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Sainte Claire et Saint François de Sales

Jacqueline Sauté

N°1994-2 Mars 1994

| P. 105-114 |

Comment, cette année, ne pas honorer la figure de sainte Claire d’Assise ? L’article proposé s’y emploie, de manière surprenante à première vue, en mettant en relief quelques éléments importants de la vision de Claire et repérant leur fécondité dans la postérité spirituelle attestée chez le saint évêque d’Annecy. Les nombreuses références croisées tissent une étoffe solide où se drapent d’Évangile ces deux figures d’une unique sainteté.

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Comparaison possible ?

Voilà un titre bien surprenant sans doute ! Comment en effet peut-on penser comparer deux Saints si divers à bien des égards et entre lesquels il n’existe pas de filiation notoire ?

Effectivement, il ne peut s’agir de les comparer. Toutefois, une première lecture des Écrits de Claire d’Assise, faite à l’occasion du VIIIe centenaire de sa naissance, semble laisser émerger quelques rapprochements possibles avec la pensée de François de Sales [1]. Certes, une étude de la filiation spirituelle de François de Sales par rapport à François d’Assise serait plus immédiatement parlante. L’Évêque de Genève cite souvent dans ses œuvres le Pauvre d’Assise, son saint patron, à l’égard duquel il nourrit une véritable admiration. Celle-ci culmine lorsqu’il évoque l’identification au Crucifié du « grand saint François qui, en ce sujet de l’amour céleste, me revient toujours devant les yeux » (TAD VII, 1). Le chemin de cette identification, ce fut la passion amoureuse qui l’a conduit non seulement à être « malade d’amour sa vie entière » mais à « mourir d’amour » comme son Sauveur, pour lui et avec lui (TAD VI, 15).

Entre autres influences, très nombreuses assurément, il se laissa donc imprégner de l’esprit amoureux de François d’Assise, comme le fit sans conteste celle qui aimait se dénommer « la petite plante du Bienheureux Père François » (Rg Cl 1), avec cependant cette particularité commune à tous deux d’avoir assimilé et personnellement exprimé l’esprit franciscain. Trop souvent, sainte Claire disparaît dans l’ombre de celui qui fut pour elle un père et un frère. Son chemin propre à la suite du Christ perd alors toute sa spécificité et elle-même n’est plus qu’une variante féminine du Saint d’Assise.

Trop souvent aussi, François de Sales n’est entendu que comme un « vulgarisateur » de la doctrine spirituelle de ses prédécesseurs qu’il a pourtant repris, et d’une manière originale.

François de Sales cite nommément une seule fois Claire [2], donnant en exemple sa foi dans la puissance du Christ au Saint-Sacrement lorsqu’en 1240 elle lui confia la libération de la cité d’Assise des menaces des Sarrasins. Mais il connut les filles de sainte Claire : il y avait en effet deux monastères de Clarisses dans son diocèse (Annecy et Évian). On lui connaît d’ailleurs plusieurs démarches qu’il accomplit en leur faveur, notamment auprès du Pape Paul V [3].

Au-delà de ces considérations plus générales, cet article se propose une mise à l’écoute de quelques consonances proches dans les deux spiritualités ; écoute basée sur les écrits respectifs. Pour sainte Claire, les quatre lettres à Agnès de Prague, la lettre à Ermentrude de Bruges, la Règle, le Testament et la Bénédiction ; pour saint François de Sales, essentiellement l’Introduction à la Vie Dévote et le Traité de l’Amour de Dieu. Cette écoute se fera selon plusieurs harmoniques :

  • une manière originale d’« être d’Église » ;
  • une perception amoureuse de la spiritualité ;
  • une spiritualité de suite du Christ et d’union à lui ;
  • un chemin de courage et d’élan spirituel ;
  • une sainteté joyeuse car fondée en la miséricorde du Père ;
  • un amour profondément humain parce que divin.

Une manière originale d’« être d’Église »

Dans l’histoire de l’Église, la fille de Favarone di Offreduccio et d’Ortolana (1193-1253) et le fils de François de Boisy et de Françoise de Sionnaz (1567-1622) furent, chacun à leur façon, des « pionniers ». Claire demeure l’une des rares figures féminines de l’époque ayant laissé des textes écrits. Combative et persévérante, elle fut la première femme qui rédigea une Règle pour des femmes. Jusqu’à sa mort, elle lutta pour que fût reconnue l’originalité de sa « forme de vie », qui se distinguait notamment par la manière neuve et particulière de vivre la pauvreté (refus de toute possession) et la vie communautaire (autorité-service, coresponsabilité, démocratisation, miséricorde fraternelle). Les apports spécifiques concernant la vie en pauvreté et les relations fraternelles constituent souvent des nouveautés dans l’histoire de la vie religieuse.

Ses lettres à Agnès relèvent de la correspondance d’amitié spirituelle entre deux femmes, toutes empreintes d’élan spirituel et de joie profonde devant la croissance évangélique d’Agnès. Elles nous révèlent une personnalité profondément humaine et spirituelle. Ce dernier point marquera également la très abondante correspondance du directeur d’âmes savoisien, âmes féminines pour la plupart, mais aussi de l’auteur des deux ouvrages spirituels cités plus haut.

Lorsque Claire, dans son Testament, entend graver au cœur de ses sœurs la vocation propre que le Seigneur leur a confiée par l’intermédiaire de son Père, le Bienheureux François, elle la définit en termes de « vie sainte et renommée qui stimuleront les hommes à glorifier notre Père des cieux dans toute sa sainte Église » (TCl). Telle sera donc leur manière propre de partager l’appel entendu par François : « reconstruis mon Église ». Cet appel à une « vie sainte » est considéré par la fondatrice des Sœurs Pauvres, les Clarisses, comme « la plus grande de toutes les grâces que nous avons reçues » (TCl). Elles la considéreront donc de cette manière, signe de l’immense bonté et de l’amour surabondant du « Père des Miséricordes » (TCl).

Quatre siècles plus tard, lorsque François de Sales se voit confier la prévôté du diocèse de Genève, il se trouve confronté à une immense tâche, dont la reconquête de Genève sur le protestantisme. La harangue qu’il adressa alors à ses « compagnons d’armes » est un appel vibrant à s’engager dans la bataille...mais une bataille par l’amour : « la charité sincère peut tout, l’emporte sur tout, elle ne finira pas, elle n’agit pas précipitamment. C’est par la charité qu’il faut ébranler les murs de Genève », par une vie selon la règle chrétienne : « être enfants de Dieu non seulement de nom mais encore d’effets » [4]. Telle sera donc sa manière privilégiée de travailler à la Réforme de l’Église. Mais aussi d’y entraîner.

Il est bien connu, en effet, que François de Sales est aussi celui qui eut l’audace de faire sortir la sainteté des limites du cloître et de la mettre à la portée de tous les gens du monde. Idéal évangélique qu’il exprime en termes de son époque : « vie dévote », c’est-à-dire vouée, consacrée tout entière à Dieu. « C’est une erreur, et même une hérésie, de vouloir bannir la vie dévote de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour des princes, du ménage des gens mariés » car, « où que nous soyons, nous pouvons et devons aspirer à la vie parfaite » (IVD I, 3).

Une perception amoureuse de la spiritualité

Affirmer non seulement la possibilité mais le devoir pour tous de tendre à la sainteté suppose une conception renouvelée de cette dernière par rapport à celle du XVIe et du début du XVIIe siècles, qui la plaçaient volontiers dans les rigueurs ascétiques ou dans les grâces mystiques dites « extraordinaires ». Cela, dit l’auteur de l’ Introduction a la vie dévote, n’est que « fausse dévotion » : une seule est vraie et vivante (IVD I, 1) et par conséquent ne gâte pas les exigences de nos vies concrètes mais bien plutôt les embellit, les perfectionne : c’est la dévotion en tant qu’elle est vrai amour de Dieu (IVD I, 3). « Tout est à l’amour, en l’amour, pour l’amour et d’amour en la sainte Église », dira-t-il dans la préface du Traité. Ce vrai amour se distingue par l’élan continuel, prompt et joyeux du cœur (siège de la volonté, lieu du choix de liberté) en Dieu en toutes choses. Ainsi donc, loin d’arracher à la vie concrète, il y ramène pour la transfigurer de cet amour divin qui est participation à la vie même de Dieu-Trinité. La vie dévote, c’est prendre conscience en toute situation - se souvenir car nous l’oublions (IVD II, 2) - de la présence aimante, vitale et vivifiante de Dieu. C’est attendre et accueillir l’aide de la Providence aimante du Père, qui pourvoit à toutes nos nécessités en vue de la réponse à notre vocation, et qui fait servir à notre bien tout le vécu, et de manière singulière, tout événement pénible, si petit soit-il. C’est ainsi entrer, à travers toutes choses, dans une union toujours plus profonde avec le Crucifié au cœur ouvert. C’est consentir le plus pleinement possible aux inspirations de son Esprit, qui opère en nous cette union, cette sanctification, cette divinisation. Tels sont la grâce et l’appel du baptême.

Déjà chez Claire d’Assise se marquait le souci de placer la réponse à la vocation d’une vie sainte non tant dans son expression extérieure que dans l’attitude intérieure amoureuse qui conduit au choix radical de la pauvreté. Cette réponse, c’est l’œuvre de l’Esprit au cœur des Sœurs Pauvres, et leur principale aspiration sera de s’y disposer : « Elles doivent pardessus tout avoir l’Esprit du Seigneur et le laisser agir en nous » (Rg Cl X). Cette présence agissante de l’Esprit Saint les conduira à l’amitié avec Dieu mais aussi avec elles-mêmes, source de l’amitié pour leurs Sœurs : « Soyez toujours les amies de Dieu, les amies de vos âmes et de toutes vos Sœurs » (BCl). La douceur envers soi-même sera aussi chaleureusement recommandée par l’auteur de l’ Introduction à la vie dévote. Pour l’un et l’autre saints, elle prend sa source dans l’humilité véritable qui conduit à la patience dans les épreuves physiques et spirituelles. Patience qui est communion à celle du Christ en sa passion et donne « de posséder son âme », de ne pas agir « en sollicitude et souci, c’est-à-dire avec inquiétude, anxiété » (IVD III, 3), car « la colère et le trouble sont un obstacle à la charité en soi et dans les autres » (Rg Cl IX). L’essentiel à chercher est la charité, toujours et en tout. Un idéal de sainteté à poursuivre « par amour plus que par crainte » (Rg Cl IV) - « il faut tout faire par amour et rien par crainte » [5].

Une spiritualité de suite du Christ et d’union à lui

C’est la suite évangélique du Christ pauvre, c’est l’union amoureuse et humble à ce dernier, qui commande la manière propre de vivre : « conservez au cœur le brûlant désir de vous unir au Christ pauvre et crucifié » (1L Ag) ; « c’est au Christ pauvre que, vierge pauvre, tu dois rester attachée » (2L Ag). Car c’est lui qui s’est fait « voie », « chemin » (TCl), pour nous, « miroir » parfait que toute fille de sainte Claire est conviée à contempler : « pose ton esprit dans le miroir de l’éternité, pose ton cœur dans l’effigie de la divine substance et transforme-toi tout entière dans l’icône de Dieu » (3L Ag). « Que Notre Seigneur soit toujours avec toi et que Dieu te donne d’être toujours avec lui » (BCl) : une contemplation du Christ, un être-avec le Christ qui conduit à une transformation de toute la personne en celui que Claire aime appeler avec l’Écriture « le plus beau des enfants des hommes » (2L Ag), citation scripturaire souvent reprise par François de Sales lui-même. Si c’est au Christ pauvre que la Fille de sainte Claire doit « s’attacher » et chercher à « s’unir », c’est parce qu’il « est devenu, pour te sauver, le dernier des humains, méprisé... n’aie d’autre désir... que de l’imiter » (2L Ag). De cette manière, en effet, « l’âme du fidèle serviteur devient son séjour, sa demeure : il suffit pour cela de posséder la charité » (3L Ag). Ainsi devient-on à son tour « miroir » de cette beauté devant les hommes. Telle est la véritable « renommée » que les sœurs de Claire chercheront, tel est le fruit apostolique que le Seigneur attache à leur vie.

Pour l’auteur du Traité de l’Amour de Dieu, cette proximité, cette union amoureuse et humble avec le Christ, et spécifiquement avec le Christ crucifié, doit conduire au mystère dont parle saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Cette citation paulinienne, à laquelle François de Sales en joint une autre : « Vous êtes morts avec le Christ et votre vie est cachée avec lui en Dieu » (Col 3,3), ponctue à diverses reprises l’évocation du sommet de la vie spirituelle. Cette manière de laisser le Christ vivre en nous toutes choses est l’« extase » suprême, l’extase de « l’œuvre et de la vie » qui authentifie et couronne les deux autres, à savoir celle de l’entendement et celle de la volonté (Cf. TAD VII, 6). Tel un fil rouge, elle traverse l’ensemble de sa doctrine spirituelle sous la forme majuscule du « Vive Jésus ! » Plus encore qu’un cri d’amour enthousiaste, cette expression du cœur semble indiquer le sommet de la spiritualité salésienne.

Un chemin de courage et d’élan spirituel

La vie dévote salésienne est conçue comme une « entreprise » qui demande d’être « courageuse et patiente » (IVD I, 5), un cheminement qui ne se termine qu’avec la vie d’ici-bas. Une fois que l’on s’est engagé sur ce « beau et gracieux chemin » (IVD I, 13), il s’agit d’y aller « d’avancement en avancement, avec peine et loisir » (IVD I, 5), car « le chemin n’est pas fait pour s’asseoir mais pour marcher » (TAD III, 1). Semblablement, il s’agit pour les sœurs de Claire de »progresser sans cesse« (1L Ag) en cette voie, de ne jamais »nous en écarter par notre faute, par négligence et par ignorance« (T Cl). Bien plus, il faut le parcourir avec élan : »ne recule jamais, hâte-toi au contraire et cours d’un pas léger« (2L Ag). Le véritable amour de Dieu ne se distingue-t-il pas par le fait de »voler en Dieu fréquemment, promptement et hautement« , par cette »agilité spirituelle au moyen de laquelle la charité fait ses actions en nous ou nous par elle, promptement et affectionnément« (IVD I, 1) ? Agnès aussi, comme toute sœur de Claire, ayant »opté de tout l’élan de (son) esprit et de (son) cœur« (1L Ag) pour la suite du Christ pauvre, veillera à ne se »laisser séduire par rien de ce qui pourrait la détourner du but ou entraver sa course« (2L Ag) mais bien plutôt »va, confiante, allègre... " (2L Ag).

Dans l’une et l’autre spiritualités, on retrouve cet élan de l’amour qui porte les pas, cette allégresse fondée dans la confiance en celui qui montre la route parce qu’il est le chemin, en celui qui donne d’y avancer fidèlement parce qu’il en est le terme.

Une sainteté joyeuse parce que fondée en la miséricorde du Père

La note de bonheur, de joie, accompagne souvent, en effet, l’évocation de la suite du Christ, de sa vie en nous et de la nôtre en lui, tant chez Claire que chez François de Sales. Atmosphère de joyeuse allégresse spirituelle qui traverse les écrits de la sainte d’Assise : « va... joyeuse » (2L Ag), « réjouis-toi ; ne permets à aucune amertume de venir assombrir ta joie » (3L Ag), « supporte les épreuves d’un cœur joyeux » [6], « le Seigneur qui nous a donné la grâce de bien commencer nous donne aussi de nous épanouir en lui » (T Cl).

Cette dimension de joie et de bonheur qui caractérise la vie dévote, saint François de Sales ne cesse de la souligner soit en termes d’heureux chemin, soit à travers l’image du cantique et de la musique qui traverse toute l’œuvre : n’a-t-il d’ailleurs pas inséré, dans l’ Introduction à la vie dévote un chapitre entier et typiquement salésien sur « la tristesse » (IVD III, 12) présentée comme grande ennemie de la croissance spirituelle, et un chapitre du Traité de l’Amour de Dieu sur la « tristesse qui est presque toujours inutile et même contraire au service du saint amour » (TAD XI, 21) ?

Cette atmosphère commune d’optimisme semble s’ancrer chez l’un et l’autre Saint dans la confiance en la miséricorde du Père. L’appellation « Père des miséricordes » ouvre et ferme le Testament de sainte Claire. C’est lui le Largitor, la copieuse et abondante miséricorde. Les pages salésiennes sur le don de la rédemption sont parmi les plus belles et les plus fortes de l’œuvre ; pour l’auteur du Traité de l’Amour de Dieu, le Père est aussi celui dont la bonté se manifeste « copieuse, abondante, surabondante, magnifique et excessive » dans la rédemption (TAD II, 4) au point d’affirmer que « l’état de la rédemption vaut cent fois mieux que celui de l’innocence originelle » (TAD II, 5). La rédemption du Christ à l’œuvre au cœur de celle et de celui qui se sont engagés sur le chemin de la sainteté donne d’ores et déjà part à la joie du Ressuscité. C’est la « joie du salut dans l’Auteur du salut » (3L Ag). C’est la participation aux grâces et à la gloire du Fils, voulue pour nous par le Père de toute éternité (cf. TAD II, 4) ; c’est Jésus Christ « notre vie... nous communiquant sa félicité et splendeur » (TAD VII, 6). C’est la joie que nous donne notre vie dans le Christ, joie due au fait que, par l’adhésion à sa sainte volonté, nous appartenons au Dieu qui « est le Dieu de la joie » [7].

Un amour profondément humain parce que divin

On manquerait une note propre tant à sainte Claire qu’à saint François de Sales, si on n’évoquait pas la pleine et tendre humanité du cœur d’une fille de Claire et d’un disciple de François de Sales. Impressionnant en effet est le ton de cordialité, de chaleur humaine, par lequel la Pauvre Dame d’Assise s’adresse à sa sœur Agnès comme à toutes ses sœurs d’alors et d’aujourd’hui. Tout aussi impressionnante est cette humanité qui marque aujourd’hui les relations fraternelles des Clarisses, dont on a dit que le monastère était un carrefour d’humanité. Qu’il suffise, chez Claire, de relever quelques-unes des expressions par lesquelles elle s’adresse à Agnès de Prague : « sœur très chère », « ma sœur et Dame bien-aimée », « sœur tendrement aimée ». Sans oublier l’appel ultime de son Testament à l’amour fraternel en actes : « Aimez-vous les unes les autres de l’amour dont le Christ vous a aimées ; et cet amour que vous possédez à l’intérieur de vos âmes, manifestez-le au-dehors par des actes afin que, stimulées par cet exemple, toutes les sœurs grandissent toujours dans l’amour de Dieu et dans l’amour les unes des autres » (TCl). Amour fraternel dont l’expression sera pleine de cordialité et sollicitude, à l’image de la tendresse maternelle : « Et si une mère chérit et nourrit sa fille selon la chair, combien plus chacune ne doit-elle pas chérir et nourrir sa sœur selon l’esprit ! » (Rg Cl VIII). On retrouve encore cette tendre humanité dans la sollicitude que la Règle prescrit à l’Abbesse à l’égard des sœurs souffrantes : « Quant aux sœurs malades, que l’abbesse soit fermement tenue de s’inquiéter avec soin, par elle-même et par d’autres, de tout ce dont elles ont besoin à cause de leur maladie : conseils, alimentation et tout le nécessaire » (Rg Cl VIII). Aussi toute mortification corporelle sera-telle subordonnée à celles que demande le vrai amour fraternel, car « nous n’avons pas un corps d’acier ni une solidité de granit » ; par conséquent "je demande... de toujours assaisonner ton sacrifice du sel de la sagesse » (3L Ag). Une telle humanité, une telle tendresse et miséricorde envers soi-même et les autres n’est-elle pas incarnation de l’amour pour nous du plus beau des enfants des hommes et du Père des miséricordes ?

François de Sales lui-même osait affirmer un jour à Jeanne de Chantal : « Il n’y a point d’âmes au monde, comme je pense, qui chérissent plus cordialement, tendrement et, pour le dire tout à la bonne foi, plus amoureusement que moi » [8] : expression d’une souveraine liberté en Celui qui aime par le cœur humain devenu sa demeure. Par ailleurs, on accentue volontiers la dimension affective de la démarche salésienne. Certes, elle est partout présente et constitue même le point de départ du chemin de sainteté à travers ce que l’auteur du Traité appelle l’amour de complaisance. Toutefois, il serait erroné de la réduire à ce dernier, car François de Sales insiste sur le fait que cette dimension de l’amour, qui donne de se complaire, de se plaire dans le Bien-Aimé, ne constitue pas le véritable amour : celui-ci implique de passer continuellement de l’amour de « complaisance » à l’amour de « bienveillance », de l’amour « affectif » à l’amour « effectif » [9], c’est-à-dire en actes. Ensemble, ils constituent les deux temps de la respiration du véritable amour. Il s’agit donc de passer sans cesse de l’un à l’autre comme en un labyrinthe d’amour. Toutefois, il est certain que la démarche spirituelle salésienne est empreinte, d’un bout à l’autre, de cordialité, d’une profonde humanité, mais qui, répétons-le, prennent leur source en l’amour divin et y conduisent : « Or sus, tout est pour Dieu : l’amour et le cœur qui aime. À lui soit honneur, gloire et louange éternellement » [10]. François de Sales ne craignait pas d’aimer avec son cœur de chair, disant avec un beau réalisme humain et chrétien : « Hélas ! je suis tant homme que rien plus » (IVD III, 2). L’amour divin ne supprime pas l’amour humain, au contraire, il lui imprime sa tendresse, sa délicatesse, sa liberté filiale et donc fraternelle.

Conclusion

Il pourra sembler, au terme de ce parcours rapide, que les harmoniques communes portent sur de petits aspects de la vie spirituelle. Cela est, semble-t-il, fidélité à l’un et l’autre : union amoureuse au Christ « pauvre et humble » (Claire), au Christ « doux et humble » (François de Sales). C’est la voie des « petites vertus » (2L Ag) salésiennes, c’est l’humble invitation « ce que tu fais, fais-le bien » de Claire. Sainteté de vie cachée au creux d’un cloître comme au cœur du monde : voilà une manière propre et une interpellation pour aujourd’hui de participer à la « reconstruction de mon Église ».

Communauté « Bethel »
Rue Maréchal Juin, 7
B-5140 TONGRINNE, Belgique

[1Les écrits de Claire seront cités comme suit : 1L Ag = 1. lettre à Agnès de Prague ; à Ermentrude = Lettre à Ermentrude de Bruges ; Rg Cl 1 = Règle chap. 1 ; TCl = Testament de Claire ; BCl = Bénédiction de Claire.Pour les œuvres de François de Sales, IVD I, I = Introduction à la Vie Dévote, 1. partie, chapitre 1 ; TAD VI, 1 = Traité de l’Amour de Dieu, Livre VI, chapitre 1 ; Lettres.

[2Sermon pour le Dimanche des Rameaux, 3 avril 1594.

[3Lettre au Pape Paul V, 17 septembre 1617.

[4« Harangue pour la Prévôté » prononcée dans les premiers jours de son sacerdoce, en décembre 1593 et qui, selon A. Ravier, « définit... les lignes de force selon lesquelles il agira pendant toute sa vie apostolique. »

[5Lettre à Jeanne de Chantal, 14 octobre 1604.

[6Lettre à Ermentrude.

[7Lettre à Jeanne de Chantal, 14 octobre 1604.

[8Lettre à Jeanne de Chantal, 1620 ou 1621.

[9Lettre à Madame de la Fléchère, novembre 1616.

[10Lettre à Jeanne de Chantal, 2 novembre 1607.

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