonus spirituel d’une communauté. La prière, c’est le creuset où, pauvre d’elle-même, la communauté reprend quotidiennement conscience de son identité et de sa mission. Alors, la lumière de l’Évangile éclaire la vie tant personnelle que communautaire ; alors le poids du monde, de sa souffrance, de son péché est déposé aux pieds du Seigneur. Qu’une communauté ne célèbre quasi jamais l’Eucharistie ensemble est anormal, impensable, même si ses membres ont des responsabilités paroissiales. Dans l’Eucharistie, la communauté célèbre son propre mystère. N’est-elle pas rassemblée au nom de Jésus ? La communion au Corps du Christ ne la presse-t-elle pas de vivre dans l’amour du Christ et de servir l’unité entre les hommes ? Aurait-on oublié la place centrale du partage du pain dans la communauté primitive (Ac 2, 42) et de la prière dans les recommandations de saint Paul à la communauté de Colosses (3, 12-19), cet autre texte-phare de la vie fraternelle chrétienne : “Et tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus Christ, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père ?”

Un apostolat communautaire

Peut-être a-t-on trop présenté la vie religieuse comme l’observance de prescriptions, l’exécution de tâches, et non comme l’aventure de la rencontre de Dieu, ce qu’elle est fondamentalement. Alors la route n’est pas toute tracée mais à tracer et la fidélité redevient imagination créatrice. Pour rester vivante, l’intuition centrale à la source d’une famille religieuse doit être réexprimée en fonction des temps nouveaux et de leurs besoins dans la fidélité à elle-même. C’est ainsi que la vie religieuse peut être, en vérité, mémoire évangélique de l’Église. Si le charisme est bien donné une fois pour toutes, il est impulsion spirituelle à travers son expression historique figée, et non pas donnée statique qu’il suffirait de répéter.

Cette actualisation du charisme est une tâche communautaire. Elle est essentiellement expérience de Dieu conforme à la ligne spirituelle de l’Institut. Cette expérience fonde et réactive le dynamisme apostolique et unifie et fortifie le corps communautaire.

Mais pareille attitude ne sera possible que si l’évangélisation est une préoccupation réelle et le partage apostolique, habituel. Car nous nous comportons souvent en propriétaires inconscients de notre apostolat, de la mission confiée. L’apostolat devient souvent mon domaine, ma chasse gardée échappant au droit de regard d’autrui. C’est mon affaire. Mon champ d’apostolat, comme nous disons, c’est souvent le dernier bastion qui est à moi et où je me retrouve. Et pourtant m’en désapproprier serait libérateur et très positif pour la cause de Jésus Christ ! Nos activités apostoliques sont trop souvent juxtaposées au lieu d’être concertées, partagées, évaluées dans un climat de franchise et de fraternité et non de dénigrement ou de rivalité.

Nous devons apprendre à partager simplement et, surtout, à ne pas nous sentir attaqués personnellement dès que sont remises en cause des manières de faire, des habitudes, l’opportunité de tel ou tel groupe. La mission est toujours reçue, ne l’oublions pas. L’apostolat entre aussi dans l’effort de dépossession, de désappropriation constitutif de la vie religieuse. L’apostolat est un bien communautaire.

La communauté doit être un lieu d’évangélisation mutuelle. Elle doit être un appui pour grandir ensemble dans la foi en Jésus Christ. Pourquoi partageons-nous si peu notre foi, notre espérance, notre compréhension plus profonde du mystère de Jésus Christ, nos joies et nos difficultés apostoliques ? Hommes, nous sommes beaucoup trop pudiques sur ce plan. On ne croirait guère que nous sommes rassemblés au nom de Jésus Christ tant nous restons discrets à son sujet entre nous. Pourquoi cette discrétion alors que nous prêchons ce même Jésus Christ ? Pourquoi partageons-nous plus facilement notre expérience de foi avec des laïcs qu’entre nous ?

La vie apostolique ne marquera pas profondément la communauté si elle n’est pas une préoccupation active et une expérience partagée, une recherche commune. Qu’on ne dise pas trop vite que les tâches sont trop différentes pour qu’un partage soit possible ! Et, ne l’oublions pas, c’est une forme d’ascèse bénéfique pour la communauté que cet effort régulier d’innovation obligeant à chercher d’autres manières de faire, à vitaliser les institutions pour qu’elles répondent à leurs finalités, à acquérir des compétences nouvelles pour mieux nous acquitter de notre mission.

Vœux, vie communautaire, Trinité

Les éléments constitutifs de la vie religieuse sont les vœux et la vie communautaire. Ce lien a été maintenu alors même qu’il faisait difficulté, preuve s’il en faut de sa solidité. Mais au lieu de juxtaposer ces deux éléments, ne doit-on pas les relier étroitement ? Car le détachement n’est pas cultivé pour lui-même : s’il ne favorise pas la naissance de l’homme nouveau, il perd son sens et il n’est plus évangélique. Les trois vœux sont trois formes de désappropriation. Si cette triple attitude ne crée pas des rapports nouveaux plus fraternels entre les personnes, si elle ne donne pas naissance à une communauté digne de ce nom, il y a anomalie. La qualité de la vie communautaire devrait normalement pouvoir être citée comme pièce à conviction. Elle devrait manifester que le refus de la domination libère l’homme, l’ouvre à autrui, construit la communion.

L’exemple de l’argent est significatif. Il est, de toute évidence, un facteur important de division entre les hommes dont il pourrit les relations. Partagé comme il l’est dans la vie religieuse au même titre que les autres biens, ressources, talents, il rapproche les personnes. Accusant d’ordinaire les inégalités par les barrières qu’il dresse, il les estompe ici, chacun travaillant selon ses aptitudes au bien de tous. Source fréquente de pouvoir et de considération, il voit son prestige réduit à sa juste mesure.

De plus, en nouant ensemble les trois vœux, la vie religieuse combat l’appropriation égoïste sur tous les fronts. La délogeant d’un endroit, elle la pourchasse dans l’autre où elle cherchait refuge, pour l’en expulser également. Elle la poursuit jusque dans ses derniers retranchements. En professant conjointement les trois vœux, le religieux s’interdit d’atténuer le refus de l’esprit possessif dans un domaine en s’octroyant des satisfactions compensatoires dans d’autres. La frustration sexuelle et affective par exemple, inhérente au célibat, ne peut être compensée par une affirmation du moi, une volonté de puissance accrue qui tient lieu de revanche inconsciente : l’obéissance s’y oppose.

Bref, la vie communautaire devrait témoigner de la libération en Jésus Christ, de la fraternité évangélique qui résulte des vœux. Qu’il n’en soit pas toujours ainsi dans la réalité, que de trop rares personnes atteignent ce stade, sans doute, mais le but final qu’assigne l’Église à la vie religieuse dans sa visibilité communautaire est bien celui-là, sans qu’il soit réservé pour autant aux athlètes spirituels.

Si la vie communautaire demande à être référée aux vœux, elle doit l’être également à la Trinité, sans céder à la systématisation. Dans la mesure où elle est grâce du Père, corps du Christ, temple de l’Esprit, dans la mesure où ses membres sont consacrés et envoyés, ce qui est dit de l’Église peut lui être appliqué, toutes proportions gardées. Car la communauté, profondément unie au Père, au Fils et à l’Esprit par la vie théologale, est par ailleurs inséparable de l’Écriture, de l’Église, de l’Eucharistie.

L’Eucharistie est le centre de la vie communautaire, car nous communions par elle au Père, au Fils et à l’Esprit. Elle nous associe à l’adoration permanente du Fils s’offrant au Père en se livrant pour ses frères. L’Esprit fait croître en nous cette double attitude d’adoration et d’oblation pour le salut du monde. Par ailleurs la passion et la mort de Jésus sont la dernière étape de l’abaissement du Verbe fait chair. À l’Eucharistie, la vie religieuse participe à son propre mystère, puisqu’elle est dépossession de soi-même dans la confiance filiale à Dieu. Il semble bien qu’il y ait là une veine qui n’a pas été suffisamment exploitée.

Dans des cultures fort différentes

Les chiffres sont clairs : numériquement parlant la vie religieuse émigre de plus en plus en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Ou plutôt elle poursuit son mouvement de toujours, qui l’a poussée autrefois des bords de la Méditerranée aux steppes de Russie, de l’Europe jusqu’en Amérique et en Extrême-Orient. La vie religieuse est appelée à vivre une nouvelle étape de son histoire séculaire. C’est une épreuve de vérité non pas tant pour les grands Ordres que pour les Congrégations très marquées par l’Occident où elles sont nées et se sont développées. Mais la longévité de nombreuses familles religieuses témoigne de la densité du charisme de fondation, qui se révèle transposable en des cultures et des lieux fort différents. En ce sens, une intuition spirituelle déborde le cadre et le temps dans lesquels elle a pris forme. Mais elle appelle à une fidélité créatrice.

Le problème, déjà ancien, est plus aigu aujourd’hui pour diverses raisons : poids croissant, dans l’Église comme dans la vie religieuse, de nouvelles cultures conscientes de leur identité et de leur valeur, sensibilités et manières de penser et de vivre particulières, us et coutumes profondément ancrés, à la fois respectables et contestables... L’inculturation, cet immense chantier, ne sera abordé ici que sous l’angle de la communauté.

Trois attitudes semblent requises :

  • L’accueil de manières de voir et de vivre différentes, à respecter mais aussi à purifier. La vie communautaire est plus ample que sa version occidentale, Dieu merci, mais aucune culture n’est d’emblée évangélique, Une purification de toutes les scories qu’elle charrie est indispensable.
  • La réalisation de communautés pluri-ethniques vivant la fraternité évangélique. C’est une aventure dont il faut bien peser les difficultés, sinon la désillusion sera à la mesure de l’enthousiasme préalable. Mais n’oublions pas que le blanc est et sera longtemps encore, en Afrique et ailleurs, l’ex-colonisateur. On n’efface pas des siècles d’histoire d’un trait de plume ! Que des noirs et des blancs, pour ne prendre qu’un exemple, vivent fraternellement ensemble, qu’un religieux noir soit à la tête d’une telle communauté, ce sont là des signes évangéliques très forts, qui ne passent pas inaperçus. N’en minimisons pas la portée, mais ne la majorons pas à l’excès. Que les communautés jouent un rôle réel, c’est certain, mais qu’elles soient en mesure de résoudre les difficultés quasi insurmontables d’un continent en perdition, c’est pure illusion. La communauté religieuse n’est pas un remède miraculeux.
  • L’humilité de part et d’autre, de l’étranger porteur de la vie religieuse comme de l’autochtone qui la reçoit. L’inculturation n’est pas possible sans dépouillement, purification, mort douloureuse, car le salut passe par l’incarnation et la kénose. C’est vrai de la vie religieuse apportée et léguée, comme de la vie religieuse accueillie et transplantée avant d’être inculturée.

Le religieux occidental n’a pas à déprécier la forme de vie religieuse qu’il vit. Mais pour incarner cette vie religieuse, pour en laisser deviner le noyau central, il devra relativiser sa manière de voir et de sentir, afin d’acclimater, dans les esprits et dans les cœurs, les valeurs de cette vie religieuse. Cela suppose de la bienveillance, du respect, de la patience, du courage, du renoncement.

Mais le religieux autochtone connaît lui aussi une autre forme de dépouillement et de mort. D’abord pour habiter de l’intérieur une vie religieuse qui lui arrive dans les habits d’une culture qui n’est pas sa culture ancestrale. Mais surtout pour évangéliser tout son être personnel et communautaire, en assumant tout ce qui peut l’être de sa culture, mais en purifiant aussi au feu évangélique tout ce qui demande à l’être. Car l’intuition à la source d’une Congrégation ne redevient foyer de lumière et de vie que réassumée dans une expérience spirituelle par des hommes du pays, sensibles à ses besoins spirituels et imprégnés d’Évangile. Une vie religieuse fidèle et bien inculturée est un fruit évangélique qui naît d’un corps à corps Culture-Évangile traversant les personnes et les communautés.

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Le vieux proverbe reste vrai. C’est bien souvent le désir de la vie communautaire évangélique qu’il faut d’abord soigner. Si j’aspire à régenter ma vie par moi-même sans accepter de la partager avec autrui, alors la vie communautaire m’apparaîtra comme une contrainte extérieure que je subirai. Il faut la vouloir pour pouvoir y entrer, en ressentir l’apport et peu à peu en savourer les fruits. Sinon tout devient obstacle : horaires, emploi du temps, obligations du ministère, contraintes professionnelles... La communauté passe après tout le reste.

Pour être viable, la vie communautaire suppose des conditions psychologiques et des qualités humaines. Mais la fraternité évangélique n’est pas un simple fruit du savoir-faire humain, elle est don de Dieu, un don qui, comme tel, doit être demandé. Son ciment reste la foi et la prière sans lesquelles elle perd vite sa saveur et bientôt sa raison d’être. L’accueil et le pardon sont indispensables. Ces deux attitudes doivent être, elles aussi, humblement demandées.

Elles ne sauraient faire oublier la disposition fondamentale : la dépossession progressive de tout soi-même, clé d’une véritable liberté intérieure et d’une disponibilité désintéressée au service du Royaume. Pauvreté de l’avoir et pauvreté de l’être conduisent à un vrai détachement de toute forme de possession, tendent “à créer en nous la liberté totale par rapport à tout ce qui n’est pas Dieu : hommes et choses, biens spirituels, biens matériels” (M. Azevedo). La pauvreté spirituelle, c’est vivre tout ce que je suis, tout ce que j’ai, en communion avec Jésus Christ et au service de son Royaume. Pour redécouvrir la vie communautaire religieuse, cette fraternité évangélique, dans toute sa vérité et sa profondeur, il nous faut revenir à la kénose de Jésus Christ, qui est dépossession par amour de Dieu et de ses frères les hommes, en fidélité à sa mission (Ph 2,6-11).

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